I. Commentaire historique
I.1. Evolution historique du bâti
La présence de plusieurs assises en arêtes de poissons (opus spicatum) dans la maçonnerie des murs occidentaux de la partie agricole pourraient témoigner d'une éventuelle construction dès la fin de l'époque médiévale (14e-15e siècle ?), peut-être une grange forte accompagnée d'une cour fermée, mais la compréhension de ces éléments reste délicate.
Dépendances agricoles. Partie nord, portion de mur avec assises en opus spicatum.
De façon plus certaine, les collages de maçonnerie bien visibles sur l'élévation orientale montrent que la partie centrale est la plus ancienne. Remontant sans doute au 16e ou au 17e siècle, elle a ensuite été agrandie par extension vers le nord et le sud, autour du milieu du 18e siècle, donnant à cette ferme son aspect actuel à quelques détails près. Plusieurs encadrements d'ouverture sont d'ailleurs caractéristiques de cette période : portes charretières en arc plein-cintre des élévations est et ouest, fenêtres du logis en arc segmentaire.
Sur le bâtiment du logis, la partie occidentale est la plus récente (fin 18e siècle ou début 19e siècle).
État hypothétique du bâtiment : fin du 16e siècle / début du 17e siècle.
État hypothétique du bâtiment : milieu du 18e siècle.
État hypothétique du bâtiment : en 1839.
État actuel du bâtiment.
I.2. Archives
I.2.1. Le 16e siècle et le 17e siècle
Le cadastre de 1570 (AD05 3 E 6468), incomplet, ne donne pas d'informations sur ce quartier. En 1609 (AD26 2 E 1248), l'acte d'achat des propriétés seigneuriales de Jean de Morges, co-seigneur de Rosans, par Jean-Antoine d'Yze mentionne « ung estable et feniere cours hors et au dessoubs du vilage c(on)frontz du levant le chemin public », mais il n'est pas certain que ce bâtiment agricole puisse être à l'origine de l'actuelle ferme.
E. Bégou (2016) indique que la famille d'Yze rachète la ferme de l'Ecu de France à leurs débiteurs, François et Florent Boutin, mais sans en donner la date. Le bâtiment est absent de l'inventaire des biens seigneuriaux réalisé en 1613 (AD05 J 1787). Dans le cadastre de 1699 (AD05 3 E 6470), le domaine agricole de l'Ecu de France fait partie des biens qui appartiennent à François d'Yze, seigneur du lieu, et qui ont été affranchis de taxes en 1659 (bâtiments principaux) ou en 1693 (reste du domaine). L'acquisition seigneuriale a donc manifestement eu lieu entre 1613 et 1659. On sait aussi que le « logis de l'Ecu de France et ses dépendances » sont arrentés en 1697 par François d'Yze à Helie et Abraham Barre, en même temps que d'autres biens seigneuriaux (inventaire de 1703, Archives Communales de Rosans).
Le cadastre de 1699 décrit un ensemble bâti qui apparaît déjà très structuré et sans doute proche, au moins dans son organisation générale si ce n'est dans son plan, des bâtiments actuels. Il comprend plusieurs bâtiments et terrains : une « maison, grange, écurie, appelés l'Escu de France », un « coin de bâtiment, joignant le logis de l'Escu de France », un « jardin, joignant le logis de l'Escu de France », un pré et un autre « pré, appelé le Dauphin, au devant de l'Ecu de France ou est construit un bâtiment appelé le Dauphin ». On note que ce bâtiment appelé le Dauphin existe toujours : situé immédiatement au sud-ouest du corps de logis de l'Ecu de France (2020 000F 334), il est aujourd'hui restauré, mais sa configuration demeure sans doute assez proche de celle de l'Epoque moderne.
Toponymie d'après le cadastre de 1699.
I.2.2. Le 18e siècle et le 19e siècle
D'importantes extension (logis et bâtiment agricole) sont réalisées vers le milieu du 18e siècle, donnant sa structure actuelle à la ferme, mais les éventuels actes notariés et prix-faits en rapport avec ces travaux n'ont pas été recherchés.
Sur le plan cadastral de 1839, la parcelle possède un plan de masse identique à l'emprise actuelle. Elle est mentionnée comme une « maison », accompagnée d'une cour (au sud) et d'une aire (au nord-ouest) réunies sous le terme générique « vacant ». La maison, d'une emprise au sol totale de 620 mètres carrés, comporte sept ouvertures imposables et est enregistrée dans la troisième classe fiscale (sur huit classes). Cette ferme est nommée « l'Ecu de France », appellation qui est étendue à un grand domaine agricole attenant d'un peu plus de 8 hectares, constitué de plus de trois hectares de prés à l'arrosage et près de quatre hectares de terres labourables dont 60 % irrigables, le reste étant réparti entre friches, landes et bois taillis. On remarque que l'étendue de ce toponyme dépasse largement celle constatée dans le cadastre de 1699.
