I- Historique, topographie et typologie générale
L' histoire de la batterie de Caveaux-Est, alias du Sémaphore de Pomègues, est liée à celle de la batterie de Caveaux, initialement construite en 1883-1884 pour six gros canons de 24cm . En 1892, la batterie de Caveaux fit l'objet d'un projet de réorganisation partielle exprimé dans un procès verbal de conférence du chef du génie Cauvin et du commandant de l'artillerie Desq, le 25 mars, examiné et amendé dans un avis commun des inspecteurs permanents du génie et de l'artillerie le 15 novembre1. Ce projet comportait la création (pour un coût estimé de 13.700 francs) d'une nouvelle position de batterie pour quatre pièces de 95mm, hors les murs du front ouest des batteries existantes de 1883-1884 mais contigüe à ce front. Le projet groupait les quatre pièces deux à deux, les deux plates-formes étant séparées par un pare-éclats. Il n'était pas question, dans ce projet de 1892, d'une autre batterie annexe de même calibre. La nouvelle batterie de 95mm de Caveaux ne fut construite qu'en 1895, à l'emplacement projeté, mais sur un plan différent de celui dessiné en 1892, encaissée en tranchée dans le terrain, raccordée à la batteries principale par une tranchée de communication, et organisée pour trois pièces seulement, modèle 1888 à tir rapide Lahitolle, dans des plates-formes individuelles.
Parallèlement , en 1895 ou peu après, fut construite une autre batterie annexe, ou batterie de semonce, sans doute sur un projet du chef du génie Cauvin, aussi pour trois canons de 95mm Lahitolle modèle 1888, à 300m de distance vers l'Est de la batterie de Caveaux, en bordure de la route d'accès, alors nommée batterie de Caveaux - Est. Il s'agit également d'une batterie ouverte encaissée en tranchée, mais établie sur une arête rocheuse naturelle plus ou moins rectiligne surplombant abruptement d'une part la côte sud-est de l'île, d'autre part la route d'accès à la batterie de Caveaux et la côte au nord-ouest. Cette situation topographique surplombant aussi , moins abruptement, au sud-ouest la grande calanque de la côte sud-est, a permit de concevoir une batterie à double crête, bidirectionnelle ou réversible, permettant une rotation complète (360°) des pièces d'artillerie, ce qui était rare, voire exceptionnel , et l'est resté. Les seuls précédents sur les côtes provençales semblent avoir été, pour des pièces de plus fort calibre, la batterie haute du Lazaret, à Saint-Mandrier près de Toulon, construite en 1882, composée de deux épaulements distincts bidirectionnels de quatre pièces chacun, de 19cm pour l'un, de 24cm, pour l'autre, et, plus proche, de Caveaux, sur le Frioul, la batterie de quatre mortiers de 270mm construite en 1890 à l'intérieur du fort de Ratonneau. Cette dernière batterie, conçue par le chef du génie Cauvin et le commandant de l’artillerie Faure en octobre 1889 préfigurait plus directement celle de Caveaux-Est par ses quatre plates-formes circulaires disposées en ligne et décloisonnés.
Ainsi placées, les pièces de 95mm de la batterie de Caveaux Est pouvaient assurer des tirs de 8 km de portée maximum d'une part sur la partie sud de la baie de Marseille, face au tir des batteries littorales du Mont-Rose, de l'Escalette et de Croisette, d'autre part sur la partie nord-ouest de la même baie, face aux tirs des batteries de Niolon Haut, Niolon-Bas et de Figuerolles.
Les plans de la batterie de Caveaux-Est contemporains de sa construction2 illustrent ses dispositions d'ensemble.
[Plans d'état des lieux de la batteries de Caveaux-Est], c.1897.
La batterie de trois pièces alignées dans des plates-formes circulaires équidistantes jalonnant dans l'axe la tranchée ou chemin couvert3 rectiligne qui les dessert, règne à 70m d'altitude. Elle est desservie par une rampe en lacets serrés sur le versant nord-ouest, partant du chemin de la batterie de Caveaux à la cote d'altitude 51m, et aboutissant à l'extrémité nord-est du chemin de ronde. A l'autre extrémité, un escalier descend vers l'ouest dans une faille du rocher pour desservir (à la cote 64m) deux magasins-caverne contigus, l'un pour les projectiles, l'autre pour les gargousses, et communiquer au repos du dernier virage de la rampe d'accès. Les magasins caverne sont creusés sous un rocher retranché de la batterie par la faille de l'escalier, rocher sur lequel est bâti le poste de commandement, à la cote d'altitude 73m. Sur le versant sud-ouest du site, en vue de la batterie principale de Caveaux, des bâtiments militaires légers facilement accessibles depuis la route d'accès avaient été construits pour la batterie de Caveaux-Est, afin que le logement du personnel à son service ne dépende pas du casernement de la batterie principale. L'un des deux plans d'état des lieux peu après 1895 figure comme existants (en rouge) une "barraque pour 63 hommes" de plan allongé, un petit bâtiment de cuisines, un petit pavillon d'officier et un réservoir, et, à l'état de projet (en jaune) un autre barraquement de même capacité et un logement de gardien de batterie, qui ne seront pas réalisés. Pour l'approvisionnement en poudre à canon, la batterie de Caveaux-Est dépendait du magasin de celle de Caveaux, dont elle restait une annexe.
