Dossier d’œuvre architecture IA05001735 | Réalisé par
Aycard Julie (Contributeur)
Aycard Julie

Docteure en archéologie des mondes anciens (université de Picardie-Jules Verne), historienne de l’architecture, directrice de l'agence Memoriae. Chargée de l'inventaire du bâti religieux de la communauté de communes de Serre-Ponçon (05) entre 2022 et 2025.

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  • enquête thématique régionale, Patrimoine religieux de Serre-Ponçon Guillestrois-Queyras
Couvent de capucins puis caserne et arsenal, actuellement centre culturel et local administratif
Œuvre étudiée
Auteur
Copyright
  • (c) Région Provence-Alpes-Côte d'Azur - Inventaire général
  • (c) Communauté de communes de Serre-Ponçon

Dossier non géolocalisé

Localisation
  • Aire d'étude et canton Communauté de communes de Serre-Ponçon - Embrun
  • Commune Embrun
  • Lieu-dit
  • Adresse rue Colonel Bonnet
  • Cadastre 1812 D 630  ; 2023 AB 711
  • Dénominations
    couvent
  • Genre
    de capucins
  • Destinations
    caserne, arsenal

I- Historique

Nés d’un courant réformateur apparu en 1519, les Capucins constituent un ordre mendiant issu de la branche des franciscains observants. Leurs statuts sont rédigés en 1535 par Bernardin d’Asti. Le pape Grégoire XIII les autorise à s’installer en France en 1574 ; dans la foulée, ils bâtissent leur première chapelle à Paris. A partir de là, l’ordre essaime rapidement, en particulier dans la province de Lyon et en Provence, à la faveur des missions de prédication que les moines mènent pendant la Contre-Réforme et à leur participation active à la réforme liturgique du 17e siècle, laquelle repose sur le rôle central de la célébration de l’Eucharistie. Les Capucins sont sollicités dans les diocèses de montagne par les communautés villageoises les plus démunies auxquelles ils prodiguent une assistance quotidienne en fondant des confréries spécialisées dans le secours aux condamnés à mort, aux prisonniers, aux orphelins et aux blessés de guerre.

En 1629, la paix d’Alès confirme la liberté d’exercice du culte réformé mais supprime les privilèges politiques et militaires des protestants. En outre, elle les prive de leurs places fortes ce qui va avoir pour conséquence la démolition des fortifications de villes et de châteaux qui ne sont pas situées sur les frontières dont la citadelle d’Embrun. En août 1633, Louis XIII décide de concéder les terrains vacants aux Capucins, et leur accorde des privilèges comme celui « d’accepter les aumosnes et dons qui leur pourront estre faictz pour construire et édiffier audit lieu [Embrun] et place une esglise (…) ». Le roi demande aux religieux d’utiliser « chascuns les matériaux provenantz de ladite démolition pour icelle achever, construire et édiffier en ladite place ung (…) monastère de leur ordre (…) ». (Service Historique de la Défense, A1/14, pièce 211).

Plan de masse et de situation d'après le cadastre de 1812 (section D, parcelle 630). Echelle d'origine 1/1250.Plan de masse et de situation d'après le cadastre de 1812 (section D, parcelle 630). Echelle d'origine 1/1250.

Les Capucins obéissent au souverain et, conformément aux prescriptions des pères fondateurs de l’Ordre, installent leur couvent près des murailles mais intra-muros. On ignore si le chantier de construction s’ouvre dès la réception de l’autorisation royale mais, plusieurs prix-faits conservés aux Archives départementales des Hautes-Alpes attestent de travaux dans la deuxième moitié du 17e siècle, jusqu'en 1688. Entre 1654 et 1656, les maçons Jean-François Guier, George Buxellin et Estienne Morel pavent le sol de l'église.

Un plan de 1692 réalisé par Vauban à l'occasion d'un projet de travaux aux fortifications de la ville montre le plan masse du couvent : 4 ailes autour d’un cloître au sud de l'église. Sur un autre plan de 1718, des jardin entourent l'édifice, au nord et au sud.

Plan de la ville d'Embrun. 1718. [Etat des lieux et projets], 1718.Plan de la ville d'Embrun. 1718. [Etat des lieux et projets], 1718.