L'ensemble appartient à Joseph-Vincent Lagarde, l'un des plus importants propriétaires fonciers de Rosans. Il possède notamment une partie du château (parcelles 1839 F1 273, 274, 277, 279, voir dossier IA05001554) mais aussi de très nombreuses terres – les plus vastes (un hectare et plus) se trouvant aux quartiers de la Fayolle, Plan de la Croix, Cornillaune et Pié Léger – ainsi qu'une ferme dite la Boule d'Or (1839 E2 04 et 05).
A partir de 1861, les biens de Joseph-Vincent Lagarde reviennent à sa veuve Emilie Boisset puis, en 1877, à la famille de Théodore Corréard, avocat à Grenoble. La propriété n'a alors pas pratiquement pas changé, hormis la vente des terres de Pié Léger. En 1883, le domaine de l'Ecu de France revient à Paul-Théodore Corréard, inspecteur des Postes et Télégraphes à Marseille, puis en 1894 à Pierre-René Corréard, fils.
Plan de masse, d'après le cadastre de 1839 (section F1). Echelle d'origine 1/1 000e.
Toponymie d'après le cadastre de 1839.
I.2.3. Le 20e siècle
La tradition orale rapporte que les bâtiments sont entrés dans la famille Pinet en 1921. La ferme a alors été reconvertie en hôtel de voyageurs dit Hôtel de l'Ecu de France. L'état actuel du bâtiment du logis remonte d'ailleurs aux années 1920-1930. Les cartes postales de cette époque montrent des façades tout juste refaites : elles sont toujours conservées aujourd'hui.
A cette même époque, une grande dépendance disjointe destinée à servir de remise pour les véhicules, est construite au bord de la route nationale (actuelle R. D. 994) (voir dossier IA05001590). Une fontaine-lavoir a également été installée en face des bâtiments de l'Ecu de France à cette période, de l'autre côté de la rue montant au bourg (voir dossier IA05001639).
[Hôtel de l'Ecu de France, vue d'ensemble prise du sud-est (années 1910).]
Bâtiment du logis. Elévation sud, partie orientale.
En juillet 1934 (AD05 7 S 210), Louis Pinet, hôtelier à Rosans, demande l'autorisation de dériver une partie des eaux de l'Estang afin d'alimenter « un vivier pour l'élevage de la truite » qu'il souhaite construire au pied de son établissement, en rive droite du cours d'eau. Le premier projet prévoit une installation à plusieurs dizaines de mètres en amont du pont de l'actuelle R. D 994. Un second projet est dessiné dans la foulée par L. Cézanne, ingénieur subdivisionnaire de Rosans-Orpierre, avec une construction placée immédiatement en contre-haut du pont. Ce vivier est aujourd'hui désaffecté, mais il conserve ses trois bassins en béton armé, longs et étroits, installés dans une excavation de la rive escarpée.
L'hôtel de voyageur a cessé ces activités pendant l'hiver 1989-1990.
[Plan du vivier à construire, premier projet, juillet 1934.]
[Plan du vivier à construire, second projet, juillet 1934.]
Vue d'ensemble du vivier, prise du nord-est.
II. Description architecturale
Cette ferme est située au pied sud du bourg de Rosans, extra muros. Elle est constitué d'un bâtiment de logis implanté parallèlement au sens de la pente, orienté est-ouest, et d'un ensemble de dépendances agricoles formant une aile perpendiculaire orientée nord-sud, le long de la rue Lucien-Pinet.
Vue d'ensemble prise du sud-est.
Vue d'ensemble prise du nord-est.
Bâtiment du logis. Pignon ouest.
Dépendances agricoles. Elévation ouest, partie nord.
II.1. Bâtiment du logis : fonctions et aménagements intérieurs
Le bâtiment du logis comporte un étage de soubassement, un rez-de-chaussée surélevé et un étage de comble.
II.1.1. Etage de soubassement
Séparé en trois parties, l'étage de soubassement est aujourd'hui presque entièrement dévolu à l'habitat hormis deux petites pièces à usage de resserre ou de cellier, mais il a probablement servi anciennement à accueillir des fonctions agricoles (étable).
La partie centrale est couverte par trois travées de voûtes d'arêtes. Dans le mur ouest, sont aménagés un placard-niche – muni de deux vantaux ajourés d'un cœur – et une horloge encastrée. Cette pièce est prolongée côté nord par une haute resserre ou cellier, couverte par une voûte en berceau plein-cintre.
Etage de soubassement, étable puis cuisine. Vue de volume prise de l'est.
Etage de soubassement, étable puis salle de restaurant. Mur ouest, horloge encastrée.