Un état de l'armement des batteries fait en juin 1898 mentionne les trois pièces de 95mm de la batterie de Caveaux-Est "terminée et armée"4; cette précision peut induire que la construction de cette batterie n'avait pas été menée à bien en 1895, mais plutôt en 1896-1897. A une date inconnue de peu postérieure à 1898, la batterie a subi un remaniement discret, non documenté, consistant à ajouter un emplacement de pièce de 95mm aux trois existants, à une l'extrémité nord-est du chemin de ronde en tranchée. On notera qu'en 1901-1902, la batterie haute du Lazaret, près de Toulon, fut complétée d'une batterie annexe pour quatre canons de 95 mm modèle 1888 sur affût de côte tournant, très comparable dans ses formes à l'état définitif de la batterie de Caveaux-Est, ce qui permet, compte tenu de la rareté de ces formes, de supposer une influence de l'une à l'autre, l'adjonction d'une pièce de 95mm à Caveaux-Est ayant pu précéder, vers 1899 ou 1900, la construction de la batterie annexe du Lazaret.
En 1900, un poste photo-électrique, dit de Poméguet, fut construit en contrebas de la batterie de Caveaux-Est sur une pointe de la côte sud-est, à une centaine de mètres de distance et à 15m d'altitude au dessus de la mer. Strictement contemporain de celui de la batterie principale de Caveaux, mais plus ramassé, il est semblable par son plan, à celui construit en 1899 à côté de la batterie de Mangue, sur l'île de Ratonneau, , ou de celui de la batterie littorale du Mont Rose, avec abri du projecteur inclus dans le même bâtiment que le logement des hommes et l'abri des machines, peu distant à l'arrière de l'abri de combat et engagé dans la paroi rocheuse par déroquetage. Le poste de commande fut construit à environ 40m de distance à l'ouest à la cote d'altitude 20m, adossé au magasin à pétrole. L'abri des machines fut agrandi en 1905 par retaille du front rocheux dans lequel le bâtiment est engagé5.
[Plans et coupes du poste photo-électrique de Caveaux-Est], c.1900.
Le sémaphore de Pomègues, construit en 1864 sur le Cap Caveaux et inclus de façon contrainte dans l'enceinte de la batterie fermée de Caveaux construite en 1883-1884, fut démoli en 1906 et reconstruit à une échelle un peu plus grande à 50m au nord-est de la batterie ouverte de Caveaux-Est, sur un socle rocheux de même altitude, de l'autre côté du chemin d'accès à Caveaux. Dans les années suivantes, Caveaux-Est fut désignée sous la nouvelle appellation de batterie du Sémaphore.
Au début de la première guerre mondiale, au 1er aout 1914, d'après un document secret définissant le plan de défense de Marseille, la batterie de Caveaux-Est, alors nommée batterie du Sémaphore de Pomègues , était armée de quatre canons G de 95mm de côte, mais le plan de défense prévoyait de la transformer selon les normes de 1901 pour les remplacer par quatre pièces de 100mm modèle 18916. Ce remplacement ne fut pas réalisé.
L'occupation allemande 1943-1944 n'apporta aucun changement à la batterie et à son armement. En revanche, l' installation d'un radar Fu. MO 3 sur le haut de la tour du sémaphore et d'un projecteur de 150cm Siemens avec poste d'observation en béton dans l'ancien poste de commandement, justifièrent la construction sur le site de la batterie, au bord du chemin, d'un abri en béton armé pour groupe électrogène7, et celle d'une petite casemate multi-créneaux pour la défense rapprochée.
Une photographie de la batterie prise en 1946, pour illustrer le rapport d’un français sur le mur de l’Atlantique et le Sudwall8, montre l’état des lieux après guerre, avec les quatre canons de 95mm encore en place dans leurs plates-formes, une rambarde de fer bordant l'affût
(Fig. 3, reste à intégrer par Rachida)
Une autre photographie, aérienne, montre qu'à cette date, des bâtiments militaires du versant sud ouest du site, ne subsistait plus que celui de la cuisine. Dix ans plus tard, d'après une photo aérienne de l'IGN, ce bâtiment était en ruines et la batterie désarmée.