Au début du 18e siècle, une douzaine de frères vit dans le couvent ; ils sont dix quand arrive la Révolution : six religieux – dont un « gardien », un « vicaire » et un « définiteur » -, trois frères lais et un frère donné. Tous sont originaires de l’Embrunais, du Briançonnais, du Queyras ou de l'Ubaye (A. D. 05, 1 Q 109). Les bâtiments conventuels comprennent alors un réfectoire, une cuisine, une infirmerie et vingt-neuf chambres individuelles dont dix-sept sont meublées. En 1791, les frères quittent le couvent et rejoignent leurs homologues gapençais en application des mesures de regroupement des congrégations religieuses. A cette date, tous les « ustensiles en cuivre » et les meubles ont déjà été vendus (A. D. 05, 1 Q 109).

A la Révolution, le couvent est dévolu à l'armée. A partir de 1796, l'église est aménagée en salle d'armes ou arsenal. Pour plus de détails historiques sur cette période voir le dossier fortifications d'agglomération d'Embrun IA05001392.

Un plan du 15 Brumaire an 11 (6 novembre 1802) établit un projet d'appropriation du ci-devant couvent des Capucins en pavillon d'officiers. Les galeries et l'aile ouest du cloître, en simple rez-de-chaussée, sont condamnées à être démolies, pour créer une cour ouverte vers la caserne. Les rez-de-chaussée des ailes sud et est sont destinées à des logements et à des magasins pour les fortifications ; l'aile de galerie avec portique à arcades prolongeant à l'est l'aile sud est vouée au chantier et aux magasins pour l'artillerie. A l'étage, les réaffectations imposent une redistribution plus radicale des anciennes cellules, avec corridor non plus central mais latéral dans les ailes sud et est.

Ce projet sera exécuté dès l'année suivante, au moins par la démolition du cloître et la redistribution intérieure de l'étage des ailes est et sud, mais laissé inachevé, et non approprié aux fonctions proposées. Mais tous les aménagements projetés ne sont achevés qu’en 1822.

Entre 1830 et 1835, l'ancienne chapelle à usage d'arsenal a fait l'objet de travaux de reconstruction partielle qui ne sont pas documentés par des dessins et mémoires de projets. Seule, la comparaison des plans généraux de la place permet de constater, à partir de ceux de 1835 et 1836, une régularisation du plan de ce bâtiment sur ses côtés nord et ouest, correspondant à la construction d'un bas-côté rectiligne, et à une réfection de la façade ouest. Un mur de clôture a également été construit simultanément autour de ces deux côtés de l'édifice.

Après le déclassement de la place forte d’Embrun, en 1880, un bataillon de chasseurs alpins s'installe dans les anciens bâtiments conventuels. Après plusieurs changements de fonction au cours du 20e siècle, la commune devient propriétaire des bâtiments en 1982. Elle y installe des services techniques. En 2011 l’église est transformé en centre d’art. Actuellement les anciens bâtiments conventuels sont occupés par les bureaux de la communauté de communes de Serre-Ponçon et le Centre d’action sociale. Les nombreux réaménagements d’usage ont anonymisé cette partie du couvent qui n’a pas été étudiée.

 

II- Les fouilles de 2011

A la faveur d’un projet de réaffectation de l’église en centre d’art porté par la commune d’Embrun, des fouilles archéologiques sont menées par l’archéologue Nathalie Nicolas et son équipe. Ceux-ci profitent de l’écroutage de l’église pour mener une étude d’archéologie du bâti qui leur permet de comprendre les fonctions des différents volumes de l’édifice et de leurs aménagements, de préciser la chronologie des constructions et les transformations lies à ses occupations successives.

En 2011, le bâtiment se présente comme un volume rectangulaire de 17 mètres de large sur 33 mètres de long, composé de trois volumes successifs, coupés à mi-hauteur par des planchers. L’écroutage permet de constater que l’édifice est construit en moellons et galets du Queyras non assisés et noyés au mortier de chaux. La construction est renforcée aux angles par des blocs de cargneule, tuf de couleur ocre-orangée issu du vallon de Boscodon. Des enduits stuqués représentant un faux appareil sont reconnus sur l’arc triomphal du chœur et sur les arcs-doubleaux.

