Dossier IA04002139 | Réalisé par
Mosseron Maxence
Mosseron Maxence

Chercheur au Service régional de l'Inventaire de la Région Provence-Alpes-Côte d'Azur (2007- )

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village de Thorame-Haute
Copyright
  • (c) Région Provence-Alpes-Côte d'Azur - Inventaire général

Dossier non géolocalisé

Localisation
  • Aire d'étude et canton Pays Asses, Verdon, Vaïre, Var - Allos-Colmars
  • Commune Thorame-Haute
  • Dénominations
    village
  • Précision dénomination
    de Thorame-Haute

I. Implantation et éléments historiques

1. Repères historiques

Thorame-Haute, dont il est quasiment assuré qu'elle occupait son site actuel dès l'antiquité (sous le nom Eturamina), occupait une sorte de verrou entre la forêt de l'Issole et le haut Verdon, en bordure nord de la plaine thoramaise. Le village est implanté au pied de la montagne de Chamatte, à 1 150 m. d'altitude. C'était une agglomération de taille très modeste à l'époque gallo-romaine, selon les résultats de fouilles archéologiques menées sur place. Elle devint chef-lieu de cité puis de diocèse après 400. Evêché éphémère rapidement rattaché à celui de Senez dans la seconde moitié du 5e siècle, qui acta définitivement la perte d'importance du village. Malgré ce déclassement, Thorame-Haute constituait un point de passage obligé entre la partie nord du diocèse (jusqu'à Allos) - c'est-à-dire la haute vallée du Verdon - et Castellane.

Vue de situation du village depuis les pentes de la montagne de Cordeil au sud. A l'arrière-plan, la montagne de Chamatte.Vue de situation du village depuis les pentes de la montagne de Cordeil au sud. A l'arrière-plan, la montagne de Chamatte.

Le premier site d'implantation correspondrait vraisemblablement au lieu-dit la Côte (aujourd'hui les Aires), légèrement à l'ouest du village actuel, en contrehaut de la route départementale n° 2. Ce site est occupé depuis l'antiquité d'après les fouilles réalisées. Là fut édifiée la chapelle Notre-Dame-du-Serret autour du 13e siècle, une ancien possession de l'abbaye de Saint-Victor (REF=IA04002359).

Un éperon rocheux domine à l'est le village, la crête de Tra Castel, à l'extrémité de laquelle on trouve les ruines en élévation d'un château - appelé localement le "château Saint-Georges" -, avec enceinte fortifiée d'une longueur de plus de 100 m. qui pourrait remonter au 14e siècle. Autour de ces vestiges subsistent des restes d'habitat sur les pentes, en contrehaut du village. Ce dernier s'est développé après l'abandon du château puis du castrum à partir du 16e siècle.

Le site de Tra Castel avec ses vestiges en élévation domine la vallée de Thorame.Le site de Tra Castel avec ses vestiges en élévation domine la vallée de Thorame.

Certains documents anciens font part de l'existence d'un rempart (Thorame-Basse, à proximité, en disposait d'un, dont il reste des vestiges monumentaux), mais on n'en a retrouvé aucune trace tangible en situation. Le village, tel qu'il apparaît sur la carte dessinée par Bourcet de la Saigne entre 1764 et 1769, figure une ligne continue qui ne correspond pas à des parcelles bâties mais à une limite maçonnée au-dessus du quartier de Grand Rue, qui se prolonge vers le quartier de Dessubré et continue vers le nord en direction du Riou. Pourrait-il s'agir d'un mur défensif ? Le plan figuré du cadastre de 1827, qui consigne un découpage parcellaire de la propriété (et un plan-masse du bâti) mais ne signale aucune structure en élévation, n'aide pas en la circonstance. Des cartes postales anciennes rendant compte de l'état du village au début du 20e siècle témoignent bien de l'existence d'un mur continu qui enclôt toute sa partie nord-orientale. Mais il s'agit plutôt d'une limite physique de propriété (fût-elle communale) qu'un système défensif : étroit et peu élevé, il serait trop frêle pour cela. Aujourd'hui encore, même si certaines portions ont disparu à cause de l'évolution de l'agglomération, il en demeure des traces, qui circonscrivent des prés-vergers comme en 1827 d'ailleurs. Cela tend quoi qu'il en soit à faire penser davantage à des clôtures de cultures privatives (liées à quelques familles de notables comme la famille Boyer [IA04003039]). Les témoignages oraux signalent la présence d'un ancien octroi sur l'actuelle parcelle D 38 à la Condamine, à la sortie orientale du village, mais cela reste pure spéculation.

