I. Commentaire historique
I.1. Le Moulin du Pont du 15e siècle au 17e siècle : un moulin à farine
A la fin du Moyen Age et au début de l'Epoque moderne, deux moulins existent déjà sur les rives du torrent de l'Estang dont les eaux fournissent la force motrice. Chacun appartenant à l'une des deux familles des coseigneurs de Rosans, celle des Rosans-Alauson (également seigneur de l'Espine) et celle des Morges ( également seigneur du Pègue).
En 1445, un moulin seigneurial appartenant à la famille des Rosans, seigneur de l'Espine et coseigneur local, est appelé « moulin de Veyssello » ou « moulin dou Veyssellet » (AD05 1 E 9758). Il s'agit manifestement du moulin étudié ici puisque, dans le cadastre par confront de 1570, on trouve mention de quelques parcelles localisées au quartier du « molin dou Veysselet » et qui confrontent le « beal de la Rebiere » (AD05 3 E 6468). D'ailleurs, en février 1572 (AD05 1 E 2052), l'acte d'arrentement des moulins du seigneur de l'Espine indique bien qu'il s'agit des « moulins dudit sieur qu'il a audit Rozans appellé au Pont ». A la même époque, le cadastre de 1570 précise que l'autre coseigneur, celui du Pègue, possède un moulin distinct situé au quartier de « l'Esclauze » (AD05 3 E 6468) – son emplacement correspond peut-être à celui d'un moulin à foulon localisé dans le cadastre de 1838 vers l'actuel pont du Fer à Cheval (parcelle 1839 E1 68, aujourd'hui ruiné).
Après la réunion des deux coseigneuries dans les mains de la famille d'Yze (en 1600 et 1609), l'inventaire des biens seigneuriaux d'octobre 1613 (AD05 J 1787) décrit le moulin du Pont comme « ung mollin a bled assis (h)ors led(it) lieu au dessoubz du pont conf(rontant) la riviere au couchant et le chemin public au dessus a la bize ».
I.2. Le Moulin du Pont à la fin du 17e siècle et au début du 18e siècle : un moulin à huile de noix
En 1673 (D. Faure-Vincent, 2019), le seigneur décide de faire transporter la meule à farine du moulin du Pont au moulin de Colombet (voir dossier IA05001090) qui, à partir de cette date et jusqu'à la Révolution, semble être le seul autorisé à moudre les céréales pour la communauté de Rosans.
Le moulin du Pont est alors converti en moulin à huile. C'est que qu'indique implicitement un arrentement de 1685 (E. Bégou, 2016) qui précise que la rente annuelle consiste notamment en 250 livres d'huile de noix et une éminée d'épeautre mondée. Cette évolution est confirmée dans le cadastre par confronts de 1699 (AD05 3 E 6470) : le moulin du Pont, qui fait partie des biens nobles du seigneur François d'Yze, est désigné comme « moulin à huile, jardin, regailles ». Ce document le localise bien à l'emplacement du bâtiment actuel, bordé à l'est par le chemin, à l'ouest par le torrent, au nord directement par le pont. Quelques années plus tard, dans l'inventaire des biens seigneuriaux d'avril 1703 (Archives communales de Rosans), on le retrouve mentionné comme « moulin a huille avec un jardin et regaillies contenant le tout deux civayers ».
I.3. Le Moulin du Pont au milieu du 18e siècle : un moulin à huile de noix, un moulin à foulon et un moulin à vernis
Grâce aux recherche de D. Faure-Vincent, on sait qu'à la fin de la première moitié du 18e siècle ce moulin à huile est accompagné d'un « foulons à drap » (cité en 1746 et en 1747), destiné à assouplir les étoffes de laine ou de chanvre.
En 1747, il est également fait mention d'un « moulin a vernis [avec] sa mulle tornante » que le seigneur vient de faire ajouter à son moulin à huile. Ce moulin à vernis a pu servir à « broyer un minerai, tel le plomb argentifère fréquent dans la région, pour obtenir le vernis servant à couvrir des céramiques » (D. Faure-Vincent, 2019), notamment les tuyaux et les tuiles vernissées mentionnées comme redevance en nature. Il est ainsi très probable que l'actuelle couverture du château de Rosans, bien que largement remaniée depuis, date de cette époque (voir dossier IA05001554). En 1749, le moulin à vernis n'est plus mentionné mais demeurent « les foulons, moulin à huile, presse, chauderon, partie de jardin et autres effets ».