Une fois les planchers retirés et les enduits muraux tombés, l’étude permet de reconnaître une nef longue de 18 mètres et large de 8,90 mètres et couverte de voûtes d’arêtes séparées par des doubleaux. Elle butte à l’Est sur un arc triomphal lequel ouvre sur un premier chœur. De plan rectangulaire (6,80 x 5,35 mètres), celui-ci est couvert d’une coupole surbaissée, de plan barlong, reposant sur des pendentifs. Un second chœur, plus étroit (6,80 x 5,35 mètres) est construit dans le prolongement du premier dont il est séparé par un mur de refend. Ce chœur possède également un chevet plat dont les percements orientaux semblent, au regard de leur caractère hétéroclite, postérieurs à la construction. Ces témoins de changement d’usage sont également visibles sur la façade occidentale sur laquelle le portail a été transformé en porte cochère, une baie a été percée dans le pignon, ou dans l’allongement des baies du mur sud de la nef. Dans chacun des murs latéraux de la première et de la troisième travées de la nef, deux arcades en arc segmentaire ont également été découvertes. Enfin, une chapelle latérale accessible par l’arcade en arc plein cintre percée dans la seconde travée du mur nord a été identifiée. Elle était éclairée par deux fenêtres hautes et une porte étroite permettait de rejoindre les bâtiment conventuels construits au nord.

[Vue de l'élévation sud des deuxième et troisième travées de la nef prise pendant les travaux de réaffectation de l'édifice].[Vue de l'élévation sud des deuxième et troisième travées de la nef prise pendant les travaux de réaffectation de l'édifice].

Au-delà de ces éléments, l’étude a également mis en lumière la singularité des aménagements des sanctuaire successifs. En effet, il est apparu que plusieurs ouvertures avaient été percées dans le mur de refend qui séparait le premier chœur du second : deux portes latérales surmontées de deux ouvertures également symétriques. De part et d’autre des portes, deux niches concaves voûtées en cul-de-four, aménagées dans l’épaisseur du mur, ont également été reconnues. Enfin, au milieu du mur, un ancien passage avait été partiellement muré et réduit à une ouverture rectangulaire. Selon les principes constructifs édictés en 1603 par Antoine de Pordenone, la succession de deux chœurs permet aux moines de bénéficier d’un « coro per celebrare » ou « presbiterium » - le chœur liturgique – et d’un « coro per ufficiare » exclusivement utilisé par les moines. Par les différentes ouvertures aménagées dans le mur de refend, ceux-ci pouvaient voir et suivre les offices qui se déroulaient dans le premier chœur.

Mur mitoyen entre le choeur liturgique et le choeur des moines.Mur mitoyen entre le choeur liturgique et le choeur des moines.

L’un des aménagements les plus inattendus fut celui de huit hagioscopes percées dans les murs latéraux du chœur liturgique. Maçonnées avec des blocs de calcaire, des galets et des cargneules, avec un encadrement en plâtre, ces petites ouvertures ne mesurent que 0,25 mètre de haut sur 0,40 mètre de large. Elles présentent un ébrasement asymétrique, toujours orienté vers l’intérieur et le centre du chœur. Trois d’entre elles étaient percées dans le mur sud, cinq dans le mur nord. Elles permettaient aux fidèles d’entendre ou de voir la messe depuis l’extérieur.

[Hagioscopes découverts dans le mur sud du chœur liturgique].[Hagioscopes découverts dans le mur sud du chœur liturgique].

Enfin, les fouilles archéologiques réalisées dans le sanctuaire ont révélé une pierre portant l’inscription « S°(ancto). IOSEPH HONORE(m) / GUILL(elmus). Ar (archiepiscopus). EBRUD(dunensis) (56) / DEVO[1]TIONIS ERGO / CŒPIT ET DEO DANTE / PERFICIET ÆDIFICI[˜](um) / [une croix] M(ense). MAR°(tio). D(ie). XIX. IPSA D[I]E / [une croix] S(anc)ti ANNO 1647 » ce qui signifie : « Guillaume, archevêque d’Embrun, a commencé par dévotion cet édifice en l’honneur de saint Joseph et, Dieu aidant, l’achèvera le 19 mars de la sainte année 1647 ». Reconnue comme une pierre angulaire (pierre de consécration d’un autel), son épigraphe laisse supposer que le maître autel de l’église était dédicacé à Saint-Joseph dont le culte apparaît en Occident durant le 16e siècle et qui était sans doute très suivi à Embrun où deux confréries de Saint-Joseph existaient. Il fut mis en place en 1647.