Haute Vallée du Verdon / THORAME-HAUTE. - Vue générale prise de St-Georges-Alt. 1150mHaute Vallée du Verdon / THORAME-HAUTE. - Vue générale prise de St-Georges-Alt. 1150m

Le village s'organisait autour d'une place principale qui concentrait l'essentiel des commerces de l'agglomération. Les deux bâtiments construits à l'est (ancienne parcelle 289, actuelles 2020 E 240 et 241) ont réduit l'espace, qui était auparavant (au 17e siècle) ouvert jusqu'à la chapelle de pénitents blancs Saint-Pierre (REF=IA04002987). L'essentiel du village occupe la partie orientale du ravin du Riou qui posa longtemps, en réalité jusqu'au début du 20e siècle, des difficultés lors de ses débordements. Lors d'une visite d'inspection rurale à l'été 1759 pour la visite des ponts et chemins menée par un certain Denis Jacques Burtin, consul d'Aix et procureur du pays, ce dernier ordonna aux consuls de la communauté de Thorame-Haute de construire puis de renforcer les digues du Riou du Mardaric dans le village. Les crues charriaient en effet terre, pierre et gravier, empiétant sur le chemin de Digne et menaçant d'inondation jusqu'à l'église paroissiale Saint-Julien, tout en rendant difficile l'accès à la fontaine sur la place. Pour des questions de salubrité publique, le cours d'eau fut finalement canalisé et enterré à l'occasion du développement du village dans sa partie sud (le quartier Saint-Julien). Un andraune ou passage couvert conserve la date d'achèvement des travaux de canalisation du Riou en 1908. Le village fut le deuxième de la vallée, après Allos, à être électrifié (à la fin de la première décennie du 20e siècle).

La place principale, avec à l'est le massif de maisons venu anciennement fermer l'espace.La place principale, avec à l'est le massif de maisons venu anciennement fermer l'espace.

Passage couvert (andraune) avec galet en maçonnerie marquant l'ancien lit du ravin dévié au début du 20e siècle. Le passage relie la place principale et la route départementale 2.Passage couvert (andraune) avec galet en maçonnerie marquant l'ancien lit du ravin dévié au début du 20e siècle. Le passage relie la place principale et la route départementale 2.

2. L'organisation du village

2.1. Le réseau viaire et les différents quartiers

Le village s'organise en deux parties principales : un "coeur" (que l'on pourrait appeler "Ville") d'environ 130 parcelles bâties assemblant différents quartiers et un quartier dissocié, au nord - le Riou - réunissant une cinquantaine de parcelles bâties. Un rapport de fouilles préventives signalerait une forme d'organisation concentrique autour de l'église, dont la rive sud de l'îlot sud cernant la place principale serait l'ultime témoignage en place. Il s'agirait dès lors des restes d'une disposition fréquemment observée de l'époque médiévale, mais d'autres recherches s'avèrent nécessaires pour pousser plus avant dans cette voie1. Les mentions de remparts restent spéculatives. Toutefois, des témoignages oraux signalent des fermetures (portes) à l'extrémité de la rue du Subret (entre les anciennes parcelles 1827 E 312 et 336) ainsi que la Grande Rue, sans que l'emplacement ait pu être déterminé avec précision. Par ailleurs, on dit qu'un mur de clôture serait venu bloquer le passage par l'est entre l'église Saint-Julien et l'ancienne parcelle 1827 E 267. Des cartes postales anciennes du début du 20e siècle montrent bien l'existence d'un mur entre l'église paroissiale et l'îlot qui lui fait face, mais la perspective trompe l'appréciation d'un regard trop rapide. S'il y a de fait une structure maçonnée qui semble prendre appui à la fois sur la base du clocher et l'un des contreforts de l'abside, elle s'interrompt avant de rejoindre l'îlot au nord et n'interdit pas la circulation pédestre. Ce mur de deux mètres de hauteur environ a dû être supprimé lors de la construction de la route départementale 2. Il peut aussi constituer les restes d'un rempart préalablement ouvert pour faciliter le passage des habitants, même si à partir de ce point le chemin s'interrompait. Rien ne permet néanmoins de l'affirmer.

Vue aérienne prise du sud-est.Vue aérienne prise du sud-est.

Maisons au quartier du Riou au nord du village.Maisons au quartier du Riou au nord du village.

