I- Historique, topographie et typologie générale
Une instruction de la commission supérieure de défense des côtes datée du 30 mai 1872, était destinée à guider les Commissions mixtes d’officiers de l’artillerie, du génie et de la marine qui devaient, dans chaque arrondissement maritime, procéder à la révision de l’armement du littoral, face aux progrès parallèles de la flotte de guerre à vapeur et de l’artillerie à longue portée, désormais rayée (ce qui décuple la portée utile et précision à l’impact). Cette instruction ouvrait la voie à une nouvelle génération de batterie de côte, implantée désormais en altitude, pour le bombardement des vaisseaux, et armée avec de l’artillerie de marine.
S’agissant de la circonscription de Marseille, Victor Marchand, lieutenant colonel commandant du génie, et le capitaine du génie Bailly-Maître, exposaient dans le mémoire sur les projets pour 1873-18741, le principe d’un système de défense terrestre par des petits forts détachés fortement armés sur les hauteurs à 6km de la ville, en application de l’instruction de la commission et d’une circulaire du ministre de la guerre datée du 11 juin 1872 sur le système complémentaire de défense de la France en cas d’invasion. La conception de la batterie de Croisette, dont dérivera celle de l'Escalette, faisait partie des petits forts détachés qui avaient été pressentis dès 1873 dans ce cadre, sans faire l'objet d'aucune étude avant 1889.Dans un rapport du 15 juin de cette année, le chef du génie de Marseille Lucien Cauvin et le chef d'escadron Faure, commandant de l'artillerie de l'arrondissement examinèrent une demande de la commission d'études pour la défense du littoral portant sur l'établissement de deux batteries dans les environs du Cap Croisette : 1° une batterie de 4 canons de 24cm avec en plus 4 canons de 95mm, en remplacement de la batterie du Roucas-Blanc à déclasser, et destinée à reporter la défense plus loin de la ville. 2° une batterie de mortiers de 270mm pour protéger cette position contre les attaques de flanc et de revers. Il fut arrêté en octobre d'implanter la batterie de mortier, dite de Croisette, ex nihilo sur une éminence dominant au nord-est le cap Croisette et le hameau de l'usine des Goudes, et de placer la batterie de canons plus au sud-ouest, sur le Cap Croisette, à l'emplacement d'un ancienne batterie de médiocre importance construite en 1812 et réarmée brièvement sans reconstruction vers 1863. La batterie de mortiers de Croisette fut construite entre 1890 et 1893, mais la nouvelle batterie de canons du Cap Croisette, objet de dessins de projets et contre-projets en avril 1890 ne fut pas réalisée. En effet, dans un procès verbal de conférence du 12 février 18912, les sieurs Cauvin, chef du génie et Desq, commandant de l'artillerie de l'arrondissement, exposaient l'abandon du site de l'ancienne batterie du Cap Croisette, parce qu'il ne permettait pas d'exercer une action sur le large et sur la passe du Cap Croisette au Cap Caveaux. Ils annonçaient en conséquence le déplacement du projet de batterie de 4 canons de 24cm et 4 de 95mm sur un autre site beaucoup plus au nord satisfaisant au champ d'action défini, à moitié distance environ de la batterie du Montrose et de la batterie de mortiers de Croisette (...) sur un contrefort orienté N-S qui se détache vers la cote 90 au S-E de la calanque de l'Escalette. Les rapporteurs vantaient ensuite les mérites de cette position de l'Escalette, pour la future batterie de ce nom : " elle voit très bien toute la passe jusqu'à Caveaux et permet d'étendre les vues jusque dans l'intérieur de la rade. La partie supérieure offre du côté de la mer des pentes assez peu prononcées pour qu'on puisse avec un faible dérasement conserver dans le roc la plus grande partie des parapets. En arrière, la position précède un profond ravin qui échappe à toutes vues de la mer et qui est couvert contre les coups qui pourraient venir du côté de Croisette (...) La cour d'entrée, les locaux et magasins non souterrains seront entièrement abrités. Enfin de la batterie, on pourra voir les ouvrages de Montrose et de Croisette, ce qui facilitera la surveillance mutuelle des batteries..."