 

 

III- L’église aujourd’hui

Aujourd’hui, l’église a fait l’objet d’un aménagement scénographique pour accueillir des expositions d’art contemporain. Ses murs ont été recouverts de cimaises, son sol couvert en béton ciré et l’entrée dans le second chœur a été obturée. Néanmoins, il est toujours possible de percevoir quelques détails architecturaux.

[Plan de l'ancienne église des Capuçins][Plan de l'ancienne église des Capuçins]

 

1- Les élévations extérieures

La façade occidentale

La façade de l’église se compose d’un pignon qui ferme le volume de la nef et du mur de façade d’une aile conventuelle mise en place postérieurement à l’église ainsi qu’en atteste le collage perceptible sous l’enduit. Dans la partie basse du pignon, un portail en arc segmentaire donnait accès à l’église. Composé de douze voussoirs en cargneule, son arc repose sur des piédroits. Cette porte semble avoir fait l’objet de remaniements qui ont pu changer la forme de son arc.

Au-dessus, une serlienne éclaire l’édifice. Cette ouverture est composée d’une baie centrale en arc plein cintre et de deux baies latérales rectangulaires. Elle a la particularité d’être montée en pierres à l’extérieur, et en briques à l’intérieur.

Le mur pignon de l’aile latérale est collé à la façade de la nef. Il est percé en partie basse d’une porte en arc plein cintre et au premier étage, de trois baies rectangulaires géminées. La modénature de ces percements est identique à celle de la serlienne précédente.

 Vue de la façade ouest de la chapelle et d'une partie des anciens bâtiments conventuels à l'arrière-plan.Vue de la façade ouest de la chapelle et d'une partie des anciens bâtiments conventuels à l'arrière-plan.

Le mur nord

Le mur nord est percé dans sa partie basse de deux arcades centrales en arc plein cintre accostées de part et d’autre de deux larges baies également en plein cintre. Leur modénature est identique à celles des ouvertures de la façade occidentale. Ces ouvertures sans fermeture renvoient à un dispositif de galerie. Il s’agit peut-être de la survivance d’un passage voûté.

En partie haute, de large baies rectangulaires avec des seuils en cargneule et des linteaux de bois sont aujourd’hui obturées par des panneaux métalliques. Leur présence indique celle d’un étage situé sous les combles.

 

Le chevet

A l'Est, le collage entre la galerie nord et l’église est toujours visible. La partie basse du mur de la galerie est percée d’une étroite porte en arc plein cintre qui retombe sur des piédroits en cargneulle. L’étroitesse de cette porte est à mettre en relation avec celles découvertes par les archéologues en 2011 à la faveur de l’écroutage intérieur. Il s’agit vraisemblablement d’une disposition originelle.

Sur la partie basse du chevet, une autre porte très étroite est encore visible. Seuls son arc plein cintre et la partie haute de ses piédroits appareillés en cargneule subsistent. Le bas de l’ouverture a été modifié après 2011 pour créer une baie rectangulaire. En partie haute, une large et longue baie en arc segmentaire avec un encadrement sans feuillure éclairait un étage aménagé a posteriori. On ignore si elle a transformé une ouverture antérieure.

 Chevet de la chapelle.Chevet de la chapelle.

Le mur sud

Le mur sud montre un rétrécissement entre le chœur liturgique et celui des moines. Les trois travées de la nef sont percées de baies en arc plein cintre. Les deux dernières sont plus longues que la première. Contrairement au parti-pris intérieur, leurs ébrasements sont droits.

Entre la nef et le chœur liturgique, un collage de maçonnerie est visible. Il suggère un arrêt du chantier entre la mise en œuvre de la nef et celle du chœur. L’angle de la nef a d’ailleurs été chaîné.  Le mur du chœur est percé d’une petite baie en arc plein cintre, plus basse que celle de la nef.