L'agglomération est desservie par plusieurs axes. Les deux principaux sont d'ouest en est le chemin de Digne à Colmars (qui rejoint le chemin longeant le Verdon et reliant la moyenne vallée du Verdon à la haute vallée du Verdon) et au sud le chemin de Castellane à Colmars. On remarque que sur le jeu de Cartes des frontières Est de la France, de Colmars à Marseille levé entre 174 et 1769, la carte figurant notamment le village de Thorame-Haute ne figure pas le chemin de Digne à Colmars dans la partie occidentale avant le village (qui relie le village à celui de Thorame-Basse) 2. Il faut donc en conclure, du fait de la précision de ces documents ayant vocation stratégique, que cette portion du chemin a été tracée à la fin du 18e siècle. Quoi qu'il en soit, cet axe ouest/est, dès qu'il pénètre le village, change deux fois de nom et donne le leur à deux quartiers du village : à l'ouest, la rue du Peyran, qui mène à la place centrale au nord après avoir franchi le Riou ; à l'est la Grande Rue, qui contourne la place centrale par le sud et poursuit sa route en droite ligne cette fois jusqu'à la sortie orientale. Jusqu'à la fin des années 1920, avant que la route départementale n° 2 ne soit définitivement aménagée, l'unique voie pour sortir de ce côté du village était la Grande Rue. L'emprise au sol de l'ancienne parcelle 267 touchait à celle de l'église Saint-Julien ; elle formait donc cul-de-sac et obligeait à repiquer vers l'axe central en coeur de village. Or, en 1925, à la faveur d'un effondrement, on reconstruisit le bâtiment en amputant la parcelle afin de permettre l'ouverture d'un nouveau passage. Cette transformation permettait de prolonger la départementale et de décongestionner la circulation intra-villageoise. Le tracé de la route modifia également le visage de la partie sud du village (quartiers de Saint-Julien et du Courtil) tel qu'il se présentait encore dans le premier quart du 20e siècle. Certains bâtiments furent alors détruits ou rognés (par exemple 1827 E 175, 192 et 193).

Occupation du sol dans et autour du village, d'après le cadastre de 1827. Occupation du sol dans et autour du village, d'après le cadastre de 1827.

La rue du Peyran depuis l'ouest.La rue du Peyran depuis l'ouest.

La Grande Rue revêtait avant cette modification d'urbanisme une réelle importance et concentrait la circulation. De fait, on y trouvait une maison de notaire (ancienne parcelle 1827 E 291), une auberge-hôtel de voyageurs (REF=IA04002704) ainsi que la demeure du plus important notable du village (REF=IA04003039). On y avait également installé une station de pompe à essence (sur la parcelle E 351). L'exiguïté de la rue imposa de déplacer une fontaine car son bassin empiétait trop sur la voie. Il a depuis été réintégré contre la façade des parcelles mitoyennes 261 et 353). L'entrée dans le village jusqu'à la place s'effectue toujours par la rue du Peyran, mais cette voie étroite déjà peu pratique pour les charrettes s'avère inadaptée à la circulation automobile. Il est en effet impossible à deux véhicules de s'y croiser. Pour faciliter l'accès à la place, on a détruit l'escalier extérieur de la maison occupant l'angle avec la place (parcelle E 130 anciennement 161) dont l'emprise au sol, tel qu'il apparaît sur des documents figurés du premier quart du 20e siècle, réduisait en effet considérablement le passage.

La Grande Rue (à droite, l'ancien "hôtel Poisson").La Grande Rue (à droite, l'ancien "hôtel Poisson"). L'ancienne route départementale n° 12 traversait autrefois le village.L'ancienne route départementale n° 12 traversait autrefois le village.

Le chemin de Castellane à Colmars (aujourd'hui rue de l'Eglise) desservait le sud et le quartier Saint-Julien où l'on trouvait une placette. Cette voie menant à l'église paroissiale, peu dense, était bordée de parcelles de jardins potagers. L'église saint-Julien, au sud du village et donc "à l'écart" du centre villageois, créa très tôt, dès le 17e siècle, un second point d'ancrage de la population, qui s'est accéléré au cours du 19e siècle et a bénéficié des aménagements urbains du 20e siècle. Citons d'abord le comblement du Riou (voir ci-dessus), puis le tracé de la route départementale 2, concomitamment auquel, pour des raisons de "salubrité publique", fut décidée la translation du cimetière, à l'occasion d'une délibération du conseil municipal en date du 16 septembre 1928. Le nouveau cimetière prit place sur la parcelle 56, section D, au lieu-dit la Condamine, d'une superficie de 1 000 m2 (voir REF=IA04002352). C'est sur la place du quartier, dite de Fonte-Baratre, que fut inauguré le monument aux morts de la Première Guerre mondiale le 8 juin 1921. Il sera déplacé à proximité à la fin du 20e siècle lorsqu'un parking fut mis en oeuvre, pour des raisons pratiques qui évitaient de pénétrer au coeur du village par l'étroite rue du Peyran (REF=IA04003073). Le quartier Saint-Julien est donc celui qui a été l'objet des plus profondes transformations. A l'inverse, les quartiers plus anciens, celui de la Place, de Dessubré, de Grande rue et du Peyran ont peu évolué, hormis le comblement du Riou sur la Place.

Le "nouveau" cimetière à la sortie est du village, en bordure de la route départementale 908a.  Le "nouveau" cimetière à la sortie est du village, en bordure de la route départementale 908a.