Le procès-verbal de conférence était accompagné d'une carte de repérage de la position et d'un plan de projet détaillé reporté sur le relevé nivelé du site.
[Carte de repérage pour l'emplacement du projet de la batterie de l'Escalette],1891.
[Plan du projet de la batterie de l'Escalette] ,1891.
Ce plan était en principe adapté à la topographie du site, comme l'affirment les rapporteurs, qui déclarent que la répartition des pièces et l'organisation intérieure de la batterie résultent de la forme même du terrain. Le plan dessiné n'en reprend pas moins pour l'essentiel les caractéristiques déjà présentes dans les plans de projet de la batterie du Cap Croisette d'avril 1890, abandonné. Il s'agit d'abord du principe de disposer les 4 plates-formes semi-circulaires des pièces de 24cm à gauche et deux plates-formes carrées pour les pièces de 95mm groupées par deux à droite, mais aussi l'enveloppement de l'ensemble dans une enceinte polygonale allongée avec bastionnets à certains angles, la position de la cour d'entrée encaissée sous la gorge de la batterie de 24cm, accueillant un magasin à projectile, et donnant accès à un souterrain caverne abritant le magasin à poudres et de ateliers creusé sous cette même batterie de 24cm et y communiquant par un monte-charge. Le plan du projet comporte une retombe exprimant graphiquement les modifications demandées par le commandant de l'artillerie et le commandant du génie, la principale étant d'ajouter un second bâtiment dans la cour d'entrée, à étage, destiné à un magasin aux agrès et au logement du gardien de batterie, absent du projet du chef du génie. Les caractéristiques concernant l'enceinte, la cour encaissée, ses bâtiments et le souterrain sont en outre communes à la batterie de mortiers de Croisette, alors en cours de construction, dont les 3 plates-formes de mortiers avec chemin de ronde en tranchée avaient une configuration en hémicycle outrepassé proche de celle projetées pour les quatre plate-formes de canons de 24cm de l'Escalette. Les inspecteurs permanents du génie (général Peaucellier) et l'artillerie (Nimey) estimèrent pour leur part dans leur avis commun du 2 juin 1891 que ces quatre plates-formes de canons de 24 devaient être disposées en ligne droite (et non seulement les trois premières), et que l'enceinte défensive était hors de proportions avec l'effectif de la garnison, intenable pour les défenseur, et devait être supprimée et remplacée par une cloture quelconque destinée simplement à mettre le matériel à l'abri de la malveillance. Les inspecteurs estimaient en outre que pour défendre la gorge de la batterie, un parados limité proposé par le commandant du génie serait insuffisant, et qu'il vallait mieux organiser de ce côté un bâtiment défensif dans lequel on réunira les magasins et le logement du gardien de batterie, sorte de blockhaus à l'épreuve de la balle, satisfaisant à la condition de battre aussi loin que possible le terrain extérieur. On aurait ainsi à peu de frais un véritable réduit dans lequel les défenseurs pourraient éventuellement se retrancher, tenir l'ennemi en respect et donner à la défense mobile le temps de venir les dégager.
Le chef du génie rédigea un nouveau projet, dont le dessin n'a pas été conservé, prenant en compte ces avis et proposant notamment de construire au pied du mur de soutènement de la cour basse un bâtiment à deux niveaux flanqué de deux petites tours crénelées et pouvant servir de réduit défensif. Le rez de chaussée, surmontant une citerne, abriterait un magasin aux armements, deux magasins pour projectiles de 240mm et un magasin pour projectiles de 95, couverts d'un plafond sur voutelettes portées par des fers en I. Le premier étage, crénelé sur sa face tournée vers la campagne, serait divisé en cinq pièces, dont trois pour le gardien de batterie, une pour chambre de troupe, une pour sous-officiers. La toiture serait en tuile sur charpente métallique. l'étage serait directement accessible par une passerelle jetée sur le palier de l'escalier montant de la cour basse au terre-plein, une trappe e une échelle assurant la communication de l'étage au rez-de-chaussée.
