I. Commentaire historique
I.1. Du 16e siècle au début du 19e siècle : un riche terrain agricole
A l'Epoque moderne, cet emplacement correspond à l'extrémité ouest d'un très grand terrain agricole arrosable appartenant au seigneur de Rosans et appelé « le Verger » au moins depuis la fin du 16e siècle. Les cadastres de 1570 (AD05 3 E 6468) et de 1699 (AD05 3 E 6470) ne mentionnent aucune construction à cet emplacement. En revanche, ils indiquent qu'une source appelée « Font Saincte » est située à proximité (à ce sujet, voir les annexes 1 (toponymie) et 2 (chapitre dédié à l'ancienne église Notre-Dame-la-Blanche) du dossier IA05001555).
Ce vaste terrain, de grande qualité agricole, est probablement vendu en 1798 avec les autres biens seigneuriaux par Claude-Arthus d'Yze, dernier seigneur de Rosans. En juin 1827, Mathieu Maigre en fait l'acquisition auprès de Messieurs Corréard et Lagarde (AD05 1 E 8126). En mai 1828 (AD05 1 E 8121), le même Mathieu Maigre achète auprès de Paul Motte et de son fils Paul-François Motte une autre partie du terrain du Verger, située cette fois en contrebas de la nouvelle route (actuelle R. D. 25). Il acquiert en même temps l'ancienne tour-donjon seigneuriale, aujourd'hui appelée Tour Carrée (voir dossier IA05001551).
I.2. Années 1820-1830 : implantation d'une ferme puis d'une auberge
Mathieu Maigre fait bâtir une première maison à la fin des années 1820, mitoyenne au nord-ouest de la ferme étudiée, dont elle est aujourd'hui détachée. En mai 1831 (AD05 1 E 8124), la commune l'autorise à construire un nouveau bâtiment (parcelle 1839 F1 24), qui correspond à la partie ouest de la ferme actuelle. La construction devant s'établir au-dessus du « conduit des eaux de la fontaine établie sur la place publique » (Fontaine Ladoucette, voir dossier IA05001633), cette autorisation est soumise à « l’obligation à perpétuité d’entretenir la partie dudit conduit qui se trouve occupée ou couverte par son bâtiment […] à le désobstruer, à remplacer les tuyaux qui seront brisés, cassés ou fêlés, de telle sorte enfin que le cours des eaux ne soit pas interrompu ». C'est sur ce bâtiment qu'est remployé un bas-relief aux armes de la famille de Forbin, daté de 1597.
En avril 1833 (AD05 1 E 8126), Mathieu Maigre donne à son fils Jean-Mathieu Maigre, à l'occasion de son mariage avec Magdeleine Martin, une partie de sa ferme, dont « la moitié du bâtiment servant d’écurie et grenier à foin, construit au dessus de l’aire » et en dessous du chemin menant au Lastic. Mais surtout, il lui cède la nouvelle construction de 1831, « dit le Bâtiment Nouveau à cause qu’il a été fait après celui qu’il avait déjà construit dans la partie supérieure du fonds du Verger ». Cette maison comporte alors « quatre pièces à savoir : cuisine par où on entre du côté du nord, chambre au couchant de ladite cuisine à droite en entrant ; boutique au dessous de la dite chambre et cave qui règne dans la même direction de l’extrémité de ladite boutique jusqu’au mur extérieur de clôture au couchant de ladite cuisine : ces deux pièces qui sont seulement séparées par une cloison en planche peuvent être converties en une seule : c’est au moins le projet du fils Maigre. On entre, dans la cave, en ce moment, par une porte pratiquée dans le mur extérieur au levant. […] Il y a de plus les galetas au dessus de la cuisine et de la chambre qui sont susceptibles d’en comporter d’autres ».
En novembre 1833 (AD05 1 E 8126), comme Jean-Mathieu Maigre décide de transformer son bâtiment en auberge, son père lui loue le reste de la ferme qu'il ne lui a pas donné, dont la maison qu'il possède encore sur la parcelle mitoyenne (1839 F1 23) où se trouve notamment une boutique.
I.3. La maison dans le cadastre de 1839
Sur le plan cadastral de 1839, l'emprise de la maison actuelle correspond à deux parcelles (1839 F1 22 et 24), qui possèdent un plan identique à l'actuel. La parcelle 24 est mentionnée comme une « maison » de 90 mètres carrés d'emprise au sol, comptant sept ouvertures et imposée dans la première catégorie fiscale (sur huit). Le dessin du cadastre montre clairement qu'un escalier extérieur à double volée et perron était alors adossé au pignon ouest. La parcelle 22 est mentionnée comme une « cour » de 90 mètres carrés d'emprise au sol. Le propriétaire Jean-Mathieu Maigre est cité comme « aubergiste ».