A l'est de la place principale, qui servait de point central, partaient deux rues, plutôt des ruelles, au nord de la Grande Rue ; la médiane porte le nom de Saint-Pierre, la plus au nord ou haute, très courte, celui du Subret. La rue Saint-Pierre affectait un tracé à double coude. Elle aboutissait à une sorte d'impasse (une série de bâtiments formant cour ouverte, anciennes parcelles 1827 E 307 à 311) et rejoignait directement la Grande rue par le sud grâce à un andraune ou passage couvert, ou contournait cette cour par le sud pour aboutir, grâce à un raccord, une nouvelle fois à la Grande Rue, mais plus en aval, presque à la sortie du village. La rue de la Restellone mène au nord vers le quartier du Riou. Cet axe était dépourvu de construction en 1827, à l'exception d'une maison avec cour. Quelques rares bâtiments ont été implantés depuis lors.

La rue Saint-Pierre.La rue Saint-Pierre.

Le quartier du Riou est en contrehaut du village, au début des pentes du versant sud de la montagne de Chamatte. Une date portée sur la chaîne d'angle de la maison occupant la parcelle E 67 indique 1704. La carte établie par Bourcet de la Saigne entre 1764 et 1769 comprenant Thorame-Haute montre un quartier encore très peu développé 3. Soixante ans plus tard, ce dernier s'est étoffé, mais il apparaît toujours lâche dans son organisation, avec des îlots moins densément construits et des parcelles bâties traversantes pour l'essentiel. Le cours d'eau du Riou le scinde en deux parties inégales, la partie la plus importante étant située à l'ouest. Partiellement dissocié du reste du village, il disposait d'une chapelle (ancienne parcelle 1827 E 32) ainsi que d'un four (ancienne parcelle 1827 E 36). Le cours d'eau était en quelque sorte le lien ombilical avec le chef-lieu. Ce dernier a été canalisé à ciel ouvert et une dérivation aménagée en canal d'arrosage pour les jardins au-dessus du quartier de la Place, dont il était séparé par des murs de clôture. Le cours principal alimentait en contrebas les autres jardins potagers et plantations parallèlement au chemin de Castellane à Colmars dans la partie sud du quartier de Saint-Julien.

Le Riou canalisé entre le quartier éponyme et le village.Le Riou canalisé entre le quartier éponyme et le village. Le ravin du Riou canalisé longe des jardins et vergers enclos (à droite) et ménage une promenade à pied sec à côté du canal d'irrigation.Le ravin du Riou canalisé longe des jardins et vergers enclos (à droite) et ménage une promenade à pied sec à côté du canal d'irrigation.

2.2. L'importance des jardins et cultures dans le chef-lieu

En contexte rural, même à proximité immédiate des agglomérations, voire dans les agglomérations elles-mêmes, on observe la présence de cultures familiales de subsistance : les jardins potagers. Thorame-Haute n'y fait pas exception. De nombreuses parcelles à la périphérie immédiate du bâti font comme une "ceinture" verte au village, entre le village et le Riou (anciennes parcelles 1827 E 115-129, aujourd'hui 94-103 en partie bâties) ou le long de la rue de l'Eglise, où ils s'étagent dans la pente douce, séparés par des murs de clôture. Les prés également sont représentés, parfois sous la forme de prés-vergers enclos (voir ci-dessus) et le village en abrite toujours, à l'articulation du village et du quartier du Riou. Le cours du Riou assurait un arrosage régulier. Traditionnellement, on plantait des cerisiers, des pommiers et des pruniers, mais le fruit-roi de Thorame-Haute était la poire. Le verger occupant les parcelles 396 et 398 contient toujours des poiriers de diverses espèces (la "moulone" ou encore la "blette"), anciennes et dont certaines sont en voie de disparition.

Maisons au quartier du Riou. Au premier plan, les terres du quartier de la Chapelle, restées quasiment vierges de tout bâti, entre le Riou et le reste du village.Maisons au quartier du Riou. Au premier plan, les terres du quartier de la Chapelle, restées quasiment vierges de tout bâti, entre le Riou et le reste du village.

On peut s'interroger sur l'espace réservé aux cultures entre le Riou et le village. Ces terres, dont le cadastre de 1827 conserve le souvenir sous le nom du lieu-dit "la Chapelle", souvenir de l'Ancien Régime, désignaient un foncier appartenant à la chapellenie Saint-Georges dont le chapelain était alors seigneur de Thorame. Certes, lors des ventes révolutionnaires, les biens des émigrés furent acquis par des particuliers, mais l'espace intra-villageois, loti, ne fut jamais construit et leurs propriétaires continuèrent à mettre en valeur des terres de bonne voire de très bonne catégorie, d'après les états de la section du cadastre. L'actuelle parcelle tint lieu d'annexe de l'hôtel Poisson, sous la forme d'un petit "parc".

