Durant les siècles médians du Moyen Age, l’actuel territoire de la communauté de communes de Serre-Ponçon constitue la partie centrale de l’ancien diocèse d’Embrun, situé dans le comté de Forcalquier, rattaché dès le 13e siècle au Dauphiné. Cette situation géographique et géopolitique a créé une succession de strates administratives et politiques qui vont avoir un rôle important dans les rapports de force entre les différentes entités et familles politiques locales mais également varier selon les époques.
I- Le mille-feuille politique et administratif du territoire
A. Le comté de Forcalquier
Coincé entre les comtés de Provence et de Toulouse, le comté de Forcalquier émerge à la fin du 11e siècle ou au début du 12e siècle à la suite de la disparition de tous les héritiers mâles de la maison de Provence. Des accords sont alors passés entre Adélaïde et Gerberge de Provence, comtesses veuves, autour de 1090 et 1105. Puis, ces accords sont validés par les comtes de Toulouse et de Barcelone. La Durance forme la frontière est et sud du comté qui comporte Embrun et toute la vallée de Barcelonnette. Le partage est scellé en 1125. Le territoire est organisé pour contrôler la via Domitia qui rejoignait l’Italie au Mont Genèvre.
En 1174, le comte Guillaume de Forcalquier obtient de Frédéric II de dépendre directement de l’Empire (Giordanengo). Mais, à partir de 1093, il morcelle son comté pour léguer différents territoires à certains membres de sa famille. Cette opération affaiblit le comté et attire la convoitise du comte de Provence. Le comté disparaît avec l’arbitrage de Meyrangues en 1220. Le nord et l’Embrunais, sous la responsabilité de Raymond Bérenger, seront rattachés au Dauphiné ; le sud au comté de Provence.
B. Le Saint-Empire romain germanique
Le Saint Empire romain germanique est un immense territoire qui se forme dans le courant du 10e siècle et dont les frontières vont de la mer Baltique au milieu de l'Italie.
L’Empire englobe de nombreux territoires et sert de cadre juridique à la cohabitation des différents seigneurs. La centralisation s’y développe non pas au profit de l'Empereur, mais au profit de certains des princes. Plusieurs centaines d'entités restent souveraines au moins jusqu’au 16e siècle, même si certaines sont minuscules comme la principauté d'Orange. Dans cet espace, les princes (ducs, princes et prince-évêques) sont presque autonomes mais non souverains. Ils reconnaissent l'Empereur comme le dirigeant de l'Empire et se soumettent aux lois, aux juridictions et décisions de la Diète d'Empire. Ils prennent en revanche une part active à la politique impériale sur laquelle ils influent, à commencer par l’élection de l'Empereur. Contrairement aux autres pays, les habitants ne sont donc pas les sujets directs de l'Empereur : chaque territoire immédiat a son propre seigneur, et chaque ville libre a son consulat.
C. Le Dauphiné
Subdivision du Saint Empire romain germanique, le Dauphiné, également nommé Viennois ou Dauphiné Viennois, naît de l’affaiblissement des archevêques de Vienne qui autorisent les comtes d’Albon-Viennois à acquérir, par la force et par d'habiles alliances matrimoniales, un vaste territoire. Implanté dans la région de Grenoble dès la fin du 10e siècle, les comtes d’Albon affirment leur puissance lorsque Guigues Ier le Vieux, conquiert le Viennois et obtient le Briançonnais de l’empereur romain germanique Conrad II le Salique. La famille des Guigues fait alors de Grenoble la capitale de son territoire. Au début du 13e siècle, Guigues André, héritier de la branche bourguignonne de la famille, et son fils Guigues VII, invente le titre de Dauphin, manifestation tangible de la naissance d’une nouvelle principauté. Cette période est donc celle de la construction du nouvel espace, de l’affirmation du pouvoir princier dans les différents territoires du Dauphiné.
En 1220, après l’arbitrage de Meyrargues, les Dauphins lient l’Embrunais à leur territoire. Dans un premier temps, un pacte établit une relation de vassalité entre le Dauphin et l’archevêque, le premier prêtant hommage au second. Mais, en 1247, un nouvel accord ratifié par le pape Innocent IV rappel que le Dauphin Guigues VII tient le comté d'Embrun en fief directement de l'Empereur Frédéric II et crée un partage des droits de justice. Pour autant, les Dauphins continuent de rendre régulièrement hommage à l’archevêque.
