I. Commentaire historique
I.1. Une construction de la fin du 13e siècle
Cette tour est située dans la partie ouest du bourg intra-muros, où elle sert de point d'ancrage à l'enceinte fortifiée du bourg, reconstruite et agrandie dans les années 1380-1390, qui vient s'appuyer sur ses élévations sud et ouest, formant un angle rentrant autour du glacis défensif occupé par l'actuelle place des Aires. (voir dossier IA05001550).
Vue d'ensemble prise du sud-ouest.
Localisation de la tour dans le contexte de l'enceinte fortifiée (état fin 14e siècle), d'après le cadastre de 1839 (section F1). Echelle d'origine 1/1 000e.
Elle partage avec l'autre tour-donjon toute proche, dite Tour Carrée (voir dossier IA05001551), une mise en œuvre en grand, moyen et petit appareil à bossages de grès. Elles sont réputées dater de la fin du 13e siècle (M.-P. Estienne, N. Nicolas, 1999). Néanmoins, on sait qu'en 1243 (E. Bégou, 2016), les murailles se rejoignaient au niveau d'une maison-forte de deux étages, mention qui pourrait désigner cette tour-donjon ouest – ce qui repousserait de quelques décennies sa datation – mais qui pourrait aussi correspondre à un autre bâtiment, peut-être situé à l'emplacement du château de Rosans et aujourd'hui disparu.
En décembre 1378, l'un des coseigneurs de Rosans, Guillaume de Morges, se réserve par transaction avec les descendants de la famille de Rosans « la tour qui est auprès de la sienne » ainsi que « la connaissance des délits commis en temps de foire et l’hommage » (J. Roman, 1887-1890).
Proposition de restitution de l'enceinte fortifiée à la fin du 13e siècle, avec la Tour du Four située à l'angle rentrant de la fortification.
Emprise de la Tour du Four et tracé de l'enceinte. Vue aérienne prise du sud-ouest.
I.2. Du 15e siècle au 18e siècle : la « Tournelle », abandon puis démolition partielle
Le quartier bordant cette tour est nommé « la Tournelle » ou « les Tournelles » au moins depuis le milieu du 15e siècle, puisqu'un acte de vente de 1447 concerne un jardin situé « entre les deux tournelles » (« inter duas tornellas », AD05 1E 9758). Cette appellation paraît alors faire référence aux deux tours semi-circulaires qui défendaient les angles nord-ouest et sud-ouest du glacis défensif de la place des Aires. Mais il semble que ce toponyme ait ensuite évolué pour désigner uniquement la tour-donjon ici étudiée.
On retrouve cette appellation « la Tournelle » en octobre 1565 (AD05 1E 1986) et en avril 1609 (AD05 1E 2082) – dans des actes de vente concernant d'autres jardins installés au pied extérieur du mur d'enceinte – et dans le cadastre de 1570 (AD05 3E 6468). Dans ce dernier, la tour-donjon est désignée comme la « tour du seigneur de l'Espine ».
Restée dans la famille des Morges, elle est acquise avec leur coseigneurie par Jean-Antoine d’Yze en décembre 1609 (AD26 2E 1248). Dans l'inventaire après décès de Jean-Antoine d'Yze, rédigé en octobre 1613, elle est désignée comme « petite » par opposition l'autre tour-donjon, mention qui pourrait indiquer qu'elle a déjà fait l'objet d'une démolition partielle. Les deux sont sans toiture : « deux tours une grande et une petite (...) descouvertes » (AD05 J 1787).
Moins d'un siècle plus tard, le cadastre par confronts de 1699 (AD05 3E 6470) la confirme comme ruinée. Elle fait alors partie des biens nobles de François d'Yze et elle est reliée à la Tour Carrée par « un enclos et basse cour ». Ces deux tours bornent ainsi un enclos seigneurial, fermé côté nord par un fournil (voir dossier IA05001605). Cet ensemble est complété par une maison seigneuriale appelée « le Liotier » (voir dossier IA05001560), mitoyenne à l'ouest de la Tour du Four et accompagnée d'une écurie, d'une grange et d'une autre basse-cour. Au pied sud-ouest de la tour, l'espace libre est occupé par des aires à battre, dont une grande aire seigneuriale (actuelle place des Aires).
En avril 1703, l'inventaire des biens du défunt seigneur François d'Yze confirme que cette tour est « ruinée » et qu'elle est jointe à l'autre tour « par un enclos et basse court fermée de murailhe ». Il est précisé qu'elle est mitoyenne à l'ouest de « la maison here et regailles dudict seigneur de Rosans appellé de Leautier » (Archives communales de Rosans).