II. La population

Le tableau ci-dessous consigne les chiffres des différents recensements opérés entre 1836 et 1936 :

Village

1836

1841

1846

1851

1856

1861

1866

1872

1876

1881

dates

762

570

567

530

528

484

450

415

376

388

Village

1886

1891

1896

1901

1906

1921

1926

1931

1936

dates

388

384

384

355

308

277

250

235

238

Evolution de la population dans le chef-lieu entre 1831 et 1936 d'après le recensement de la population (AD 04, 6 M 178).

En premier lieu, on ne peut tenir compte du chiffre de 1836 qui donne pour la population agglomérée le nombre de 762 habitants. Il s'agit là d'une incohérence des relevés, qui à partir de 1841 considèrent - de façon erronée mais dès lors constante jusqu'en 1936 - la population agglomérée comme correspondant à celle du chef-lieu à l'exclusion de l'écart d'Ondres. Il faut donc partir du principe que les 762 personnes (sur les 830 à l'échelle communale) additionnent la population du village et celle d'Ondres. C'est la raison pour laquelle la baisse supposée relevée par les chiffres du recensement suivant (en 1841) où l'on passe de 762 à 570 habitants pour le seul chef-lieu n'en est pas une. En revanche, ce chiffre, 570, est fiable, comme ceux des recensements suivants.

1841 signe un plus haut démographique (en fonction des statistiques disponibles) à partir duquel la population n'a fait que chuter. En cela, le mouvement général du village s'inscrit dans celui de la commune. Entre 1841 et 1936, la baisse est de près de 60% (les trois-cinquièmes), mais en définitive, la perte la plus importante intervient dans la seconde moitié du 19e siècle (de l'ordre de 38%, soit environ les deux-cinquièmes), quand elle atteint 33% entre 1901 et 1936. A y regarder de plus près, on peut même affirmer qu'elle est d'emblée très rapide, dans la mesure où un "plateau montant" intervient dans le dernier quart du siècle (entre 1876 et 1896, les chiffres font état d'une remontée de 376 à 384 habitants, et atteignent même 388 habitants en 1881 et 1886), avant une chute brutale entre 1896 et 1901. En somme, l'articulation du 20e siècle marque un second mouvement baissier. A la veille de la Première Guerre mondiale, le chef-lieu avait déjà perdu près de la moitié de sa population (46%). Toutefois, on peut considérer que le nombre élevé d'"étrangers" recensés en 1921 et 1926 (respectivement 42 et 51) - bien plus que les autres années de recensement - faussent quelque peu les statistiques. Mais tout de même. La Grande Guerre n'a pas dépeuplée le village : le phénomène était déjà largement entamé.

Entre 1851 et 1936 les données précisent la répartition de la population par quartiers dans le village, qui ne correspondent pas tous au découpage par lieux-dits du cadastre de 1827, entre autres parce qu'entre-temps le village a évolué. En réalité le détail est effectif pour la période 1851-1896, avec des lacunes nombreuses, et seul le quartier du Riou - il est vrai le principal - est renseigné jusqu'en 1936. Il est intéressant de constater entre 1851 et 1896 la brusque chute ou au contraire la stabilité de certains quartiers - ce qui, dans un mouvement général de reflux, tend à modifier les équilibres. La Grande Rue, pourtant l'axe principal qui traverse le village, mais sinueux et sombre, voit le nombre de ses habitants divisé par deux, mais de manière non linéaire, puisqu'il a d'abord crû jusqu'au début de la décennie 1880 avant de chuter brutalement. Dans le même temps, celui de Saint-Julien voit la sienne stabilisée en chiffres absolus, ce qui signifie une progression en proportion par rapport à Grande Rue4. D'autres résistent aussi. Le jeu des associations de quartiers empêche une lecture fine, mais on perçoit dans le dernier quart du 19e siècle le jeu mouvant des changements d'équilibre. Le coeur du village, autour de la place et des commerces, devient prééminent, ainsi que le sud, avec le quartier Saint-Julien à l'est de l'église paroissiale excentrée. L'agglomération trouva à se "développer" dans cette direction : la dérivation puis le couvrement du ravin du Riou favorisa également le réaménagement de ce quartier, qui bénéficia en outre de la nouvelle route départementale n° 2. On ne saurait évidemment parler de développement pur puisque le mouvement d'ensemble est bien celui d'une baisse de la démographie. Le plan figuré du cadastre de 1827 approche le plus haut de la population (atteint autour de 1840). Cependant la baisse du nombre de ses habitants n'a pas entraîné de destruction du bâti, plutôt un mouvement de fusion parcellaire qui a préservé, dans l'ensemble, l'intégrité du village en redessinant les anciens rapports de forces. Avant les années 1930, l'ensemble des habitations étaient concentrés "dans" le village historique. Ce n'est qu'à partir du second tiers du 20e siècle qu'ont commencé à apparaître, de manière classique, quelques pavillons modernes aux franges et notamment autour de la Grande Rue, de Saint-Julien, à l'entrée ouest le long de la RD 2, le long de la rue de la Rastellone ou au nord du Riou .

