Dossier d’œuvre architecture IA13006264 | Réalisé par
Corvisier Christian (Rédacteur)
Corvisier Christian

Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.

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  • enquête thématique régionale, architecture militaire de Provence-Alpes-Côte d'Azur
Tour Saint Louis
Œuvre étudiée
Auteur
Copyright
  • (c) Région Provence-Alpes-Côte d'Azur - Inventaire général

Dossier non géolocalisé

Localisation
  • Aire d'étude et canton Bouches-du-Rhône
  • Commune Port-Saint-Louis-du-Rhône
  • Lieu-dit
  • Adresse quai de l' Adresse ,
  • Cadastre 2026 C DP 183 domaine public
  • Précisions
  • Dénominations
    tour
  • Précision dénomination
    Tour Saint Louis
  • Dossier dont ce dossier est partie constituante

 I- Historique, topographie et typologie générale

           La tour de Saint Louis du Rhône, implantée en position isolée loin de tout habitat à sa construction en 1737, est le dernier avatar d'une série chronologique de tours vigies de Camargue,  édifiées par la communauté d'Arles depuis le moyen-âge sur les embouchures du Rhône pour assurer la sécurité des navires de commerce qui s'y engageaient et pour y prévenir les incursions de la piraterie. L'ensablement progressif des bras du Rhône et l'avancée de la ligne de côte par atterrissement au fil des siècles donna lieu à la construction et à l'obsolescence, échelonnées dans le temps, de plusieurs tours successives implantées sur l'une des rives du bras principal ou Grand Rhône, près de l'embouchure, toujours plus éloignées de la ville d'Arles. Ces tours étaient toutes conçues dans leur principe comme un réduit défensif logeable surmonté d'un farot ou fanal de garde.

            Les deux tours qui précédèrent chronologiquement la tour de Saint Louis, étaient implantées sur le bras principal du Grand Rhône tel que fixé en 1587 par un premier changement de cours (conséquence d'une crue en 1583), et nommé "Bras de Fer". La première de ces deux tours établies sur la rive droite du Bras de Fer, la Tour du Tampan, fut construite entre 1607 et 1614 par un maître maçon nommé Barthélemy Juran, sur les plans de l'architecte de la ville d'Arles Antoine Borel,  pour un coût de 5616 livres. Cette tour de plan rectangulaire, à deux niveaux voûtés portant plate-forme,  parementée en pierre de taille, évoquait une petite maison-forte compacte à l'usage du capitaine commis à sa garde, avec des références architecturales défensives médiévales: couronnement crénelé sur faux mâchicoulis avec échauguettes carrées aux angles, porte à l'étage avec pont-levis. Un cartouche héraldique affichait les armes de la ville celles du roi. Elle était armée en 1615 de deux petits canons, trois mousquets et une arquebuse. Elle reçut son fanal en 1617, mais était déjà trop éloignée de l'embouchure dès 1656, date à laquelle fut décidé de la remplacer une nouvelle tour, dite Saint Genest, 2580 toises en aval. La tour du Tampan fut vendue à un particulier en 16591, et reçut ensuite les appellations alternatives de tour de La Vignole, puis de Tour Vieille. La tour Saint Genest  fut construite entre 1656 et 1659 par les frères Claude et Nicolas Lieutard, maîtres maçons d’Arles, pour un coût de 5680 livres, sur des plans de l’ingénieur Jean Vortcamp. Cette nouvelle tour parementée en pierre de taille de Beaucaire était de plan carré (9m de côté), plus étroite que la Tour de Tampan mais plus haute, ayant deux étages sur rez-de-chaussée, voûtés, portant plate-forme crénelée. La porte était au premier étage, et les niveaux desservis par un escalier en vis formant un tourillon au-dessus de la plate-forme. Le prix-fait des travaux précisait en outre de ménager des créneaux pour le mousquet dans les murs et des embrasures pour canon; un prix fait passé par les consuls d'Arles en 1657 au sculpteur Antoine Paulet lui commandait pour orner la tour une image de Saint Genest, les armoiries du roi et celles de la ville2. Une carte des embouchures du Rhône datée de 16983 figure les deux tours, légendées Tour Vieille ou du Tampan, Tour neufve ou de St Genest; cette dernière y est figurée surmontée d'un fanal au-dessus du tourillon de l'escalier et attenante à une petite chapelle.

            En 1706, en amont du méandre précédant la tour du Tampan, un petit canal royal4 avait été creusé à l'initiative du fermier des gabelles pour mettre le Rhône en communication avec l'étang littoral de l'Eisselle alias de Madame, dans lequel  le sel se formait naturellement, ceci dans le but de le désauner et de juguler la contrebande organisée par les faux-sauniers. Ce petit canal fut forcé par une importante crue du Rhône survenue en 1711, le fleuve ayant traversé l'étang Madame et l'étang du Pesquier pour déboucher dans la mer, ce qui porta à envisager l'abandon du Bras de Fer, sinueux et dont le débouché était précédé de deux îles, au profit d'un bras artificiel suivant l'écoulement forcé de la crue, vers un débouché plus court. Dès 1712 fut commencée la mise en œuvre sur ce tracé d'un large  canal  fluvial navigable dit des Launes, dont le gabarit fut matérialisé par des digues empierrées sur les terres, prolongées de rangs de clayonnages dans la traversée des deux étangs. Antoine Niquet, directeur des fortifications de Provence et du Languedoc fut consulté pour la conception de ce canal des Launes, du fait de son expérience antérieure , en 1693, de directeur des travaux du canal des Deux Mers, ou canal du Midi ; il confia la direction du chantier à son ingénieur en chef du canal et des étangs de Languedoc Dominique de Senès. Les travaux de réalisation des berges, comportant l'assèchement et le remblaiement presque complet des étangs traversés, furent interrompus par l'épidémie de peste d'Arles en 1720. Le canal fut ouvert aux bateaux sur lest en 1722, l'achèvement des travaux étant bientôt accéléré par un arrêt du Conseil d'Etat du 5 juillet 1723, qui instituait un impôt sur le sel amené par le Rhône en Provence, Languedoc, Lyonnais, Dauphiné, Auvergne et Rouergue, cet impôt servant au financement du canal de Launes. En 1724 le canal était ouvert à la circulation fluviale en pleine charge, le Bras de Fer continuant à être emprunté parallèlement jusque dans la décennie 1730.