I.4. Le Moulin du Pont au début du 19e siècle : un moulin à farine
Après la Révolution, le Moulin du Pont fait partie des anciens biens seigneuriaux acquit en 1797 par Paul Motte auprès de Claude-Artus d'Yze, dernier descendant de cette famille. Il semble que ce moulin ne fonctionne plus à cette époque. En effet, un courrier du maire Montlahuc au préfet, daté du 17 brumaire de l'An 11 (8 novembre 1802) (AD05 7 S 210), précise que ledit Paul Motte à fait construire un « moulin à farine a côté du pont de Rosans » seulement trois mois auparavant. Ces travaux concernent également la construction du bassin-réservoir (« écluse ») placé en contrebas du grand chemin et qui rend ses abords dangereux. Cette mention indique en creux que l'ancien moulin à huile seigneurial a été complètement modifié durant l'été 1802.
Quelques mois plus tard, le 27 germinal de l'An 11 (17 avril 1803) (AD05 7 S 210), le maire et les adjoints de la commune reçoivent une plainte des propriétaires des jardins et prairies irriguées par les eaux du torrent de l'Estang qui déplorent la construction de deux moulins à farine alimentés par ces mêmes eaux et « construits depuis la Révolution ». L'un de ces moulins, situé au quartier de l'Estang, n'existe plus aujourd'hui. L'autre, qui correspond au moulin étudié, est « placé au dessous du pont de Rozans » et appartient à Paul Motte. Le problème concerne le débit des eaux du ruisseau, qui sont longtemps stockées dans les réservoirs des moulins puis relâchées brutalement dans le cours d'eau, impactant les possibilités d'arrosage gravitaire et détruisant les prises d'eau des canaux. Un arrêté est prit interdisant à ces deux moulins de retenir et relâcher les eaux entre le premier floréal (fin avril) et le dernier jour de l'année (mi-septembre) : ils ne pourront donc fonctionner que durant l'automne, l'hiver et le début du printemps.
I.5. Le Moulin du Pont dans le cadastre de 1839 : un moulin à farine
Dans le cadastre de 1839, le bâtiment est mentionné comme un « moulin » (parcelle 1839 E1 88, 100 mètres carrés), qui est imposé fiscalement comme « usine » comprenant trois ouvertures. Il est accompagné par un bassin-réservoir désigné comme une « écluse » (E1 90, 100 mètres carrés, son imposition fiscale est « évalué comme friche »). L'ensemble appartient à Antoine Mathieu, « meunier au Pont ». Celui-ci possède également à proximité un « pressoir à huile » (E1 87bis, 20 mètres carrés) accompagné d'une maison (E1 87, 100 mètres carrés) (voir dossier IA05001087). Le quartier est alors appelé « l'Ecluse ».
Sur le dessin de ce cadastre, le bâtiment du moulin est figuré avec un plan en L orienté est-ouest, qui correspond approximativement au bâtiment principal actuel. Le bassin-réservoir, de forme approximativement ovale, est placé immédiatement en contre-haut à l'est du bâtiment. Il est alimenté par la surverse du moulin à huile situé en amont, de l'autre côté de la route. L'emprise de ce bassin-réservoir est aujourd'hui occupée par les extension ajoutées au bâtiment principal. A cette époque, le moulin est manifestement actionné par une ou deux roues horizontales, placées dans une pièce voûtée au premier étage de soubassement.
Plan de situation, d'après le cadastre de 1839 (section E1) (version des Archives départementales). Echelle d'origine 1/2 000e.
Plan de masse, d'après le cadastre de 1839 (section E1) (version des Archives communales). Echelle d'origine 1/2 000e.
I.6. Le Moulin du Pont au milieu du 19e siècle : un moulin à farine
En mars 1847 (AD05 7 S 210) le meunier Antoine Mathieu, « propriétaire d'un moulin à roue » au quartier du Pont, demande l'autorisation de le convertir en « moulin à lanterne ». Ce terme, qui désigne un renvoi d'angle pour les axes moteurs, implique le remplacement de la roue hydraulique horizontale par une roue hydraulique verticale.
