I- Historique, topographie et typologie générale
Avant la Mounine : la batterie du Four de Caux
La batterie du Four de Caux doit son toponyme à un four à chaux mentionné en 1571dans les dépendances du temporel de l'abbaye de femmes de Saint Sauveur de Marseille. La fondation de cette batterie de côte n'est pas documentée mais peut être associée à la grande campagne de création de batteries planifiée en 1695 pour défendre en particulier la baie de Marseille contre les menaces de croisière anglaise de l'amiral Russel. La mise en œuvre de ce programme, bientôt élargi, avait été placée sous l’autorité du maréchal de France Anne Hilarion de Tourville, lieutenant-général des armées navales, vice-amiral du Levant, nommé le 30 mars 1695 par Louis XIV au commandement des côtes de Marseille à Toulon. Plusieurs cartes détaillées réalisées dans ce contexte entre 1695 et 1701 pour localiser les nouvelles batteries, pour la plupart des batteries ouvertes, et indiquer leur armement (pièces de 24 ou de 36 livres) se limitent dans leur cadre à la baie de Marseille, sans dépasser à l'est le Cap Croisette. De ce fait, on ne peut confirmer l'existence de la batterie du four de Caux à cette époque ni connaître l'armement pour lequel elle avait été conçue, mais on la trouve exprimée en 1720 sur le Plan de la baye et rades de Marseille , cadré plus largement vers l'est et moins détaillé, dû au cartographe Henri Michelot1. Elle est encore portée en 1740 sur la carte de la partie des côtes de Provence depuis l'embouchure du Rhône jusqu'au Cap de la Fauconnière, à l'Est de La Ciotat2, sans précision sur son armement. En 1755, la Carte de la côte de Provence depuis l'embouchure du Rhône jusques au port de Villefranche, signée de Nicolas-François Milet de Monville3 directeur des fortifications de basse Provence, indique toujours cette batterie en place, mais la légende de la carte ne la compte pas au nombre des forts et batteries de la coste de Provence qu'il conviendroit d'armer pour en protéger la navigation et pour interdire le mouillage des rades à une armée navale ennemie. On en conclura que, sur l'ensemble des batteries de côte mises en place à partir de 1695, la plupart désarmées par la suite en temps de paix, celle du four de Caux n'était pas jugée utile à réarmer en 1755, ce qui signifiait son abandon. Au demeurant, la proche batterie du Cap Croisette avait été abandonnée plus précocement, puisqu'elle n'était déjà plus portée sur les cartes dès 1720. Cependant, à la différence de celle du Cap Croisette, la batterie du Four de Caux, du fait de son épaulement maçonné et parce que sa position isolée et difficile d'accès n'a pas été réoccupée par une batterie postérieure, survécut à son abandon précoce, à l'état de vestige.
La batterie de Mounine
Le 2 janvier 1812, le général de division Gassendi rendait un rapport au ministre de la guerre sur un repérage de terrain faisant suite une communication du 8 décembre 1811 du général Jean Ambroise de Lariboisière, 1er inspecteur général de l'artillerie, à propos de la demande faite par les principaux négociants de la ville de Marseille pour l'établissement d'une batterie au Cap Croisette4. Outre cette batterie jugée nécessaire et qu'il proposait d'accompagner d'une tour modèle n°2, le général Lariboisière projetait aussi, comme indiqué sur une carte de ce secteur du littoral joint au rapport Gassendi, une autre batterie de côte à plus basse altitude et une tour n°3 plus à l'est sur la pointe Mounine, en remplacement de la batterie qui existe sur la pointe de Rioux.