             C'est dans ce cadre que les consuls d'Arles décidèrent en 1733 de la construction d'une nouvelle tour vigie à l'embouchure du canal des Launes, dont ils obtinrent l'autorisation par un arrêt du conseil d’état du 25 septembre 1735. En 1736, la tour Saint Genest étant toujours en usage pour un temps indéterminé à l'embouchure de Bras de Fer, le nouveau corps consulaire jugea le financement de la  nouvelle tour trop coûteux, et demanda à ce qu'il fut pris en charge par le pouvoir central, demande acceptée par un nouvel arrêt du Conseil d’Etat en 1737. Ce financement fut assuré par une imposition spéciale de 5 sols par minot de sel qui se débiterait dans les greniers à sel de Provence, Dauphiné, Languedoc, Lyonnais et Auvergne. La maîtrise d'ouvrage des travaux, qui échappait aux consuls d'Arles, était représenté au nom de l'intendant de Provence Jean-Baptiste des Gallois de Latour par son subdélégué, le sieur de Vacquières. Les travaux furent attribués à prix fait le 14 mai 1737 aux maçons Guillaume Pillier, Richard Peyre et Gaspard Brunet, pour un coût total de 13000 livres5. L'architecte auteur des plans était Dominique de Senès, ingénieur du roi alors en fin de carrière, capitaine dans le régiment de la Marine, chevalier de l'ordre de St Louis, qui avait travaillé sous les ordres d'Antoine Niquet dès 1700, notamment à Toulon, et avait assuré plus récemment la fonction d'ingénieur en chef du canal des Launes. Senès était l'auteur d'un traité du toisé des voûtes, dont la publication en 1724 avait été saluée par Michel Le Pelletier de Souzy, ancien commissaire général des fortifications. Les sources d'archives, moins complètes pour cette tour que celles relatives aux deux tours précédentes, ne donnent pas d'information sur la durée de sa construction, sans doute brève, ou son armement, sans doute composée de mousquets et de deux à quatre pièces de canon placés sur la plate-forme.

            L'architecture de la tour neuve du canal des Launes n'est pas en rupture avec celle des deux tours précédentes sur le Bras de Fer, notamment la tour Saint Genest dont elle donne une variante un peu plus forte et haute, avec un traitement plus savant du voûtement intérieur. Ces tours des bouches du Rhône préfigurent dans une certaine mesure la série de redoutes en forme de tours carrées conçues et réalisées au nombre d'une quinzaine sur les côtes du Languedoc entre 1741 et 1758 par l'ingénieur du génie Jacques-Philippe Mareschal, actif dans les provinces de l'Est en début de carrière, promu en 1738 directeur des fortifications du Languedoc6. Toutefois, les tours crénelées et casematées du "système Maréchal", certaines servant de réduit à une batterie basse compacte reprenant les principes de celles de Vauban, type fort des Vignettes de Toulon, sont généralement plus petites et plus trapues que la tour Neuve du canal des Launes. Cette dernière a été récemment fautivement attribuée à Mareschal7, attribution sans fondement qu'il convient de réfuter.

            Une carte du territoire de la ville d'Arles, soit de la Camargue, dessinée en 1760 par le cartographe François Pasumot, comportant des projets de canaux, exprime l'état des lieux des bouches du Rhône à cette date, avec le Bras de Fer dit ancien lit du Rhône, rétréci, devenu non navigable, et surnommé Japon à son point de divergence avec le canal de Losne. Cette carte figure les trois tours, la Tour du Tampan, légendée TourVieille, la Tour St Genest, et au débouché du canal de Losne, en rive gauche, la Tour Neuve, figurée enveloppée d'un fossé, et accompagnée d'une maison légendée "poste des employés".

Carte du territoire de la ville d'Arles, 1760. Détail des débouchés du Rhône avec les tours.Carte du territoire de la ville d'Arles, 1760. Détail des débouchés du Rhône avec les tours.

            A partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, la tour est désignée sous les appellations alternatives de tour de Laune, et surtout de tour Saint Louis, liée au vocable d'une chapelle bâtie à proximité à une date inconnue mais assez récente. L'idéologie révolutionnaire rejeta cette appellation à connotation monarchique et y substitua celle de Tour des Bouches du Rhône. La période des guerres révolutionnaires (1793-1802) voit la reprise en main directe des batteries de côte par l'Etat. En témoigne un mémoire de l'inspecteur général des fortifications Pierron daté du 30 fructidor an 3 (16 septembre 1795), qui fait était de deux pièces de canon placées en batterie près de la tour au bord du Rhône et annonce un projet du directeur sur lequel le comité pourra se prononcer8. Daté du 6 frimaire an 4 (27 novembre 1795) par Garavague, directeur des fortifications à Toulon, l' Etat et projet estimatif de l'ouvrage à faire à la tour des Bouches du Rhône pour fermer l'emplacement de cette batterie par la gorge et mettre cette batterie en état de résister à une attaque de vive force, est illustré d'une planche de dessins9.

Plan et profil de la tour des Bouches du Rhône (état projeté), An 4.Plan et profil de la tour des Bouches du Rhône (état projeté), An 4.