En septembre 1854 (AD05 1 E 8373), suite au décès du meunier Antoine Mathieu, un inventaire du mobilier présent dans la maison et ses dépendances moulinières est dressé (voir la transcription complète versée en annexe de ce dossier). Malheureusement, cet acte se limite au mobilier et ne fait pas mention des machines et mécanismes. Tout au plus relève-t-on les outils nécessaires au rhabillage des meules et à la pesée des grains. De plus il est difficile de localiser précisément les pièces situées dans les différents bâtiments qui composent la propriété moulinière. Cependant, il faut en retenir qu'à cette date les bâtiments ne se limitent pas aux seules fonctions de meunerie et d'habitat, mais qu'ils disposent également de pièces destinées à la production et à la conservation du vin, d'un atelier de menuiserie, d'une étable à cochon et d'un pigeonnier. Il est aussi fait mention, dans une « chambre dite le Pigeonnier » d'un pot d'huile d'olive et d'« un sac de pain de noyaux », sans que l'on sache si le moulin à huile voisin (dossier IA05001087) travaillait ponctuellement des olives, et pas seulement des noix, pour la production d'huile.
I.7. Le Moulin du Pont à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle : un moulin à farine et une scierie
Durant la seconde moitié du 19e siècle, le moulin change plusieurs fois de propriétaire, le détail de ces mutations foncières a été publié par D. Faure-Vincent (2019).
En 1892, les matrices cadastrales enregistrent la propriété au nom du meunier Baptiste Hugues. Il apparaît que d'importants travaux sont réalisés à cette époque, comme l'indique la date « 1891 » portée sur le linteau de la porte au premier niveau du pignon oriental du bâtiment principal. L'homogénéité des maçonneries de ce bâtiment suggère qu'il a alors été presque entièrement rebâti, prenant son aspect actuel. Seule l'ancienne chambre de la roue du moulin, située au premier étage de soubassement et couverte par une voûte en berceau semble avoir été conservée pour accueillir les nouvelles turbines alimentées par des conduites forcées.
Bâtiment principal. Premier étage de soubassement, chambre de la roue. Vue de volume prise de l'ouest.
Bâtiment principal. Pignon est, premier niveau. Date gravée « 1891 » sur le linteau de la porte.
Une première extension du bâtiment principal est ajoutée côté nord, sans doute à la fin du 19e siècle ou au tout début du 20e siècle. Disjointe du bâtiment principal, elle est dessinée sur un plan de 1908 (AD05 O 7217). Cette nouvelle construction oblitère l'extrémité nord du bassin-réservoir et occupe le virage de la route, face au moulin à huile et à la scierie. La partie conservée de ce bassin-réservoir est enjambée par un « pont de service » qui donnait accès à la porte du logis (celle datée « 1891 »). Sur ce plan, on note aussi la présence de deux jardins : un à l'angle nord-est du bassin, l'autre à son extrémité sud.
[Localisation des moulins sur un plan de 1908. Pas d'échelle d'origine.]
[Le moulin à farine Hugues sur un plan de 1908. Pas d'échelle d'origine.]
Restitution schématique du moulin vers 1908. Vue du sud-est.
Quelques temps plus tard (années 1920 ou 1930 ?), une nouvelle construction remplace l'ancien bassin-réservoir qui est couvert par des voûtains, et masque le pignon oriental originel du bâtiment principal. Elle est prolongée côté sud, formant une remise ouverte destinée à accueillir des ateliers de menuiserie et charpenterie. Elle est ensuite encore agrandie côté sud par l'ajout d'un bâtiment à usage de remise pour véhicules. Ces ateliers étaient alimentés en électricité par la microcentrale hydroélectrique située plus haut, au bord de la R.D. 994 (voir dossier IA05001086).
D'après E. Bégou (2016), l'établissement appartient à François Hugues au début du 20e siècle puis à son fils Raymond Hugues quand il cesse de fonctionner dans le courant des années 1950. Aujourd'hui, l'ensemble moulinier est converti en plusieurs habitations et en espace de stockage.
II. Description architecturale
Ce moulin est situé en contrebas du bourg de Rosans, le long de la R. D. 25 qui mène à Montferrand-la-Fare (Drôme). Installé en rive gauche du torrent de l'Estang, il est placé à l'aval immédiat d'une cascade enjambée par le pont de la route. L'ampleur de la chute d'eau naturelle (huit à dix mètres) assurait sans doute une bonne puissance motrice aux mécanismes. Le moulin est composé de trois bâtiments qui ont été ajoutés successivement.
Localisation sur le plan IGN de 2024. Echelle d'origine 1/5 000.
Plan de masse, d'après le cadastre de 2024 (section 000E). Echelle d'origine 1/500.
Vue d'ensemble prise du sud, le bâtiment principal est à gauche.
II.1. Bâtiment principal
Le bâtiment principal, qui est le plus ancien, est orienté sur un axe est-ouest et il est implanté parallèlement au sens de la pente. Il comporte trois étages de soubassement, un rez-de-chaussée surélevé et un étage carré.
