Dessinateur, illustrateur, affichiste.
- patrimoine de la villégiature, patrimoine de la villégiature de Grasse
-
Vavasseur Eugène , dit(e) Ripp
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
Dossier non géolocalisé
-
Aire d'étude et canton
Grasse
-
Commune
Grasse
-
Dénominationsstation de villégiature
Introduction
L’urbanisation de Grasse connaît une importante expansion durant le dernier tiers du 19e siècle. Cette progression, fortement liée à l’amélioration du réseau viaire, touche l’ensemble des zones périphériques qui jouxtent le cœur historique.
Le sud de la ville est avant tout modelé par le développement de l’infrastructure industrielle liée à la parfumerie. La vocation résidentielle s’affirme dans les secteurs ouest, nord et est. Cela se caractérise principalement par la multiplication des maisons individuelles avec jardin sur d’anciennes propriétés agricoles. À l’ouest, cette extension compose avec la présence d’équipements publics tels que le complexe judiciaire du Bérouard (Tribunal, Gendarmerie, Prison), l’hôpital, les sièges de la sous-préfecture et de la Recette des finances et perception ou le collège et le lycée de la ville construits durant la deuxième partie du 19e siècle.
À l’est de la commune, dans le quartier de Malbosc, l’urbanisation se singularise par sa relation avec la villégiature d’hiver, qui elle-même s’inscrit dans le mouvement plus ample d’essor de la Côte d’Azur. Cet espace en est profondément transformé. Le séjour de la reine Victoria en 1891, la constitution du vaste domaine d’Alice de Rothschild, les constructions des villas Harjes ou De Croisset sont des éléments bien inscrits dans la mémoire collective. D’autant que cette présence semble avoir été source d’émulation auprès de familles de notables grassois qui à leur tour sont à l’origine de projets résidentiels ambitieux.
Inscrite dans l’historiographie de la cité, la villégiature d’hiver du quartier de Malbosc est, de fait, porteuse d’un héritage patrimonial. En effet, en dépit des destructions et démantèlements de propriétés du dernier tiers du 20e siècle, ce secteur conserve dans sa morphologie actuelle les traces de cette histoire particulière. Son étude sous forme d’inventaire du patrimoine a été entreprise pour mieux en saisir les caractéristiques. La restitution des connaissances acquises propose une contextualisation historique suivie d’une analyse architecturale des sites inventoriés.
I. Contextualisation historique
Deux publications récentes permettent de mieux appréhender l’histoire de la villégiature d’hiver à Grasse durant la Belle Époque. On y apprend que la petite ville de moyen pays s’affirme dans ce domaine au début des années 1880. Cela est relativement tardif par rapport à ce qui se passe près de là à Nice ou Cannes, hauts lieux de la Côte d’Azur. En effet, la vocation touristique de ces villes côtières n’a cessé de se développer depuis le milieu du 19e siècle, jusqu’à en constituer le principal pôle économique au tournant du siècle. L’ampleur du phénomène grassois se révèle bien moindre. Au regard des milliers de protagonistes étrangers à l’œuvre dans ces stations balnéaires, seules cinq à six figures emblématiques, principalement britanniques, animent l’activité grassoise.
Toutefois, le dynamisme dont a fait preuve le petit groupe du quartier de Malbosc a été suffisamment fort pour faire de Grasse une destination pleinement inscrite dans ce que l’on a également nommé la Riviera Française. Marquée du contraste entre l’étroite base sociale sur laquelle elle repose et le rayonnement qu’elle acquiert, la villégiature d’hiver de Grasse est jalonnée d’une quinzaine de dates et d’évènements qu’il convient de rappeler.
IA. Les aménagements structurants
IA1. La rectification de la route de Grasse à Vence
La rectification de la route de Grasse à Vence apparaît comme un élément décisif pour le développement de la villégiature. Les travaux de voirie débutent dans la foulée de la création du département des Alpes-Maritimes. Fruit de l’annexion du Comté de Nice à la France en 1860, cette entité administrative regroupe les arrondissements de Nice, Puget-Théniers et Grasse. Ce dernier est détaché du département du Var à cet effet.
Le principe des travaux de la route, requalifiée Route Départementale 7, est accepté par le Préfet dès 1862. Il s’agit d’une opération ayant pour objectif d’améliorer la cohésion de territoires voisins mais assez peu liés historiquement. C’est le cas de l’arrondissement de Grasse dont l’ancrage culturel et économique est davantage tourné vers l’ouest et la Provence. Les deux premières phases des travaux, celles reliant les abords de Vence au lieu-dit du Pré du Lac, puis du Pré du Lac au vallon de la Couarde à Grasse sont achevés en 1867. Le dernier tronçon, devant permettre la jonction avec le cœur de Grasse par un raccordement avec le boulevard du Jeu de Ballon, prend plus de temps bien que de moindre longueur. Les remaniements en entrées de ville sont significatifs. Ils impliquent le déplacement du principal lavoir de la ville, les reprises liées à l’adduction de l’eau de la Foux à proximité, la constitution et le financement des dossiers d’expropriations et démolition de bâtiments gênants, ou le raccordement de la nouvelle voie à la Route Nationale 85 menant vers le haut pays.
Parmi ces questions, le couvrement du vallon de Roquevignon revêt une importance particulière. En effet, ce vallon constituait une limite naturelle à la porte est de la ville. On ne pouvait le franchir qu’en empruntant la route peu commode de la Courade. En ce sens, l’absence d’un réseau viaire développé en direction de l’est, et donc de Nice, atteste de flux moins intenses avec ce territoire. C’est donc à un désenclavement de cette partie de la cité, véritable cul-de-sac, que conduit la création de la RD 7. Après diverses propositions, le projet définitif est accepté et achevé en 1869.
Il permet la création de l’avenue Thiers, qui assure la continuité de la route entre les deux barrières naturelles que constituaient jusque-là les vallons de Roquevignon et de la Courade. Il s’agit d’une route en balcon rectiligne d’environ 350 mètres de long. Elle connaît un lotissement progressif sous forme de petits immeubles à logements alignés en fond de rue, adossés à la colline en contrehaut et ouverts au sud sur un vaste panorama. Cette disposition n’est pas propice au développement de propriétés très étendues. Cette possibilité est offerte dans le prolongement est de l’avenue, à partir du vallon de la Couarde jusqu’aux vallons de Riou Cougourde puis de Saint-Christophe. C’est là que se constitue le quartier des hivernants de Grasse.
Finalement, la création de la RD 7, en enjambant plusieurs vallons, principalement ceux de Roquevignon et de la Courade, et en se raccordant au boulevard du Jeu de Ballon, a permis de mettre en valeur les terrains ruraux du quartier de la colline de Malbosc. De meilleures conditions d’accès en révélaient les qualités d’exposition, de vue et de situation urbaine aux yeux des promoteurs et acteurs de la villégiature d’hiver à Grasse.
IA2. La construction du Grand Hôtel
Dans la chronologie du développement de la villégiature, la création de RD 7 forme l’élément de structure indispensable. La construction du Grand Hôtel, unique palace grassois de la Belle Époque, affiche les nouvelles ambitions de la ville en matière de tourisme. Cet hôtel, inauguré le 26 novembre 1882, est créé à l’initiative de notables associés dans la Société Anonyme du Grand Hôtel de Grasse. Leur proximité avec les municipalités de l’époque ne laisse pas de doute. Dans les faits, elle est portée par des entrepreneurs actifs localement, comme l’imprimeur Édouard Imbert ou le banquier Jean Luce, principal actionnaire.
Le bâtiment se situe en sortie de Grasse, dans le prolongement de l’avenue Thiers, sur la portion de la RD 7 comprise entre le vallon de la Courade et le vallon de Riou-Cougourde, rebaptisée ultérieurement avenue Victoria. Il compte 76 chambres dans sa première forme. Comme l’évoquent Gilles Teulier et Christian Zerry, le succès semble au rendez-vous surtout depuis l’arrivée du directeur M. Frédéric Rost en 1885, ressortissant allemand, frère et collaborateur du propriétaire de l’Hôtel Beauséjour à Cannes. Durant les premières années, l’essentiel de la clientèle semble venir du Royaume-Uni. Toutefois, en l’état de la documentation disponible, il paraît difficile d’évaluer la réussite commerciale de l’hôtel au-delà de ce que suggère la bibliographie.
Son impact sur l’implantation d’hivernants paraît mieux établi. En effet, c’est à la suite de leur séjour dans l’hôtel que les familles Bowes et Booker décident d’une part de s’installer plus durablement par la construction de leurs maisons dans le quartier de Malbosc et d’autre part de promouvoir la station hivernale grassoise par différents moyens, dont la publication d’un guide à destination de leurs concitoyens. C’est également à la suite d’un long séjour dans l’hôtel durant l’hiver 1887-1888 que leur compatriote, la baronne Alice de Rothschild dessine les contours de son projet de constitution d’un vaste domaine au cœur de ce quartier. C’est d’ailleurs dans cet établissement qu’elle fait la présentation officielle de ses nouvelles ambitions aux membres de sa famille, qu’elle convie à Grasse pour l’occasion. Enfin on doit également rappeler que le Grand Hôtel accueille la reine Victoria et toute sa suite durant cinq semaines entre mars et avril 1891. Cet évènement propulse la station hivernale grassoise sur le devant de la scène touristique de la Côte d’Azur.
D’autres initiatives s’inscrivent dans le sillage du Grand Hôtel. Entre 1878 - date d’achèvement de la RD 7 - et 1885 - date d’édification des deux premières villas par des hivernants - plusieurs propriétés à vocation résidentielle sont établies par des Grassois comme les villas du Rayran (les Romarins), Dubois (le Carillon), Montfleuri (la Rivolte), les Cactées, la villa Ricord, la villa Belle Vue et la villa Césari. Certaines des personnes à l’origine de ces créations sont également parties-prenantes dans la société du Grand Hôtel comme M. Ricrod ou M. Jusber. Ces demeures sont toutes aménagées aux abords immédiats de l’hôtel ce qui laisse peu de doute sur le fait qu’elles ont pu être destinées à la location saisonnière. C’est un fait établi pour les villas Ricord, Montfleuri et du Rayran. C’est donc à la constitution d’un véritable petit quartier à destination des hivernants que procède Grasse en moins de cinq ans. On trouve en son centre un hôtel et une offre locative individualisée à proximité.
IB. Les initiatives exogènes
À cela s’adjoignent très rapidement les premières réalisations directement imputables à des hivernants à commencer par celles des familles Bowes et Booker.
IB1. Les familles Bowes et Booker
La famille Bowes, originaire du nord de l’Angleterre s’est enrichie dans le commerce de la laine. Les frères John et James exploitent la société J. L. Bowes & Bro. Leurs sœurs, Isabella et Helen, participent énergiquement à l’activité familiale. Cette dernière est mariée à Charles Edouard Booker, marchand de vin. Hivernants probablement habitués de la Côte d’Azur, leur premier séjour à Grasse semble dater de 1883. Logeant dans le Grand Hôtel, la fratrie est séduite par le quartier de Malbosc. La décision de s’y établir plus durablement est prise rapidement. Sans doute John, le frère aîné âgé de 57 ans, n’étant pas au mieux de sa forme y avait trouvé des conditions favorables pour lui.