L'auteur du projet fait un long développement pour justifier la nécessité d'établir une véritable batterie fermée et retranchée autour de la tour existante : "Cette tour située à environ deux milles de la mer était autrefois à ses bords; les sables du Rhône (...) l'ont ainsi reculée par succession des temps. Elle est à environ 12 milles de (Fort de) Bouc, mais lorsqu'on ne peut traverser l'étang de Gajalon qui est sujet à gonfler par les vents du sud, on est obligé d'y arriver par la route d'Arles: on a alors 8 à 9 lieues à faire; elle est distante d'Arles à peu près de sept lieues. Des corsaires qui connaitraient ces parages pourraient monter le Rhône, surprendre ce poste qui est isolé et sans défense du côté de la terre, après celà ravager nos belles campagnes de la Camargue et des bords de la Crau, inquiéter même la cité d'Arles. Le reste de la plage, autant de droite que de gauche, jusques à la mer, est défendu par la nature; les sables que le Rhône y porte et les lames qui s'élèvent au large et qui viennent se briser avec fracas sur le rivage surtout par le vent d'Est la défendent assez. C'est donc sur ce point intéressant que l'on doit s'attacher pour la défense des bouches du Rhône et des fertiles campagnes de la Camargue. L'autre côté peut être suffisamment défendu par de petites pièces de campagne et quelques peu de troupes. Il faut donc mettre la tour à l'abri d'un coup de main et la défendre contre l'attaque de l'ennemi ou des corsaires (...) il leur serait assez facile de s'en emparer, la tour n'étant couverte par aucune enceinte et ne présentant aucun obstacle, car les petits canons qui sont sur la plate-forme supérieure sont trop élevés pour en défendre les environs. Les pièces de la batterie principale ne battent que du côté du Rhône; elles sont d'ailleurs tout simplement posées sur le sol qui est très peu propre pour la manœuvre étant souvent inondé par le Rhône, dont la hauteur ordinaire n'est que de trois ou quatre pieds au dessous du terrain. Dans les inondations la garnison se trouve souvent enfermée de tous côtés et il n'y a seulement que la ci-devant chapelle qui lui sert de caserne. Les canonniers et le reste de la garnison logent alors dans les cabanes qui sont aux environs; l'air y est si malsain qu'on ne peut y rester sans tomber malade. Garavague juge la tour, construite en pierre de taille, fort solide, bien bâtie et en bon état, quoique ses murs n'aient que 3 pieds d'épaisseur.  Il précise que sur le donjon (mot employé pour désigner le couronnement défensif de la tour) est une vigie qui signale avec le fort de Bouc (...) les voûtes et plateformes du donjon sont propres à contenir de petites pièces. La description du projet emploie la nomenclature chiffrée portée sur la planche de plan et profils : On propose de fermer le terrein de la batterie et la tour par un retranchement bastionné 4, 4, entouré d'un fossé 3, 3 de 10 toises de largeur, ayant à son extrémité deux écluses 6, 6, pour donner entrée aux eaux du Rhône. Le déblai du fossé fournira des terres suffisantes pour pouvoir élever la surface de la batterie d'environ trois pieds et pour fournir à la construction du parapet qu'on fera avec des fascines piquetées. Ce remblai de trois pieds dans toute la surface du retranchement sera suffisant pour la défendre de l'inondation (...) Je propose encore d'entourer la tour d'un petit fossé pour former un réduit dans lequel on pourra se défendre, quand même le principal retranchement serait rendu. Le fossé du réduit serait plein d'une eau courante qu'on tirera du Rhône au moyen d'un aqueduc comme on l'a indiqué dans le profil AB. Enfin, on fera des logements pour la garnison, l'un du côté de la ci-devant chapelle, l'autre à égale distance de la tour. Ces logements contiendront des magasins nécessaires pour les munitions de guerre et de bouche.  Le plan du projet permet d'identifier  l'ex chapelle Saint Louis, simple nef rectangulaire, dont les murs son lavés en rouge , teinte employée pour exprimer le bâti existant dont la tour. Le projet l'utilisait comme casernement (n°8) et l'intègrait à un bâtiment trois fois plus long (n°7-8) avec cours fermées, escalier et quatre logement d'officiers. De l'autre côté de la tour, en symétrie, il proposait un autre bâtiment de taille équivalente intégrant aussi des chambres d'officiers (n°13), une boulangerie (n°15) et deux magasins (n°12,14), dont un d'artillerie, l'autre de vivres.

            Le coût estimé des travaux  montait à  530.000 livres, dont 142.400 livres pour les travaux de terrassement, 23.220 livres pour 1290 toises carrées de gazonnage, 110.000 livres pour 550 toises carrées de maçonneries,  28.000 livres  pour 2800 pieds carrés de pierre de taille, 3600 livres pour 30 toises carrées de voûtes, 1000 livres pour une guérite, 7800 pour 130 toises de grillage, 113.680 livres pour le bâtiment pour les vivres , 75.786 livres 13 sols pour le bâtiment de la chapelle, 24.513 pour les dépenses imprévues.

            Sans doute jugé trop coûteux,  ce projet n'a pas été approuvé et n'a reçu aucun début d'exécution. Une mention succincte donnée dans un mémoire du 15 frimaire an 9 sur l'état actuel des fortifications précise que les travaux les plus urgents pour cette tour à laquelle on n'a pas travaillé depuis plusieurs années sont à la plate-forme et aux fermetures10.

            Le 13 fructidor an 10, la ci-devant chapelle et sa maison curiale furent accordées par un arrêté du gouvernement à l'administration des Douanes, par ailleurs autorisée à construire des baraques sur le site.