Sous cette façade de concorde, le Dauphin joue un jeu politique plus fin en s’appuyant sur les communautés – en particulier celle d’Embrun – pour renforcer son pouvoir face à celui de l’archevêque ou des grands seigneurs locaux comme le chapitre de Notre-Dame, les abbayes, etc. Ainsi, en 1279, Béatrice, régente du Dauphiné, s’oppose à une décision de l’official de Die considérant qu’elle est défavorable aux intérêts du Dauphin et enjoint au chapitre cathédral de laisser l’accès de la montagne de Vachère à tous les citoyens d’Embrun (Regeste dauphinois, III, 11947, 12017, 12018). En 1287, le Dauphin donne son absolution aux citoyens d’Embrun après des injures et un refus d’hommage (Ibidem, 13143 et 13160). Cette magnanimité contraste avec la dureté de l’archevêque Henri de Suze qui, en 1258, après plusieurs années de conflit avec les consuls d'Embrun qu'il avait excommuniés, supprime l'institution consulaire et inflige de très lourdes amendes aux consuls et bourgeois de la ville. Quelques décennies plus tard, le syndic d’Embrun en appelle de nouveau au Dauphin pour annuler une sentence du juge des Orres qui les condamnait pour avoir coupé du bois au Mélezet (Regeste dauphinois, III, 17282).
A la fin du 13e siècle, le Dauphin et son fils aîné Jean refusent de faire rendre à l’archevêque et affirment ne détenir leurs terres que des comtes de Provence et de Forcalquier. Les tensions semblent s’aplanir en 1300 à la faveur de nouveaux traités de partage de la juridiction de Chorges. A la même époque de plus en plus de petits seigneurs rendent hommage au Dauphin comme la famille de Baratier tandis que l’archevêque connaît de nouvelles tensions avec les habitants d’Embrun (Regeste Dauphinois, II, 1297).
D. L’archevêché d’Embrun
L’archevêque d’Embrun gouvernait le plus grand diocèse de Provence comprenant 70 paroisses en 1516 (98 au 18e siècle) et l’un des plus pauvres. Les limites du diocèse sont fluctuantes au moins jusqu’au 13e siècle, englobant par intermittence la région de Suse et avec des propriétés dans la province de Cuneo en valle maira et valle Stura (Italie). L’importance économique et diplomatique du territoire de la Haute-Durance augmenta à partir de la réforme grégorienne quand les cols alpins devinrent des routes diplomatiques essentielles entre le royaume de France et le Vatican, rôle amplifié au 14e siècle avec l’installation des papes en Avignon. Les enjeux politiques et économiques du territoire expliquent pourquoi le siège épiscopal d’Embrun fut confié dès le 12e siècle à des personnages promus par les papes ou les comtes.
Le pouvoir de l’archevêque est légitimé et renforcé par sa fidélité à l’Empereur qui est l’unique homme auquel il doit hommage pour ses droits. Au 12e siècle, « l’autorité impériale demeure encore pour l’épiscopat la référence de toute légitimité » (Pécout). Grâce à ces liens, les archevêques obtiennent diplômes et titres qui leur permettent d’asseoir leur pouvoir politique et économique sur leur diocèse. Ces documents confortent les hiérarchies politiques et seigneuriales locales autour des notions de dominium, de regalia, d’immédiateté et d’immunité, appuyées sur le droit de fortifier voire de battre monnaie et s’exprimant dans la titulature princière arborée par le prélat (Pécout). L’archevêque d’Embrun n’est pas le seul à se prévaloir du titre de prince. Ceux d’Arles, de Gap et d’Apt le font aussi et selon les diocèses, ce titre de prince reflète des réalités différentes.
Certes, l’archevêque d’Embrun détient les châteaux du Sauze, de Crévoux, de Chorges et de Châteauroux qui lui permettent de contrôler l’entrée dans la vallée ; certes, sa manse (son revenu propre) est alimentée par les revenus tirés de coseigneuries d’Embrun, de Saint-André, de Saint-Sauveur et de Chorges, des dîmes sur les blés et les agneaux perçues à Saint-André, Saint-Sauveur, Crévoux, Seyne, Monclar, Méolans, Drolba, Châtelard, Faucon ainsi que des droits seigneuriaux à Saint-Paul et Bayons ; certes, il contrôle une grande partie de l’extraction minière, notamment les mines d’argent de l’Argentière et de Châteauroux ; et certes, il désigne les consuls de d’Embrun et de Châteauroux. Pour autant, localement, l’archevêque ne parvint jamais à établir une véritable principauté, à cause du rapport de force défavorable avec les comtes de Provence et de Forcalquier puis avec le Dauphin de Viennois (Pécout). Le statut princier revendiqué dès le 12e siècle porte en germe un certain nombre des problèmes qui se révèleront à partir du 13e siècle lorsque le territoire entrera dans le giron du Dauphiné, érigé en principauté par la dynastie des Guigues.