Le mur du chœur des moines, en retrait, est percé en partie haute par une petite baie en arc segmentaire.

 Mur sud de la chapelle.Mur sud de la chapelle.

2- Les élévations intérieures

La nef

La nef forme un vaste volume rectangulaire de trois travées qui bute sur l’arc diaphragme du chœur. Elle est couverte de voûtes d’arêtes séparés par des arcs doubleaux. Ceux-ci reposent sur des pilastres coffrés en plâtre qui s’arrêtent à mi-hauteur. Ces supports sont coiffés de chapiteaux moulurés inspirés d’une corniche. Un bas-relief aux armes de l’archevêque orne chaque doubleau.

Le mur sud est percé de trois baies en arc plein-cintre. Le mur nord bénéficie d’un aménagement plus dense : dans les première et troisième travées, des portes en arc segmentaire donnent accès à l’extérieur de l’église. Elles sont surmontées de baies en arc plein-cintre. Dans la seconde travée, une large arcade en arc plein-cintre coiffée d’un bas-relief aux armes des Capucins et de l’archevêque Guillaume IX d’Hugues donne accès à l’ancienne chapelle.

Des cimaises installées devant les différentes ouvertures ne permettent plus de percevoir pleinement ces aménagements.

Nef et chœur liturgique réaffectés.Nef et chœur liturgique réaffectés.

La chapelle nord

La chapelle nord est un volume rectangulaire. Ses baies latérales sont toujours en place mais sont obstruées. Son mur septentrional est détruit (avant les travaux), la chapelle est donc en communication avec le volume latéral adjoint à l’église au 17e siècle. Un plafond acoustique a été mis en place

 

Les chœurs

Seul le chœur liturgique est encore accessible au public. Sa partie basse est recouverte d’une cimaise. Les parties hautes des deux murs latéraux sont percées d’une baie en arc plein-cintre. Le mur oriental qui fait refend avec l’ancien chœur des moines n’a conservé qu’une partie de ses ouvertures latérales hautes. Ce volume est couvert par une voûte sur pendentifs

 

IV- Conclusion

1- La place de l’église d’Embrun dans l’architecture de l’ordre des Capucins

Dans son traité publié en 1603, Antoine de Pordenone énumère douze recommandations à suivre pour construire un couvent en totale adéquation avec la liturgie capucine. L’église ne doit avoir qu’une seule nef et l’architecte capucin préconise d’y utiliser des voûtes sur croisées (voûte d’arête ou voûte d’ogives) ou en plein cintre. Par ailleurs, Antoine de Pordenone dresse quatre plans-types d’église et fixe très exactement les dimensions d’une église-type à 8,75 mètre de large sur 19,23 mètre de long (chœurs compris). Il marque ainsi sa préférence pour des édifices faciles et rapides à construire tout en prenant en compte les spécificités des besoins des prédicateurs. Dans un projet de couvent pour quatorze frères, il augmente ces dimensions à 26,50 mètres de long.

L’église des Capucins d’Embrun mesure 30,50 mètres de long, une longueur qui place le couvent parmi les grosses institutions locales alors que les effectifs n’ont vraisemblablement pas dépassé douze moines (effectif du 18e siècle). Sans pouvoir néanmoins parler de démesure, on ignore pourquoi les moines ont outrepassé les conseils de l’ordre en matière de dimensions des édifices religieux.  Ils dérogent également à la règle architecturale en ne construisant pas de clocher au-dessus du chœur liturgique.

En revanche, ils se conforment aux prescriptions de Pordenone dans l’aménagement d'un second chœur. Cet espace privé ne devait pas comporter d’autel mais des stalles le long des murs, un pupitre, et un petit observatoire aménagé sous le tabernacle et dirigé vers le chœur qui permettait aux frères d’apercevoir le service divin. Son fonctionnement était donc plus proche d’une salle du chapitre que d’un sanctuaire. De même, les moines ont sans doute mis en œuvre un dispositif phare pour un ordre qui pratiquait la séparation de classe entre les moines : des couloirs latéraux sur les côtés du chœur liturgique pour l’office des frères laïcs (convers). Si ceux-ci ne sont aujourd’hui plus en élévation, les hagioscopes qui leur permettaient d'entendre l'office ont subsisté. Ces ouvertures pouvaient être fermées temporairement par un châssis vitré ou du papier huilé, comme le suggèrent les feuillures en plâtre conservées sur certaines de celles découvertes dans l’église d’Embrun.