Les marins et les caboteurs jugeaient cet emplacement, à l'ouest de la batterie de Riou, construite en l'an 3 de la République, plus avantageux du fait de son accès plus facile et parce qu'il découvrait mieux les autres mouillages de droite et de gauche. Néanmoins la pointe Mounine étant isolée et sans communication avec les batteries voisines, les généraux Gassendi et Lariboisière préconisaient la construction d'une tour modèle à sa gorge. La carte jointe au rapport figure les deux batteries projetées, Cap Croisette et pointe Mounine, et la batterie de Riou. La distance de 800m entre Mounine et Riou indiquée en annotation sur la carte -géométriquement assez défectueuse- est surestimée du double; elle est en réalité de 400m. La batterie de Mounine projetée y est exprimée comme un épaulement en arc de cercle, ouvert à la gorge mais directement couvert par une tour-modèle. On notera que ni les rapports, ni le plan joint ne font état de l'ancienne batterie du Four de Caux abandonnée mais encore en place à l'arrière et au-dessus du Cap Mounine. Cette proposition de deux nouvelles batteries donna lieu à un Rapport de la commission mixte chargée de déterminer la position et l'armement d'une batterie au cap Croisette, daté du 20 mai 1812, co-signé du colonel Dianous, directeur des fortifications, et de Ponge sous-directeur d'artillerie5. Ayant reconnu la nécessité de remplir par une nouvelle batterie la grande lacune qui existe entre celles de Montredon et de Riou, les rapporteurs jugeaient le point le plus favorable sur le Cap Croisette à occuper par une batterie de 6 pièces de 36 sur affut de côte et un mortier de 12 pouces, mais y jugeaient la construction d'une tour incommode et superflue. Les commissaires s'étant ensuite transportés d'office sur la pointe Mounine située entre le cap Croisette et la batterie de Riou et où, d'après l'ordre de Son Excellence le ministre de la Guerre, M. le directeur d'artillerie a fait tracer une nouvelle batterie destinée à unir son action avec les 2 premières, jugèrent cet emplacement convenable pour 4 pièces de canon. Ils estimèrent en outre que la batterie de Riou ne pouvait être suppléée par aucune autre et méritait non seulement d'être conservée mais aussi augmentée et améliorée, pour deux pièces de plus, soit 5 au lieu de 3. Riou et Mounine étant très isolées et sans communication par terre avec Marseille, il convenait de lier leur défense, en conséquence de quoi la commission estimait qu'une tour n°1 placée à égale distance des deux batteries sur l'arête qui les sépare remplirait cet objet. Un sentier de communication serait en outre à créer entre ces batteries, partant de Montredon.
La construction de la batterie de Mounine commençait dès juillet 1812, et le terrain, acheté en même temps que celui des deux batteries de Morgiou, à un sieur Rostan, fut payé par autorisation ministérielle du 12 février 18136.
Un état des lieux sommaire des batteries de Mounine et de Riou peu après la fin de l'Empire est donné dans le mémoire sur l'état de situation de la place de Marseille et dépendances7 rédigé le 20 novembre 1816 par Jean-Joseph Amable Tournadre, dit Tournadre aîné, chef du génie de Marseille, probable concepteur du plan de la batterie de Mounine à sa prise de fonction courant 1812 :" La batterie de Riou protège un mouillage bon pour les vaisseaux de guerre et assure les bâtiments caboteurs qui sans elle seraient très exposés dans ces parages à cause des îles peu éloignées de la côte ou l'ennemi à toutes facilités à s'embusquer (...) Plus abordable par la droite une petite anse nommée calanque de Mounine qui n'est qu'à 450 mètres donnait la facilité de jeter du monde à terre et comme la batterie de Riou ne pouvait la voir on a construit sur ce point la batterie de Mounine . L'armement définitif arrêté en 1813 était de trois pièces de 36 sur affût de côte et un mortier de 12 pouces, dont le service exigeait 16 à 20 canonniers, logés dans un corps de garde intégré, à l'abri d'un mur de fermeture à la gorge.
Le même Tournadre aîné compléta la description de la batterie de Mounine en 1818 dans un atlas des batteries de côte des baies de Marseille et de La Ciotat réunissant des relevés détaillés réalisés sous son autorité, dont une planche de plan et profils de cette batterie8: La petite batterie de Mounine, construite en 1813, est formée d'un épaulement (semi) circulaire en terre contenue dans un coffre de maçonnerie élevé à la hauteur convenable pour son armement en affût de côte, la plate-forme est en terre et peut recevoir 3 pièces de canon et un mortier, elle est élevée d'environ 16 mètres au-dessus de la mer. La batterie n'a qu'un petit corps de garde pour 4 hommes et une espèce de guérite ronde servant de dépôt pour la poudre. La proximité de la batterie de Riou peut suppléer à ce qui manque en établissements à celle de Mounine, qui en est une dépendance et n'en est éloignée que de 400 mètres. Celle-ci est fermée d'un mur crénelé, précédé du côté de la gorge par un fossé qu'on a prolongé devant les parties basses de l'épaulement.