Dans le nouvel avis commun des inspecteurs permanents daté du 10 août 1892, le général Peaucellier, inspecteur du génie, défend un avis sur le projet formulé antérieurement par le commandant du génie de la circonscription, avec contre-projet. Les deux points principaux apportant des changements au nouveau projet du chef du génie concernent l'un le position respective des deux batteries, l'autre le bâtiment défensif. Dans le premier cas, la demande formulée consistait à déplacer la batterie de 95mm non plus à droite mais à gauche de la batterie de 240mm. Dans le second cas, le blockhaus projeté étant implanté à 2m d'un mur de soutènement de 9m de hauteur présente le défaut de ne pas avoir de vues sur les batteries. Les inspecteurs permanents demandent en conséquence que les quatre pièces de 240 soient installées à droite de la position, en ligne droite, séparées par des traverses de 6m, avec un parapet de 10m d'épaisseur, les plates formes étant desservies par une voir Decauville. Les quatre canons de 95 seront installés à gauche, le premier à 45m du dernier canon de 240mm, en ligne droite, derrière un parapet de 6m d'épaisseur et groupés par deux à 5m d'axe en axe de part et d'autre d'une traverse centrale, défilés à gauche par une épaisse traverse de 1,50m de relief. Dans la cour basse dans laquelle s'ouvre l'entrée du souterrain, les inspecteurs prévoient deux magasins à projectiles dont un pour les obus explosifs. L'emplacement et la conception du bâtiment défensif ou blockhaus complétant la batterie a évolué. Il se compose désormais d'un sous-sol abritant la citerne et un magasin aux armements surmonté d'un étage avec logement de trois pièces pour le gardien, un poste télégraphique, une chambre de sous-officiers et une chambre de troupe pour 18 hommes avec cabinet d'aisances. Les inspecteurs précisent que ce bâtiment est conçu selon le type de l'ancien réduit de batterie de côte (soit des tours-réduit crénelées type 1846), l'étage crénelé, les fenêtres munies de volets crénelés en tôle, la porte défendue par un pont-levis léger, la terrasse à l'épreuve de la balle, le flanquement obtenu au moyen de créneaux de pied aménagés dans des guérites en encorbellement. Par sa façade nord-ouest, ce réduit sécurisera convenablement la batterie de 240 ainsi que le débouché du puits du monte charge. Par ses autres faces il prend des vues sur le terrain avoisinant la position, il est d'ailleurs relié à un petit retranchement organisé sur le sommet de la crête à l'effet de surveiller directement la batterie de 95. (...) la face nord-est du bâtiment défensif devra être également percée de créneaux pour battre l'entrée de la batterie, le dernier palier et si possible l'avant dernier lacet de la route d'accès. Le fossé, vers l'angle sud ou le terrain naturel est à peu près au niveau de la terrasse, devrait être suffisamment élargi pour constituer un obstacle et empêcher toute communication entre l'extérieur et cette terrasse. Les conclusions des inspecteurs permanents furent approuvées par le ministre de la guerre le 10 septembre 1892, ce qui permit de commencer au début de l'année suivante les travaux de construction de la batterie de l'Escalette selon les principes énoncés. Les terrains, appartenant d'une part à la Compagnie du chemin de fer du Vieux Port de la banlieue sud, d'autre part à MM. Léon et Amédée Rodrigues, furent acquis par l'Etat, suite à un décret du 5 octobre et à un jugement d'expropriation du 12 novembre 1892.
Le chantier de construction n'est documenté pour l'année 1893 que par 14 feuilles d'un registre d'attachements, dont une donnant un plan sommaire de l'état d'avancement, au 14 mars, des excavations des plates-formes de 240mm, de la cour encaissé et de ses bâtiments, ainsi que de la construction de la rampe d'accès aux plates-formes3. Une feuille d'attachement du 28 août concerne le déblai du terre plein de la batterie de 95mm. Le 2 novembre commençaient les déblais de l'emplacement du réduit, préalables à sa construction, réalisée en 1894.
[Plan d'état de situation des travaux de la batterie de l'Escalette],1893.
Une feuille d' un autre cahier d'attachement témoigne d'une modification apportée en janvier 1906 aux plates-formes doubles de la batterie de 95 de l'Escalette4.