Un terrain de 17 150 m2 formé de trois lots est acquis dès 1884. Deux villas y sont immédiatement édifiées. Une demeure principale, nommée villa Isabella, est destinée à la famille de John Bowes et à sa sœur Isabella. La seconde maison, dite villa Helen, de facture plus modeste, abrite le couple Helen et Charles Edouard Booker. Au total, en comptant les membres de la famille, les amis proches et les domestiques, c’est un groupe minimal d’une trentaine de personnes qui, à partir de 1885, d’octobre à avril, réside dans le quartier de Malbosc. Comme évoqué, il s’agit des premières maisons connues, construites par des hivernants sur le territoire grassois. Elles se situent au bout de l’actuelle avenue Victoria, un peu avant le vallon du Riou Cougourde. Elles ne jouxtent donc pas directement les premiers aménagements identifiés à proximité du Grand Hôtel.
Comme d’autres hivernants de la Côte d’Azur, les Bowes et Booker participent à la vie de la cité en faisant divers dons à des œuvres ou à des projets municipaux. Mais l’implication de cette famille ne s’est pas arrêtée là. En réalité il semble que John et Isabella Bowes, à l’instar d’un Lord Brougham à Cannes, se soient posés en véritables inventeurs de la station climatique grassoise. Sincèrement séduits par les qualités de la petite cité provençale et du quartier de Malbosc, ils ont activement œuvré à la promotion de cette destination par la publication du guide touristique Guide to Grasse by an English Résident (Guide de Grasse par un résident anglais).
Gilles Teulié en donne un commentaire détaillé et souligne le fait qu’il s’agit du premier guide en langue anglaise exclusivement consacré à Grasse. Même s’il n’est pas explicitement signé de la main de John Bowes, il ne fait aucun doute que ce dernier en soit l’auteur. La publication se fait en septembre 1891, un mois après sa mort. Au-delà des descriptions savoureuses que l’hivernant anglais donne des mœurs locales, ce guide fixe les principales caractéristiques de l’offre touristique de Grasse. L’auteur ne fait ainsi aucun mystère sur l’aspect peu festif de la cité des parfums qui ne dispose pas des attractions des villes du littoral.
Les avantages sont d’ordre sanitaire : « À Grasse il y a peu d’amusements, mais, en ce qui concerne la santé, elle présente de nombreux avantages. Parmi ces derniers on trouve l’air pur, l’eau pure, moins de vent et de poussière que dans la plupart des endroits de la côte méditerranéenne, de bonnes routes pour la conduite, de nombreuses possibilités de faire des excursions et d’innombrables randonnées sur les anciens chemins de muletiers, avec des vues splendides et des paysages délicieux ». La destination grassoise en tant que cité de villégiature en est encore à ses prémices, et Lord John Bowes cherche, avec ce guide, à attirer les Anglais à Grasse afin de rendre la communauté pérenne. L’installation des Bowes dans la capitale des parfums ne devait en effet pas apparaître comme un acte isolé, coupé de toute forme de sociabilité. Ce choix devait au contraire refléter un esprit pionnier révélant aux yeux de leurs concitoyens les qualités insoupçonnées du territoire.
C’est exactement dans le même esprit que la famille Bowes se trouve au premier plan pour la construction de la chapelle anglicane de Grasse. À Cannes, l’édification d’une première chapelle par Sir Thomas Robinson Woolfield était intervenue dès 1853. Elle répondait de manière précoce au besoin de célébrer le culte chez les hivernants, ce qui devait aider au succès de la destination. Munir la station grassoise d’une chapelle procédait de la même logique. En réalité, la nécessité de doter Grasse d’un lieu pour le service religieux des visiteurs britanniques avait été soulevée dès 1884 par l’évêque de Gibraltar en personne. Un premier projet, rapidement abandonné, prévoyait une implantation dans le quartier de la Foux. Cet emplacement aurait pu générer un flux régulier d’hivernants vers l’entrée de la ville et rompre l’isolement dont souffre un peu leur quartier.
Ce projet ne voit pas le jour et il faut attendre que la famille Bowes détache une parcelle de sa propriété en mai 1890 et qu’elle finance largement le programme architectural pour que le chantier soit lancé. L’effet involontaire de cette localisation est de renforcer l’éloignement de la communauté du reste de la vie urbaine. Les travaux sont confiés à un proche de la famille, le célèbre architecte George Ashdon Audsley et son relai local George Russel. Ils sont achevés à la hâte quelques jours avant l’arrivée de la reine Victoria. La consécration de l’édifice, caractéristique de l’architecture religieuse anglicane, intervient en mai de l’année suivante.
Grasse. - La Chapelle Anglaise, [début du 20e siècle].
Si les Bowes ont eu à cœur de promouvoir la station grassoise, d’autres initiatives peuvent être signalées comme celle de l’égyptologue anglaise Mrs Margaret Tyssen Amherst. Cette dernière rédige dans l’ouvrage The English Illustrated Magazine un article intitulé « Souvenirs de Grasse et des Grassois ». Publié en mai 1891, peu après le séjour de la reine Victoria, ce texte offre une description détaillée des passages à Grasse de l’autrice au début des années 1880.
Son regard, d’une grande originalité du fait d’une approche d’inspiration ethnologique, vient en soutien aux arguments développés par John Bowes sur la ville des parfums. Elle met en particulier l’accent sur les spécificités que peut offrir Grasse par rapport au séjour hivernal type sur la Côte d’Azur. L’écrivaine met en valeur cette offre touristique conviviale où l’on peut faire connaissance avec l’autochtone. Comme l’indique Gilles Teulié, elle est, en cela, en phase avec la reine Victoria qui préférait le calme et la simplicité grassoise à la vie mondaine de Cannes : « Le pire défaut de cet endroit [Grasse], du point de vue de la reine Victoria, est la proximité de la colonie anglaise de Cannes qui est à seulement treize kilomètres ».
IB2. La baronne Alice de Rothschild
La saison hivernale de 1887-1888 tient aussi une place de choix dans la chronologie d’implantation de la villégiature d’hiver à Grasse. En effet, c’est à cette date que naît dans l’esprit de la baronne Alice de Rothschild le projet de constitution d’un domaine. Le détail de la quarantaine de transactions nécessaire pour réunir les 140 hectares du site (d’un seul tenant) entre 1888 et 1908 est connu grâce au travail de Christian Zerry. Dans un premier temps, cette vaste opération a consisté à acquérir la totalité des terrains situés entre le quartier du Grand Hôtel proche du vallon de la Courade et celui des villas Isabella et Helen proches du Riou Cougourde. L’objectif est largement atteint dès 1891 et se poursuit au nord et au sud dans des proportions très supérieures. Les sommes investies dans l’achat de terrains sont estimées à environ 2,5 millions francs auxquels s’ajoutent 2,5 millions destinés aux travaux d’aménagements. Les dépenses d’entretien se montent à 1,8 millions de francs par an ce qui, selon Christian Zerry, porte l’investissement global cumulé sur 20 ans à l’équivalent de 54 millions d’euros.
Certaines des propriétés acquises comprennent d’anciennes demeures rurales ainsi que plusieurs villas dont la villa Beau-Site achetée en 1894, deux ans après son édification par un compatriote. Alice de Rothschild élit domicile dans l’une d’elles, la villa Césari, en 1889. Elle est située le long de la RD 7, entre le Grand Hôtel à l’ouest et la propriété Bowes à l’est. D’importants travaux, confiés à l’architecte Louis Bompard, sont effectués pour adapter la demeure au goût et standards de la Baronne. Pour ce faire, trois anciennes maisons voisines sont démolies. Plus tard, la villa Rothschild rebaptisée villa Victoria en souvenir du séjour de la reine d’Angleterre, est agrandie significativement. Cela suit le rachat de la villa Les Pervenches en 1897. Restée inoccupée depuis 1888, cette dernière est démolie pour les besoins de l’extension.
Toutefois, malgré l’ampleur des travaux qui frappe l’esprit des Grassois de l’époque, le projet architectural n’est pas le cœur des préoccupations d’Alice de Rothschild. Son programme est entièrement orienté vers l’aménagement paysager qui se compose de deux grandes zones. D’une part, la création d’un impressionnant jardin botanique à dominante exotique appelé le Grand Jardin, situé en contrebas de la villa Victoria. D’autre part, au nord de la villa, la constitution d’un vaste parc s’étendant jusqu’au sommet de la colline de Malbosc. Comme le décrit Christian Zerry, loin d’être uniforme, ce parc paysager s’étage en plusieurs jardins de nature différente : en bas, il conserve le caractère tropical du Grand Jardin et, insensiblement, se transforme en montant pour devenir en haut un parc naturel de montagne.
L’ensemble est relié par une route principale et une succession de sentiers. Tous mènent au sommet vers le Pavillon de Thé dont la construction dure plus d’un an. Inauguré en 1893, le bâtiment à l’architecture atypique pour la région est conçu comme un lieu de repos et détente l’après-midi, pour prendre le thé entre amis. L’éloignement de la villa Victoria confère à ce bâtiment un caractère intime et bucolique. Au total ce sont plus d’une centaine d’ouvriers qui sont occupés à temps plein pour l’entretien de cet ensemble hors des proportions grassoises habituelles.
Si l’on s’intéresse aux motivations qui ont poussé Alice de Rothschild à se lancer dans cette aventure, marquée d’un certain gigantisme, on retrouve les mêmes arguments avancés pour vanter les spécificités de la villégiature grassoise. Alice, qui souffre de rhumatismes articulaires, trouve le climat grassois bénéfique. De même, ayant fréquenté la Côte d’Azur depuis sa jeunesse, elle apprécie le calme et la sérénité que lui procure la cité des fleurs, à l’écart de mondanités qui lui pèsent. À ces arguments communément attachés à ce territoire, on trouve des motivations plus personnelles. Christian Zerry souligne notamment que la création de ce domaine constitue un challenge personnel pour la Baronne après ses précédentes réalisations en Angleterre.
Il faut dire que l’exécution d’un tel projet soulève une multitude de questions techniques dont certaines dépassent le stricte cadre de la propriété. Ainsi, afin de pourvoir à ses besoins en eau, Alice de Rothschild s’implique aux côtés de la municipalité pour concevoir et financer une partie du canal de 24 kilomètres de long nécessaire à l’adduction des eaux de la source du Foulon. À ce titre, la notion de rationalité économique fait partie des paramètres intégrés, dès l’origine, à son entreprise. En effet, la Baronne semble convaincue que Grasse dispose des atouts pour rivaliser avec les stations du bord de mer. Investir dans ce territoire avant les autres en profitant d’un prix du foncier encore bas est perçu comme une source probable de plus-values. En réalité, à elle seule, sa politique d’acquisition semble avoir suffi pour générer une hausse du prix des terrains du quartier de Malbosc, ce qui, au bout du compte, a pu rendre l’investissement moins efficient.