Dans l'angle nord-ouest, un autre petit cellier est couvert par une voûte en berceau segmentaire coffrée. Celle-ci est percée d'une trappe vinaire (murée) qui témoigne de la fonction de cuvage de cette pièce (probablement une cuve vinaire en bois, aujourd'hui disparue).
Etage de soubassement, cellier. Vue de volume prise de l'est.
L'angle nord-est est occupé par un large vestibule, accessible depuis l'extérieur par la porte charretière. Cette pièce donne accès du côté sud au logis, du côté ouest à un escalier intérieur tournant, maçonné, qui dessert le rez-de-chaussée surélevé, et du côté nord à l'étable.
II.1.2. Rez-de-chaussée surélevé
Accessible de plain-pied par une porte piétonne ouverte dans le pignon ouest, ou par l'escalier intérieur depuis l'étage de soubassement, il est occupé par des chambres.
II.1.3. Etage de comble
Accueillant un séchoir, aéré par deux jours percés côtés est et ouest, on y accède depuis le rez-de-chaussée surélevé par un escalier intérieur.
II.2. Dépendances agricoles : fonctions et aménagements intérieurs
Les dépendances agricoles constituent la portion la plus importante de cette ferme. Elles comprennent un étage de soubassement et un rez-de-chaussée surélevé.
II.2.1. Etage de soubassement
Il est occupé par des étables ou remises, qui communiquent entre elles par l'intérieur mais qui disposent chacune d'un accès depuis l'extérieur : portes piétonnes percées dans le mur est. L'étable sud est couverte en voûtains, des mangeoires sur banquettes maçonnées sont adossées au murs est et ouest, surmontées d'un râtelier en menuiserie disposant de trappes d'abat-foin percées dans les voûtains. Les autres pièces sont couvertes par des planchers sur solives (effondrés).
Etage de soubassement, étable. Mur ouest, mangeoire sur banquette maçonnée et râtelier.
Etage de soubassement, étable. Mur est, mangeoire sur banquette maçonnée et râtelier surmonté d'une trappe d'abat-foin.
II.2.1. Rez-de-chaussée surélevé
Réservé au fenil, il est accessible de plain pied du côté ouest, par une large porte charretière, et du côté est par une baie fenière.
II.3. Matériaux et mise en œuvre
Les bâtiments sont construits en maçonnerie de moellons calcaires et de grès, avec des chaînes d'angles en gros moellons et moellons équarris.
Sur le bâtiment du logis, les élévations conservent un enduit lisse avec un décor de faux encadrements peints, et de fausses chaînes harpées façonnées au mortier. On note l'inscription en lettres capitales « HÔTEL DE L'ECU DE FRANCE » peinte en enseigne sur les élévations sud et est. Presque tous les encadrements sont en pierre de taille de grès, avec un linteau droit ou en arc segmentaire pour plusieurs fenêtres. Toutes les fenêtres comportent en outre un appui saillant mouluré, en ciment.
Bâtiment du logis. Elévation sud.
Bâtiment du logis. Chaîne d'angle sud-est, décor de fausse chaîne harpée en enduit façonné.
Bâtiment du logis. Pignon est, deuxième niveau. Fenêtre en arc segmentaire avec appui saillant mouluré en ciment.
Sur les bâtiments agricoles, les élévations sont laissées brutes de maçonnerie, sauf à l'extrémité sud de la façade orientale où les vestiges d'un enduit rustique restent visibles. Les deux portes charretières des élévations est et ouest possèdent un encadrement en arc plein-cintre, en pierre de taille de grès layée. Les encadrements des autres ouvertures sont simplement réalisés en moellons ou façonnés au mortier avec un linteau en bois, ou en béton. Toutefois, deux petits jours rectangulaires (un sur la façade est, l'autre sur la façade ouest), possèdent un encadrement en pierre de taille de grès ; ils sont fermés par un barreaudage en ferronnerie.
Dépendances agricoles. Elévation est, extrémité sud. Porte de remise en arc plein-cintre.
Dépendances agricoles. Elévation ouest, partie nord. Porte fenière en arc plein-cintre.
Sur le bâtiment du logis, le toit à un pan est couvert en plaques ondulées de fibro-ciment supportant des tuiles creuses. L'avant-toit est constitué de trois rangs de génoise peints en blanc alors que la saillie de rive n'en comporte que deux ; le passage des angles est traité en éventail.
Sur les dépendances agricoles, la charpente à pannes sur arbalétriers est soutenue par des piles de fond maçonnées. Le toit à un pan est couvert en tuile creuse. L'avant-toit est constitué de deux rangs de génoise.
Dépendances agricoles. Partie centrale, pile de fond.
Rez-de-chaussée surélevé, fenil. Piles de fond.