[Plan des modifications aux plates-formes de 95 de la batterie de l'Escalette], 1906.
A la veille de la seconde guerre mondiale, l'ancienne batterie de l'Escalette était encore en service comme batterie de circonstance, toujours armée de ses trois pièces de 240mm Mle 1884, et deux des pièces de 95mm Mle 18885. Le service de ces pièces avait justifié la réfection avec toit en béton du poste de commandement de la batterie de 95, et la construction d'un nouveau poste de direction de tir, aussi en béton, entre les deux batteries et au-dessus du réduit crénelé, à un emplacement différent de celui du poste de commandement de la batterie de 240mm. Ces deux aménagements aujourd'hui détruits étaient encore en place en 1960, visibles sur une photographie aérienne verticale.
La batterie de l'Escalette n'a pas été réarmée en 1943 par l'occupant allemand, qui a établi une nouvelle batterie en contrebas, sur le littoral, pour quatre pièces de 12,2 cm K360. Cette batterie allemande intégrée au Südwall sous le nom de code 10./ H.K.A.R. 920 fut alors pourvue de quatre casemates d'artillerie du modèle-type Regelbau 669, complétées de deux casemates de flanquement Regelbau 669 et d'un poste de direction de tir (leistand) Regelbau 636.
II- Description
La batterie de l'Escalette est implantée sur une arête rocheuse étroite et irrégulière de grand axe nord-sud avec versants escarpés surplombant la côte sur le grand côté ouest et au nord, dominant un ravin à l'est/nord-est, et rattachée au sud-est à la crête montagneuse qu'elle termine. Elle est desservie par un chemin en lacets partant la route littorale dite chemin des Goudes au droit de la calanque et de l'ancienne usine de l'Escalette. Le chemin aboutit à la batterie du côté est, à l'abri d'un rentrant de l'arête rocheuse, au-dessus du ravin. C'est une batterie ouverte, dépourvue de tout mur d'enceinte, très différente dans son plan et son organisation du projet dessiné en février 1891, du fait des importantes modifications intégrées à ce projet de juin 1891 à août 1892 en application des avis des inspecteurs et les directeurs territoriaux du génie et de l'artillerie.
Plan de la batterie de l'Escalette, 2008.
La batterie principale, composé de quatre plates-formes pour canons de 240mm parfaitement alignées et régulièrement espacées dans un épaulement épais arrondi aux extrémités, est implantée au nord, soit à droite de l'ensemble de l'ouvrage, et fait face à l'ouest / nord-ouest. La batterie de quatre pièces de 95mm, se compose de deux doubles plates-formes ou sections d'artillerie inscrites dans un épaulement rectiligne plus court et plus étroit que celui de la batterie de 240mm, et en fort retrait d'alignement. Les plates-formes des deux batteries, desservies à la gorge par un chemin de ronde, sont l'une comme l'autre terminées à leur extrémité sud par une importante traverse-abri surhaussée débordant vers l'est qui formait parados pour assurer le défilement des pièces depuis les hauteurs sud-est. Ces deux traverses d'extrémité étaient surmontées par le poste de commandement de tir de chacune des deux batteries, qui dans l'état actuel a disparu. Le tracé rentrant arrondi irrégulier que forme l'escarpement vertical naturel est/nord-est de l'arête rocheuse, aménagé par retaille et déblai en 1893 pour le rendre plus creux, place la gorge des deux batteries en surplomb d'environ 10m au-dessus d'une aire de plan en croissant aménagée en cour basse d'entrée de l'ouvrage, accueillant deux bâtiments, anciens magasins, adossés au front de taille.