            Un état des lieux circonstancié de la Tour des Bouches du Rhône peu après la fin de l'Empire est donné, sans allusion au projet de l'an 4,  dans le mémoire sur l'état de situation de la place de Marseille et dépendances11 rédigé le 20 novembre 1816  par Jean-Joseph Amable Tournadre, dit Tournadre aîné, chef du génie de Marseille : "Située sur la rive gauche du seul bras de ce fleuve qui soit navigable, fut bâtie en 1736 à l'embouchure de ce bras tant pour en protéger la navigation que pour en indiquer l'entrée, qui est fort dangereuse. Un fanal y avait, en conséquence, été placé. La mer s'étant retirée et la tour s'en trouvant maintenant éloignée de près de 6000 mètres, elle a perdu une partie de son importance. Elle continue néanmoins à être utile pour la sûreté de la navigation du Rhône et la protection, en temps de guerre, des barques qui s'assemblent souvent sur ce point (...) Cette tour  élevée de 15,50m au-dessus de son rez-de-chaussée a deux étages, elle est couverte d'une plate-forme propre à recevoir du canon qui découvre parfaitement le pays environnant (...) renferme du logement pour 30 hommes et les magasins nécessaires pour les vivres et munitions de guerre. Il y a auprès de la tour une chapelle appartenant à la ville d'Arles qui en est éloignée de 3 à 4 lieues, elle a servi de caserne lorsqu'il y avait un détachement d'infanterie placé à ce poste (...) On avait aussi placé au pied de la tour une batterie pour obtenir des feux plus rasants sur le bras du Rhône, et comme le feu était un peu masqué par les barraques du poste des douanes on avait disposé d'une pièce pour la porter en avant de ces barraques.

            En 1818, un atlas des batteries de côte des baies de Marseille et de La Ciotat réalisé sous la direction du même Tournadre aîné, réunissant des relevés détaillés de chaque batterie et des commentaires, apporte des précisions descriptives, appuyées sur une planche de plan et profils de l'existant.

Plan et profil de la tour des Bouches du Rhône [Etat des lieux),1818.Plan et profil de la tour des Bouches du Rhône [Etat des lieux),1818.

S'agissant de la tour des Bouches du Rhône, le chef du génie évoque le problème de l'insuffisante élévation des sols aux dessus des eaux moyennes, entrainant des inondations en hiver et un environnement  marécageux et malsain en été. Il précise que la plate-forme sommitale de la tour, bordée d'un parapet en pierre, peut recevoir trois pièces de petit calibre montées sur affuts marins, et portait jadis un phare qui a été remplacé par un sémaphore. Le rez-de-chaussée de la tour étant trop humide pour être habitable, les deux étages étaient en capacité de loger 25 hommes, en tenant compte de la présence d'un magasin a poudre dans une travée d'angle du premier étage. Lors des dernières guerres (terminées à la chute de l'Empire en 1815), la tour n'était habitée que par le gardien de batterie, le chef de poste & le guetteur du sémaphore, les canonniers étaient placés dans une chapelle au pied de la tour qui pouvait recevoir 30 hommes. Cette chapelle appartenant au gouvernement pourrait (...) loger 50 hommes au moyen d'une soupente que son élévation permettrait d'y construire, ce supplément de logement serait fort utile en temps de guerre pour le détachement d'infanterie qu'il est nécessaire de placer à ce poste pendant la belle saison. Tournadre signale ensuite les travaux faits en 1817 par les ingénieurs des Ponts-et-Chaussées pour arrêter les affouillements de la berge du Rhône qui menaçaient de ruiner la chapelle. La planche de plan montre la chapelle (légendée église) bordée d'un collatéral qualifié de maison de santé, et prolongée vers l'ouest du double de sa longueur de deux murs latéraux débordant sur le Rhône, le plan de ces bâtiments en partie ruinés évoquant celui du casernement projeté en l'an 3 (indice d'une amorce de réalisation de ce projet, limitée à ce bâtiment ?) Deux cabanes couvertes en chaume sont portées sur le plan  au bord du Rhône au sud de la chapelle et de la tour, qui correspondent aux barraques du poste des douanes dont le chef du génie écrit  qu'elles masquent en grande partie les direction de tir de la batterie en terre qui avait été établie au pied de la tour pour se procurer des feux plus rasants que ceux partant de la plate-forme sommitale. En 1818, l'épaulement de cette batterie ne formait plus qu'un bourrelet informe, non  exprimé sur la planche de plan et profil. Les commentaires de l'atlas relatifs à l'état de propriété des terrains militaires précise qu'il n'existe dans les papiers de la place aucun titre qui constate l'acquisition du terrain ou se trouve la tour et la chapelle construite aux frais du gouvernement, et que la tour n'étant plus armée et n'ayant point conservé de gardien a été remise à l'administration des douanes qui s'est chargée de veiller à sa conservation. Dans ses observations sur le potentiel du poste et de sa batterie, Tournadre évoque le projet avorté de 1795, dont il estime qu'il proposait des ouvrages trop considérables, et il  esquisse les contours de ce qui pourrait être un nouveau projet en 1818 : la protection (...) serait suffisamment assurée par le rétablissement de la batterie rasante (...) on pourrait seulement la disposer en redoute fermée (...) cette redoute ayant une bonne tour pour réduit & défendue par une garnison toujours assez nombreuse, car il est d'usage de renforcer les canonniers de cette batterie par un poste d'infanterie de 30 à 50 hommes (...) il faudrait encore démasquer les vues de la batterie redoute en  transportant en amont le poste des douanes, créneler la chapelle, en relever le sol et la partager en deux étages...