La partie sud du village. Le quartier Saint-Julien avec la place Fonte-Baratre et le parking.La partie sud du village. Le quartier Saint-Julien avec la place Fonte-Baratre et le parking.

dates

quartiers

1851

1876

1881

1886

1891

1896

1901

1906

1921

1926

1931

1936

Grande Rue

n°1

95

112

123

102

64

54

-

-

-

-

-

-

Saint-Julien

n°2

82

19

19

22

57

79

-

-

-

-

-

-

Font Barade

n°3

9

10

-

12

3+4

=39

-

-

-

-

-

-

le Peyran

n°4

92

53

55

47

37

3+4

=39

-

-

-

-

-

-

la Place

n°5

68

38

37

41

5+6

=57

5+6

=70

-

-

-

-

-

-

la Restellone

n°6

9

5

-

5

5+6

=57

5+6

=70

-

-

-

-

-

-

les Saurins

n°7

16

11

19

7+8

=38

-

-

-

-

-

-

-

Dessubré

n°8

59

25

22

28

7+8

=38

30

-

-

-

-

-

-

le Courtil

n°9

-

-

10

-

-

-

-

-

-

-

-

le Riou

n°10

124

99

111

114

119

112

92

84

-

-

58

52

TOTAL Village

376

388

388

384

384

355

308

277

250

235

238

Evolution de la population dans le chef-lieu selon les quartiers entre 1876 et 1936 d'après le recensement de la population (AD 04, 6 M 178).

III. Les services et la vie économique

Le village était pourvu d'un certain nombre de services et commerces aux 19e et 20e siècles, en premier lieu desquels une mairie qui occupait au 19e siècle d'après Félix Jaume5 la parcelle 315 attenante à la chapelle de pénitents blancs Saint-Pierre (ancienne parcelle 314 désaffectée et servant de salle des fêtes). Or, la parcelle 315 abritait le fournil communal, toujours en place, selon l'état de la section du village de 1827 et vraisemblablement restauré en 1886 comme l'indique la date portée sur l'encadrement de la bouche du four. La présence de la mairie (plutôt une salle dans laquelle se réunissait le conseil municipal) en ces lieux paraît hautement improbable. Quoi qu'il en soit, ce n'est qu'à la fin du siècle que s'installa la représentativité administrative communale dans un bâtiment dédié. La mairie intégra en effet en 1892 un édifice à l'entrée du chef-lieu le long de la route départementale 2 (ancien chemin de Digne à Colmars), sur l'ancienne parcelle 1827 D 279 (actuelle E 139). Pourtant, il ne s'agissait pas d'un bâtiment strictement dédié, car il fut d'abord construit pour abriter l'école mixte du village décidée en 1885 (soit juste après les lois Ferry de 1881 et 1882) et achevée en 1888 selon la matrice cadastrale des propriétés bâties de la commune de Thorame-Haute qui précise la mention "Construction nouvelle"6 (REF=IA04003074). L'accueil de la mairie intervint donc dans un second temps pour en faire un édifice à double usage de mairie-école. La toiture a été refaite en 2006 (la nouvelle couverture en bac acier remplaçant la tuile plate mécanique). Au milieu des années 2000 fut décidée la construction, de l'autre côté de la RD 2, d'un nouveau groupe scolaire en lieu et place d'une bergerie, inauguré le 18 décembre 2012. La maison en E 275 rue du Subret et rue Saint-Pierre tenait probablement lieu de bureau de poste (on peut encore y discerner les vestiges de la boîte aux lettres). Le second, dit "Bâtiments des Postes et télégraphes", prit place à l'extrémité occidentale de la rue du Peyran jusque dans les années 1970 (ancienne parcelle E 171), lorsqu'on a décidé d'en reconstruire un plus étroit qui offrit un espace plus large pour le coude que forme à cet endroit la RD 2 avant d'entrer sur la place Fonte-Baratre.

La maire-école à l'entrée ouest du village, en bordure de la route départementale 2.La maire-école à l'entrée ouest du village, en bordure de la route départementale 2.