On peut aussi se demander si la constitution du domaine, en préemptant des terrains constructibles très bien situés, n’a pas eu pour effet indirect de restreindre le nombre de nouvelles implantations. Force est de constater que leur nombre est resté limité au regard des autres villes. Un autre effet possible, consécutif à l’existence du domaine, est d’avoir pu créer, par sa simple situation au centre du quartier de Malbosc, une césure géographique favorisant une autonomisation de la vie des hivernants, côté Riou-Cougourde, et empêchant de faire prospérer les lieux de sociabilités et de divertissements grassois implantés à proximité de la cité historique.
La mort d’Alice de Rothschild en 1922 sonne le glas de la villégiature d’hiver à Grasse et de sa petite colonie britannique. Le domaine est finalement cédé par son cousin Edmond de Rothschild. Ce dernier ne cherche d’ailleurs pas à rentabiliser l’opération. Un lent processus de démantèlement se met en place. Les différents projets de lotissement entrepris par des promoteurs immobiliers s’effectuent dans un climat de corruption et de difficultés judiciaires dont la ville peine à sortir. Il n’en demeure pas moins que le domaine a puissamment contribué à maintenir dans ce quartier un caractère résidentiel de bon standing.
IB3. La reine Victoria
Plusieurs éléments font également de 1891, une année importante. Les publications successives du guide en anglais rédigé par John Bowes et du témoignage de Mrs Margaret Tyssen Amherst ou la construction de la chapelle anglicane sont autant d’actes marquants. Mais le point d’orgue de cette année est sans conteste la venue de la reine Victoria à Grasse. Initialement prévu pour une durée de trois semaines, le séjour est rallongé de quinze jours, et s’étend finalement du 25 mars au 28 avril. En effet, la Reine semble avoir beaucoup apprécié ce troisième séjour sur la Côte d’Azur, qui fût en réalité le premier hors agenda et obligations officielles. Il s’agit en quelques sortes de vacances que la souveraine s’octroie dans la cité des parfums. Cet évènement a particulièrement marqué la mémoire locale. Il est omniprésent dans l’historiographie grassoise qui en retrace les moindres détails et anecdotes.
La Reine et sa suite d’une quarantaine de personnes logent dans le Grand Hôtel. On le privatise pour l’occasion, le meuble et l’agence en conséquence. Ce séjour fait figure de véritable tour de force pour la jeune station hivernale grassoise et agit comme une rampe de lancement inespérée. La cité des parfums en tire une grande publicité à l’échelle de la Côte d’Azur et bien au-delà. La presse américaine, par exemple, se fait largement l’écho d’un évènement auquel Alice de Rothschild contribue fortement. En effet, la souveraine, qui n’ignorait rien des talents de jardinier-paysagiste de la Baronne, était curieuse de découvrir les travaux titanesques qui avaient été engagés pour la constitution du domaine et sur lesquels la princesse Louise, fille de la Reine, ne tarissait pas d’éloges.
Parmi les nombreuses visites et activités auxquelles Victoria d’adonne à Grasse, la découverte de l’usine de parfumerie de M. Chiris suivie d’une réception dans la maison de ce capitaine d’industrie est souvent mentionnée. Elle témoigne du fait que la principale activité économique de la cité se marie bien avec l’imaginaire que véhicule la Côte d’Azur et peut en tirer profit en termes de communication et notoriété. Un autre grand évènement, souvent décrit, est la bataille de fleurs organisée le 30 mars spécialement à l’intention de la Reine. Elle y assiste du haut de la terrasse couvrant le porche de l’hôtel. La pratique traditionnelle consistant à jeter des fleurs coupées sur les passants et les chars semble l’avoir beaucoup amusé. Enfin, on peut aussi citer l’inauguration de la chapelle anglicane à l’occasion de la cérémonie du Vendredi saint à laquelle la Reine assiste. De retour en Angleterre, elle fait immédiatement confectionner un vitrail pour orner le chœur du lieu de culte qu’elle offre en souvenir de son passage.
À la suite de ce séjour royal ayant fait l’honneur de la ville de Grasse, d’autres hôtes princiers font le déplacement. Alice de Rothschild contribue fortement à faire rayonner la ville. Elle reçoit ainsi la princesse Louise à plusieurs reprise entre 1890 et 1895, le Prince George, futur roi George V en 1892, l’impératrice Elisabeth d’Autriche en 1896, le Prince de Galles, futur Edouard VII en 1897, la princesse de Galles, future reine Alexandra en 1900, la grande-duchesse de Saxe-Cobourg-Gotha en 1901, ou la princesse d’Albany et la grande duchesse Cécile de Mecklembourg-Schwerin en 1904. S’ajoute à cela la visite des jardins par le Shah de Perse, personnage qu’un proche d’Alice de Rothschild décrit comme haut en couleur au comportement imprévisible, ou celle de l’empereur du Brésil, Don Pedro II, destitué et réfugié en France depuis un putsch militaire en 1889.
[Chapelle Victoria. Vitrail offert par la Reine Victoria], 2004.
IB4. Les autres hivernants
Les constructions de villas à l’initiative d’hivernants se poursuivent dans le quartier de Malbosc après le séjour de la Reine et jusqu’à la Grande Guerre. Comme évoqué précédemment, William Channing Osler, d’origine anglaise, fait élever la villa Belmont en 1892. Cette propriété rebaptisée Beau-Site, attenante à la chapelle anglicane, à la villa Isabella et au domaine de Rothschild, est rachetée par la Baronne en 1894. Celle-ci la destine d’abord à l’hébergement de son personnel. Puis elle la met à la disposition de la famille Watkin dont elle est proche, dès 1898. Elle leur en fait don en 1905.
Parallèlement, les travaux de rectification du chemin de Grande Communication n°7, en contrebas de la RD 7, sont achevés. Cette nouvelle artère favorise l’urbanisation de l’est du quartier du Rioublanquet, sous forme de maisons individuelles. Là, un projet de lotissement dit « Square de l’Esterel » est envisagé par les co-fondateurs de la banque protestante Velay, Heutsch & Odier. Une première maison, nommée villa Marguerite est construite en 1892. Malheureusement, les autres demeures initialement prévues ne sont pas réalisées en raison des déboires financiers des actionnaires. La villa Marguerite est tout de même vendue à Marie Concetta Grieswood, fille du Comte Messina de Malte en 1894 tandis qu’Alice de Rothschild rachetait une partie des terrains du lotissement aux Velay-Heutsch l’année suivante.
De leur côté, les familles Bowes et Booker cédaient une parcelle de leur propriété, située sur le versant oriental du Riou-Cougourde, pour permettre à leurs compatriotes de la famille Gibbons d’élever une nouvelle maison portant le nom de villa Norah en 1897. Par la suite, le secteur du Riou Cougourde s’enrichit encore. Une importante propriété est constituée par le célèbre banquier américain John Henry Harjes. Une partie des terrains provenait de l’ancien lotissement de l’Esterel et de l’une des rares cessions de parcelles consenties par Alice de Rothschild. Une imposante bâtisse et un élégant pavillon à colombages destiné au personnel sont construits vers 1907.
Il est utile de souligner qu’aussi bien M. Osler, M. Heutsch ou M. Harjes appartenaient à la sphère financière internationale dont la famille Rothschild était la figure de proue. D’autant que dans le même temps, en 1908, c’était au tour des banquiers Bischoffsheim d’investir les lieux avec le rachat de la villa Isabella. L’intervention d’Alice de Rothschild s’avère une nouvelle fois décisive dans cette transaction. En effet, comme le souligne Christian Zerry, c’est la Baronne qui rachète via un prête-nom cette villa aux Bowes puis qui la rétrocède à Marie-Thérèse Bischoffsheim épouse de l’écrivain Francis De Croisset.
On assiste, au travers de toutes ces opérations, à une forme de cooptation qui fixe tout en les contrôlant, les limites est du domaine de Rothschild. La villa Isabella devenue la villa De Croisset fait l’objet d’importants travaux que l’on confie à Ferdinand Bac, célèbre artiste, dessinateur et paysagiste. Ce dernier reconfigure surtout le jardin. Son approche novatrice marque une évolution dans la manière de concevoir les jardins d’agrément sur la Côte d’Azur notamment par le retour de la végétation endémique et du vocabulaire architectural vernaculaire.
Une nouvelle dynamique était incontestablement à l’œuvre dans le quartier de Malbosc à la veille de la Première Guerre mondiale. La baronne Alice de Rothschild en était l’instigatrice. Malgré l’arrêt de ses acquisitions foncières en 1908, elle ne renonçait visiblement pas à ses ambitions grassoises. Dans l’échelle des valeurs attachées au monde du tourisme hivernal, on peut dire que la villégiature de la cité des parfums connaissait un saut qualitatif notable que le conflit armé devait freiner.
IB5. Les hivernants après la guerre
Dans les faits, la guerre n’interrompt pas les travaux de remaniement de la villa Isabella par Ferdinand Bac. Les difficultés d’approvisionnement accélèrent simplement la tendance évoquée de redécouverte de végétaux et matériaux locaux. Cette pratique se mue en un véritable goût architectural d’esprit régionaliste qui se répand durant l’entre-deux-guerres. De même, le premier conflit mondial ne remet pas en cause l’implantation durable de plusieurs anciennes familles d’hivernants restées attachées au quartier de Malbosc comme les Harjes, les Watkin ou les Grieswood. Toutefois, les difficultés croissantes pour maintenir l’activité de la petite chapelle anglicane témoigne du déclin de la présence britannique et plus généralement de la saison touristique d’hiver.
Le tourisme estival qui prend alors le relais change les usages. Si la pratique des bains de mer et de soleil assure la prospérité des anciennes stations balnéaires de la côte, la durée des séjours, le nombre et la sociologie des vacanciers, les habitudes de consommation évoluent. À Grasse, cela se manifeste par une villégiature plus éparpillée sur le territoire et une plus grande hétérogénéité des sites qui lui sont affiliés. Quelques réalisations sont à signaler tout de même dans l’est de Grasse et notamment le réagencement de la propriété dite du Château de Malbosc par Mme Blumenthal, américaine d’origine, qui s’attache les services de plusieurs architectes de renom dont Jacques Greber.
IC. Les dynamiques endogènes
IC1. Expansion urbaine
Comme il a été dit, le développement de la villégiature d’hiver dans le quartier de Malbosc n’est qu’un aspect d’un mouvement plus vaste d’expansion urbaine à l’œuvre depuis les années 1870. À Grasse, ce phénomène est avant tout porté par une puissante dynamique endogène. L’essor de l’industrie de la parfumerie en est le moteur. La création des infrastructures de production et de transport qui lui sont attachées impactent particulièrement les quartiers situés au sud de la vieille ville. Mais son influence s’exerce également sur la question du logement. Si le cœur historique demeure longtemps le principal lieu de résidence des catégories populaires, les milieux intermédiaires ou aisés, issus de l’industrie mais également de l’administration, des milieux juridiques et de la santé optent pour la maison individuelle. Plusieurs quartiers périurbains se développent selon ce principe, notamment le boulevard Victor Hugo et ses abords, l’avenue Émile Zola, la colline de Saint-Hilaire, les quartiers de Saint-François, du Bérouard et de la Sabrane. Tout ceci est rendu possible par l’amélioration du réseau viaire et surtout de la Route Nationale 85.