E. Les seigneuries diverses
Malgré le manque d’études locales qui empêche de percevoir les réalités juridiques, économiques et sociales du phénomène, la coseigneurie semble être un mode de gestion répandu et durable pour une grande partie du territoire.
Dans certaines localités, comme Savines-le-Lac ou Baratier, la coseigneurie semble tout d’abord être « informelle » (Laffont). Des membres d’une même famille se partage la gestion d’un fief sans que cela n’est donné lieu à un fractionnement de la seigneurie unitaire. Ainsi, en 1235, André, Giraud et Raimond de Savines sont coseigneurs du lieu (Regeste dauphinois, t. II, art. 723) ; en 1340, Jean, fils de feu Pierre de Baratier, et Mathieu, fils de feu Aynard de Baratier rendent hommage au Dauphin pour leur fief de Baratier (Regeste dauphinois, t. III, art. 30718). La coseigneurie familiale est une forme d’organisation qui disparaît le plus souvent après le milieu du 13e siècle dans les régions méridionales. Sur le territoire de l’actuelle communauté de communes de Serre-Ponçon, elle se maintient au moins jusqu’au milieu du 14e siècle puis évolue selon deux formes : soit le passage à une seigneurie simple dans la même famille – peut-être avec l’installation d’une primo-géniture – comme à Baratier où la famille éponyme semble se maintenir jusqu’à la Révolution, soit l’intégration de nouveaux seigneurs ne faisant pas partie de la famille originelle au gré des mariages, héritages ou ventes comme à Savines où, en 1297, le fief est partagé entre Eynard de Savines, Pierre Cayre et Guigues Athénulphe (Regeste dauphinois, t. III, art. 15085 et 15094), puis avec l’arrivée au début du 14e siècle de Nicolas de Saint-Martin (Regeste dauphinois, t. III, art. 17306).
Néanmoins, sur le territoire de l’actuelle communauté de communes de Serre-Ponçon, la forme de coseigneurie la plus répandue semble être le « copartage seigneurial ». Le cas de Châteauroux est caractéristique du morcellement et de l’entremêlement des différents droits et propriétés dans le cas de copartage seigneurial. L’entreprise de rachat de ces droits et propriétés par les archevêques d’Embrun tout au long du 13e siècle permet de mieux saisir la complexité de ce mode de gestion. Ce rachat semble débuter dans la première décennie du 13e siècle lorsque Guillaume Arnulphe, du Queyras, hypothèque son château (ou sa part d’un château) auprès de l’archevêque. En 1216, pour éteindre cette obligation, l’homme vend à l’archevêque le quart de Châteauroux dont le château au prix de 8000 sols (Regeste dauphinois, II, art. 6346). Dix ans plus tard, en 1226, la même opération se renouvelle : Guillaume de Turris hypothèque auprès de l’archevêque Bernard Dréaux tout ce qu’il possédait à Châteauroux pour la somme de 4.000 sols (Regeste dauphinois, II, art 6842). Puis, en 1236, c’est au tour de Folquet, chevalier, d’hypothéquer auprès d’Aymar, archevêque d'Embrun, les justices qu'il partageait avec lui à Châteauroux et sa portion de la tour, pour 8 liv. Viennois et Valentinois (Regeste dauphinois, II, art 7438). Dès 1240, le prévôt et le chapitre d'Embrun attestent que leur archevêque Aymar a racheté de Guillaume d'Entrevennes, le quart de la châtellenie de Châteauroux engagée par Guillaume de Turriis pour 4000 sols Viennois (Regeste dauphinois, II, art 7844). En 1241, il est convenu que Trenquerius, châtelain de Châteauroux, doit rendre la tour de ce château à l'avènement du prélat et autres cas de nécessité, comme pro chilpa ou garde de prisonniers. (Regeste dauphinois, II, art. 7902). Maître du château, l’archevêque entreprend des travaux et, en 1242, l’acte de vente d’une vigne sise au lieu-dit Vouta appartenant à Izoard, chevalier de Châteauroux, est signé dans la nouvelle chambre du prélat (Regeste dauphinois, II, 7959). En 1245, il partage néanmoins toujours la seigneurie avec plusieurs autres