De nombreux commerces et services étaient en activité sur la place principale au fil du 20e siècle : la parcelle 240 abrita jusqu'en 1927 la perception du village, la parcelle 130 à l'angle de la rue du Peyran un bureau de tabac, la 236 une épicerie puis une boucherie, la 416 une boulangerie et un bistrot qui communiquaient, la 241 un marchand des quatre saisons, la 242 un café dit de la Paix remplacé aujourd'hui par l'hôtel-restaurant du Bon Accueil, qui dispose d'une annexe (chambres) au quartier du Riou (parcelle E 28). D'autres enseignes et activités artisanales existaient dans le village, et certaines façades en conservent le souvenir : une épicerie rue du Peyran (au premier étage de la maison occupant l'actuelle parcelle E 386), une forge en E 156 (aujourd'hui remplacée par une boulangerie-pizzeria). La maison sur la parcelle E 52 au Riou remplissait la fonction d'abattoir où le père de l'actuel boucher du village faisait abattre et découper ses vaches jusque dans les années 1970. La boucherie prenait place sur la place du village (parcelle E 236, voir ci-dessus). Une fabrique de mallons et de tuile fonctionnait au 19e siècle au quartier du Riou (ancienne parcelle 1827 E 83, actuelle E 61), et une fabrique de cordes postérieure à 1827, encore en activité dans la première moitié du 20e siècle (actuelle parcelle E 129).

Bâtiment dit la Tuilerie au quartier du Riou.Bâtiment dit la Tuilerie au quartier du Riou.

Le village disposait aussi de quelques établissements accueillants les voyageurs. Le plus ancien encore identifiable est la maison Poisson Grande Rue (REF=IA04002704), qui correspondait à une auberge donnant sur la Grande Rue et disposant de chambres spartiates aux étages pour une clientèle modeste. Il existait d'autres établissements plus difficilement localisable, tel l'hôtel Roux, que L'Itinéraire général de la France : de Paris à la Méditerranée de 1865 semble associer avec un hôtel du Nord (serait-ce le même ?) et l'hôtel Pascal. Le jeu des mutations complique aussi la donne : il semble très probable en tout cas que l'hôtel Roux corresponde à l'hôtel Scotti (actuelle parcelle E 231). L'unique représentant qui demeure aujourd'hui en activité est le café-hôtel-restaurant "Le Bon Accueil" (depuis les années 1950), anciennement café de la Paix au début du 20e siècle, sur la place principale du village. Il dispose d'une vingtaine de chambres mais peine à remplir sa jauge, le taux de remplissage étant irrégulier et souvent très faible. La fonction de restauration (café surtout et restaurant dans une moindre mesure) permet à l'enseigne de maintenir son activité : il s'agit d'un point de fixation essentiel pour la population. Une supérette en bordure de la route départementale à la sortie orientale de l'agglomération assure les besoins des villageois mais permet aussi d'attirer les touristes, les communes limitrophes ne disposant pas de ce type de service à proximité. Une boulangerie complète les services alimentaires. On trouve aussi un ou deux commerces qui ont bien du mal à pérenniser leur activité, ce qui entraîne une rotation relativement fréquente des baux commerciaux.

Ancien hôtel Roux puis Scotti (parcelle E 231) en bordure de la route départementale 2 qui traverse la partie sud du village.Ancien hôtel Roux puis Scotti (parcelle E 231) en bordure de la route départementale 2 qui traverse la partie sud du village.

La place principale du village avec le restaurant-hôtel "Le Bon Accueil" et la fontaine-lavoir.La place principale du village avec le restaurant-hôtel "Le Bon Accueil" et la fontaine-lavoir.

La production de lavande est attestée autour du village jusque dans les années 1970. Il existait un alambic artisanal au quartier du Riou pour la distillation, en plus de celui situé sur la route de Colmars, en remontant la haute vallée du Verdon (route départementale 908).

[Plantations de lavande à la périphérie du village.][Plantations de lavande à la périphérie du village.]

Importants lieux de sociabilité, au moins pour la gent masculine, les chambrettes étaient au nombre de trois ou quatre dans le chef-lieu : la chambrette des Républicains, celle des hommes mariés, des habitants du Riou... Elle permettaient aux individus de se rassembler, de discuter, de jouer (aux cartes, aux boules).

1Ce rapport de fouilles a été mentionné de manière orale par Paul Giraud, président de l'association pour la sauvegarde du patrimoine culturel de Thorame-Haute.2"Cartes des frontières Est de la France, de Colmars à Marseille", CH194, feuille 10. 3"Cartes des frontières Est de la France, de Colmars à Marseille", CH194, feuille 10. 4Les chiffres très faibles enregistrés en 1876, 1881 et 1886 sont tellement incohérents qu'ils semblent erronés ou en tout cas désigner une réalité qui ne prend pas en compte la même emprise urbaine du quartier qu'en 1851 ou qu'en 1896.5Président d'honneur de l'association Patrimoine culturel de Thorame-Haute.6AD 04, 3 P 1108, case 172.