            Les propositions de principe formulées en 1818 n'eurent pas de suite, du fait de l'absence de menace, la batterie ne fut pas rétablie et la tour demeura à disposition des douanes. Plus tard dans le siècle, elle fut concédée aux Ponts et Chaussées, lorsqu'ils assurèrent la maitrise d'œuvre du creusement du canal Saint Louis reliant le site à la mer, et du port associé, entre 1863 et 1873. Dans leur avis commun du 3 décembre 1888 consacrée au déclassement des places et ouvrages militaires, le comité de défense et le conseil supérieur de la guerre portent au nombre des déclassements la Batterie et tour du Rhône ou Saint Louis, mesure anachronique pour une batterie n'existant plus depuis longtemps. Le site n'avait plus fait  l'objet d'aucun projet défensif au cours du XIXe siècle, notamment lorsque la commission d'armement des côtes, de la Corse et des iles, instituée en février 1841, avait défini de nouvelles normes pour les batteries de côte. La position de la tour en trop fort retrait de la ligne de côte ne justifiait plus à cette époque la réhabilitation de sa batterie.

            La mise en service du canal et du port Saint-Louis, à l'arrière de l'emplacement de la tour, entraina l'installation sur le site de la compagnie générale de navigation en 1881, avec construction d'entrepôts  maritimes sur les  quais à proximité de la tour.  Amorcé vers 1870,  le développement de l'agglomération de Port-Saint-Louis du-Rhône, qui  comptait 300 habitants en 1880, fut dotée  d'une paroisse en 1886 et érigée en commune en 1904,  entraina le lotissement progressif des terrains antérieurement incultes . Un reportage photographique réalisé en novembre 1874 à Port-Saint-Louis-du Rhône par le photographe parisien Eugène Villette (1826-1895)12,  témoigne de cette évolution. Une des photographies montre la tour vue de la berge du Rhône avant la construction des entrepôts et des immeubles bordant le quai du port, et avant le rehaussement des sols d'environ un mètre et leur nivellement, avec voirie et mur de quai sur la berge. 

La tour Saint-Louis. [Vue prise de la berge du Rhône], 1874.La tour Saint-Louis. [Vue prise de la berge du Rhône], 1874.

Le rez-de-chaussée de la tour est encore plus ou moins de plain-pied avec le sol extérieur dans l'état donné par cette vue, elle sera repercée au niveau de la petite fenêtre qui la surmontait à la suite de ces travaux de remblaiement et nivellement des sols extérieurs. On voit encore sur cette photographie à gauche de la tour deux petits bâtiments maçonnés anciens qui correspondent sans doute à ceux reconstruites en dur par le service des douanes après 1818 en appui contre l'ancienne chapelle; ces bâtiments furent détruits autour de 1900. L'enterrement du pied de la tour sans fossé de drainage ou d'assainissement entraîna une érosion accélérée des pierres du parement extérieur au niveau du rez-de-chaussée, qui justifia une importante campagne de reparementage dans la décennie 1930. La tour Saint-Louis ne fut été inscrite à l'inventaire supplémentaire des Monuments Historiques qu'après cette restauration,  par arrêté du 18 novembre 1942.

           

II- Description

                        La tour vigie toute en pierre de taille construite en 1737 est aujourd'hui très bien conservée et restaurée, dans un environnement qui ne montre plus aucune trace des aménagements défensifs et bâtiments annexes ayant existé jusqu'au cours du XIXe siècle. Le rehaussement général  et nivellement des sols, quais du Rhône et du port, voirie, terrains intermédiaires, réalisé vers 1880 se répercute sur la tour : son élévation, haute de 15, 50m depuis le niveau du sol de son ancien rez-de-chaussée jusqu'à la crête du parapet de la plate-forme, a perdu à l'extérieur environ 1m, cette partie inférieure étant enterrée dans les remblais, sans qu'un dégagement périphérique ait été ménagé.

Tour Saint-Louis, élévation extérieure, face côté villeTour Saint-Louis, élévation extérieure, face côté ville

            Le plan est un carré d'un peu moins de 10m de côté hors œuvre, pour une épaisseur de murs de 0,85m, constante sur tour l'élévation superposant trois niveaux voûtés. Chaque niveau  est pavé de dalles de pierre (conservées aux deux étages) et couvert de voûtes d'arêtes formant neuf quartiers engendrés par le croisement de deux fois trois berceaux, avec retombées sur quatre piliers libres de plan carré  formant une croisé carrée centrale, et sur douze piliers adossés aux murs, en faible saillie, dont quatre dans les angles.

Tour Saint-Louis, intérieur, niveau 1, voûte d'arêtes sur piliersTour Saint-Louis, intérieur, niveau 1, voûte d'arêtes sur piliers

La largeur des deux berceaux médians se croisant en croix grecque et définissant les travées médianes de la pièce, est plus importante que celle des berceaux collatéraux enveloppants, en sorte que  la travée de la voûte d'arêtes centrale entre piliers libres, et les quatre travées collatérales des angles,  plus petites, sont de plan carré, tandis que les quatre travées médianes collatérales ou bras de la croix grecque ont un plan barlong.  L'intrados des voûtes régnant à l'horizontale, les deux berceaux médians croisés  sont en plein-cintre, tandis que les berceaux collatéraux plus étroits sont en plein-cintre surhaussé d'une assise au-dessus du tailloir des piliers. L'une des travées collatérales d'angle (nord-est) est cloisonnée du reste du volume  par deux murs maigres et n'est pas voûtée, car elle sert sur toute l'élévation interne de cage à l'escalier en vis qui dessert les étages par des portes palières à chambranle couverte en arc segmentaire.

Tour Saint-Louis, intérieur, niveau 2, voûte d'arêtes sur piliers, travée d'angle de l'escalier en vis.Tour Saint-Louis, intérieur, niveau 2, voûte d'arêtes sur piliers, travée d'angle de l'escalier en vis.

Cette cage de plan carré passant au plan circulaire partir du sol de la plate-forme sommitale, y étant contenue dans une guérite élancée cylindrique couverte d'un dôme de pierre.

Tour Saint-Louis, plate-forme sommitale, détail de la guérite couvrant l'escalier en vis. Tour Saint-Louis, plate-forme sommitale, détail de la guérite couvrant l'escalier en vis.