mais il est suffisamment maître du territoire pour instituer un conseil de quatre consuls. En 1246, il révoque les quatre consuls qui avaient osé ajouter leurs noms au sien et à celui des autres seigneurs dans une proclamation. Il en nomme de nouveaux en leur faisant comprendre qu’ils sont révocables selon son bon vouloir (Regeste dauphinois, II, art. 8296). En 1246, Folquet de Châteauroux, vend à l’archevêque Humbert ce qu’il avait mis en gage dix années plus tôt soit la huitième partie de la châtellenie de Châteauroux, et tout ce qu'il tenait à raison de la tour et du domaine. Il fait cette vente pour racheter une vigne engagée à son gendre Guillaume Agnus, dont le revenu était double ou triple, et se libérer de ses créanciers (Regeste dauphinois, II, art. 8236). Enfin, en 1247, Guillaume Radulphus, damoiseau de Châteauroux, vend pour 200 livres viennoises des hommes et droits à Châteauroux ainsi que la moitié du « four des Romains » et des redevances dans les massoe du château (Regeste dauphinois, II, art. 1059). En 1248, le prélat restitue à la famille Agnel la tour de Châteauroux dont il doit avoir la pleine propriété après tous ces rachats. Ses membres promettent de la garder fidèlement pour leur archevêque et seigneur (Regeste dauphinois, II, art. 8486). Après avoir acquis les biens des coseigneurs qui possédaient le château, la tour et le domaine de Châteauroux, l’archevêque s’attelle à récupérer en les droits. En 1249, Trinquier de Châteauroux, lui gage le tiers de la châtellenie – qu'il tient du fief de l'archevêque – et les revenus en tasques, cartones, cens, justice (Regeste dauphinois, II, 8526). En 1265, Rolland Olliverius et Hugues Berardus vendent tout ce qu'ils percevaient sous le nom de baillie à Châteauroux et dans son territoire : tasques, quartons, masse, albergise, pasqueria, parcagia (Regeste dauphinois, II, art. 10354). En 1267, Mota de Châteauroux, chevalier, et Godemar hypothèquent leur « chaslania » à Châteauroux (Regeste dauphinois, II, art. 10588 et 10589) et Rolland Ollivier vend divers cens (Regeste dauphinois, II, art. 10603). Les derniers à vendre leurs droits châtelains sont Guillaume Agnel, dit Grioule, et son frère Hugues de Châteauroux en 1282 (Regeste dauphinois, III art.12507). Après cette date, l’archevêque semble être l’unique seigneur de Châteauroux.
Cette longue suite de rachats met en lumière la complexité du système. A la fin du 13e siècle, la seigneurie de Châteauroux est divisée entre au moins quatre coseigneurs principaux qui possèdent une partie des édifices militaires (château et tour) et des coseigneurs subalternes, qui semblent être des chevaliers, et qui possèdent des droits, en particulier le cens, la tasque, l’albergue et la justice.
Ainsi, d’après les textes, la coseigneurie de Châteauroux s’incarnait en partie, pour les seigneurs principaux, dans la propriété d’une partie d’un château ou d’une tour. Les ruines d’un édifice castral sont encore visibles dans le hameau de Saint-Marcellin, au-dessus de l’église mais l’absence d’études et de fouilles archéologiques rend sa datation complexe. D’autres édifices castraux sont mentionnés à Savines, à Crots (tour), à Prunières, sans que l’on sache exactement si la propriété en était également multiple et si leur construction a débuté dès l’origine du partage. En revanche, la présence d’édifices fortifiés n’a pas été relevée dans les textes concernant Baratier. La propriété ou pas de parts dans les édifices castraux semble introduire une sorte de hiérarchie entre les seigneurs et ce n’est sans doute pas un hasard si l’archevêque commence par racheter les droits des seigneurs possédant des parts dans les édifices militaires. Cela transcrit peut-être la différenciation introduite par les juristes du 12e siècle entre le merum et le mixtum imperium, créant ainsi deux niveaux de justice (Butaud).