Vue aérienne de l'ensemble de la batterie depuis le nord. vue Google
Le réduit de batterie en forme de grosse tour carrée crénelée est implanté à l'est et au centre de l'ensemble, un peu en arrière de la cour et de la gorge des deux batteries, sa position lui permettant de contrôler le dernier lacet du chemin d'accès, et la courbe accusée que forme, sur une terrasse aménagé de plan en fer-à-cheval, la transition entre la fin du chemin et la cour, suivie de la rampe carrossable montant vers le nord à la batterie de 240mm. Le chemin de ronde qui dessert cette batterie à la gorge s'amorce à son extrémité nord, il surplombe directement la cour et se continue au sud, à niveau, pour desservir à la suite la batterie de 95mm. La gorge de cette batterie de 95mm ne domine pas la cour, qui s'amorce plus au nord, mais son chemin de ronde de plain-pied avec les plates-formes, se trouve vers l'est immédiatement surplombée par une butte caillouteuse de plan en trapèze, qui lui tient lieu de parados. Cette butte est retranchée au nord du creux de la cour et du réduit par une sorte de chemin couvert de plan en chevron, part du chemin de ronde de la batterie de 240mm et forme une branche divergente de celui de la batterie de 95mm. Ce chemin couvert en cul de sac dessert une tranchée taillée dans le roc vers le nord qui aboutit à la porte du réduit tour crénelé.
L'extrémité nord de la batterie principale de 240mm surplombe le haut du versant du terrain et le dernier segment du chemin d'accès de plus de 10m, en sorte que l'aménagement de la partie supérieure de la rampe montant à cette batterie a nécessité la construction d'un mur haut de soutènement à l'est, arrondi au nord, parementé en appareil polygonal, qui évoque trompeusement un revêtement d'enceinte.
Vue générale de la batterie prise de l'Est
L'irrégularité des contours rentrants de l'escarpement rocheux est, au-dessus de la cour, a imposé un autre aménagement bâti pour assurer une continuité des circulations adaptée au plan rectiligne de l'épaulement de batterie : Au-dessus du dégagement angulaire en front de taille destiné à adosser le magasin sur cour sous la gorge de la batterie de 240mm, la continuité du chemin de ronde desservant les plates-formes des canons repose sur une sorte de pont à trois arches compensant un décrochement du rocher en haut du front de taille.
Ces arches règnent au-dessus du toit du bâtiment adossé, en appentis à faible pente, revêtu d'un carrelage de terre cuite sur une forme en ciment, qui s'étend au sol des arches. Couverte d'une voûte en berceau surbaissé et de profondeur égale jusqu'au mur de fond, ces arches évoquent de vastes niches ouvertes et l'une d'elle a été, dans un état secondaire, utilisée comme casemate d'appoint en refermant son ouverture d'un mur de remplage maigre en brique avec porte et fenêtre, aujourd'hui détruit. Sur la tablette en pierre de taille couvrant l'arase du tablier du pont au-dessus des arches s'élevait un garde-corps en fer bordant le chemin de ronde, actuellement détruit.
Les quatre plates-formes de la batterie de 240mm sont séparées par des traverses maçonnées pare-éclats relativement étroites, chacune équipée en façade d'une niche à munitions voûtée en berceau surbaissé, dont l'encadrement en pierre de taille comporte une feuillure pour des vantaux ou grilles aujourd'hui disparues. Ces niches et les plates-formes des canons ne s'ouvrent pas directement sur le chemin de ronde, mais sur une sorte de trottoir intermédiaire, qui occupe l'emprise dévolue aux rampes d'accès dans les batteries dont les plates-formes sont plus hautes que le chemin de ronde, ce qui n'est pas le cas de la batterie de l'Escalette.
Vue plongeante de 3 des 4 plates-formes de la batterie de 240mm
Le plan des quatre plates-formes diffère sensiblement de celui en U simple, ou en fer-à-cheval, le plus usuel dans les batteries d'artillerie lourdes contemporaines, et figurant sur les dessins de projets. Il se distingue par le fait que la partie de tête en hémicycle du mur de genouillère est moins large que la partie droite qui forme les faces latérales des traverses. Il en résulte un plan évoquant celui d'une abside terminant une travée droite plus large. Chaque plate-forme intègre latéralement un petit escalier de pierre en réserve dans la partie droite du mur de genouillère, permettant de monter sur les traverses et sur le terre-plein en glacis de l'épais parapet de l'épaulement. Les parements en appareil polygonal des murs de genouillère et des traverses sont en partie écorchés dans l'état actuel et les sols des plates-formes, enduits de ciment, sont dégradés et ne conservent pas trace des sous-sellettes des canons.