Dans le quartier de Malbosc, l’aménagement des maisons d’hivernants se fait donc concomitamment de celles de familles grassoises dont certaines sont particulièrement significatives durant la Belle Époque. Au premier titre doivent être signalées les deux bâtisses construites par la famille de parfumeurs Chiris connues sous les noms de villa Saint-Georges et villa l’Olivette. Situées à l’est du Riou Cougourde elles côtoient et rivalisent par l’ambition architecturale et paysagère avec les constructions d’hivernants déjà évoquées (villas Isabella, Harjes ou Norah). La villa Saint-Georges est achevée vers 1889, c’est-à-dire au moment où Alice de Rothschild lance son grand projet de domaine. En remaniant leur vaste propriété rurale, obtenue par héritage familial, ces leaders industriels de la parfumerie fixent d’emblée la limite orientale de la partie « Parc paysager » du domaine de la Baronne. La construction de la villa l’Olivette vers 1903 sur un terrain situé en contrebas de la villa Saint-Georges et de la RD 7, joue le même rôle pour le « Grand Jardin » d’Alice de Rothschild puis pour la propriété Harjes en 1907. D’autres exemples de résidences servant de logement à des familles grassoises peuvent être signalées comme les villas voisines Evelina et Thérèse situées en entrée de ville et appartenant à la famille Fanton d’Andon-Boniffaci. La première est le fruit d’un remaniement d’un ancien bâtiment rural exécuté semble-t-il durant les années 1880. La seconde est une construction datée de 1906.
La villa Saint-Georges prise depuis l'ouest.
IC2. Maisons de rapport et résidences principales
Par ailleurs, comme évoqué plus haut, le quartier de Malbosc fait l’objet d’investissements par des acteurs locaux soucieux de développer et tirer des profits de la villégiature. Les constructions du Grand Hôtel et des quelques villas de rapport à proximité du vallon de la Courade, dès le début des années 1880, en sont le fruit.
Loin de s’estomper, le phénomène se poursuit les décennies suivantes, durant lesquelles plusieurs maisons sont édifiées dans cette perspective. Toutefois, on constate que cette offre locative saisonnière, rarement pérenne, n’a eu de cesse de fluctuer selon les périodes et les circonstances. C’est le cas par exemple des villas Ricord et Belle Vue dont l’ambition initiale, dès 1882, est la location saisonnière et qui rapidement sont revendues et occupées à plein-temps par des familles de la ville. On peut à l’inverse mentionner l’exemple de la villa Les Lierres située dans les confins orientaux du quartier de Malbosc. Occupée depuis sa construction vers 1883 par son propriétaire M. Pellegrin, elle devient un salon de thé destiné à la clientèle britannique au tournant du siècle.
Ce mode d’occupation caractérisé par une alternance des usages est celui qui a pu également se diffuser ailleurs dans les quartiers résidentiels grassois où l’implantation durable d’hivernants reste rare et discrète. Ainsi, l’investissement dans un but touristique est l’ambition originelle de M. Nallino qui fait édifier la villa Paradis dans le quartier de Rioublanquet en 1905. Conçu au départ comme une pension de famille, le projet aboutit rapidement à une utilisation locative plus traditionnelle sans lien évident avec la villégiature. Le cas de la villa Alex, avenue Émile Zola, offre l’exemple d’une résidence principale d’une famille grassoise, louée puis vendue au célèbre architecte turc Alexandre Vallaury durant les années 1910 et que sa veuve occupe, sans doute de façon saisonnière jusqu’aux années 1920, date à laquelle le site redevient la résidence principale d’une famille grassoise.
IC3. Autres équipements
À ces initiatives relevant de dynamiques individuelles s’adjoignent celles portées par les pouvoirs publics. En effet, l’autorité communale manifeste directement son soutien au secteur touristique par différents moyens. Ont déjà été mentionnés les efforts réalisés pour améliorer l’infrastructure routière (avenue Thiers et RD 7) et hydraulique (Foulon). Dans cet esprit, on peut également citer la construction d’un casino municipal attenant à l’esplanade du Cours. Cette réalisation de 1898 témoigne de la volonté de la ville d’offrir aux hivernants des équipements de divertissements semblables à ceux des villes balnéaires. Néanmoins, force est de constater qu’il ne s’est pas agi d’une pleine réussite. Nous savons que, dès 1904, le concessionnaire Orizet Frères signalait des difficultés pour animer le lieu en raison d’un trop petit nombre d’hivernants séjournant à Grasse et leur faible fréquentation du centre-ville. La construction de bains publics vers 1906, dont l’objectif initial pouvait étoffer l’offre grassoise en matière de thermalisme, aboutit à la création d’un équipement à vocation plus sociale que ludique. Malgré tout, ces démarches participent à leur manière à inscrire Grasse comme une destination touristique à part entière tout en poursuivant l’objectif essentiel de promouvoir les atouts singuliers que peut offrir la ville aux visiteurs.
GRASSE.- Le casino municipal.- Municipal casino, [début du 20e siècle].
Dans ce cadre, les démarches entreprises pour obtenir l’inscription de la ville en tant que station climatique concentrent tous les arguments attachés à l’offre grassoise. Par délibération du 20 mai 1913, la municipalité conduite par Honoré Cresp entame une procédure de demande de classement de la cité au titre des stations climatiques. Une enquête administrative menée du 20 au 28 juin se prononce favorablement à la demande. Le commissaire enquêteur désigné par le préfet se range au rapport fourni par le bureau d’hygiène de la ville créé en 1907. Les atouts de la cité énumérés dans ce document sont nombreux : bonne situation géographique et topographique, pureté de l’air, clémence et régularité du climat. Les eaux abondantes (200 litres par seconde) et d’excellente qualité sont efficacement distribuées sur le territoire via un réseau de 80 fontaines et lavoirs et de nombreux logements raccordés. En outre, dans une procédure de classement qui met l’accent sur l’importance des dispositifs d’assainissement, la ville bénéficie d’un réseau d’égouts en fonction depuis 1897. Malheureusement, en dépit de ces avantages, la démarche n’aboutit pas, probablement en raison du contexte politique de marche vers la guerre.
En réalité, la loi du 13 avril 1910 instituant les stations thermales et climatiques n’avait pas donné les résultats attendus nationalement. En effet, seules 68 villes sur les 240 identifiées avaient mis en place la taxe de séjour que permettait le dispositif légal. Finalement, le dossier grassois est réactivé à la suite de la nouvelle loi sur les stations de tourisme, les stations hydrominérales et les stations climatiques du 24 septembre 1919. Dans ce cadre, Grasse obtient officiellement le titre de station climatique le 11 mars 1922. Si la cité des parfums opte pour cette dernière appellation, au détriment des deux autres possibilités, c’est pour mieux insister sur le caractère médical et thérapeutique de son offre. Elle témoigne en cela de la volonté locale de donner plus d’ampleur à l’activité liée au soin.
Dans les faits, l’obtention du titre officiel de station climatique ne fait qu’attester d’un phénomène déjà bien implanté. L’air sec de Grasse, notamment, bénéfique pour le traitement des affections respiratoires, profitait d’une large renommée façonnée depuis la Belle Époque. Le classement officiel allait pouvoir aider l’installation de maisons de repos comme celle de l’établissement Hélios vers 1928, l’extension du réseau d’assainissement en projet depuis les années 1910 ou la conception et le déploiement d’affiches publicitaires encore bien identifiées par les Grassois. À ce titre, et bien qu’il ne soit pas fondateur, le statut de station climatique a joué un grand rôle dans l’affirmation de l’image sanitaire de Grasse, complémentaire de celle associée à la parfumerie.
Conclusion
Le recul rapide de la villégiature d’hiver après la Première Guerre mondiale partout sur la Côte d’Azur conduit, dans le quartier de Malbosc, au démantèlement du domaine de Rothschild. Progressivement, au gré des difficultés rencontrées, le site est morcelé en petites parcelles vendues à des particuliers qui y font construire leurs maisons. Tout en conservant son caractère résidentiel, le quartier perd progressivement son rapport singulier à la villégiature, ce qui n’empêche pas que certaines propriétés puissent encore être utilisées dans le cadre de l’économie de séjour ou comme résidences secondaires. Un nouveau palace, le Parc Palace, est même construit non loin du Grand Hôtel, en lieu et place de la Villa Victoria. Signe des mutations et difficultés de l’époque, ce second palace est converti en immeuble à logement dès la fin des années 1950 tout comme le Grand Hôtel dix ans plus tôt.
Déjà bien implantés dans le secteur, les industriels de la parfumerie y renforcent leur présence en restant attentifs à la qualité des projets architecturaux. La villa Norah est un exemple assez révélateur. En effet, la propriété des Gibbons est vendue au parfumeur grassois M. Schlinger en 1923. Ce dernier confie à l’architecte Léon Le Bel le soin de rénover le site. On procède alors à une profonde transformation du jardin et de l’aspect du bâtiment. Comme pour la villa Isabella devenue De Croisset, les emprunts au vocabulaire architectural vernaculaire s’imposent au détriment du style d’origine, d’inspiration plus éclectique.
La seconde moitié du 20e siècle parachève le processus de normalisation de la vocation du quartier de Malbosc avec la construction de plusieurs immeubles à logements et les démolitions successives et rapprochées des principales villas du quartier à la fin des années 1970 : les villas Harjes, De Croisset et l’Olivette. Elles sont respectivement remplacées par des programmes immobiliers résidentiels et un lycée technique.
II. Analyse architecturale
Pour traiter la thématique proposée, une approche exhaustive a été privilégiée pour les propriétés du quartier de Malbosc. Un échantillonnage a été effectué à titre de comparaison dans les autres zones résidentielles comme les boulevards Victor Hugo ou Émile Zola. Côté est, une liste à étudier de 30 sites existants et quatre disparus a été établie. Par souci d’équilibre, un nombre équivalent de propriétés a été pris en considération pour les autres secteurs (29 existantes et trois disparues).
Aux recherches documentaires se sont adjointes les visites et analyses les plus complètes possibles des bâtiments existants. Au total, 23 propriétés ont fait l’objet de visites dans leur intégralité (intérieur et extérieur) dont douze se trouvent dans le quartier de Malbosc. À cela s’ajoutent 32 sites dont seule la visite des extérieurs a été autorisée, et parmi lesquels seize sont également dans le quartier de Malbosc. Ainsi, ce sont 27 propriétés de l’est de la ville qui ont pu être appréhendées au moins partiellement sur les 30 sites existants identifiés initialement. Enfin, l’inventaire a généré l’ouverture de 41 dossiers individuels : 26 portent sur des sites implantés dans le secteur est, dont quatre villas disparues et 15 dans les autres espaces.
Plus précisément, le corpus patrimonial lié à l’urbanisation du quartier de Malbosc porte sur 34 maisons individuelles avec jardin dont quatre ont été démolies, trois anciens hôtels transformés en immeubles à logements et une chapelle anglicane. Une relation directe avec la villégiature a pu être établie pour 18 d’entre eux.