            Cette architecture nécessitant une bonne maîtrise de la stéréotomie est à la fois savante et sobre, dépourvue de décor superflu et de modénatures, à l'exception du corps de moulure qui forme le cadre de l'ouverture zénithale carrée ménagée dans la voûte du carré central aux trois niveaux.

Tour Saint-Louis, intérieur, niveau 2, voûte d'arêtes sur piliers, travée centrale avec ouverture zénithale dans la voûteTour Saint-Louis, intérieur, niveau 2, voûte d'arêtes sur piliers, travée centrale avec ouverture zénithale dans la voûte

Ces trois ouvertures zénithales superposées étaient sans doute conçues pour permettre de hisser sur la plate-forme supérieure avec un treuil des charges que l'on ne pouvait faire passer par l'escalier en vis, par exemple les canons qui armaient cette plate-forme. On notera que l'attention portée à la conception structurelle des voûtements, assurant une parfaite statique à l'édifice en dépit d'une épaisseur murale relativement faible (remarquée en  1795 par le directeur des fortifications), dans une architecture non exclusivement militaire, s'accorde avec les recherches de son concepteur Dominique de Senès.

            Une autre des quatre travées carrées d'angle, au nord-ouest, est cloisonnée du volume central par deux murs maigres au premier étage; le réduit ainsi constitué correspond au petit magasin à poudre signalé à un angle de cet étage en 1818. Au second étage, cette même travée carrée de l'ange nord-ouest est occupée par une cheminée d'aspect civil, avec manteau en plate-bande appareillée et piédroits à tête rudentée, le tout portant un conduit formant trumeau en pierre de taille. Apparemment du XVIIIe siècle, cette cheminée ne faisait  probablement pas partie du programme architectural d'origine, mais a dû être ajoutée après coup, avec des cloisonnements en bois aujourd'hui disparu, pour isoler une pièce pourvue d' un certain confort l'hiver pour l'officier chargé du commandement et logé dans la tour.

Tour Saint-Louis, intérieur, niveau 3, détail de la travée d'angle intégrant une cheminée.Tour Saint-Louis, intérieur, niveau 3, détail de la travée d'angle intégrant une cheminée.

            Les trois niveaux n'ont pas la même hauteur sous voûte : la coupe de la tour figurant sur les planches de relevés de l'an 3 et de 1818 donne respectivement au rez-de-chaussée une hauteur d'environ 3,40m, au premier étage environ 4,20m et au troisième environ 4,60m. L'examen de l'état actuel, sans métré, confirme le décalage de hauteur entre le rez-de-chaussée dont les piliers ont six assises de pierre de taille sous tailloir et le premier étage dont les piliers ont 9 assises sous tailloir. On ne constate en revanche pas de différence sensible de hauteur entre le premier et le second étage.

Tour Saint-Louis, intérieur, niveau 1,  travée centrale avec ouverture zénithale dans la voûte d'arêtesTour Saint-Louis, intérieur, niveau 1, travée centrale avec ouverture zénithale dans la voûte d'arêtesTour Saint-Louis, intérieur, niveau 2, voûte d'arêtes sur piliers, travées collatérales avec l'escalier en vis dans une travée d'angleTour Saint-Louis, intérieur, niveau 2, voûte d'arêtes sur piliers, travées collatérales avec l'escalier en vis dans une travée d'angle

            La répartition des baies dans les quatre murs de la tour reflète la régularité rationnelle du plan intérieur : au centre de chaque face, une petite fenêtre d'aspect civil éclairant les travées centrales, avec encadrement à chambranle couvert d'un arc segmentaire, encadrée de chaque côté par un créneau de fusillade à double ébrasement intérieur extérieur, couvert d'un arc monolithe plein-cintre, avec appui extérieur en talus, desservi depuis les travées collatérales. Dans l'état actuel restauré dans les années 1930, les créneaux correspondant à la travée d'angle dévolue à l'escalier en vis sont aveugles, de même que tous les créneaux du rez-de-chaussée, à demi-enterrés,13 ce qui n'était évidemment pas le cas dans l'état de la tour aux XVIIIe et XIXe siècles.

Tour Saint-Louis, élévation extérieure, face côté Rhône, ancienne porte remaniée et bretèchesTour Saint-Louis, élévation extérieure, face côté Rhône, ancienne porte remaniée et bretèches

            Au rez-de-chaussée, la porte d'entrée actuelle, au centre de la face nord de la tour, soit du côté de la voie publique bordée de maisons construites à partir des années 1880,  n'a été créée que dans les années 1930, de plain-pied avec le sol extérieur surhaussé, à la place d'une petite fenêtre haute. La porte d'origine , au milieu de la face opposée (sud) de la tour, vers le Rhône, n'existe plus dans son état premier; elle est remplacée aujourd'hui par une baie encadrée d'un chambranle rectangulaire en pierre de taille, à gabarit de porte mais à usage de fenêtre, refaite dans les années 1930 lors du reparementage intégral des murs extérieurs du rez-de-chaussée de la tour. Cette baie a pérennisé  une porte percée après 1880 à la place de la porte d'origine dont le seuil régnait un mètre plus bas, de plain-pied avec le sol intérieur du rez-de-chaussée. Cette porte d'origine, encore visible sur la photographie  de la tour en 1874, était couverte d'un arc segmentaire et immédiatement surmontée d'une petite fenêtre haute. Au-dessus de cette porte, la fenêtre centrale du premier étage n'est pas ménagée au nu du mur comme dans les trois autres faces de la tour, mais dans une petite bretèche couverte d'un toit adossé en pierre, portée en faible saillie sur deux consoles, conçue pour assurer la défense verticale de la porte.

Tour Saint-Louis, détail de la face côté Rhône, bretèche au-dessus de l'ancienne porte remaniée, fenêtres et créneaux de fusillade ébrasés.Tour Saint-Louis, détail de la face côté Rhône, bretèche au-dessus de l'ancienne porte remaniée, fenêtres et créneaux de fusillade ébrasés.

