I. Commentaire historique
Cette tour-donjon est située dans la partie centrale du bourg de Rosans. Installée sur un ressaut rocheux naturel (banc de grès), elle domine l'actuelle place Raoul-Montlahuc, ancien îlot de bâtiments rasés dans les années 1920-1930. Il est possible qu'elle ait servi de point d'ancrage à une première enceinte fortifiée protégeant la partie sommitale du bourg.
Vue aérienne de situation, prise du sud.
Vue aérienne de situation, prise de l'ouest.
Proposition de restitution de l'enceinte fortifiée à la fin du 13e siècle, avec la Tour Carrée au milieu du bourg.
I.1. Une construction de la fin du 13e siècle
Les parements de la tour sont caractérisés par une mise en œuvre en grand, moyen et petit appareil à bossages, avec quelques éléments cyclopéens à l'angle nord-est. Cette mise en œuvre est partagée avec l'autre tour-donjon voisine, dite Tour du Four (voir dossier IA05001552).
Ce « traitement très particulier des parements reste un exemple unique en Baronnies et rattache cette construction à la seconde moitié du XIIIe siècle » (M.-P. Estienne, N. Nicolas, 1999). Cette datation était déjà avancée par J. Roman (1888), qui relevait que cette tour « offre un spécimen curieux de l'architecture militaire dans les Alpes à la fin du XIIIe siècle ». Il précisait en outre que « des conduits amenaient les eaux de pluie dans une citerne intérieure » – cette citerne, non identifiée aujourd'hui, a-t-elle été confondue avec les vestiges du four à pain qui existait au début du 19e siècle ?
En décembre 1378, l'un des coseigneurs de Rosans, Guillaume de Morges, se réserve par transaction avec les descendants de la famille de Rosans « la tour qui est auprès de la sienne » ainsi que « la connaissance des délits commis en temps de foire et l’hommage » (J. Roman, 1887-1890).
Elévation est.
Elévation est, premier niveau. Détail du parement et de son appareillage.
Chaîne d'angle sud-ouest, détail du parement.
Chaîne d'angle sud-ouest, détail du parement. Etat en 1982.
I.2. Epoque moderne : ruine progressive, installation d'un pigeonnier
Dans le cadastre de 1570 (AD05 3 E 6468), la tour-donjon appartient aux Morges, dit « seigneur de l'Espine » et coseigneurs de Rosans. Dans ce document, le quartier situé en contrebas de la tour est appelé « le pied de la tour ». Restée dans la famille des Morges, elle est acquise avec leur coseigneurie par Jean-Antoine d’Yze en décembre 1609 (AD26 2E 1248). Dans l'inventaire après décès de Jean-Antoine d'Yze, rédigé en octobre 1613, cette tour est désignée comme « grande » par opposition à l'autre tour-donjon. Les deux sont sans toiture : « deux tours une grande et une petite (...) descouvertes » (AD05 J 1787).
Moins d'un siècle plus tard, le cadastre par confronts de 1699 (AD05 3E 6470) la décrit comme servant de pigeonnier. Côté ouest, elle est reliée à la tour dite du Four – déjà mentionnée comme ruinée – par un enclos et une basse-cour. Elle fait partie des biens nobles de François d'Yze : « deux tours dont une sert de pigeonnier, l'autre ruinée, jointes par un enclos et basse cour ». A cette époque, il apparaît qu'aucune construction n'existe côté nord – l'actuelle maison ayant été ajoutée au début du 18e siècle (voir dossier IA05001561). Ces deux tours bornent ainsi un enclos seigneurial, fermé côté nord par un fournil (voir dossier IA05001605).
En avril 1703, l'inventaire des biens du défunt seigneur François d'Yze confirme que cette tour « sert de pigeonnier » et qu'elle est reliée à l'autre tour « par un enclos et basse court fermée de murailhe » (Archives communales de Rosans). A cette date, elle reste bordée à l'est, au sud et au nord par des rues.
Un acte d'avril 1732 (AD05 1 E 5724) nous apprend que « l'enclos [...] joignant la Grande Tour » sur sa face ouest est alors occupé par un petit bâtiment où se trouve une « chambre », desservie par un escalier extérieur ou « montée des degrés de pierre ». Cette petite dépendance, « construite dans l’ancienne basse cour » est appuyée à l'est sur « ladite Grande Tour ».
La tour-donjon en 1982, vue d'ensemble prise du sud.
Vue aérienne d'ensemble, prise du sud-ouest.