Tableau 1 Corpus : Quartier de Malbosc (sites bordants la D 2085) | ||||||
Corpus quartier de Malbosc (d’ouest en est) | Réf. cadastrales | Sites disparus | Visite intégrale | Visite partielle | Non vu | Dossier Gertrude + Protection |
Villa Tordo | AY 432 | En ruine |
| X |
| / |
Les Agaves | AZ 194 |
|
| X |
| IA06004049 |
Le Carillon | AZ 181 |
|
| X |
| IA06004326 |
Thérèse | AY 272 |
| X |
|
| IA06004204 |
Evelina | AY 269 |
|
| X |
| / |
Chant’Edith | AZ 113 |
| X |
|
| IA06004201 |
Villa Belle Vue | AX 918 |
|
| X |
| IA06004327 |
La Rivolte | AZ 110 |
| X |
|
| IA06004202 |
Le Grand Hôtel | AY 15 |
| X |
|
| IA06004226 |
Les Cactées | AY 16 |
| X |
|
| IA06003915 |
Villa Merle | AX 944 |
|
| X |
| / |
Parc Palace
Ex Villa Victoria | AX 153-172
|
X | X |
|
| IA06004309
IA06004315 |
Villa Beau-Site | AX 947 |
| X |
|
| IA06004200 |
Chapelle Victoria | AX 111 |
| X |
|
| IA06004044 Inscrit MH |
Villa Isabelle / Villa De Croisset | AX 163 et 926 (à titre indicatif) | X |
|
|
| IA06004328 |
Villa Helen | AX 29 |
|
| X |
| IA06004329 |
Villa Harjes | AX 201, 228, 230, 923 (à titre indicatif) | X |
|
|
| IA06004306 |
Villa Norah | AV 55 |
| X |
|
| IA06004205 Label JR |
Villa Saint-Georges | AV 47 |
| X |
|
| IA06004210 |
Villa l’Olivette | AT 8 | X |
|
|
| IA06004330 |
Villa Angeletto | AT 12 |
|
| X |
| IA06004303 |
Villa La Done | AT 166 |
|
| X |
| IA06004302 |
Villa Pitchounette | AT15 |
|
| X |
| IA06004304 |
Villa Clothilde | AT 238 |
|
| X |
| / |
Villa les Lauriers | AS 192 |
|
| X |
| / |
Mas Maure | AS 90 |
|
|
| X | / |
Villa Les Lierres | AV 109 |
| X |
|
| IA06004198 |
Villa la Malboschette | AS 7 |
|
| X |
| IA06004238 |
Villa d’Andon | AR 141 |
|
|
| X | Inscrit MH |
Villa la Bellaudière | AP 47 |
|
| X |
| / |
Sites avoisinants inclus dans le corpus du quartier de Malbosc | ||||||
Les Romarins | AZ 117 |
|
| X |
| IA06004325 |
Hôtel Victoria | AY 128 |
|
| X |
| IA06004324 |
Villa Marguerite | AX 253 |
| X |
|
| IA06003925 |
Tableau 2 Corpus : échantillonnage dans d'autres quartiers | ||||||
Corpus | Réf. cadastrales | Sites disparus | Visite intégrale | Visite partielle | Non vu | Dossier Gertrude + Protection |
Château Malbosc | AS 37 |
|
| X |
| / |
Le Pavillon de Thé | AW 31 |
|
|
| X | IA06004315 |
Villa Saint-Honoré | AY 131 |
|
| X |
| / |
Villas Vesna et Kraciva | AY 99, 100 |
|
| X |
| / |
Villa Les Cèdres | AY 339 |
| X |
|
| IA06004083 |
Villa Paradis | AY 436 |
|
| X |
| IA06004059 |
Villa Iris | BL 52 |
| X |
|
| IA06004234 |
Villa Le Cèdre | BL 71 |
|
| X |
| / |
Château Roure | BL 228 (à titre indicatif) | X |
|
|
| / |
Château Isnard | BL 272 (à titre indicatif) | X |
|
|
| / |
Villa Nina | BM 5 |
|
| X |
| / |
Villa Marie-Louise | BM 6 |
|
| X |
| / |
Villa Massenet | BM 72 |
| X |
|
| IA06004209 |
Villa Stella | BM 143 |
|
| X |
| / |
Villa Santa Clara | BM 142 |
| X |
|
| IA06001577 Inscrit MH |
Établissement Hélios | BM 133 |
| X |
|
| IA06004213 |
Villa Ricord | BM 164 |
|
|
|
| / |
Casino Municipal | BM 184 |
| X |
|
| IA06004069 |
Villa Bossuet | BM 222 |
| X |
|
| IA06003914 |
Villa Prado | BM 308 |
|
| X |
| IA06004212 |
Villa Jeannette | BM 366 |
|
| X |
| IA06004357 |
Villa Francoeur | BM 368,369 |
|
| X |
| / |
Villa Guérin | BN 86 |
| X |
|
| IA06003916 |
Villa Beaulour | BN 182 |
| X |
|
| IA06003919 |
Villa Warrick | BN 190 |
|
| X |
| / |
Villa Nid d’Aigle | BN 241, 242 |
|
| X |
| / |
Villa Mon Perchoir | BN 245 |
| X |
|
| IA06003913 |
Villa Alex | BN 251 |
|
| X |
| IA06004103 |
Villa Calendal | BN 252 (à titre indicatif) | X |
|
|
| / |
Villa Liette | BN 348 |
|
| X |
| / |
Villa L’Espérance | CZ 63-78 |
| X |
|
| IA06004203 |
Villa Noailles | HP 98, 102, 117, 118 |
|
| X |
| Inscrit MH |
IIA. Composition d’ensemble
IIA1. Localisation
La totalité des sites du quartier de Malbosc se répartissent d’un côté et de l’autre de l’ancienne RD 7, actuelle D 2085 et communément appelée Route de Nice. Les 2,6 kilomètres le long desquels sont implantées les propriétés identifiées se subdivisent en quatre tronçons calqués sur les délimitations naturelles des vallons. Se succèdent ainsi d’ouest en est, l’avenue Thiers comprise entre les vallons de Roquevignon et de la Courade, l’avenue Victoria comprise entre les vallons de la Courade et de Riou-Cougourde, l’avenue Francis de Croisset comprise entre les vallons de Riou-Cougourde et de Saint-Christophe, l’avenue Pierre Ziller comprise entre les vallons de Saint-Christophe et des Bouillides.
Sur tous les sites analysés, seuls quatre ne disposent pas d’un accès privatif donnant directement sur la D 2085. Comme il s’agit d’une route construite sur les versants des collines de Malbosc et de Saint-Christophe, les différents aménagements ont dû s’adapter à ce contexte topographique en pente. On n’observe pas de différences notables entre les maisons de villégiateurs et les autres.
IIA2. Implantations en amont de la route
Quatorze sites - treize villas individuelles dont une détruite et la chapelle Victoria - se trouvent en amont de la route. Tous les bâtiments sont implantés en retrait par rapport à la limite basse de la parcelle. Cette disposition permet d’offrir une place dominante mieux à même de tirer parti du panorama qui s’ouvre au sud. Généralement, le site dispose d’un accès piéton en partie basse donnant sur la voie publique et un accès carrossable situé sur les côtés ou sur l’arrière du terrain.
Deux solutions de terrassement coexistent. Dans huit cas, un haut mur de soutènement est élevé en limite de la voie. Cette solution génère un terre-plein en lieu et place de la pente naturelle, où l’on dispose le bâtiment et un jardin d’agrément relativement plan. Ce terrassement rend plus commode la relation entre la demeure et la plus grande part des espaces verts. En effet il rend possible une continuité de plain-pied (ou disposition approchante) entre les deux, systématiquement du côté le mieux exposé au sud.
L’autre mode d’agencement concerne davantage les propriétés de plus grande emprise foncière et conserve une part significative de la morphologie originelle du terrain. Dans ce cas un soutènement, pas nécessairement monumental, est réalisé en bord de route et un second plus imposant en amont. L’espace entre les deux murs reste en pente et offre la possibilité d’aménagements paysagers sous forme de talus végétalisés au sein desquels serpentent des allées. Le soutènement supérieur ménage un terre-plein plus ou moins étendu selon l’espace disponible. S’y trouvent la maison et un espace extérieur plan. Ce dernier se compose généralement d’une terrasse maçonnée et d’un jardin d’agrément délimité par un garde-corps. Ce type de terrassement favorise la constitution de deux espaces paysagers différents, l’un plus naturel et l’autre, proche de l’habitation, plus structuré et ordonné.
IIA3. Implantations en aval de la route
L’implantation des constructions en retrait par rapport à la route est également majoritaire dans la partie avale de la route. Toutefois, une position suffisamment dominante sur les terrains (et donc proches de la route) a été recherchée sans doute pour conserver la meilleure vue possible. L’agencement des terrains est sensiblement identique d’un site à l’autre. Il est très ressemblant au second cas de figure décrit pour les propriétés amont, c’est-à-dire : création en partie haute de la parcelle d’un terre-plein soutenu par un mur où l’on trouve la maison et la partie aplanie du jardin. Cet ensemble domine le reste de la parcelle en pente plus ou moins étendue. Cette dernière conserve une organisation proche de son état d’origine, le plus souvent celle d’une ancienne exploitation rurale avec ses terrasses de culture soutenues par des murs en pierres sèches. Cela n’empêche pas, ici aussi, la conception d’aménagements paysagers et d’allées de circulation en accord avec la nouvelle fonction résidentielle du lieu. La propriété peut disposer d’un accès bas lorsqu’elle rejoint une voie secondaire en contrebas.
Néanmoins, toutes conservent leur accès principal par le haut et la route de Nice. Cela se traduit par l’aménagement d’une rue intérieure carrossable aboutissant au bâtiment. Toutes ces rues comportent une première partie rectiligne en pente, plus ou moins parallèle à la voie publique. La proximité de cette dernière avec les terre-pleins supérieurs des propriétés a permis de minimiser le nombre des virages. Pour des raisons probables de maniabilité, les portails d’accès entre les rues privées et le grand axe de circulation ont majoritairement été disposés à l’ouest des terrains. Il s’agit bien souvent de points bas au regard du faux plat que dessine la route de Nice.
Cette disposition est valable également pour les villas Les Lauriers et La Bellaudière pourtant construites en bord de route. En réalité, seuls deux sites dérogent à cette organisation. Il s’agit des immeubles du Grand Hôtel (actuel Grand Palais) et du Parc Palace (actuel Palais Provençal) dont la situation en bord de route répond à une logique d’accès inhérente à l’activité hôtelière et aux flux piétonniers liés à l’accueil de la clientèle. Le respect de cet alignement sera privilégié le long de l’avenue Victoria pour les constructions postérieures au démantèlement du Domaine de Rothschild.
Le cas du Parc Palace mérite d’être précisé. En effet l’aménagement de cet établissement par l’architecte Jean Bouchet entre 1928 et 1929 s’était fait en intégrant la villa Victoria où résidait la baronne Alice de Rothschild. La disposition de l’hôtel émane donc directement de celle de cette ancienne villa, seul bâtiment du corpus disposant d’une porte d’entrée principale en bord de route. La Baronne avait elle-même probablement conservé cette disposition héritée de la villa Césari, qui avait servi de point de départ à l’aménagement de sa maison.