Le premier étage de soubassement se limite à l'extrémité ouest du bâtiment. Il correspond à une petite pièce voûtée en berceau. On observe dans l'un des angles l'ancienne ouverture de la conduite maçonnée qui actionnait la roue horizontale originelle. Cette roue a ensuite été remplacée par une turbine dont subsistent seulement les conduites forcées en acier.
Le deuxième étage de soubassement accueillait vraisemblablement les meules. Le troisième étage de soubassement, le rez-de-chaussée surélevé ainsi que le premier étage sont aujourd'hui transformés en habitation et ne conservent pas d'éléments pouvant être rattachés au fonctionnement du moulin. Au troisième étage de soubassement, le départ d'un escalier récent remploie deux petites meules volantes provenant du moulin à huile voisin (voir dossier IA05001087).
Le bâtiment est construit en maçonnerie de moellons calcaires et de grès, avec des chaînes d'angles en simples moellons équarris. Les élévations n'ont jamais été enduites. Au premier niveau du pignon oriental (aujourd'hui englobé dans une extension), l'encadrement de la porte principale est en pierre de taille de grès, avec des arêtes moulurées et un linteau portant la date « 1891 » gravée dans un cartouche. Au deuxième niveau de la façade nord, on note le piédroit en pierre de taille d'une autre porte piétonne, murée. Les encadrements des autres ouvertures sont façonnés au mortier de gypse, avec un couvrement droit en bois. Le toit à longs pans est couvert en plaques ondulées de fibro-ciment.
Vue d'ensemble prise du nord-ouest, le bâtiment principal est à droite.
Bâtiment principal. Pignon ouest.
Bâtiment principal. Elévation nord, partie basse.
Bâtiment principal. Elévation nord, partie haute.
II.2. Autres bâtiments
Les deux autres bâtiments, adossés au nord et au sud de l'extension orientale du bâtiment principal, sont alignés le long de la route. Implantés perpendiculairement au sens de la pente, ils comprennent chacun un étage de soubassement, un rez-de-chaussée surélevé et un étage carré.
Extensions est. Vue d'ensemble prise du nord-est.
Extension est. Vue d'ensemble prise du sud-est.
Le bâtiment nord se développe sur une partie de l'emprise de l'ancien bassin-réservoir dessiné sur le plan cadastral de 1839. Aujourd'hui occupé par des logis, il accueillait sans doute des ateliers et/ou des dépendances agricoles.
L'étage de soubassement du bâtiment sud accueille des dépendances agricoles, dont un pigeonnier du côté nord. Son rez-de-chaussée surélevé, où se trouvait la scierie, consiste en une remise ouverte sur ses deux côtés, est et ouest (aujourd'hui en partie fermés par des parpaings de béton), rythmée par des piliers maçonnés qui soutiennent la charpente. Quelques machines-outils (scies, etc.) sont conservées à l'étage. Une extension, adossée au pignon sud et à usage de remise pour véhicules, était originellement ouverte sur ses côtés est et ouest.
Extension sud-est. Elévation ouest.
Extension sud-est. Etage, machines-outils de la scierie.
Ces deux bâtiments sont construits en maçonnerie de moellons de grès, avec des chaînes d'angles en gros moellons équarris. Les élévations ne sont pas enduites. Sur la façade orientale du bâtiment nord, on note un encadrement de porte piétonne en pierre de taille de grès. Les encadrements des autres ouvertures sont bruts de maçonnerie, avec un couvrement droit en bois ou un arc segmentaire en brique pleine. Les toits à longs pans sont couverts en plaques ondulées de fibro-ciment.
II.3. Bassin-réservoir
La partie nord du bassin-réservoir tel que dessiné sur le plan cadastral de 1839 est aujourd'hui occupée par l'extension nord, ajoutée à la fin du 19e siècle ou au tout début du 20e siècle. Quant à l'emprise de ce bassin-réservoir qui existait sur le plan de 1908 (voir chapitre I.7.), elle est désormais occupée par l'extension accolée au pignon oriental du bâtiment principal.
Subsiste néanmoins le parement du mur de soutènement, caractérisé par une puissante maçonnerie réalisée en gros blocs de grès, irrégulièrement équarris mais néanmoins assisés. Son volume, en partie comblé de gravas, est couvert en voûtains.
Bassin-réservoir. Mur de soutènement ouest, vue partielle.
Bassin-réservoir. Mur de soutènement ouest, détail du parement.