  

2- Une architecture en accord avec les évolutions formelles déjà en œuvre dans la vallée

L’église des Capuçins témoigne d’une volonté de suivre tant bien que mal les recommandations architecturales de l’ordre et apporte une innovation dans la vallée : la voûte du chœur liturgique est la seule voûte sur pendentif d’une vallée farouchement attachée à la voûte d’arêtes et à la voûte en berceau. Elle n'a pas fait des émules sur le territoire de l’Embrunais.

Toutefois, elle peut également être analysée à la faveur des évolutions formelles déjà en œuvre. L’une des caractéristiques les plus prégnantes en la matière est l’apport de lumière à l’intérieur de l’édifice (le Moyen Age a plutôt bâti des églises sombres dans l’Embrunais). Ce n'est qu'au début du 19e siècle que les églises de Saint-Marcellin à Châteauroux-les-Alpes (référence documentaire IA05001732) et de Saint-André à Saint-André d'Embrun (référence documentaire IA05001729) vont être pourvues de larges baies. 

Les capucins s’installent à Embrun en 1633. Les travaux de construction du couvent durent au moins jusqu’en 1688. Une pierre angulaire datée de 1647 a été retrouvée enterrée dans le chœur de la chapelle durant les fouilles archéologiques de 2011. Entre 1654 et 1656 les maçons Jean-François Guier, George Buxellin et Estienne Morel pavent son sol. A la Révolution, les bâtiments, dévolus à l'Armée, sont transformés en arsenal et logements pour les officiers de la garnison à partir de 1802. Des travaux d'aménagement dans le premier tiers du 19e siècle impactent lourdement les bâtiments conventuels : l'aile ouest disparaît, le cloître est démoli, les distributions intérieures sont remaniées, la façade de la chapelle est refaite à l'occasion de la construction d'une deuxième nef au nord. D'autres travaux d'appropriation des anciens bâtiments conventuels à des usages administratifs ont été réalisés à la fin du 20e siècle. En 2011, la chapelle a été restaurée avant d'être transformée en centre d'art contemporain.

Seule la chapelle a été analysée, les autres bâtiments ayant perdu leur état d'origine. Elle a un plan allongé composé d'une nef et de deux chœurs successifs. La nef est couverte de voûtes d'arêtes, le premier chœur d'une voûte sur pendentifs.

  • Murs
    • maçonnerie enduit
  • Plans
    plan allongé
  • Étages
    1 vaisseau
  • Couvrements
    • voûte d'arêtes
    • voûte en pendentifs
  • Couvertures
    • toit à longs pans
  • Précision représentations

    Les armes de l'archevêque Guillaume d'Hugues et des capucins sont disséminées dans l'édifice.

  • Statut de la propriété
    propriété de la commune,
Image non communicable
Image non communicable
Image non communicable
Image non communicable

Documents d'archives

  • Brevet portant permission de construire un couvent des Capucins à l'emplacement de la citadelle d'Embrun, 1633. Service Historique de la Défense, Vincennes: A1/14.

    pièce 211
  • Prix-fait pour le pavement de l’église, 16 novembre 1654. Archives départementales des Hautes-Alpes, Gap: 1 E 3238.

    f° 193 v°
  • Mensuration de la besogne et du pavement fait, en présence de Jean-François Guier, George Buxellin et Estienne Morel, massons et prix facteurs, 1656. Archives départementales des Hautes-Alpes, Gap : 1 E 3238.

    f° 193 r°-194 r°
  • Inventaire du mobilier, de la bibliothèque et des effets de la sacristie des Capucins, 1790. Archives départementales des Hautes-Alpes, Gap : 1 Q 109.

    29 avril 1790
  • Etat des cloches des églises supprimées, 1791. Archives départementales des Hautes-Alpes, Gap : 1 Q 109.

  • Etat des domaines corporels appartenans à la Nation, [...], dans l’étendue du bureau d’Embrun, 1792. Archives départementales des Hautes-Alpes, Gap : 1 Q 388.