Au milieu du 19e siècle, la famille Maigre détient la plus grande partie de ce secteur, toujours appelé « le Verger » (voir aussi les dossiers IA05001570 et IA05001572) et affirme son activité d'hébergement : Joseph-Salomon Maigre (le frère de Jean-Mathieu) possède vers 1840 une autre auberge située juste en face du bâtiment étudié (actuel bâtiment de l'Office du Tourisme) et, vers 1860, Jean-Mathieu Maigre fait bâtir au bord de la nouvelle route nationale l'actuel Hôtel de la Boule d'Or.
Plan de masse, d'après le cadastre de 1839 (section F1). Echelle d'origine 1/1 000e.
I.4. Années 1840-1910 : mutations de la propriété et évolution du bâti
En avril 1840 (AD05 1 E 8133), Mathieu Maigre décide de vendre à Jean-Mathieu « tous les bâtiments au quartier du Verger proche et touchant la place Ladoucette par le chemin dit le Promenoir » qu'il n'avait pas reçu lors de son mariage en 1833 et qu'il lui loue déjà en partie. On note l'appellation de « Promenoir » donnée au chemin menant au Lastic. La vente comprend aussi l'aire à battre et l'acte précise que Jean-Mathieu a le projet de « bâtir sur le terrain que lui vend son père [pour] y établir des écuries et un grenier à foin ».
Le père Mathieu Maigre décède en juin 1841. En 1843, son fils divise les bâtiment de la ferme, dont il se sépare. La partie nord-ouest est définitivement détachée de l'ensemble foncier (voir dossier IA05001572). Quant au bâtiment ici étudié (parcelles 1839 F1 22 et 24, il est acquit par Benoît-Saturnin Joubert, propriétaire de la partie sud du château de Rosans (voir dossier IA05001554).
Benoît-Saturnin Joubert fait rapidement édifier une nouvelle dépendance du côté est, comme l'indiquent les inscriptions gravées sur l'encadrement de sa porte charretière : « J-B » et « 1844 ». L'observation attentive de la génoise la façade sud de cette nouvelle dépendance, montre qu'elle conserve, au niveau de l'ancienne chaîne d'angle de la maison originelle, l'amorce de son éventail sur ses trois rangées. Ce détail suggère que la maison bâtie en 1831-1832 possédait déjà la même hauteur au moment de l'extension de 1844, ainsi que cette forme d'avant-toit.
Partagé en indivis en 1874 entre Thérère Mourénas, veuve Joubert, et Frédéric Ravoux, l'ensemble revient à ce dernier en 1881. Auparavant « marchand de bœufs » à Rosans, Frédéric Ravoux est alors juge de paix à Aspres-les-Veynes (aujourd'hui Aspres-sur-Buëch), avant d'aller à La Grave, à Orpierre et à Serres. En 1885, Frédéric Ravoux déclare une « construction neuve », mais il s'agit manifestement de régulariser la construction de 1844, qui n'avait jamais été enregistrée. Suite à cette déclaration, la ferme compte 21 ouvertures. En 1913, la propriété revient à Angeline Ravoux, demeurant à Serres.
I.5. Au 20e siècle : des réaménagements, puis un musée
Vers le deuxième quart du 20e siècle, une extension formant terrasse est accolée au pignon ouest, à la place de l'ancien escalier extérieur originel. Sans doute à la même époque, les percements des deux niveaux supérieurs de la façade sud sont harmonisés, accompagnés de leurs faux encadrement façonnés en relief avec gouttes pendantes,. Les enduits des élévations sud et ouest sont également refaits.
Depuis la fin du 20e siècle, la dépendance agricole accueille l'Ecomusée de Rosans.
Plan de situation, d'après le cadastre de 2021 (section 000F). Echelle d'origine 1/500e.
Plan de masse, d'après le cadastre de 2021 (section 000F). Echelle d'origine 1/500e.
II. Description architecturale
Cette ferme est située à l'entrée nord-est du bourg extra muros, le long de l'avenue Aristide-Briand et à l'angle nord-est de la place Abbé-Bicais. Mitoyen au nord et à l'est, avec un plan rectangulaire est-ouest, le bâtiment est adossé perpendiculairement au sens de la pente. Il comporte un étage de soubassement, un rez-de-chaussée surélevé et un étage carré.