En juillet 1728, la tour fait l'objet d'un bail emphytéotique entre le seigneur Jacques d'Yze et Jean Mathieu, « travailleur de terre du présent lieu ». Elle est alors décrite comme « un plassage ou etoit construit une tour appellée la petite tour size et située dans l’enclos du présent lieu, à laquelle est restée une partie des antiennes murailles ». Son emplacement est estimé à « la contenance de douze cannes en quarré ». Elle « confronte du levant la grande tour et regailles entre deux, du midy un plassage faisant recoin entre lad petite tour et la maison des hoirs de May Mourre, du couchant la maison et reailles dud seigneur appellée Leotier et de bise rue allant de lad maison de Leotier au four banal dud seigneur » (AD05 1 E 5718).
J. Roman (1888) indiquait que cette tour « a été presque entièrement démolie au siècle dernier [18e siècle] et ne dépasse pas aujourd'hui le niveau des maisons voisines ». Ainsi, il est très vraisemblable qu'elle possédait à l'origine au moins un étage supplémentaire.
I.3. 19e siècle et 20e siècle : partition, four à pain communal
L'installation d'un four dans cette tour ne paraît pas antérieure à la fin du 18e siècle ou au début du 19e siècle. Le percement des ouvertures actuelles date possiblement de la même époque, ainsi que le couvrement voûté de l'étage de soubassement.
Sur le plan cadastral de 1839, la tour est partagée en deux parcelles (1839 F1 253 et 254), configuration qui perdure aujourd'hui. Son emprise au sol totale est donnée pour 115 mètres carrés. La parcelle F1 253 correspond au tiers oriental du bâtiment. Elle est désignée comme une « écurie » de 35 mètres carrés d'emprise au sol, appartenant à Claude-Marie Rolland qui possède également une maison au bourg (F1 191), une partie de bâtiment agricole (F1 192) et un jardin à proximité de la tour nommé « la Crotte » (F1 301). La parcelle F1 254 correspond aux deux-tiers occidentaux du bâtiment. Elle est mentionnée comme un « four à cuire le pain », avec une emprise au sol de 80 mètres carrés et deux ouvertures, faisant partie des biens de la commune de Rosans.
L'installation des voûtains du fournil n'est pas antérieure à la fin du 19e siècle ou au début du 20e siècle et l'intégration de l'avaloir dans ce couvrement prouve que le four était encore utilisé à cette époque. C'est au cours de la seconde moitié du 20e siècle que l'ancienne partie communale contenant le four à pain a été cédée à un particulier (E. Bégou, 2016).
Plan de masse, d'après le cadastre de 1839 (section F1). Echelle d'origine 1/1 000e.
II. Description architecturale
Le plan cette tour est trapézoïdal, avec une longueur d'environ 13 mètres sur son côté sud, mais de seulement 9 mètres côté nord, soit une surface au sol d'environ 130 mètres carrés.
Adossée perpendiculairement au sens de la pente, elle conserve aujourd'hui un étage de soubassement et un rez-de-chaussée surélevé, avec une élévation extérieure d'environ 7 mètres de hauteur. Mais elle a été rabaissée comme l'indique la bibliographie ancienne et comme le confirme l'arrachement supérieur de l'angle nord-ouest. On observe par ailleurs le remploi de nombreux blocs à bossage, tant dans la tour elle-même que dans divers autres bâtiments du bourg – mais il est impossible de distinguer si ces éléments proviennent de l'une ou l'autre tour. Il est envisageable de lui attribuer au moins un niveau supplémentaire, soit 4 à 5 mètres, pour une élévation originelle d'environ 12 mètres au minimum.
Vue aérienne de situation, prise du sud-ouest.
Vue d'ensemble prise du sud-ouest. Maçonneries conservées (rouge), disparues (rose), axes de l'enceinte fortifiée (noir).
Vue d'ensemble prise du nord-est.
II.1. Etage de soubassement
L'étage de soubassement, qui ne concerne que la partie occidentale de la tour, est accessible uniquement depuis le rez-de-chaussée, grâce à un escalier droit et maçonné installé dans l'angle nord-est. Ses marches et son mur de soutient remploient des blocs à bossage.
Cet espace, bas de plafond, est occupé par une petite pièce à usage de resserre couverte par une voûte en berceau. Le parement intérieur de la maçonnerie médiévale ayant été arraché, la fourrure est bien visible montrant notamment un blocage en partie réalisé en appareil oblique alterné. Seule une partie des toutes premières assises du mur nord paraît conservée, montrant un parement en petit appareil. Côté ouest, le mur remploie des blocs à bossage – dont un très long.