Vue d'ensemble prise du nord-est.
I.3. 19e siècle : réutilisation comme maison et fournil privé
Cette tour est probablement vendue en 1798 avec les autres biens seigneuriaux par Claude-Arthus d'Yze, dernier seigneur de Rosans, au profit de Paul Motte (comme l'ancienne ferme seigneuriale de La Rose, voir dossier IA05001612). Les actuelles ouvertures de l'élévation sud correspondent à des (re)percements liés au réaménagement de cette tour qui est alors transformée en maison d'habitation.
En octobre 1825, Janson Desfontaines (AD05 Ms 6) réalise des relevés de la tour (plans et élévation). Après avoir réfuté sa possible origine romaine, il affirme qu'elle a été édifiée au 15e siècle. Basant ses conclusions sur sa propre interprétation nourrie des témoignages de « quelques autres personnes agées et instruites qui ont vu cette tour quoi qu'en ruine en partie », il propose la restitution d'un édifice très maniéré, parementé de bossages en pointes de diamant et couronné d'une large corniche soutenue par des consoles.
[Restitution de la tour de Rosans par Janson Desfontaines, 1825.]
Persuadé que la tour est une réponse architecturale aux troubles des guerres de Religion, Janson Desfontaines estime que le but premier de cette tour était de servir de prison, ne « mettant point de bornes aux tourments que devaient souffrir les prisonniers et cette prison porte tous les caractères du fanatisme cruel et féroce de ces temps affreux d'intolérance ». Il précise d'ailleurs que « cette tour n'a pas perdu sa destination c'est encore aujourd'hui une prison et il n'y a pas long temps qu'un malheureux prévenu s'est étranglé dans ledit cachot à gauche avec sa cravate dans la crainte et pour éviter d'être traduit devant les tribunaux ». Sa description localise des « cachots », aménagés à l'étage de soubassement, bâtis contre « le rocher dont les anfractuosités sont encore saillantes au fond même des cachots ». D'après les plans relevés par Janson Desfontaines, un escalier tournant faisant communiquer les étages existait du côté nord, en partie aménagé dans l'épaisseur de la maçonnerie. L'auteur figure également un toit qui semble être en pavillon, qui couvre alors l'édifice.
[Plan de l'étage de soubassement par Janson Desfontaines, 1825 (nord en bas)].
[Plan du rez-de-chaussée surélevé par Janson Desfontaines, 1825 (nord en bas)].
[Plan du premier étage par Janson Desfontaines, 1825 (nord en bas)].
D'après J.-C.-F. Ladoucette (1834), « cette tour serait intacte si, dans le siècle dernier [au 18e siècle], le seigneur de Rosans ne l'avait fait baisser de plusieurs toises pour y construire un colombier ». Cet auteur précise que la tour « indique l'heure de midi lorsque trois de ces faces sont à l'ombre » puis, reprenant les informations de Janson Desfontaines, il indique que « les pierres en sont extraordinairement grosses et taillées en pointe de diamant, ce qui fait croire au vulgaire qu'elle a été bâtie par des géants ».
Le 19 mai 1828, Paul Motte, négociant à Rosans, et son fils Paul-François Motte, juge de paix du canton de La Motte Chalancon, vendent à Mathieu Maigre « un corps de bâtiment appelé la Tour, sis dans le village, confinant au levant, la place ancienne ; du midi, rue ; du couchant cul de sac et du nord, propriété de Monsieur Gresse ». Celui-ci acquiert en même temps une grande partie des anciennes terres arrosables appelées le Verger, situées en contrebas de l'actuelle école, occupées par un pré, un chenevier et des terres labourables (AD05 1 E 8121, n° 155).
Dans le cadastre de 1839, le bâtiment est mentionné comme une « maison » comportant 7 ouvertures imposables et enregistré dans la 2e classe fiscale (preuve de sa qualité), avec une emprise au sol parcellaire de 155 mètres carrés. Il est également occupé par un « four à cuire le pain », très probablement installé à l'étage de soubassement. On remarque que, sur le dessin du plan cadastral, l'escalier extérieur est bien figuré. L'ensemble appartient toujours à Mathieu Maigre, ainsi que le terrain du Verger, et celui-ci possède également plusieurs autres bâtiments (voir dossiers IA05001570, IA05001571 et IA05001572) et des terres aux quartiers de Couraous, le Nays, Pigerolles, les Graves, l'Ubac, les Coings, etc.
Plan de situation, d'après le cadastre de 1839 (section F1). Echelle d'origine 1/1 000e.