II- Description
La batterie ouverte de Caveaux-Est, annexe distante de la batterie principale de Caveaux, est un ouvrage à part entière justifiant un traitement particulier, d'autant qu'il est associé, comme la batterie principale, à un poste photo-électrique à son service, qui à ce titre peut être considéré comme un sous-ensemble.
La batterie
Les anciens ouvrages actifs fin XIXe siècle de la batterie de Caveaux-Est ou du Sémaphore, soit les plates-formes d'artillerie et le poste de commandement, occupent une crête rocheuse relativement isolée, sensiblement à la même altitude que ceux de la batterie de Caveaux, et en co-visibilité à environ 300m de distance. L'occupation de cette position par une batterie annexe, non prévue en 1883 et pas encore en 1892, sécurisait la batterie principale, notamment par sa capacité à battre le chemin d'accès et ses abords.
La série des quatre plates-formes de 95mm à double crête alignées et le chemin couvert ou tranchée rectiligne qui les dessert en les traversant, sont globalement très bien conservés, les deux parapets latéraux en remblais massés n'étant que très peu érodés.
L'aboutissement supérieur de la rampe d'accès aborde la batterie latéralement par son extrémité nord-est, su côté du sémaphore. Le raccord se fait dans un axe perpendiculaire à celui de la batterie, dans laquelle on entre directement par la première des quatre plates-formes circulaires.
Cette disposition n'est pas celle figurant sur les plans de l'état des lieux initial, dans lequel la rampe décrivait une ample courbe pour aborder la batterie avec du recul dans son axe, en passant d'abord par un segment du chemin couvert rectiligne. Dans cet état initial, la batterie ne comportait que trois plates-formes de 95mm, et c'est en tête du premier segment de chemin couvert ou tranchée qu'a été construite après coup, vers 1899-1900, la plate-forme supplémentaire, identique aux trois suivantes, en réduisant d'autant le dégagement du raccord de la rampe à la batterie. Le système de distribution est simple : le diamètre des plates-formes circulaires des pièces à l'intérieur du mur de genouillère, environ 5m, permettait de dégager autour du socle maçonné circulaire de l'affût tournant du canon, un passage périphérique étroit, à la manière d'un rond-point. Le socle surélevé, desservi par trois marches dans l'axe du chemin couvert, était t bordé d'une rambarde en fer, garde-corps pour le personnel au service des canons (disparue lors de l'enlèvement des canons, après 1947). Dans l'état actuel, ne restent, sur la surface cimentée du socle, que les tiges filetées de fixation des affûts. Les murs latéraux des segments droits de la tranchée et les murs de genouillère semi-circulaires des plates-formes, en continuité de mise en œuvre et de niveau d'arase , sont parementés en appareil irrégulier, l'assise de couronnement des parties semi-circulaire se distinguant par l'emploi de pierres de taille arrondie en tête, a finition rustique. Dans chaque segment de tranchée, entre les plates-formes, est ménagée, dans le mur de gauche (face au sud-est) une niche à munition à encadrement de pierre de taille finement bouchardé couvert en arc segmentaire et muni d'une feuillure et de gonds pour des vantaux (disparus). Seul le premier segment, entre les deux premières plates-formes , est équipé d'une niche supplémentaire, dans le mur de droite, insérée après coup lors de l'adjonction en avant de la première plate-forme.
L'ancien poste de commandement de la batterie couronnant une petite butte rocheuse au point le plus haut du site (73m), se limite dans l'état actuel à son mur d'enveloppe construit en blocage de moellons, sur un plan subcirculaire, différent des plans type de ce type d'ouvrage(en U simple ou avec retour) et d'un diamètre supérieur. A l'intérieur ne subsiste que les ruines du poste d'observation allemand en béton armé, dont la dalle de couvrement est rompue et écroulée. En contrebas, à une trentaine de mètre de distance, sur le versant nord-ouest, la petite casemate allemande multi-créneaux, de plan carré, percé sur trois de ses face d'un créneau ébrasé en trémie, est bien conservée. Son accès à la gorge est protégé par un petit parados en pierre sèche dégageant un couloir couvert imposant une entrée en chicane.