Vue d'ensemble prise du sud-ouest.
Elévation sud.
I.1. Fonctions et aménagements intérieurs
La partie occidentale de l'étage de soubassement accueillait anciennement une étable-remise, accessible par une petite porte charretière ouverte côté sud sur la rue. Lors de sa transformation en logis, cette pièce a été éclairée par une fenêtre.
La partie centrale de l'étage de soubassement est réservée à un vestibule, accessible depuis la rue par une porte piétonne menant à l'escalier central. Celui-ci, à retour, est construit en maçonnerie.
La partie orientale de l'étage de soubassement est occupée par une autre ancienne étable-remise, accessible par une haute et large porte charretière donnant sur la rue. Cette pièce est couverte par une large travée de voûte d'arêtes, renforcée dans son axe est-ouest par une arcade cintrée en pierre de taille qui est soutenue par des solives disposées perpendiculairement.
Etage de soubassement, remise-étable. Vue de volume.
Etage de soubassement, remise-étable. Vue de volume.
Le rez-de-chaussée surélevé et l'étage étaient réservés au logis. Un séchoir occupe l'espace sous le toit.
II.2. Matériaux et mise en œuvre
L'ensemble du bâtiment est construit en maçonnerie de moellons calcaires et de grès. La façade sud conserve un enduit lisse avec un décor de soubassement gravé de faux appareil, un décor façonné et peint de fausses chaînes, accompagnés d'un bandeau de sous-toiture et d'encadrements peints originellement en vert. On retrouve ce même décor sur le pignon ouest, mais associé à un enduit à la tyrolienne.
II.2.1. Encadrements
Sur l'élévation sud, les encadrements des portes sont en pierre de taille de grès bouchardée avec arêtes vives ciselées. Celui de la porte charretière occidentale est en arc segmentaire. Celui de la porte du logis possède des bases de piédroits légèrement saillantes et un linteau monolithe gravé d'un décor de fausse plate-bande. Celui de la porte charretière orientale est en arc plein-cintre, avec une clef passante ornée des initiales « J -B » gravées dans un cartouche ourlé de volutes et accompagnée de la date « 1844 » gravée dans un second cartouche en dessous.
Quant aux encadrements des fenêtres, ils sont façonnés au mortier et sont légèrement saillants ; seuls les appuis sont en pierre de taille. Ceux situés au deuxième niveau de la façade sud et au troisième niveau du pignon ouest possèdent un décor d'appui en gouttes. Les autres sont plus simples. Toutes les fenêtres sont équipées de contrevents à persiennes hautes.
Elévation sud, premier niveau. Porte du logis avec linteau gravé d'une fausse plate-bande.
Elévation sud, premier niveau. Porte du logis avec linteau gravé d'une fausse plate-bande.
Elévation sud, premier niveau. Porte charretière de la remise-étable.
Elévation sud, deuxième niveau. Fenêtre avec encadrement façonné à gouttes pendantes, équipée de contrevents à persiennes hautes.
II.2.2. Elément lapidaire remployé
Au-dessus de la porte charretière occidentale (façade sud), on observe un bloc armorié en remploi. D'après J. Roman (1888), il s'agit des armoiries de Palamède de Forbin, gouverneur du Dauphiné en 1481-1482. Elles se décrivent comme « d'or au chevron d’azur accompagné de 3 têtes de léopard de sable, arrachées, armées et lampassées de gueules posées 2 et 1 » (Wikipedia, 2019). Le motif est sculpté en bas relief dans un écusson intégré dans un cadre mouluré. La devise « DIVES QUI IN DOMINO CONFIDIT » est sculptée en réserve au-dessus. La date « 1597 » est gravée en dessous.
Elévation sud, premier niveau. Porte charretière surmontée d'un bas-relief.
Elévation sud, premier niveau. Bas-relief armorié au-dessus de la porte charretière, avec date 1597.
II.2.3. Toit et couverture
Le toit est à longs pans avec une croupe au-dessus du pignon occidental. La partie ouest de la couverture est en tuiles creuses, le reste en plaques ondulées de fibro-ciment recevant des tuiles creuses. L'avant-toit est composé de trois rangs de génoise peints en jaune, le passage d'angle est réalisé en éventail.
Elévation sud, ancien passage d'angle en éventail de la génoise témoignant d'une extension du bâtiment.
Angle sud-ouest, passage de la génoise en éventail.
Couverture en tuile creuse.