IIA4. Constructions nouvelles / Remaniements de bâtiments existants
Pour rappel, l’expansion urbaine du quartier de Malbosc débute à la fin des années 1870. Ce phénomène consiste d’emblée et principalement en l’aménagement de villas avec jardin. Il s’agit tout autant de sites destinés à la villégiature que de lieux de résidence plus ordinaires. Cette décennie voit l’aménagement d’au-moins douze sites dont le Grand Hôtel. La décennie suivante en comprend trois dont la Chapelle Victoria et la période comprise entre 1900 et 1914, dix ainsi que le début des travaux de transformation de la villa Isabella. Pour huit sites, la datation n’est pas précisément établie et doit être située au tournant du 19e et 20e siècle. L’entre-deux-guerres est marqué par l’achèvement des travaux de transformation de la villa Isabella devenue la villa De Croisset et le remaniement de la villa Norah. Les autres constructions de ces années n’entretiennent plus de liens marquant avec la thématique étudiée.
S’agissant des bâtiments du corpus analysé, le nom des architectes à l’œuvre n’est pas systématiquement connu, notamment pour les plus anciennes structures. Cette information est établie pour le Grand Hôtel dont la conception est attribuée à Charles Baron et Laurent Vinay, pour la villa Victoria conçue par Louis Bompard, pour la chapelle Victoria dont la réalisation est confiée à George Ashdon Audsley, pour l’agrandissement de la villa Marguerite dessiné par Camille Mari, pour la villa De Croisset œuvre de Ferdinand Bac. Les villas Angeletto, La Done et Ptichounette sont toutes attribuées à James Warnery en collaboration avec son associé Léon Le Bel. Ce dernier remanie également la villa Norah après la Grande Guerre. Jean Bouchet, son successeur dessine le Parc Palace.
Ces diverses mentions permettent deux observations principales. D’une part on note qu’il s’agit autant d’architectes dont le travail jouit d’une large reconnaissance (Charles Baron, Ferdiand Bac, George Ashdon Audsley) que d’architectes au rayonnement plus local (Louis Bompard, Camille Mari, Léon Le Bel, Jean Bouchet). Pour autant, la corrélation entre le haut rang social du commanditaire et la grande renommée de l’architecte n’est pas automatique, comme l’atteste la collaboration entre la baronne Alice de Rothschild et l’architecte local Louis Bompard pour la conception de la villa Victoria. D’autre part, on constate que le retour au goût architectural d’inspiration régionaliste, dont la villa De Croisset et Norah sont les archétypes, sont déjà bien présents dès le début des années 1910 au travers des réalisations de James Warnery et Léon le Bel avec les villas Angeletto, La Done et Pitchounette.
Le nombre de constructions entièrement nouvelles est supérieur à celui de transformations d’anciens bâtiments. Ce dernier cas de figure s’observe à neuf reprises. Il s’agit essentiellement d’anciennes exploitations rurales. Seuls les aménagements des villas Saint-Georges et Victoria entraînent une disparition presque totale des structures antérieures. Pour les autres, la transformation consiste le plus souvent à remodeler l’aspect esthétique des bâtiments, à concevoir un jardin d’agrément avec introduction de végétaux exotiques pour l’ornementation, et parfois à créer sur les façades postérieures des blocs où sont installés des pièces utilitaires comme les salles pour la toilette, les cuisines ou les buanderies. En ce sens, la disposition intérieure d’origine ne semble pas subir de modifications systématiques. En attestent par exemple, les volumes relativement réduits des pièces de réception de la villa La Rivolte (référence dossier : IA06004202). A contrario, ce site fait l’objet d’un re-cloisonnement de l’étage des chambres à coucher afin de générer de plus grands volumes. Ainsi, la distinction entre constructions nouvelles et réoccupations de bâtiments existants se manifeste surtout sur les volumes intérieurs des pièces. La première offrant de plus grands espaces que la seconde. La comparaison entre les villas voisines Evelina et Thérèse (référence dossier : IA06004204) en atteste. Cette distinction est moins parlante s’agissant de l’aspect extérieur qui est uniformisé dans une large mesure à la faveur des travaux.
Tableau 3 Implantation et accès
| |||||
Corpus quartier de Malbosc | Sites en amont de la route | Site en aval de la route | Accès piéton
| Accès carrossable
| |
Terrassement 1 (haut mur de soutènement) | Terrassement 2 | ||||
Villa Tordo |
|
| X | Haut | Haut |
Villa Les Agaves | X |
|
| Bas | Latéral |
Villa Les Romarins | X |
|
| Bas | Bas |
Villa Le Carillon | X |
|
| Bas | Latéral |
Villa Thérèse |
|
| X | Haut et bas secondaire | Haut |
Villa Evelina |
|
| X | Haut et bas secondaire | Haut |
Villa Chant’Edith | X |
|
| Bas | Haut |
Villa Belle Vue | X |
|
| Bas (latéral) |
|
Villa La Rivolte |
| X |
| Bas | Bas |
Le Grand Hôtel |
|
| X | Haut | Haut |
Villa Les Cactées |
|
| X | Haut | Haut |
Hôtel Victoria |
|
| X | Bas (latéral) | Bas (latéral) |
Villa Merle | X |
|
| Haut | Haut |
Parc Palace (ex : Villa Maubert / Les Pervenches / Villa Victoria) |
|
| X | Haut | Bas (latéral) |
Villa Beau-Site |
| X |
| Bas | Haut |
Chapelle Victoria | X |
|
| Bas et haut | / |
Villa Isabelle / Villa De Croisset |
| X ( ?) |
| / | / |
Villa Helen |
| X ( ?) |
| / | / |
Villa Marguerite |
|
| X | Haut | Haut |
Villa Harjes |
|
| X | / | / |
Villa Norah |
| X |
| Bas | Bas |
Villa Saint-Georges |
| X |
| Bas | Bas |
Villa L’Olivette |
|
| X | Haut ( ?) | Haut |
Villa Angeletto |
|
| X | Haut et bas secondaire | Haut |
Villa La Done |
|
| X | Haut | Haut |
Villa Pitchounette |
|
| X | / | Haut |
Villa Clothilde |
|
| X | Haut | Haut |
Villa Les Lauriers |
|
| X | Haut | Haut |
Mas Maure |
|
| X | Haut | Haut |
Villa Les Lierres | X |
|
| Bas et latéral (secondaire) | Bas |
Villa La Malboschette |
|
| X | Haut et bas secondaire | Haut |
Villa d’Andon |
|
| X | Haut | Haut |
Villa La Bellaudière |
|
| X | Haut | Haut |
Tableau 4 Commanditaires étrangers ou locaux | Décennies de construction (Belle Époque) | Constructions nouvelles (cn) et Bâtiments préexistants |
| ||||
Corpus quartier de Malbosc | Commanditaires étrangers (* : Location à des hivernants) | Commanditaires locaux | Années 1880 | Années 1890 | 1900-1914 | CN | Bâtiments préexistants |
Villa Tordo |
| X | ? | ? | ? | X |
|
Villa Les Agaves | * | X |
|
| X | X |
|
Villa Les Romarins | * | X | X |
|
|
| X |
Villa Le Carillon |
| X | ? | ? | ? | X |
|
Villa Thérèse |
| X |
|
| X | X |
|
Villa Evelina |
| X | X |
|
|
| X |
Villa Chant’Edith | * | X | X |
|
| X |
|
Villa Belle Vue | * | X | X |
|
|
| X |
Villa La Rivolte | * | X | X |
|
|
| X |
Le Grand Hôtel | X |
| X |
|
| X |
|
Villa Les Cactées |
| X | X |
|
| X |
|
Hôtel Victoria | X |
|
|
| X | X |
|
Villa Merle |
| X | ? | ? | ? |
| X |
Villa Maubert / Les Pervenches / Villa Victoria / Parc Palace | X |
| X |
|
| X |
|
Villa Beau-Site | X |
|
| X |
| X |
|
Chapelle Victoria | X |
|
| X |
| X |
|
Villa Isabelle / Villa De Croisset | X |
| X |
|
| X |
|
Villa Helen | X |
| X |
|
| X |
|
Villa Marguerite | X |
|
| X |
| X |
|
Villa Harjes | X |
|
|
| X | X |
|
Villa Norah | X | X |
|
| X | X |
|
Villa Saint-Georges |
| X | X |
|
|
| X |
Villa L’Olivette |
| X |
|
| X | X |
|
Villa Angeletto | * | X |
|
| X |
| X |
Villa La Done |
| X |
|
| X | X |
|
Villa Pitchounette |
| X |
|
| X (1915) | X |
|
Villa Clothilde | ? | ? | ? | ? | ? | X |
|
Villa Les Lauriers | ? | ? | ? | ? | ? | X ? |
|
Mas Maure |
| X | ? | ? | ? |
| X |
Villa Les Lierres | * | X | X |
|
| X |
|
Villa La Malboschette |
| X |
|
| X | X |
|
Villa d’Andon |
| X | ? | ? | ? |
| X |
Villa La Bellaudière | ? | ? | ? | ? | ? | X |
|
IIB. Distribution, formes et matériaux
IIB1. La distribution
Les villas se composent d’un corps de bâtiment principal d’aspect homogène auquel sont parfois accolés des corps de bâtiments secondaires plus petits qui viennent perturber la recherche d’unité de départ. Les corps principaux peuvent être d’un bloc rectangulaire comme l’ancienne villa l’Olivette et la villa Beau-Site (référence dossier : IA06004200) ou de composition plus complexe dont les exemples les plus éloquents encore existants sont la villa Saint-Georges (référence dossier : IA06004210) et la villa Thérèse. Une nouvelle fois, la distinction entre maison de villégiateur ou de Grassois n’est pas opérant dans ce domaine.
Le nombre d’étages carrés dans les villas reste limité à un ou deux auxquelles peut s’adjoindre un étage de combles aménagés pour les communs. La répartition des fonctions est identique d’un site à l’autre. L’étage disposant de l’accès le plus qualitatif, qu’il s’agisse d’un étage de soubassement, d’un rez-de-chaussée ou d’un rez-de-chaussée surélevé, est dévolu aux pièces de réception dont le hall ou vestibule d’entrée, le salon, la salle à manger, éventuellement un bureau et une chambre à coucher. On y trouve également, par voie de conséquence, la cuisine et ses dépendances.
Une cage d’escalier distribue les autres étages des maisons. Les villas Saint-Georges et Thérèse comportent un étage de soubassement sous l’étage de réception où sont disposées des chambre probablement destinées à loger des invités. Cela reste toutefois exceptionnel, cette fonction étant généralement réservée aux étages carrés, la chambre de maître étant située au premier étage. Les communs se répartissent indifféremment dans les espaces les moins qualitatifs que ce soit dans les combles ou dans les étages inférieurs. À ce titre, très peu de maisons semblent avoir disposé de loges indépendantes pour le gardiennage aux exceptions notables des villas Harjes (référence dossier : IA06004306), De Croisset, Saint-Georges, l’Olivette ou Victoria, autrement dit les demeures ayant appartenues aux personnes les plus fortunées du quartier.