Plan de masse, d'après le cadastre de 1839 (section F1). Echelle d'origine 1/1 000e.
En 1846, la partie habitable de l'édifice est partagée. Une petite portion (39 mètres carrés) passe au fermier Joseph Pays, demeurant à la Boule d'Or. Le reste (maison et sol de 116 mètres carrés, avec le fournil) demeure à Mathieu Maigre avant de passer dès 1848 à l'aubergiste Jean-Mathieu Maigre. En 1854, un autre partage est réalisé au profit du fournier Jean Maurel, fils Jean, qui obtient manifestement une partie du rez-de-chaussée, avec 3 ouvertures imposables, ainsi que le fournil. L'aubergiste Maigre conservant « l'étage » avec 2 ouvertures, qu'il cède dès 1855 à Germain Fazende, huissier à Rosans, lequel déclare sa « démolition » en 1856.
Quant à la petite part que le fermier Pays, avait récupéré en 1846, elle passe en 1871 à son gendre Jacques Deydier, demeurant à Moydans. En 1877, elle revient en indivis à Philomène et Emilie Deydier, demeurant à Rosans. Cette partie est toujours mentionnée comme une « maison » de 39 mètres carrés lors de la mise à jour de la matrice des propriétés bâties en 1882 et aucune modification n'est enregistrée jusqu'en 1911.
I.4. 20e siècle : ruine puis restauration
Sur des photographies de la fin du 19e siècle et encore durant la première moitié du 20e siècle, on observe que la tour est couverte par un toit à longs pans couvert en tuiles creuses, qui semble soutenu par une charpente à chevrons. On note que, dans une maison du bourg, un dessin pourrait représenter la tour avec son toit (voir dossier IA05001531).
La tradition orale rappelle que le bâtiment a été habité jusque dans les années 1920-1930. Elle indique également qu'à cette époque, une ouverture existait à la base de l'élévation est, servant à accéder à une remise agricole aménagée à l'étage de soubassement. Cette porte aurait été comblée à la fin des années 1930 ; son emplacement reste visible à l'étage de soubassement, marqué par une pénétration en berceau dans la voûte de couvrement. Dans les années 1960, l'édifice était abandonné et des arbres poussaient à l'intérieur. La réfection de l'escalier intérieur et la reprise de la partie sommitale des élévations a été faite à la fin des années 1970 dans le cadre de chantiers de jeunesse.
Etage de soubassement, mur est. Emplacement de l'ancienne porte murée.
II. Description architecturale
L'édifice est bâti en maçonnerie de moellons de grès, avec un parement extérieur en grand, moyen et petit appareil de pierre de taille à bossages rustiques, appliqué sur une fourrure en opus incertum tendant vers l'opus spicatum. Le parement intérieur en moyen appareil de pierre de taille de grès, avec une finition simplement épannelée, a été largement arraché.
Son emprise au sol est de 11,05 mètres x 12,05 mètres, avec une épaisseur de la maçonnerie au niveau de l'étage de soubassement de 3,5 mètres (M.-P. Estienne, N. Nicolas, 1999). Elle est de 2,9 mètres au niveau du rez-de-chaussée surélevé et de 2,6 mètres au niveau du premier étage.
La tour-donjon en 1982, vue d'ensemble prise du sud-ouest.
Vue d'ensemble prise du sud-ouest.
Elévation sud.
Elévation ouest.
Etage de soubassement, angle nord-ouest. Parement intérieur en partie conservé.
Aujourd'hui, la construction est séparée verticalement entre un étage de soubassement, un rez-de-chaussée surélevé (lui-même divisé en deux), et deux étages carrés. Mais cette partition relève de réaménagements qui ne sont pas antérieurs au 19e siècle (étage de soubassement) et aux travaux de restauration de la seconde moitié du 20e siècle : niveaux de séparation en béton armé.
L'étage de soubassement, originellement aveugle, est aujourd'hui accessible par une porte piétonne ouverte côté sud, qui dessert quelques degrés intérieurs. Il est couvert par des couvrements voûtés – voûtes d'arêtes côté sud, voûte en berceau côté nord – qui s'appuient sur les murs et sur un fort pilier central maçonné. Ce pilier (1,8 x 1,5 mètres), qui se prolonge jusqu'en haut du rez-de-chaussée, constituait l'axe vertical servant de point d'ancrage aux poutraisons des planchers originels. En effet, les actuelles voûtes ne sont pas antérieures au 19e siècle.