Enfin, une dernière forme de coseigneurie existe sur ce petit territoire, la « coseigneurie de partition » dans laquelle « chaque coseigneur exerce sur ses hommes un pouvoir qui est très proche de celui d'un seigneur unique. Les parts de coseigneurie sont ainsi fortement individualisées, avec leur propre organisation judiciaire et administrative. Mais certains droits ou prélèvements pouvaient être exercés en commun. La partition se traduisait du point de vue topographique » (Butaud). Cette forme de coseigneurie se retrouve dans les territoires les plus importants sur le plan économique et politique, Embrun et Chorges, où l’archevêque et le Dauphin se partagent, dès le 12e siècle (et peut-être avant), le dominum.
Le cas de Chorges où, dès 1176, un acte énumère les droits du comte de Forcalquier et de l’archevêque est fortement révélateur. La propriété et les droits de l’un et de l’autre des seigneurs sont rappelés à intervalles réguliers (Regeste dauphinois, t. II, art. 723) et s’incarnent dans une séparation du village en deux rues. Les tensions sont nombreuses et permanentes et chacun reçoit les hommages « sans préjudices de la fidélité due à l’autre des seigneurs ». L’archevêque, en particulier, veille attentivement à ce point. Le point culminant des tensions est atteint à la fin du 13e siècle et au début du 14e siècle avec la crise que constitue la construction du château des Dauphins à Embrun. Dans les années qui suivent l’archevêque envoie auprès du Dauphin de nombreux intermédiaires pour lui demander de ne pas recevoir les hommages de ses hommes à Embrun et à Chorges, ce que le Dauphin refuse. Néanmoins, les deux seigneurs créent au 13e siècle et maintiennent ensuite une cour de justice commune avec la nomination d’un juge de l’Embrunais qui exerce dans les deux localités (Regeste dauphinois, t. III, art. 15688).
A la même période, cette forme de seigneurie existe aussi sur des territoires de moindre importance comme Crots (anciennement Crottes) où la famille de Pontis et la famille d’Embrun se partagent le territoire actuel du village. La famille de Pontis semble posséder de vastes pans de montagnes tandis que la famille d’Embrun possède le bourg et le château. En 1330, Jean et Perceval de Bardonnèche, fils de Boniface d’Embrun, rendent hommage au Dauphin pour leur fief des Crottes avec tour, maison et terres.
Outre les coseigneuries entre personnes, il existe également des coseigneuries entre entités à l’exemple des Orres. En 1127, Guillaume V comte de Provence vend au chapitre cathédral d’Embrun la terre des Orres pour 1100 sols viennois. Suite à cette vente, le chapitre devient seigneur des Orres en partie. Il acquiert au fil des siècles d’autres parties du territoire avec des donations comme celle de Pierre de Verdun, chanoine et chantre du chapitre, lui donne, en 1285, les montagnes de Chaltête, de Muratier et de Verdun aux Orres (Regeste dauphinois, II, art. 166 et 1814). L’autre partie de la seigneurie appartient à partir d’une date inconnue à la communauté d’Embrun dont les droits font l’objet de nombreux rappels entre 1277 et 1378 (Regeste dauphinois, II, art. 1576). Cette coseigneurie de partition est donc gérée par le chapitre et le consulat d’Embrun qui y prélèvent les impôts mais rendent également la justice.
La superposition des seigneuries et échelons politiques et administratives va entraîner des luttes, parfois armées, mais aussi des alliances et des jeux d’influence entre les différents acteurs qui vont se ressentir jusque dans les conflits entre communautés.
Ainsi au 12e siècle, le comte de Forcalquier qui consolide son territoire passe plusieurs accords avec l’épiscopat et le chapitre cathédral d’Embrun. En 1127, le comte Guillaume cède la moitié des Orres au chapitre cathédral et lui confirme ses biens et ses droits. En 1177, il confirme les droits de l’archevêque sur Chorges en contrepartie d’une reconnaissance de la mainmise féodale sur l’archevêque et d’une consolidation du pouvoir comtal dans Embrun. Ces confirmations comtales illustrent une reconnaissance de légitimité de son pouvoir par les autres acteurs dont elles servent les intérêts d’expansion. « L’intervention du comte dès 1127 souligne le caractère offensif de la politique de la maison de Forcalquier qui consolide ainsi son influence dans les zones avec le plus grand dynamisme temporel de son territoire » (Pécout).