À cette disposition verticale s’adjoint une logique de répartition horizontale des pièces. À nouveau, on observe des similitudes entre les maisons visitées. Le principe régissant l’ensemble des considérations d’implantation et d’organisation des sites est celui relatif à la vue. Le quartier de Malbosc bénéficie en effet d’un large panorama ouvert sur la campagne et sur la mer. Comme l’atteste l’exemple de la villa Chant’Edith (référence dossier : IA06004201), reléguée en limite haute de parcelle dans l’angle nord-est, le principal critère d’implantation recherché reste celui qui offrait la meilleure exposition possible.
Intérieurement cette réalité a conduit à disposer les pièces à vivre (salon, chambres de maître etc..) dans la partie de bâtiment disposant des ouvertures (fenêtres, porte-fenêtre, porte) donnant du côté le mieux exposé. Les pièces utilitaires, celles des communs où des chambres secondaires se situent à l’arrière du bâtiment. Cette donnée est particulièrement apparente dans les villas Beau-Site et Thérèse où un couloir de circulation coupe l’espace intérieur en deux dans le sens est/ouest et sépare les pièces de la maison selon que la fonction est plus ou moins prestigieuse.
IIB2. Les tours belvédères
La volonté de profiter au mieux de la vue a également conduit, dans onze villas, à la création d’un dispositif dont la seule fonction est d’offrir un espace entièrement dédié à la contemplation du panorama. Pour sept d’entre-elles, il s’agit de la création d’une tour belvédère carrée. Elles occupent l’un des angles de la maison sauf celle de la villa Angelletto dont le belvédère est ménagé au centre de la toiture. Il peut être aussi mentionné qu’en dehors des exemples des villas Angeletto (référence dossier : IA06004303) et Saint-Georges, dont la tour est particulièrement marquante (référence dossier : IA06004210), ces dispositifs ne s’inscrivent pas dans la continuité de la cage d’escalier. Ils restent toutefois majoritairement accessibles par l’intérieur du bâtiment, hormis la tour de la villa Les Lierres.
Celles des villas Evelina, Marguerite, Angeletto, Les Lierres (référence dossier : IA06004198) et de la Bastide Maure sont des adjonctions postérieures à l’édification du corps de bâtiment principal. Leur construction participe au mouvement d’urbanisation du quartier de Malbosc et témoignent, historiquement, du changement de statut de ces propriétés. Ainsi, l’édification de la tour de la villa Les Lierres correspond au moment où son propriétaire destine cette dernière à la location saisonnière vers 1887 et celle de la villa Marguerite au moment où la famille d’hivernants Grieswood s’implante plus durablement à Grasse vers 1905. Les tours de la villa Evelina et de la bastide Maure signent l’abandon de la fonction purement utilitaire et rurale des propriétés pour une occupation plus résidentielle par des familles de notables locaux.
La tour belvédère constitue également une ornementation qui anime la composition d’ensemble des façades. C’est ce qui explique sans doute la présence de dispositifs qui simulent leur présence dans les villas Beau-Site, Merle, le Carillon (référence dossier : IA06004360) et Chant’Édith. Il s’agit en réalité, pour les deux premières d’une cage d’escalier hors d’œuvre sans belvédère et pour les autres d’un simple étage carré en surplomb dont la composition de la façade sud imite celle d’un belvédère. D’autres éléments architecturaux explicitent la relation du bâtiment à la vue comme la terrasse zénithale (type tropézienne) de la villa Les Cactées, les tourelles d’angle arrondies de la villa Thérèse et du Grand Hôtel, ou les oriels de la villa Saint-Georges et de la villa Thérèse.
IIB Formes et matériaux
Les efforts de terrassement évoqués précédemment ont modéré les contraintes liées à la pente et de ce fait limitent les observations dans ce domaine. Il en est de même relativement aux matériaux et à la mise en œuvre. Celle-ci présente essentiellement une maçonnerie de moellons enduits. L’utilisation d’autres matériaux de construction, comme l’usage ponctuel du béton ou de la brique en remplissage comme le Parc Hôtel sont plus tardifs (entre-deux-guerres). Par ailleurs, comme il s’agit de maisons de la fin du 19e siècle et du début du 20e siècle, il n’est pas étonnant de retrouver des planchers en voûtains dont plusieurs ont pu être observés dans les niveaux inférieurs (entresols, soubassements) comme dans les villas Les Cactées (référence dossier : IA06003915), Norah ou Marguerite.
La forme des cages et volées d’escaliers n’amène pas de commentaires particuliers non plus. On observe généralement un escalier principal distribuant l’ensemble des étages. Il s’agit essentiellement d’escaliers tournants droits. Seules, les villas Angeletto et Saint-Georges présentent un escalier en colimaçon distribuant l’ensemble des étage jusqu’au belvédère. La villa Marguerite (référence dossier : IA06003925) dispose à l’étage d’une cage d’escalier de ce type uniquement réservée pour l’accès au belvédère. Contrairement à l’exemple de la villa Norah, la présence d’un escalier de service reste rare.
S’agissant du toit, on constate une utilisation exclusive de charpentes en bois. Conformément à la période d’aménagement des maisons, les couvertures sont en tuiles mécaniques plates avec débords à abouts de chevrons. À nouveau, les villas La Done, Pitchounette et Norah (référence dossier : IA06004205) et le Parc Palace se distinguent avec l’utilisation de tuiles-canal qui font un retour marqué durant l’entre-deux-guerres dans un contexte favorable à l’utilisation plus systématique de matériaux traditionnels. La forme des toits est variable et semble témoigner de la volonté d’éviter les longs pans simples. Aussi peut-on constater un nombre significatif de toits à croupes et de toits à plusieurs pans. L’alternance de formes n’est pas rare sur un édifice homogène composé de plusieurs corps de bâtiments attenants comme la villa Thérèse (référence dossier : IA06004204). Ceci semble indiquer une volonté de rompre la monotonie par des variations des formes.
IIB4. Symétrie et ornementation
Comme évoqué, tous les aménagements des propriétés analysées (constructions nouvelles ou remaniements de propriétés plus anciennes) remontent à la Belle Époque. Parmi elles, seules les villas Norah et Isabella connaissent une phase postérieure de transformation importante. De sorte que l’esthétique globale des sites est fortement imprégnée des goûts et usages très caractéristiques de cette période. À ce titre, aucune pratique spécifique à Grasse n’est apparue dans ce domaine.
Il s’agit d’édifices assez représentatifs de l’air du temps et de ce qui s’observe ailleurs, notamment dans les villes côtières voisines. Les termes génériques souvent utilisés pour caractériser ce type de constructions sont éclectisme ou néo-classicisme. Quoiqu’imprécis, ils témoignent d’une double récurrence : d’une part, un recours souvent appuyé à des modénatures et autres décors de façades variés et d’autre part la recherche d’une certaine symétrie dans la composition des élévations avec des emprunts plus ou moins fidèles au classicisme architectural.
On observe ainsi de manière systématique une composition travée des élévations, avec une disposition régulière des baies. Les niveaux sont marqués de bandeaux en saillie, les baies sont à encadrements moulurés, le soubassement soulignés parfois par des enduits lignés. L’usage de la pierre de taille apparente reste rare. Certaines ouvertures sont surmontées de frontons dont les formes sont assez habituelles (triangulaires, cintrés …). Les corniches de toit à modillons ou à denticules sont également fréquentes. À ces dispositifs décoratifs moulurés s’ajoute de manière moins appuyée la ferronnerie de fonte moulée. Les motifs des gardes corps des balcons et des appuis de fenêtre, aux formes souples et ondulées, ajoutent à la diversité de l’ornementation.
Les sites les plus prestigieux comme les villas Saint-Georges, Thérèse (référence dossier : IA06004204), Isabella ou Harjes présentent/aient une continuité ornementale sur toutes les élévations des maisons qui entre/ait en résonnance avec le projet architectural d’ensemble. D’autres sites, plus modestes, affichent une forme de « façadisme » qui magnifie l’élévation antérieure (la Rivolte, les Agaves, les Romarins, le Carillon…) et prive de tout décor voire de recherche d’une simple symétrie les façades latérales ou postérieures (référence dossier : IA06004202).
Qu’ils soient modestes ou plus ambitieux, ces éléments témoignent de la volonté de conférer aux bâtiments certains critères d’élégance propres à l’époque. Pris dans son ensemble, le corpus reste toutefois marqué d’une certaine sobriété, aussi bien formelle qu’ornementale. Il en est de même avec la composition des jardins qui ne multiplie pas les fabriques, les décors rocailles, les allées majestueuses ou les jardins à la française. Seul l’exotisme de certaines plantes, tels que les palmiers, que l’on mêle à une végétation méditerranéenne aujourd’hui foisonnante, vient rappeler un ancrage azuréen.
Finalement, aucun artifice ne semble devoir s’imposer au décor naturel et au point de vue qu’offre le site, véritable pierre angulaire de la station climatique grassoise.
IIB5. Comparatif avec les autres quartiers résidentiels de la Belle Époque
L’échantillonnage évoqué en début de partie concerne les sites des autres quartiers résidentiels structurés à partir de la Belle Époque. Les données recueillies confirment une faible occupation en lien avec la villégiature d’hiver. Celle-ci se limite à une ou deux constructions réellement commanditées par des hivernants par secteur. On peut citer en exemple la villa Calendal, quartier de Saint-Hilaire (aujourd’hui démolie), la villa Marie-Louise route de Saint-Vallier ou les villas jumelles Vesna et Kraciva dans le quartier du Rioublanquet.
Dans l’ensemble, on observe une certaine similitude avec le quartier de Malbosc dans le vocabulaire architectural et les matériaux employés et qui restent conformes aux goûts privilégiés durant la Belle Époque. Toujours est-il que dans leur grande majorité, ces réalisations sont d’allure plus modeste. Elles ne présentent ni les proportions, ni l’ambition affichées dans le quartier de Malbosc. Sans doute que l’espace disponible et une plus forte déclivité ne permettaient pas la constitution de propriétés foncières suffisamment étendues pour attirer les catégories sociales concernées par ce type d’investissements.
Le processus d’aménagement demeure très semblable à celui du quartier des hivernants. Les zones résidentielles apparaissent au fur et à mesure des travaux de modernisation des principaux axes routiers menant au centre-ville. Comme pour la RD 7, les nouvelles maisons se répartissent de part et d’autre des routes, qu’il s’agisse des actuels boulevards Victor Hugo et Émile Zola ou de l’avenue Emmanuel Baudoin. À ce titre, les constructions nouvelles sont très largement majoritaires par rapport aux transformations de bâtiments déjà existants. Par ailleurs, on retrouve le même souci de tirer parti de la vue, conduisant aussi à l’aménagement de quelques tours belvédères (villas Reynaud ou Nid d’Aigle boulevard Émile Zola).
Une différence notable existe néanmoins dans ces quartiers au caractère urbain plus prononcé : Le respect des alignements a conduit à disposer nombre de constructions en limite de chaussées et non en retrait comme décrit précédemment. Il s’agit en réalité d’une différence architecturale voire typologique significative notamment pour ce qui relève du rapport à la pente. Ce type d’implantation conduit à multiplier les étages de soubassement qui sont par nature moins qualitatifs et rendent la relation avec le jardin moins commode (absence de communication de plain-pied évidente avec l’étage de réception).