Plan et profils de la batterie de Mounine, 1818.
Les dessins complètent l'information en exprimant le plan parfaitement régulier de la batterie et de son mur de gorge crénelé, formant deux demi-bastions assez larges encadrant symétriquement une petite courtine avec porte d'entrée au centre. Le corps de garde, en simple rez-de-chaussée et couvert en appentis, était inclus dans le demi-bastion de droite, adossé à son flanc et à une partie de sa face, la guérite circulaire servant de dépôt de poudre étant aussi dans l'aire intérieure de ce demi-bastion. Les créneaux, percés dans la partie supérieure du mur de gorge, étaient desservis par un chemin de ronde surhaussé du sol intérieur. L'épaulement de plan en segment de cercle régulier étant plus large que l'emprise du mur de gorge à deux demi-bastions, le raccord du premier au second forme, de chaque côté symétriquement, une saillie en retour d'angle rentrant.
Le chef du génie évoque rétrospectivement dans son commentaire le projet de protéger les deux batteries par une tour modèle n°2 placée entre elles deux, qui lui parait encore très convenable si le renouvellement d'une guerre maritime obligeait à mettre la côte en état de défense.
Les propositions de principe formulées en 1818 n'eurent pas de suite, du fait de l'absence de menace, et la batterie désarmée semble avoir été remise aux Domaines en réserve en même temps que celle de Riou le 1 Juin 1820. Sur le plan cadastral de 1820, la batterie de Mounine est nommée batterie de L'Estéou de Bouque.
La commission d'armement des côtes, de la Corse et des iles, instituée en février 1841 proposa de réhabiliter et réorganiser la batterie de Riou et de supprimer la batterie de la Mounine, bien placée pour voir le mouillage de Riou, mais facile d'accès et mal défendue, implicitement jugée en double emploi. Suite à un avis du comité des fortifications du 29 juin 1855, l'abandon définitif de la batterie de la Mounine et la remise du terrain et des bâtiments à l'administration des domaines, firent l'objet d'une décision ministérielle du 19 décembre 1856. L'ensemble a été ensuite aliéné et vendu aux prix de 500 francs à un sieur Chaix le 1er octobre 18579.
II- Description
Les deux anciennes batteries de Mounine et du Four de Caux sont implantées à moins de 300m de distance à vol d'oiseau sur le même versant, la première sur le bord même de la côte, à moins de 10m au dessus du niveau de la mer, la seconde à 100m d'altitude sur un rebord rocheux. Aucun chemin praticable ne les relie l'une à l'autre, ce qui s'explique par le fait que la plus ancienne, Four de Caux, était abandonnée depuis un demi-siècle et "oubliée" lorsque la seconde, Mounine, fut construite. Il ne reste plus trace de la voie d'accès de la première, qui devait nécessairement être praticable pour permettre sa desserte et son approvisionnement. Ces deux batteries partagent l'une comme l'autre, à plus d'un siècle d'écart chronologique en termes de date de fondation, les particularités assez peu communes (avant le cas particulier des ouvrages de la seconde guerre mondiale) d'avoir connu une durée d'usage brève, et d'avoir survécu à leur abandon précoce sans démolition volontaire ni transformation. De ce fait, les vestiges qui en subsistent, bien qu'incomplets, ne témoignent que d'une seule époque, celle de leur fondation.
La vision aérienne verticale de ces deux batteries de côte dans leur état actuel montre leurs points communs architecturaux, essentiellement le principe d'un épaulement de plan en arc de cercle maçonné, et aussi leur différences autres que l'altimétrie de leur position. La batterie du four de Caux, plus ancienne, est deux fois plus petite que celle de Mounine, plus sommaire, et n'a jamais été fermée à la gorge ; de plus, rien n'indique dans les sources documentaires trop déficitaires la concernant et dans les structures subsistantes, qu'elle ait été complétée d'un petit corps de garde et d'un dépôt de poudre, qui paraissent pourtant indispensables pour un ouvrage d'artillerie occupant une position aussi difficile d'accès. Dans le cas de la batterie de Mounine, ces deux bâtiments a minima ont existé et sont bien documentés, mais l'évolution de la ruine a abouti à leur disparition complète dès le milieu du XXe siècle.