Vue ouest du poste de commandement et de la casemate multi-créneaux
Cette petite casemate est implantée de telle façon qu'elle est directement accessible depuis le dernier tournant de la rampe d'accès à la batterie, élargi en esplanade dès l'origine pour desservir la faille rocheuse régularisée et agrandie en retaille entre batterie et poste de commandement. Dans cette faille retaillée en tranchée profonde est réservée une courette encaissée dérobée aux vues extérieures , desservant les deux magasins caverne, dans la paroi sous le poste, l'escalier montant à la batterie étant adossé à la paroi opposée, sa première volée montant au-dessus de la courette. Les deux magasins, contigus et parallèles, sont creusés dans le front de taille du rocher, et laissés brut de déroquetage à l'intérieur. En revanche, l'encadrement de leur porte, en briques , couvert d'un arc surbaissé et muni d'une feuillure pour vantail ouvrant vers l'extérieur, est ménagée dans un mur de maçonnerie parementé en blocage de moellons, construit en recharge du front rocheux irrégulier. Ce mur conserve les trace d'ancrage d'un toit en appentis sur deux demi-fermes métalliques qui couvrait la courette encaissée et mettait les portes à l'abri.
Faille aménagée entre batterie et poste de commandement, avec escalier
Façade des magasins dans la courette encaissée dans la faille, vue de l'escalier
Quelques aménagements périphériques de la période 1943-1944 subsistent aux abords de la batterie et du poste photo-électrique : nids ou trous d'homme de position de tir à ciel ouvert, pour fusil mitrailleur, aux parois en pierre sèche, et , du côté du chemin d'accès, sous un renfoncement en voûte naturel le du front rocheux, l'ancien abri du groupe électrogène, petit bloc cubique en béton armé avec avant-corps d'entré ouvert sur deux côtés.
Le poste-photo électrique
Difficile d'accès aujourd'hui, le poste photo-électrique de 1900, dit de Caveaux-Est, de Poméguet ou du Sémaphore, implanté immédiatement au dessus d'un petit isthme rocheux, est assez bien conservé.
Poste photo-électrique, vue plongeante prise du sémaphore
Sur une surface restreinte et resserrée sont aménagés l’abri ou poste de combat du projecteur , entièrement émergeant du terrain, petit bloc à murs et dalle de couvrement de béton de plan en U, et, à l'arrière, le bâtiment de plan rectangulaire, excavé dans le roc et couvert d'une dalle de béton, qui cumulait les fonctions de salle des machines, de logement du personnel et d'abri de repos du projecteur. Entre les deux , une étroite terrasse de plan coudé (large de 3 à 4m) bordée et close de deux murs en retour d'angle droit construits en maçonnerie traditionnelle de moellons , avec une porte piétonne discrète du côté du versant, accueillait la voie ferrée étroite de plan courbe qui permettait le jour de retirer le projecteur sur chariot de son abri de combat à son abri de repos. Le bâtiment, long de 11m dans l'état premier, rallongé à 13,40m en 1905, dont l'accès intérieur est fermé dans l'état actuel, est toujours couvert à 3m de hauteur de son toit-dalle en béton armé. Ce toit est pourvu d'un dispositif de cheminée d'aération en saillie au-dessus de la dalle, avec une souche centrale, au-dessus de la cloison entre les deux travées, dans laquelle convergent deux conduits symétriques presque horizontaux, partant du plafond des deux travées de pièces. La porte de la salle des machines est précédée d'un petit vestibule carré en partie taillé dans le roc, en parti bâti, en retour du court segment de mur tenant lieu de façade (en brique avec enduit ciment) pour accueillir des deux portes.
L'abri ou poste de combat est très dégradé dans l'état actuel. Le mur d'appui en hémicycle de la fenêtre panoramique, en balcon face à la mer, enduit au ciment, est en assez bon état, mais la partie de la dalle de couvrement qui formait visière en porte à faux au-dessus de cette fenêtre est rompue, les enduits ciment des parements sont largement tombés, mettant à nu le ferraillage corrodé. De chaque côté, les murs latéraux de cet abri de combat en béton sont contrebutés par une masse de pierres sèches parementée, celle surplombant l'escarpement rocheux au-dessus de la mer étant ruinée et réduite en hauteur dans l'état actuel.
Poste photo-électrique, abri de combat vu de la mer, à l'arrière à gauche, poste de commande
A l'arrière et en léger contre-haut de cet ensemble compact poste de combat-bâtiment de service, l'ancien poste de commande de plan en U, avec fenêtre panoramique, rallongé à l'arrière d'une travée pour le magasin à pétrole, chaque travée pourvue de sa porte dans le mur latéral, est aujourd'hui dans un état très délabré. La dalle de couvrement en ciment armé, très mince, est encore en place, sauf la visière de la fenêtre du poste, cassée. L'enduit au ciment lissé systématique ne semble pas remonter à l'état d'origine de 1900.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.