L'actuel couvrement voûté en berceau s'appuie sur les murs est et ouest. La voûte est collée de part et d'autre d'une arcade qui lui est antérieure, possible organe de soutient pour un couvrement en plancher originel.
Partie ouest, étage de soubassement. Vue de volume prise du nord.
Partie ouest, étage de soubassement. Vue de volume prise du sud.
Partie ouest, étage de soubassement. Escalier remployant divers blocs à bossage.
II.2. Rez-de-chaussée surélevé, four à pain
Le rez-de-chaussée surélevé est séparé en deux parties de superficie inégale qui correspondent au découpage parcellaire, deux tiers à l'ouest et un tiers à l'est. Le mur de séparation, qui remploie plusieurs blocs à bossage, est muni d'une porte de communication aujourd'hui murée.
La partie occidentale est occupée par un fournil accompagné de son four à pain. Cette pièce, accessible côté nord par une porte piétonne précédée de quelques marches, est éclairée par un petit jour côté sud et nord, et par une petite baie côté ouest. Toutes ces ouvertures apparaissent comme des repercements. Le parement intérieur originel des murs a été arraché, montrant la fourrure en appareil oblique. Le couvrement est partiellement réalisé en voûtains de briques pleines sur poutrelles métalliques, remplaçant un ancien plancher dont subsistent les solives.
Le four, installé dans l'angle sud-ouest, dispose d'une sole en dalles de grès et d'une coupole en briques pleines hormis les trois premières assises qui sont en pierre de taille de grès (diamètre 3 mètres, hauteur maximum ~ 1,3 mètre). L'encadrement de la bouche a disparu. Elle est surmontée d'un avaloir maçonné en moellons de tuf, soutenu par deux corbeaux en pierre de taille de grès. Au-dessus du four, l'espace sous le toit était utilisé comme séchoir.
La partie orientale est occupée côté nord par une pièce à usage de resserre alors que son côté sud a été transformé en cour. Là aussi, les parements intérieurs ont été arrachés.
Partie ouest, rez-de-chaussée surélevé. Couvrement en voûtains et avaloir du four à pain.
Partie ouest, rez-de-chaussée surélevé. Vue de volume du four à pain.
II.3. Maçonnerie et mise en œuvre
L'appareil à bossages du parement extérieur est formé d'assises soignées d'épaisseurs parfois irrégulières, mais dont la dimension des modules tend à diminuer avec la hauteur. En quelques cas de décrochement d'assise, la surface de pose d'un bloc est encochée de manière à s'asseoir parfaitement sur le bloc inférieur. La chaîne d'angle sud-ouest est renforcée par de très gros blocs. Toutes les pierres portent un bossage simplement épannelé et détouré par une arête ciselée. Le blocage de fourrure est partiellement réalisé en opus spicatum.
Elévation ouest. Parement à bossages conservé.
Elévation ouest. Détail du parement à bossages.
Elévation ouest. Détail du parement à bossages.
La base des élévations sud et ouest, inclinée, déborde d'environ 1 mètre par rapport au droit des façades et repose sur des blocs de dimensions presque cyclopéennes. Ce débord était traité par un important talutage, lui aussi à bossages, comportant une pente à plus de 60° (hauteur : 2,5 mètres du côté sud). Suite au défonçage du parement réalisé ultérieurement pour verticaliser les façades et y accoler des maisons, ce dispositif est aujourd'hui très dégradé. Son départ en biais reste visible à la base de l'angle nord-ouest et il se prolonge partiellement sur la façade ouest, englobé dans la maison mitoyenne occidentale où les bossages ont été bûchés et lissés. A l'angle sud-ouest, seuls subsistent les imposants blocs de la première assise.
Elévation sud. Arrachement du parement taluté.
Angle nord-ouest. Départ supérieur du parement taluté de l'élévation ouest.
Elévation ouest. Départ supérieur du parement taluté intégré dans la maison mitoyenne.
La façade nord est légèrement talutée, mais différemment. Ici, c'est chaque niveau d'assises qui est posé un peu en retrait de celui d'en dessous. Quant à la partie orientale de la tour, c'est la moins bien conservée : les parements des façades sud et nord ainsi que l'angle sud-est ont été anciennement démontés et le bâtiment est encore plus surbaissé.
Elévation nord. Vue prise de l'ouest.
Elévation nord. Parement à bossages avec légères retraites successives des assises inférieures.
Partie est, rez-de-chaussée. Angle nord-ouest, épaisseur de la maçonnerie (parement intérieur arraché).
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