La grande traverse-abri qui termine au sud les quatre plates-formes occupe et habille un rocher naturel sur lequel s'élevait le poste de commandement des pièces de 240mm. Le mur de façade de cette traverse-abri donnant sur le chemin de ronde est trois à quatre fois plus haut que les traverses ordinaires, qui ne dépassent pas le mur de genouillère, d'ou la partie droite rampante de l'arase de cette façade faisant raccord avec la quatrième plate-forme. Ce mur de façade est percé d'une niche à munitions semblables aux autres et d'une large porte, aussi encadrée en pierre de taille et couverte en arc segmentaire.
Extrémité sud du chemin de ronde et des plates-formes de la batterie de 240, traverse-abri
Façade de la traverse-abri sud de la batterie de 240mm
Cette porte qui ouvrait sur l'abri casematé sous traverse, creusé dans le roc sous le poste de commandement, avec feuillure de vantaux a l'extérieur (gonds arrachés) est pourvue d'une grille plus récente en feuillure intérieure, masquée depuis quelques années par un murage de sécurité en parpaings.
Les restes de la batterie de 95mm sont plus ruinés et plus chaotiques dans l'état actuel que ceux de la batterie principale. Pour autant, la première section d'artillerie ou plate-forme double est assez bien conservé, avec son mur de genouillère formant deux petites exèdres au droit du socle des affûts pivotants, dont restent les tiges filetées de fixation disposées en cercle et scellées dans la dalle de ciment. La traverse intermédiaire entre les deux sections doubles de 95mm, un peu plus large et moins profonde que celles séparant les plates-formes de 230mm, est assez semblable dans son aspect, et par sa niche à munitions frontale.
Vue plongeante nord-est des restes de la batterie de 95mm, plate-forme double et traverse
La cour basse faisant transition entre l'extrémité du chemin d'accès et la rampe montant aux batteries conserve ses deux bâtiments militaires en simple rez-de-chaussée couverts en appentis adossés à la paroi rocheuse ou front de taille. Leur architecture est minimaliste. Le premier a pu servir de corps de garde, à en juger par le fait qu'il dispose d'une cheminée.
Cour basse d'entrée, bâtiment militaire adossé au front de taille
Sa façade principale n'est percée que d'une grande porte et d'une fenêtre dont l'encadrement en pierre de taille avec arc surbaissé à clef et sommiers saillants tranche sur le parement courant en appareil polygonal à joints ciment. La pierre de taille est aussi employée pour la chaîne d'angle, appareillée en besace, et pour la tablette couvrant l'arase des murs. Cette tablette est profilée en ressauts successifs pour former rampant de pignon sur la façade latérale, qui est aussi percée d'une porte à encadrement de pierre de taille.
En retour d'équerre de cette façade latérale, un mur-écran de même mise en œuvre habille le front de taille et l'entrée du souterrain qui distribue le magasin à poudre en caverne. Cette entrée, par une large porte à encadrement en pierre de taille couvert en plein-cintre, est condamné depuis plusieurs années par un murage en parpaings qui en interdit l'accès, ce qui est aussi le cas des trois baies du bâtiment contigu. Le second bâtiment, plus au nord de la cour et sous les trois arches portant une partie du chemin de ronde de la batterie principale, avait en principe la fonction, selon la logique des projets, de magasin aux projectiles et aux agrès. Son toit en appentis revêtu d'un carrelage de terre cuite sur forme de ciment armé est soutenu intérieurement par une série de chevrons en béton armé. L'intérieur, aujourd'hui interdit d'accès, conserve son revêtement de sol en dalles de pierre, et une série de corbeaux à mi-hauteur de son mur de fond (fonction ?).