            Le parapet de la plate-forme sommitale de la tour, en léger encorbellement sur un ressaut en quart de rond, est percé au milieu des quatre faces d'une embrasure à canon  (au-dessus d'une goulotte d'évacuation des eaux pluviales), ce qui confirme que l'artillerie de la tour était exclusivement concentrée sur la plate-forme. Ce parapet est cantonné de quatre bretèches d'angle carrées portant sur cinq consoles en doucine, plus saillantes que celles de la bretèche du premier étage défendant la porte. Ces bretèches, aveugles dans l'état actuel, ne semblent pas avoir été percées de créneaux dans un état ancien.

1Cette tour existe encore à l'état de ruine. Voir à son sujet le dossier d'inventaire IA13004099: Tour vigie du Tampan dite Tourvieille, par Isabelle Havard et Clotilde Redon, photos de Bruno Decrock.2Jean Boyer, la tour de Saint-Genrest, Courrier du Parc Naturel Régional de Camargue, n°4, Octobre 19753Carte des embouchures du Rhosne exactement figurées par Noël Advizard, professeur royal d'hydrographie de la ville d'Arles, au mois d'aout 1698, BNF, Cartes et plans, GE SH 18 PF 73 BIS DIV 12 P 154Appellation portée en 1709 sur une  carte du cours du Rhône depuis la ville d'Arles jusqu'à la mer, par Noël Arvizard, BNF Cartes et plans, GE SH 18 PF 73 BIS DIV 12 P 225Détails fournis par Auguste Lieutaud, Vieux Rhônes et vieilles tours, Bulletin de la société des amis du vieil Arles, 1ere année, n°3, janvier 1904,  p. 132-1336Caroline Millot, Jacques-Philippe Mareschal (1689-1778) : une personnalité au service de l’architecture militaire en Languedoc au XVIIIe siècle, Actes du 134e Congrès national des sociétés historiques et scientifiques, «  Célèbres ou obscurs : hommes et femmes dans leurs territoires et leur histoire  », Bordeaux, 2009, p. 17-29.7Notamment par Liliane Delattre et Mylène Navetat, Tour du Tampan ou Tourvieille, Op. Cit. 2010, p. 19; fausse attribution reprise sur les documents de l'office du Tourisme de Port-Saint-Louis-du-Rhône.8SHD Vincennes 1VH1079 n°19SHD Vincennes 1VH1079 n°210SHD Vincennes 1VH1079 n°511Vincennes SHD, 1VH 1079, n° 1412Arles, Museon Arlaten13Sur la face ouest de la tour, le reparementage des années 1930 a effacé toute traces des deux créneaux et de la petite fenêtre médiane.

            La tour de Saint Louis du Rhône, implantée en position isolée loin de tout habitat à sa construction en 1737, est le dernier avatar d'une série chronologique de tours vigies de Camargue,  édifiées par la communauté d'Arles depuis le moyen-âge sur les embouchures du Rhône pour assurer la sécurité des navires de commerce qui s'y engageaient et pour y prévenir les incursions de la piraterie. L'ensablement progressif des bras du Rhône et l'avancée de la ligne de côte par atterrissement au fil des siècles donna lieu à la construction et à l'obsolescence, échelonnées dans le temps, de plusieurs tours successives implantées sur l'une des rives du bras principal ou Grand Rhône, près de l'embouchure, toujours plus éloignées de la ville d'Arles. Les deux tours antérieures, successivement la tour du Tampan, construite en 1607, et la tour  de Saint-Genest qui la remplaça dès 1659, étaient implantées sur le bras principal du Rhône défini depuis une crue de 1583, dit "Bras de Fer".

Une nouvelle crue de 1711 fut à l'origine du projet et de la réalisation du canal des Launes, large canal fluvial offrant un débouché plus direct à la mer. En 1724 le canal était ouvert à la circulation fluviale en pleine charge, le Bras de Fer continuant à être emprunté parallèlement jusque dans la décennie 1730. Dans ce cadre, les consuls d'Arles décidèrent en 1733 de la construction d'une nouvelle tour vigie à l'embouchure du canal des Launes, dont ils obtinrent l'autorisation par un arrêt du conseil d’état en 1735. La tour Saint Genest étant toujours en usage pour un temps indéterminé à l'embouchure de Bras de Fer, le nouveau corps consulaire obtint que la construction de le tour Neuve au débouché du canal fut prise en charge par le pouvoir central. Le projet fut conçu par l’ingénieur du roi Dominique de Senès, capitaine dans le régiment de la Marine, qui avait eu précédemment la charge des travaux du canal, et le prix-fait pour la construction de la tour fut passé le 14 mai 1737 aux maçons Guillaume Pillier, Richard Peyre et Gaspard Brunet. A partir du dernier tiers du XVIIIe siècle, la tour est désignée sous les appellations alternatives de tour de Laune, et surtout de tour Saint Louis, liée au vocable d'une chapelle bâtie à proximité.