L’étude fine de ces seigneuries village par village permettrait également de mieux comprendre le rôle que chacun des seigneurs ou coseigneurs a pu avoir dans la construction des édifices paroissiaux. Les armes de certains seigneurs ont été gravées ou peintes dans les églises comme sur les écus insérés dans ou au-dessus des arcs d’entrée des chapelles nord des églises de Baratier et de Crots, mais sont pour beaucoup aujourd’hui illisibles. La paternité de ces constructions à un des coseigneurs ne peut être qu’évoquée. De même, l’impact du chapitre cathédral dans la diffusion de la voûte d’ogives via le voûtement des chœurs des paroissiales ou de l’art flamboyant par la reconstruction de l’église des Orres pourrait être mieux interprété grâce à une connaissance plus fine du territoire.
F. Les communautés d’habitants
Bien que peu d’études aient actuellement abordé la question des communautés dans le secteur de l’Embrunais, un rapide sondage dans les sources conservées tend à démontrer que les communautés locales sont avant tout des « associations d’habitants et d’exploitants du même type que les consorteries, pareries ou regole que l’on voit dès cette époque gérer un alpage, des forêts, une mine ou des canaux d’irrigation ». En ce sens, elles appartiennent au même groupe que la majorité des communautés du Haut-Dauphiné, de la Haute-Provence, de Savoie, du Valais et du val d’Aoste (MOUTHON). Sans magistrats permanents, ces communautés n’ont reçu, au mieux, que des libertés forts limitées et n’exercent, sauf exception, ni droit de police ni droit de justice. En revanche, certaines d’entre elles – en particulier celles d’Embrun et de Chorges – bénéficient d’une sauvegarde, c’est-à-dire la protection particulière accordée par le prince à certaines communautés. Cette protection va être extrêmement favorable aux habitants d’Embrun puisque le Dauphin va systématiquement prendre leur parti contre les officiers chargés de réprimer des délits mineurs commis dans les forêts, les alpages, les cultures).
Lorsqu’il n’y a pas de communauté dûment constituée, la paroisse est l’unité qui rassemble les habitants d’un lieu comme c’est le cas dans la majorité des villages de l’actuel territoire de la Communauté de communes de Serre-Ponçon.
A cours du 14e siècle, le territoire connaît un mouvement de création paroissiale mais également de morcellement des territoires avec des autorisations accordées par les évêques de bâtir des chapelles dans des hameaux. Ces lieux-dits acquièrent alors de nouvelles prérogatives face aux chefs-lieux de village. Les paroissiens ont un devoir d’entretien sur l’église ou la chapelle.
II- Le rattachement au royaume de France et ses conséquences
En 1349, par le traité de Romans, le dernier Dauphin Humbert II vend le Dauphiné au roi de France pour combler ses dettes. Il négocie la cession de sa principauté sur un véritable pied d’égalité et se faisant va créer les conditions d’instauration d’un régime spécifique avec un gouverneur aux pouvoirs étendus et un conseil delphinal qui prendra la forme d’un parlement. Il transforme les institutions pour refléter la mutation administrative prévue par le traité avec la création d’une chambre des comptes delphinale soumise à celle de Paris, la transformation du trésorier en receveur subordonné aux trésoriers de France, la prééminence des arbitrages du parlement de Paris en matière de justice, etc. La plus grande réussite de cette négociation est sans doute d’avoir donné au Dauphiné une place symbolique dans son nouveau royaume puisque l’ancienne principauté devient dès son entrée dans le royaume le « réceptacle » puis l’apanage de l’héritier royal.
A partir de 1349, le Dauphiné, entouré par les puissants comtés de Provence et de Savoie, devient tête de pont du roi de France dans les Alpes et conserve une certaine autonomie jusqu’en 1457.
A cette époque, il semble que la représentation artistique évolue sur le territoire avec la création de chefs-d'œuvre gothiques comme le buffet des orgues de la cathédrale Notre-Dame-du-Réal daté de 1463, l’utilisation de la voûte d’ogives, voire la création de sculpture à figures humaines réalistes qui bien que conservées en petit nombre apportent un réel renouveau à l’art local.
Conservateur du Patrimoine, chef du service régional de l'Inventaire général de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 1995 à 2027.