intérieur du second bâtiment militaire de la cour d'entrée
Le réduit défensif crénelé, qualifié de blockhaus par les inspecteurs de juin 1891 qui en posèrent le principe en demandant son intégration au projet, prend la forme d'une tour isolée de plan carré d'environ 13 m de côté à deux niveaux voûtés surmontée d'une plate-forme. Son organisation interne, mal documentée6, était en principe occupée au niveau de soubassement par un magasin aux armements et une citerne, à l'étage par le logement du gardien de batterie et deux chambres, une pour la garnison, une autre pour un sous-officier. Ces dispositions, jointe à l'entrée de l'étage par une porte à pont-levis franchissant un fossé, s'inspirent (sans précision) de la typologie des réduits de batterie de côte fixée en 1846, et plus particulièrement du modèle-type de tour crénelée n°2 adapté à une batterie de 8 canons. Cette inspiration est mentionnée sans précision par les inspecteurs dans leur avis du 6 août 1892. Au demeurant, le terme de blockhaus est employé par les ingénieurs du génie dès la décennie 1880 pour qualifier quelques tours défensives crénelées quadrangulaires très comparables dans leur organisation alors construites en montagne dans les Alpes, soit comme réduit de batterie (blockhaus de l'Aitelet à Albertville, 1883), soit comme poste isolé, à la manière de la tour-type 1846 du poste garde côte de Poméguet (Blockhaus du Crépas à Chamousset, 1884)7. S'agissant de batteries de côte, on peut aussi mentionner le précédent du corps de garde défensif de la batterie de la Bayarde à Carqueiranne (1889-1890), dit aussi blockhaus, implanté à un angle de l'enceinte de la batterie. Ces réalisations de peu antérieures à 1891, qui s'inspirent de la typologie de 1846, ont pu inspirer le projet et la conception du réduit-tour crénelé de l'Escalette, introduit par des inspecteurs territoriaux renseignés sur les ouvrages récemment construits dans les Alpes et sur la côte méditerranéenne hors du secteur de Marseille.
Le réduit-tour crénelé de l'Escalette est terminé par une plate-forme sommitale formée d'une dalle de béton revêtue d'un carrelage de terre cuite qui n'est pas d'origine (largement pillé aujourd'hui). Cette plate-forme était commodément accessible depuis l'étage habitable par un escalier débouchant sous une sorte de guérite en pierre de taille de facture très soignée couverte en demi-berceau prolongé en cul-de-four.
Cette plate-forme règne à un niveau correspondant à celui la crête des parapets de l'épaulement de la batterie de 340mm, ce qui lui permettait de surveiller et défendre efficacement cette batterie côté gorge, tout en étant abritée et défilée des tirs venus de la mer par cette même batterie. Elle était donc en principe conçue pour comporter un parapet percé de créneaux pour la défense rapprochée à l'arme d'épaule, à l'instar des réduits type 1846, mais pas pour accueillir un canon. L'avis des inspecteurs du 6 aout 1892 préconisait des créneaux de pied dans des guérites en encorbellement, soit l'équivalent des bretèches des réduits-type 18468. L'état actuel de la plate-forme est bordée d'une simple tablette de couvrement d'arase en faible surcroît qui ne conserve aucune trace d'un parapet crénelé à bretèches qui aurait pu avoir été réalisé puis détruit. On est donc fondé à supposer que ce parapet n'a jamais existé et que le projet a été modifié par économie lors de l'achèvement des travaux en 1894.
L'élévation extérieure de la tour-réduit défensive de l'Escalette, parementée en appareil polygonal avec pierre de taille aux chaines d'angles, bandeaux horizontaux, encadrement des baies et créneaux, n'est crénelée qu'à l'étage, à l'instar des tours-type 1846. Le niveau de soubassement comporte deux côtés aveugles, deux autres munis de fenêtres a appui surhaussé et d'une porte.
Vue des faces nord-est et nord-ouest de la tour-réduit
Vue des faces nord-est et sud-est de la tour-réduit
Sur les quatre côtés de l'étage alternent fenêtres et créneaux à fente simple, dans une répartition variable d'un côté à l'autre, liée à l'usage des locaux internes. Chacun des deux niveaux dispose d'une porte, ce qui s'explique par le fait que ces deux niveaux n'ont pas de communication verticale interne entre eux de type escalier, à la différence des tours-type 1846. La porte du niveau de soubassement est ménagée entre deux fenêtres au milieu de la face nord-ouest, qui regarde la cour d'entrée de la batterie et le départ de la rampe montant au chemin de ronde des plates-formes des canons. Compte-tenu du pendage du terrain, le sol intérieur de ce niveau de soubassement n'est pas de plain-pied avec le sol extérieur, mais surhaussé de 2 à 3 m sur un socle massif, en sorte que la porte n'est accessible que par un escalier extérieur adossé à ce côté de la tour.