L'idéologie révolutionnaire rejeta cette appellation à connotation monarchique et y substitua celle de Tour des Bouches du Rhône, le canal des Launes étant devenu définitivement le débouché du fleuve. La période des guerres révolutionnaires (1793-1802) voit la reprise en main directe des batteries de côte par l'Etat. Dans ce cadre, le 6 frimaire an 4 (27 novembre 1795), Garavague, directeur des fortifications de Toulon, proposa un projet de retranchement bastionné autour de la tour, doté d’une batterie rasante, d’un fossé et de logements de troupes et magasins, en partie dans la ci-devant chapelle, projet lourd estimé à 530 000 livres, qui ne fut pas exécuté. Entre 1816 et 1818, Jean-Joseph Amable Tournadre, chef du génie de Marseille, donna un état précis des lieux, avec des propositions d'amélioration : la tour, surmontée d’un fanal, pouvait loger une trentaine d’hommes et était accompagnée d’une batterie basse à six pièces tournée vers le large, mais le  sol humide et la vulnérabilité du site aux crues en rendaient le séjour malsain. La batterie basse était négligée et gênée par la présence de baraques du poste de douanes qui disposait depuis l'an 10 de  l'ancienne chapelle, réutilisée comme caserne lors des guerre napoléoniennes et réparée en 1817. La proposition de principe de rétablir la batterie rasante en la disposant en redoute fermée attenante à la tour, formulée par Tournadre, restèrent sans suite. Plus tard dans le siècle, la tour, jugée inutile par le Génie, fut concédée aux Ponts et Chaussées, lorsqu'ils assurèrent la maîtrise d'œuvre du creusement du canal Saint Louis reliant le site à la mer, et du port associé, entre 1863 et 1873. La concession du port à la Compagnie générale de navigation en 1881, puis l’essor de l’agglomération (paroisse en 1886, commune en 1904), entraînèrent le rehaussement des terrains autour de la base de la tour. Des réfection de parements furent réalisés  dans les années 1930, mais la tour ne fut inscrite à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques que le 18 novembre 1942.

Haute de 15, 50m depuis le niveau du sol de son ancien rez-de-chaussée jusqu'à la crête du parapet de la plate-forme, la tour Saint-Louis, entièrement bâtie en pierre de taille, et de plan carré d'un peu moins de 10m de côté hors œuvre, pour une épaisseur de murs de 0,85m, constante sur toute l'élévation, superpose trois niveaux voûtés. Chaque niveau est pavé de dalles de pierre (conservées aux deux étages) et couvert de voûtes d'arêtes en neuf quartiers ou travées engendrées par le croisement de deux fois trois berceaux, avec retombées sur quatre piliers libres de plan carré. L'une des travées collatérales d'angle (nord-est) est cloisonnée du reste du volume et n'est pas voûtée, car elle sert de cage à l'escalier en vis qui dessert les étages et la plate-forme, au-dessus de laquelle elle s'élève sous forme de  guérite élancée cylindrique couverte d'un dôme de pierre. Les deux étages sont plus hauts sous voûte que le rez-de-chaussée, aujourd'hui 1m en contrebas du sol extérieur. Une des travées d'angle servait de magasin à poudre au premier étage, et abrite au second une cheminée ajoutée après la construction. Les façades présentent une petite fenêtre centrale à chaque  niveau, encadrée de deux créneaux de fusillade à double ébrasement. La porte primitive au milieu de la face sud au rez-de-chaussée, surmontée d'une bretèche accueillant la fenêtre du premier étage, a été modifiée vers 1880 pour être de plain-pied avec le sol extérieur, puis remplacée dans les années 1930 par la porte actuelle percée sur la face nord. Le parapet de la plate-forme comporte une embrasure de canon sur chaque face et des bretèches d’angle carrées sur consoles en doucine.

  • Murs
    • calcaire pierre de taille
  • Toits
    pierre en couverture
  • Étages
    3 étages carrés
  • Couvrements
    • voûte de type complexe
  • Couvertures
    • extrados de voûte dôme circulaire
  • Escaliers
    • escalier dans-oeuvre : escalier en vis en maçonnerie
  • État de conservation
    restauré
  • Techniques
  • Statut de la propriété
    propriété de la commune, La Tour Saint-Louis est propriété de la commune, les restes des batteries de la première moitié XXe siècle sont en partie propriété privée.
    propriété d'une personne privée
  • Intérêt de l'œuvre
    à signaler
  • Sites de protection
    zone naturelle d'intérêt écologique faunistique et floristique
  • Précisions sur la protection

    Tour Saint-Louis : inscription par arrêté du 18 novembre 1942

  • Référence MH
  • Etat et projet estimatif de l'ouvrage à faire à la tour des Bouches du Rhône pour fermer l'emplacement de cette batterie par la gorge (...) par Garavague, directeur des fortifications, 6 frimaire an 4, Service Historique de la Défense, Vincennes : 1VH 1079, n° 2.

  • Mémoire sur l'état de situation de la place de Marseille et de ses dépendances par Jean-Joseph-Amable Tournadre (aîné), 20 novembre 1816. Service Historique de la Défense, Vincennes : 1VH 1079, n° 16.

  • Atlas des batteries de côte des baies de Marseille et de La Ciotat, 1818. Par Tournadre aîné. Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Marseille : 2J 4.

  • Carte du territoire de la ville d'Arles. / Dessin aquarellé par François Pasumot, 1760. Bibliothèque nationale de France, Paris : Cartes et Plans, GE B-2319.

  • Plan et profil de la tour des Bouches du Rhône [Etat projeté]. / Dessin aquarellé, par le sous directeur des fortifications, dirigé par Garavague, directeur des fortifications, 6 frimaire an 4. Service Historique de la Défense, Vincennes : 1VH 1079, n° 2.

  • Plan et profil de la tour des Bouches du Rhône [Etat des lieux]. / Dessin aquarellé par Tournadre aîné, feuille de l'atlas des batteries de côte de 1818. Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Marseille : 2J 4, pl. 6.

  • La tour Saint-Louis. [Vue prise de la berge du Rhône]. / Photographie d'Eugène Villette, 1874. Museon Arlaten, Arles : non coté.

  • LIEUTAUD, Auguste. Vieux Rhônes et vieilles tours. Dans: Bulletin de la société des amis du vieil Arles, 1ere année, n°3, janvier 1904.

Date(s) d'enquête : 2025; Date(s) de rédaction : 2025
(c) Région Provence-Alpes-Côte d'Azur - Inventaire général
Corvisier Christian
Corvisier Christian

Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.

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