D'après les plans relevés par Janson Desfontaines en octobre 1825 (AD05 Ms 6), un épais mur de refend englobait l'actuel pilier à l'étage de soubassement. On y accédait depuis le rez-de-chaussée surélevé grâce à un escalier à quart tournant installé dans l'angle sud-est. Toutefois, il faut rester prudent quant à la véracité de ces relevés, cet auteur ayant réalisé à partir de témoignages oraux une reconstitution tout à fait fantaisiste de l'élévation ouest de l'édifice.
Plan de l'étage de soubassement.
Elévation sud, premier niveau. Porte et baie de l'étage de soubassement.
Etage de soubassement, mur sud. Porte d'entrée.
Etage de soubassement, vue de volume prise du sud-ouest.
Le rez-de-chaussée surélevé est accessible par une porte piétonne perchée, aujourd’hui desservie par un escalier extérieur maçonné. La structure originelle était probablement en bois et escamotable. L'encadrement de cette porte a été élargi, mais son piédroit sud reste intact. Ce rez-de-chaussée est aujourd'hui séparé en deux niveau par une dalle en béton, alors que le couvrement en plancher sur solive du premier étage a disparu.
Au niveau bas, un petit jour en fente à embrasure très ébrasée est percé dans le mur sud.
Plan du rez-de-chaussée surélevé (niveau bas).
Plan du rez-de-chaussée surélevé (niveau haut).
Elévation ouest, porte.
Rez-de-chaussée surélevé (niveau bas), vue de volume prise du sud-ouest.
Rez-de-chaussée surélevé (niveau haut) et premier étage, vue de volume prise du nord-ouest.
Au niveau haut, une baie est percée dans le mur est. Relativement grande, elle témoigne de la vocation résidentielle de cet étage. L'ébrasement de l'embrasure est moins prononcé, et le couvrement est assuré par une petite voûte en berceau segmentaire réalisée en petit appareil. A l'extérieur, les jambages de l'encadrement sont constitués de longues pierres de taille, avec une finition lissée, alors que l'appui et le linteau sont d'épais monolithes droits. L'ouverture a été anciennement diminuée dans sa hauteur par un comblement partiel de sa partie inférieure.
Elévation est, dernier niveau. Baie, état en 1982.
Elévation est, dernier niveau. Baie.
Rez-de-chaussée surélevé (niveau haut), mur est. Embrasure de la baie, état en 1982.
Rez-de-chaussée surélevé (niveau haut), mur est. Embrasure de la baie.
Rez-de-chaussée surélevé (niveau haut), mur est. Embrasure de la baie, couvrement.
Le premier étage conserve trois ouvertures originelles. Côté sud, il s'agit de deux fentes de jour, dont l'embrasure très ébrasée est traitée en pierre de taille dans la continuité du parement intérieur. Le couvrement de l'arrière-tableau est réalisé en grands blocs de grès. A l'extérieur, les encadrements sont simplement constitués des pierres de taille du parement, avec un linteau droit.
Plan de l'étage.
Elévation sud, dernier niveau. Fentes de jours.
Premier étage, mur sud. Embrasure de la fente de jour est.
Premier étage, mur sud. Embrasure de la fente de jour ouest.
Le second étage conserve à son angle nord-ouest quelques petites niches aménagées dans l'épaisseur de la maçonnerie. Réalisées en brique et/ou au mortier de gypse, il s'agit des boulins de l'ancien pigeonnier mentionné à la fin du 17e siècle. Ce pigeonnier est éclairé et aéré par un petit jour en fente pratiqué dans le mur ouest.
Second étage, angle nord-ouest. Baie et boulins du pigeonnier.
Second étage, angle nord-ouest. Boulins du pigeonnier.
Les autres ouvertures (porte et trois fenêtres sur l'élévation sud) correspondent à des percements du début du 19e siècle. On note qu'elles sont installées dans une haute saignée, fermée en maçonnerie de petits moellons en opus incertum, qui pourrait correspondre à l'axe d'une travée de fentes de jour, si l'on en juge par l'interruption verticale du parement extérieur observable entre les 2e et 3e niveaux.
Elévation sud, travée des ouvertures.
L'édifice est aujourd'hui couvert par un toit-terrasse sur dalle en béton, accessible par un escalier tournant maçonné, pour partie aménagé dans l'épaisseur du mur nord.
La tour-donjon en 1982, vue d'ensemble prise du nord-ouest.
Vue d'ensemble prise du nord-ouest.
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