    Art. 41
  • Convention pour l'installation des troupes alpines, 1889. Archives départementales des Hautes-Alpes, Gap : R 1796.

Bibliographie

  • Histoire générale des Alpes Maritimes ou Cottières : et particulière de leur métropolitaine, Ambrun, chronographique, et meslée de la séculière avec l'ecclésiastique... / composée par le R. P. Marcellin Fornier (1592-1649),... Edité par Paul Guillaume. Paris, 1890.

    t.3, p.3.
  • NICOLAS, Nathalie. L’église et le couvent des Capucins d’Embrun (Hautes-Alpes), 1633-1791. Dans : Archéologie du Midi médiéval. 2011, tome 29, p. 241-262.

Documents figurés

  • Plan relief d'Embrun, 1701. / Maquette, sous la direction de Nicolas de Nézot, 1/600e, 3,43 x 3,37 m., bois, papier, soie, métal, peinture. Musée des Plans reliefs, Paris.

  • Plan cadastral de la commune d'Embrun,1812 / Dessin à l'encre et lavis sur papier par Kirwan Auguste, ingénieur-vérificateur et Allec Aîné, géomètre du cadastre. Archives départementales des Hautes-Alpes, Gap : 3 P 499.

    section D, 1ère feuille, parcelle 630
  • [Plan de l'ancienne église des Capucins] / Support numérique par Michel Marin, Romain Aimé et Nathalie Nicolas, s.d. Dans : "L’église et le couvent des Capucins d’Embrun (Hautes-Alpes), 1633-1791" / NICOLAS, Nathalie. Archéologie du Midi médiéval. 2011, tome 29, p. 241-262.

  • Plan D du couvent-type établi par Antoine de Pordenone (1603), d'après Cargnoni 1988-1993, tome 4, planche 11 / Support numérique par Nathalie Nicolas, s.d. Dans : "L’église et le couvent des Capucins d’Embrun (Hautes-Alpes), 1633-1791" / NICOLAS, Nathalie. Archéologie du Midi médiéval. 2011, tome 29, p. 241-262.

  • Plan de la ville d'Embrun. 1718. [Etat des lieux et projets] / Dessin aquarellé avec retombes, par Rémi Tardif, 1718. Service Historique de la Défense, Vincennes : 1VH765.

  • Génie militaire. Place d'Embrun. An 11. Plan, coupes et élévations de couvent des capucins qu'on propose de transformer en un pavillon d'officiers. / Dessin aquarellé, signé Izoard, 15 brumaire an 11 [1802]. Service Historique de la Défense, Vincennes : 1VH766.

  • [Vue de l'élévation sud des deuxième et troisième travées de la nef prise pendant les travaux de réaffectation de l'édifice.] / Photographie par Nathalie Nicolas, 2011. Dans : "L’église et le couvent des Capucins d’Embrun (Hautes-Alpes), 1633-1791" / NICOLAS, Nathalie. Archéologie du Midi médiéval. 2011, tome 29, p. 241-262.

  • Mur mitoyen entre le chœur liturgique et le chœur des moines. / Photographie par Romain Aimé, 2011. Dans : "L’église et le couvent des Capucins d’Embrun (Hautes-Alpes), 1633-1791" / NICOLAS, Nathalie. Archéologie du Midi médiéval. 2011, tome 29, p. 241-262.

  • [Hagioscopes découverts dans le mur sud du chœur liturgique] / Photographie par Nathalie Nicolas, 2011. Dans : "L’église et le couvent des Capucins d’Embrun (Hautes-Alpes), 1633-1791" / NICOLAS, Nathalie. Archéologie du Midi médiéval. 2011, tome 29, p. 241-262.

Date(s) d'enquête : 2023; Date(s) de rédaction : 2024
(c) Région Provence-Alpes-Côte d'Azur - Inventaire général
(c) Communauté de communes de Serre-Ponçon
Aycard Julie
Aycard Julie

Docteure en archéologie des mondes anciens (université de Picardie-Jules Verne), historienne de l’architecture, directrice de l'agence Memoriae. Chargée de l'inventaire du bâti religieux de la communauté de communes de Serre-Ponçon (05) entre 2022 et 2025.

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