Le site actuel de Thorame-Haute semble attesté par les historiens et archéologues dès l'antiquité. L'agglomération, de taille très modeste, portait le nom d'Eturamina durant la période gallo-romaine. Elle devint chef-lieu de cité puis de diocèse après 400 avant d'accéder au rang d'évêché éphémère rapidement rattaché à celui de Senez dans la seconde moitié du 5e siècle. Le déclassement entraîna définitivement la perte d'importance du village.

Un château (localement appelé "Château Saint-Georges"), implanté à l'extrémité de l'éperon rocheux dit crête de Tra Castel, domine au nord-est le village moderne. Il a vraisemblablement été édifié durant le moyen âge tardif, autour du 14e-15e siècle, avant de tomber en déshérence au cours du 16e siècle, époque à laquelle le village a commencé à se développer à son emplacement actuel. A cette date tardive, une enceinte fortifiée devenait peu opérante : on n'a quoi qu'il en soit pas retrouvé de vestiges de remparts proprement dits, même si un système défensif, par l'intermédiaire de murs a pu ponctuellement être mis en place, notamment à l'extrémité orientale du village, entre l'église paroissiale Saint-Julien et des maisons. Rien de militaire, donc, et rien qui n'ait subsisté au fil du "développement" de l'agglomération.

Thorame-Haute joue un rôle de passage entre la moyenne et la haute vallée du Verdon, y compris par le biais de la forêt de l'Issole, ce qui permit à la collectivité de ne pas péricliter. En témoignent les voies de communication dont la route départementale 2 puis 52 qui traverse le village et assure la desserte des lieux alors que le tourisme estival du début du 20e siècle se développait. Quelques travaux d'importance ont amélioré les conditions de vie (ainsi le couvrement du ravin du Riou au début du 20e siècle, ou l'aménagement d'un parking place Fonte-Baratre au tournant du 21e siècle, permettant de délester la place principale dont l'accès par l'étroite rue du Peyran s'avère inadapté aux véhicules modernes...). Le village dispose de plusieurs édifices cultuels : l'église paroissiale Saint-Julien (REF=IA04002352), la chapelle Notre-Dame-du-Serret (REF=IA04002359) et la chapelle de pénitents blancs Saint-Pierre (REF=IA04002987). Si l'économie reposait d'abord sur l'agriculture et surtout l'élevage, il existait une notabilité dont les représentants les plus importants au 19e siècle appartenaient à la famille Boyer. Le plus illustre d'entre eux était dans la première moitié du siècle Jean-Baptiste-André qui était l'un des plus gros propriétaires fonciers du Pays A3V (voir REF=IA04003039).

Aujourd'hui, l'activité du village se limite à quelques services (dont un restaurant-hôtel) qui se maintient tant bien que mal, une supérette essentielle à la population et qui draine une clientèle de touristes l'été puisque Thorame-Basse en est dépourvue et que l'on ne trouve rien avant Villars-Colmars, une boulangerie et un ou deux autres commerces qui peinent à se stabiliser, entraînant une rotation régulière des baux locatifs. La population, après avoir diminué sur la durée depuis le milieu du 19e siècle, s'est stabilisée.

  • Période(s)
    • Principale : Moyen Age, Temps modernes, Epoque contemporaine

Le village de Thorame-Haute occupe l'extrémité orientale de la plaine thoramaise, en léger retrait et contrehaut de la vallée du Verdon à l'est, à environ 1 150 mètres d'altitude. Il est dominé par la montagne de Chamatte au nord. Le site joue un rôle de "verrou" entre la haute et la moyenne vallée du Verdon. En ce sens, il s'agit d'un point de passage qui explique son implantation et dans une certaine mesure son développement modeste.

Le village proprement dit est constitué de quartiers mais peut être considéré comme composé de deux entités principales : le village historique et, relié directement à lui, le quartier du Riou, au nord. L'ensemble est traversé par le ravin du Riou entièrement canalisé qui constitue comme une colonne vertébrale arrosant les nombreux jardins et prés-vergers qui émaillent l'agglomération du nord au sud. L'aménagement de la route départementale 2 puis 52 a modifié la structure interne du village en décalant vers le sud et le quartier Saint-Julien le "développement" des lieux. Cela s'observe par une inversion des façades des habitations dans la partie sud-orientale, témoignant du déclassement des rues du Peyran et de la Grande Rue qui la prolonge (fort étroites et inadaptées au trafic routier), lesquelles ont perdu leur rôle d'axe fondamental de circulation au profit de la route départementale. Toutefois, la place principale, au coeur de l'agglomération, conserve son rôle de sociabilité assuré par la présence du restaurant-hôtel "Le Bon Accueil", qui tient aussi lieu de café.

  • Statut de la propriété
    propriété de la commune
    propriété privée