Vue aérienne actuelle des batteries de Mounine et Four de Caux.
La batterie du Four de Caux
Du fait même de sa position d'accès difficile qui l'a mise à l'abri du pillage et du vandalisme, conserve en bon état sanitaire son épaulement ou parapet d'artillerie formé d'un mur maçonné de plan semi-circulaire, épais d'un peu plus d'un mètre, fondé sur la pente du versant, formant revêtement d'un terrassement intérieur. Le parement extérieur en blocage de moellons de tout venant de facture soignée, arasé à l'horizontale et d'une hauteur maximale de 2 à 3m, a résisté au temps, sans dégradation des joints.
Vue extérieure du revêtement de l'épaulement de la batterie du Four de Caux
L'arase de ce parapet maçonné, adaptée à un tir d'artillerie à barbette, et donc dépourvue d'embrasures, est profilée en glacis versant vers l'extérieur, le nu intérieur du parapet ou mur de genouillère n'ayant qu'une hauteur très restreinte au-dessus du sol intérieur ou de plate-forme.
Ces caractéristiques ne sont pas les plus communes dans la typologie des batteries de côte ouvertes de la génération 1695, les parapets sans embrasures y étant généralement réservés aux batteries de mortiers.
L'autre caractéristique remarquable de l'état actuel de la batterie du Four de Caux est la présence d'un pavement soignées en dalles de pierre de taille carrées assemblées à joints fins sur toute la surface de la plate-forme, ce qui n'était pas la norme dans les faits, mais était recommandé par les auteurs d'un rapport de 1694 préalable au déploiement des batteries de côte, pour recevoir des pièces sur affûts marins, et par Vauban en 1701 pour certaines batteries. La plate-forme est ouverte à la gorge mais plus ou moins retranchée par le surplomb rocheux, avec un passage d'entrée à l'extrémité gauche de la plate-forme, le parapet y étant prolongé par un mur de terrassement rectiligne bordant ce passage qui était praticable au canon.
La batterie de Mounine
Implantée en bordure même de la côte, en terrain plat, la batterie de Mounine fait face au large, horizon en partie barré à portée de canon par l'ile de Jarre, et, à plus grande distance par l'île de Riou. Dans l'état actuel, son plan général symétrique demeure parfaitement reconnaissable, mais le front de terre, soit le mur de gorge crénelé à deux demi-bastions, est dans un état de ruine complet, proche du dérasement, réduit à des tronçons dégradés de faible élévation, dont aucun ne s'élève plus à hauteur ou étaient ménagés les créneaux de fusillade.
Vue plongeante de l'épaulement, plate-forme et vestige du front de gorge de la batterie de Mounine
L'épaulement de plan en arc de cercle surplombe directement l'escarpement de la ligne de côte, composé d'un affleurement peu élevé de poudingue raviné par la mer.
Vue extérieure du revêtement de l'épaulement de la batterie de Mounine
Formé d'un parapet épais (environ 5m) en terre et pierraille de remblai entre le mur de revêtement extérieur et le mur de genouillère, cet épaulement large de 34m dans l'aire intérieure, 47m hors œuvre, demeure assez largement conservé, bien que plus dégradé que celui de la batterie du Four de Caux. Le profil du parapet, versant vers l'extérieur, en particulier, est peu érodé.
L'élévation du parement extérieur semble quelque peu masquée en partie inférieure par une couche de déblais accumulés, car elle est inférieure à 2m, cote indiquée sur les plans de 1818. Le revêtement en blocage de moellons irréguliers de tout venant était masqué par un enduit de parement rustique rocaillé, incrusté de cailloux, ce qui lui donnait un aspect plus fini. Dans l'état actuel, ce parement n'est conservé que de façon très lacunaire et la maçonnerie sous-jacente est jalonnée d'importants écorchements ou brèches, les joints du blocage étant très dégradés.
Détail du revêtement de l'épaulement de la batterie de Mounine, avec brèches et reste d'enduit
L'aire intérieure de la batterie conserve une unique plate-forme dallée en pierre de taille appareillée, de plan carré de faible étendue (environ 3m de côté) à l'arrière de l'épaulement et du demi-bastion de gauche. Cette plate-forme semble avoir été destinée à placer un des canons dont la batterie était armée, probablement le mortier de 12 pouces.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.