L'escalier et son palier sont prolongés par une maçonnerie en recharge d'épaisseur bordant le reste de ce côté d'embase de la tour, et portant un chemin de ronde qui se retourne sur le côté sud-ouest, soit dans le fond du fossé qui règne autour des côtés sud-est et sud-ouest, retranchant la tour du socle rocheux supérieur. La porte du niveau de soubassement n'a pas de défense particulière, et son encadrement, est semblable en partie supérieure à celui des deux fenêtres, avec arc segmentaire à clef et sommiers saillants. A l'étage, cette façade de la tour-réduit, la plus dégagée, comporte trois fenêtres complète à appui bas, alternant avec sept créneaux, en répartition symétrique. La face opposée, (sud-est) la plus dominée par le terrain, n'est percée à l'étage que d'une fenêtre et trois créneaux, celle du nord-est de trois créneaux dans sa moitié droite, de deux fenêtres encadrant un créneau dans sa moitié gauche. La face sud-ouest accueille la porte d'entrée de l'étage, légèrement décentrée, avec à sa gauche deux créneaux, à sa droite deux autres créneaux encadrant une fenêtre, dont un à fente plus haute.
Vue rapprochée de la face sud-ouest de la tour, au niveau de l'étage
Aux dix-huit créneaux percés frontalement dans les façades s'ajoute quatre créneaux de forme particulière ménagés dans les angles de cet étage de la tour. Leur ouverture forme un large ébrasement extérieur créant un porte-à-faux du monolithe qui leur tient lieu de couvrement, et leur appui forme une plongée extérieure en talus (présente aussi dans les autres créneaux, mais non visible de l'extérieur du fait de l'étroitesse de la fente. La grille scellée dans l'ébrasement de ces créneaux d'angle, du même type que celles en place dans les fenêtres et qui ont remplacé les volets de tôle (mentionnés en 1892), a manifestement été ajoutée postérieurement, car elle est incompatible avec leur utilisation défensive. La forme très inusitée de ces créneaux suggère qu'ils ont pu remplacer les bretèches ou créneaux de pied pour permettre de lancer des projectiles de type grenade en chute verticale.
La porte de la tour s'apparente a celles des réduits-type 1846, tours ou corps de garde, par l'intégration d'un pont-levis à chaines dont le tablier se refermait contre l'encadrement de l'arcade d'entrée, couverte d'un arc plein-cintre, inscrite en retrait de nu dans un encadrement extérieur plus grand, dans le cas présent couvert d'un arc très surbaissé avec clef et sommiers saillants sur poulies. Au dessus des claveaux à crossette de l'arc plein-cintre de l'entrée subsistent en place, sur les deux côtés, les poulies de fer semi-encagées dans une fente traversante, sur lesquelles jouaient les chaînes du pont-levis. Le vantail en place dans la feuillure intérieure de l'arcade d'entrée, composée d'une grille doublée d'une feuille de fer opaque, pourrait remonter à l'état d'origine.
Détail de la porte d'étage de la tour, anciennement à pont-levis
La vision limitée actuellement possible des intérieurs, par l'ouverture de certaines fenêtres, confirme le mode de couvrement des deux niveaux indiqué dans le mémoire de projet de l'été 1891, portant l'un le plancher d'étage, l'autre la dalle de la plate-forme supérieure. Plus novateur que les traditionnelles voûtes en maçonneries encore en usage dans ce type d'ouvrage jusqu'en 1890, ce couvrement porteur consiste en une série de voûtains allongés jointifs, en berceau très surbaissé (en brique revêtue de ciment ?), portant sur des solives de fer de profil en I de type IPN. On notera que ce choix n'était pas adapté pour permettre à la plate-forme de porte du canon, et ne mettait pas le réduit à l'épreuve des bombes, mais seulement "à l'épreuve de la balle" selon les termes employés par les inspecteurs permanents en août 1892.
Détail des voutains de couvrement d'un local de l'étage, portant la dalle de la plate-forme
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.