Ces éléments expliquent surement le plus faible attrait des hivernants pour ces zones. En effet, comme cela a bien été souligné par les villégiateurs eux-mêmes, l’attractivité de Grasse repose pour beaucoup sur le calme et la quiétude de la destination au détriment de l’effervescence et des mondanités des villes côtières. Dans une ville marquée par la ruralité et de plus faibles possibilités de divertissement, l’attrait pour la vie citadine sous-jacente à ces quartiers périurbains est moindre.
Ces conditions générales d’aménagement n’ont pas empêché la construction de demeures qui méritent d’être signalées. Il s’agit essentiellement de réalisations datant des années 1920 comme la Bastide Saint-François, remaniée une seconde fois quelques années plus tard par l’architecte Jacques Couëlle ou la villa néo toscane la Sabranette appartenant à l’industriel de la parfumerie Eugène Charabot située en contrehaut du centre ancien. Comme la villa Norah, elle a été conçue par l’architecte local Léon Le Bel. Elle a été inscrite sur la liste des Monuments Historiques en 2007.
Tableau 5 : Les tours belvédères |
|
Corpus quartier de Malbosc | Tours belvédères (* autres dispositifs) |
Villa Tordo | / |
Villa Les Agaves | / |
Villa Les Romarins | / |
Villa Le Carillon | Faux belvédère |
Villa Thérèse | * (tourelle) |
Villa Evelina | Tour belvédère |
Villa Chant’Edith | Faux belvédère |
Villa Belle Vue | / |
Villa La Rivolte | / |
Le Grand Hôtel | * (tourelle) |
Villa Les Cactées | * (terrasse) |
Hôtel Victoria | / |
Villa Merle | * (tourelle) |
Parc Palace (ex : Villa Maubert / Les Pervenches / Villa Victoria) | / |
Villa Beau-Site | * (tourelle escalier) |
Chapelle Victoria | / |
Villa Isabelle / Villa De Croisset | / |
Villa Helen | / |
Villa Marguerite | Tour belvédère |
Villa Harjes | / |
Villa Norah | Tour belvédère |
Villa Saint-Georges | Tour belvédère |
Villa L’Olivette | / |
Villa Angeletto | Belvédère |
Villa La Done | / |
Villa Pitchounette | / |
Villa Clothilde | / |
Villa Les Lauriers | / |
Mas Maure | Tour belvédère |
Villa Les Lierres | Tour belvédère |
Villa La Malboschette | / |
Villa d’Andon | / |
Villa La Bellaudière | / |
Tableau 6 Les toitures | ||
Corpus quartier de Malbosc | Forme toit principal | Forme toit secondaire |
Villa Tordo | Croupe |
|
Villa Les Agaves | Croupe |
|
Villa Les Romarins | Croupe | 4 pans |
Villa Le Carillon | Croupe | 4 pans (faux belvédère) |
Villa Thérèse | 4 croupes Longs pans | 3 croupes Plusieurs pans (tourelle) |
Villa Evelina | Croupe | 4 pans (tour-belvédère) |
Villa Chant’Edith | 2 croupes | Terrasse |
Villa Belle Vue | Croupe |
|
Villa La Rivolte | Croupe | Longs pans |
Le Grand Hôtel | 5 croupes 3 longs pans | 5 croupes |
Villa Les Cactées | 4 pans | 4 pans (lanterneau) |
Hôtel Victoria | Croupe | Longs pans (garage) |
Villa Merle | Longs pans | Croupe (tourelle) |
Parc Palace (ex : Villa Maubert / Les Pervenches / Villa Victoria) | Longs pans 2 toits à 4 pans | Croupe (annexe) |
Villa Beau-Site | Croupe | 4 pans (tourelle) |
Chapelle Victoria | Longs pans | Plusieurs pans (chœur) |
Villa Isabelle / Villa De Croisset | / | / |
Villa Helen | Croupe | Longs pans |
Villa Marguerite | 2 croupes | Croupe (tour-belvédère) |
Villa Harjes | / | / |
Villa Norah | Longs pans 4 pans | 4 pans (tour-belvédère) Plusieurs pans (porche) |
Villa Saint-Georges | 2 croupes 2 terrasses | 4 pans (tour-belvédère) |
Villa L’Olivette | / | / |
Villa Angeletto | Croupe /Longs pans | 4 pans (belvédère) |
Villa La Done | Croupe |
|
Villa Pitchounette | Longs pans | Croupe |
Villa Clothilde | Croupe |
|
Villa Les Lauriers | Croupe |
|
Mas Maure | Longs pans | 4 pans (tour-belvédère) |
Villa Les Lierres | 3 longs pans | 4 pans (tour-belvédère) |
Villa La Malboschette | Croupe / Longs pans | Croupe |
Villa d’Andon | Longs pans |
|
Villa La Bellaudière | Longs pans |
|
À la fin du 19e siècle, l'urbanisation de Grasse s'intensifie, notamment dans le quartier de Malbosc, où se développe une villégiature hivernale inspirée des stations balnéaires de la Côte d'Azur. L'aménagement de la RD 7 en 1868 facilite cette expansion. En 1882, la construction du Grand Hôtel attire une clientèle britannique, dont Alice de Rothschild et la reine Victoria, favorisant l'arrivée d'hivernants. Plusieurs villas sont construites, formant un véritable quartier résidentiel. Les familles Bowes et Booker, arrivées en 1883, participent à ce développement en construisant des villas et en finançant la chapelle anglicane, inaugurée en 1891. La baronne Alice de Rothschild, propriétaire d'un domaine de 140 hectares, joue un rôle déterminant dans l'aménagement de cette zone. Par ailleurs, l'essor de l’industrie de la parfumerie contribue à l'expansion urbaine et à la création de nouveaux quartiers résidentiels. Dans le quartier de Malbosc, des villas pour familles locales influentes sont édifiées aux côtés de résidences d'hivernants étrangers. L'infrastructure touristique s'enrichit avec l'ouverture du casino municipal en 1898, et Grasse obtient en 1922 le statut de station climatique. Après la Première Guerre mondiale, la villégiature d'hiver connaît un déclin, ce qui conduit à la vente du domaine Rothschild. Au cours de la seconde moitié du 20e siècle, l’urbanisation se poursuit avec la construction d'immeubles et la disparition progressive des villas historiques, tandis que les principaux palaces sont transformés en immeubles résidentiels.
-
Période(s)
- Principale : 2e moitié 19e siècle, 1ère moitié 20e siècle , daté par source, daté par travaux historiques
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Archives communales, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Archives communales, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
- (c) Ville d'art et d'histoire, Grasse
Bibliographie
-
BOTTARO, Alain La villégiature anglaise et l'invention de la Côte d'Azur. In Situ [en ligne]. 2014, n° 24. Accès Internet : <URL : https://doi.org/10.4000/insitu.11060>
-
TEULIE, Gilles. La chapelle Victoria, Une histoire de la reine Victoria, des Anglais et des protestants à Grasse. Grasse : TAC-Motifs des Régions, 2013.
-
ZERRY, Christian. Grasse. Histoire d'un quartier. "Le Domaine Alice de Rothschild". Sophia Antipolis : Editions Campanile, 2014, 184 p.
Documents figurés
-
ANCHOR TEA ROOMS. Villa Pellegrin. Route de Magagnosc. Grasse (A.-M.). [villa les Lierres] / Carte postale noir et blanc, sd. [vers 1900]. Collection particulière.
-
Grasse. - La Chapelle Anglaise. / Carte postale noir et blanc, Éditions Lévy et fils (LL), [début du 20e siècle]. Collection particulière.
-
GRASSE.- Le casino municipal.- Municipal casino. / Carte postale colorisée, Editions Lévy et fils, sd., [début du 20e siècle]. Archives communales, Grasse : AC06069 NC 01 54 02.
-
Grasse (A.-M.) - Le Grand Hôtel. [Le Grand Hôtel de Grasse après une seconde extension]. / Carte postale noir et blanc, Edition artistique J. Benoit Fils, [vers 1910]. Collection particulière.
-
[Élévation antérieure du Parc Palace]. / Photographie noir et blanc, 26 décembre 1928. Collection particulière.
-
[Vue d'ensemble du Parc Palace prise depuis le nord-est]. / Photographie noir et blanc, 15 janvier 1929. Collection particulière.
-
Grasse, station climatique. / Affiche publicitaire par Eugène Vavasseur, [vers 1931]. Archives communales, Grasse : non coté.
-
[Chapelle Victoria. Vitrail offert par la Reine Victoria]. / Photographie d'Alain Sabatier, 2004. Archives communales, Grasse : NC 13 02 04.
Chercheur en charge de l'inventaire du patrimoine au sein du service Ville d'art et d'histoire de Grasse.
Contient
- Casino municipal, actuellement palais des congrès
- Maison dite villa du Rayran, actuellement villa les Romarins
- hôtel de voyageur dit Hôtel Victoria
- hôtel de voyageurs (pension de famille) dit villa Paradis
- hôtel de voyageurs dit le Grand Hôtel puis immeuble dit le Grand Palais
- hôtel de voyageurs dit le Parc Palace puis immeuble dit le Palais Provençal
- maison de villégiature dite villa Alex, aujourd'hui centre d'action éducative La Villa Blanche
- maison de villégiature dite villa Angeletto
- maison de villégiature dite villa Beaulour, puis villa Julie
- maison de villégiature dite villa Belmont, puis Beau-Site
- maison de villégiature dite villa Bossuet, actuellement établissement administratif
- maison de villégiature dite villa Harjès
- maison de villégiature dite villa La Done
- maison de villégiature dite villa Malboschette
- maison de villégiature dite villa Marguerite, actuellement siège de syndicat et école professionnelle
- maison de villégiature dite villa Mariquita puis hôtel de voyageurs dit hôtel pension Mariquita, actuellement immeuble
- maison de villégiature dite villa Mon perchoir
- maison de villégiature dite villa Montfleuri puis la Rivolte
- maison de villégiature dite villa Mélanie puis villa Iris, actuellement établissement administratif
- maison de villégiature dite villa Norah
- maison de villégiature dite villa Pitchounette, puis hôtel-pension de famille La Pitchounette, actuellement maison
- maison de villégiature dite villa Ricord puis Chant'Edith
- maison de villégiature dite villa Saint-Georges ou château Saint-Georges
- maison de villégiature dite villa Soleil puis Carillon
- maison de villégiature dite villa Thérèse
- maison de villégiature dite villa du Prado
- maison de villégiature dite villa les Agaves
- maison de villégiature dite villa les Cactées aujourd'hui siège d'association ou d'organisation
- maison de villégiature dite villa les Cèdres, actuellement centre de loisirs
- maison de villégiature dite villa les Lierres ou villa Pellegrin, puis salon de thé Anchor Tea Rooms, actuellement maison
- maison de villégiature dite villa les Mûriers puis cottage Massenet
- maison de villégiature dite villa l’Espérance
- Église d'anglicans Saint John the Evangelist puis temple de protestants dit Chapelle Victoria
- édifice commercial, hôtel de voyageur puis maison dite Maison Guérin, actuellement centre d'action sociale
- établissement médical Hélios, puis maison de repos
Chercheur en charge de l'inventaire du patrimoine au sein du service Ville d'art et d'histoire de Grasse.