I- Historique, topographie et typologie générale
L'îlôt de Doume est l'un des dix sept sites littoraux de la baie de Marseille choisis en 1695 pour établir des batteries de côte, et l'un des treize non antérieurement fortifiés. Il ne figure pas encore - à la différence de la pointe de Doume (Endoume)- dans la liste plus restreinte de ceux définis le 27 septembre 1694 par une commission d'experts, au nombre desquels Le chevalier de Ressons, commissaire général de l'artillerie de la marine du Levant à Toulon, auteur d'un mémoire sur les précautions à prendre contre les menaces de croisière anglaise de l'amiral Russel. Ce rapport d'expertise, en forme de projet pour assurer la sureté de Marseille et de sa baie 1, posait et justifiait le principe d’une série de batteries de côtes armées de préférence de canons de 24 livres de balles, mais de 11 pieds de long pour chasser plus loin, ou de 36 livres, certaines à établir dans les forts déjà existants sur les îles (If, Ratonneau, Pomègues), les autres à créer, alors limitée à sept : "... on ne peut assurer la navigation des galères de sa Majesté, le commerce des marchands et empêcher les ennemis de venir mouiller dans ces rades qu'en établissant quantité de batteries de canons et de mortiers sur toutes les pointes qui les commandent " La dépense assez grande devait être compensée par la suppression du risque de dommage que pourrait subir la ville si on laissait aux ennemis la possibilité de la bombarder.
Dans un rapport sur les précautions à prendre contre les attaques de Marseille en équilibrant les bombes et canons de mer aux bombes et canons de terre daté du Havre 6 décembre 16942, Vauban préconisait l’établissement de six batteries extraordinaires les plus nécessaires, formées d’épaulements retranchés à la gorge, en terre, sans ouvrages maçonnés. L'îlot de Doume ne figurait pas au nombre des six, mais il est mentionné incidemment sur la légende détaillé d'une carte, rédigée par Vauban à la même époque, à propos de la batterie du Cap Gros, proposée avec" 4 mortiers 10 canons et une tour si elle ne peut se faire sur l'isle de Dome...".3
La réalisation du programme de principe, lancée et bientôt amplifié, fut placée sous l’autorité du maréchal de France Anne Hilarion de Tourville, lieutenant-général des armées navales, vice-amiral du Levant, nommé par Louis XIV le 30 mars 1695 au commandement des côtes de Marseille à Toulon. C'est Tourville qui décida d'implanter une batterie supplémentaire sur l'îlot de Doume, auquel son nom sera attaché à certaines périodes de l'histoire postérieure. Plusieurs cartes de la baie datées de cette même année 1695, dont une du 16 mai 4, témoignent du déploiement de 16, puis 17 batteries de côte, destinées à inquiéter le bombardement. Celle de l'Isle de Dome était armée de dix canons de 24 et d'un à deux mortiers, et placée sous le commandement de Monsieur de Gremonville capitaine de frégate légère, servie par le maître canonnier Eutrope Dalexandre, employant 10 canonniers, 3 à 4 bombardiers, 40 matelots pour les canons, 26 pour les mortiers, 70 soldats étant mis à disposition en plus pour cette batterie. Ces informations détaillées sont données par un état des batteries associé à la carte du 16 mai 1695. La légende des autres cartes contemporaines et de plans de détail des batteries associés à deux de ces cartes confirment cet armement 5. Les plans de détail, sommaires, montrent une batterie formée d'un épaulement de plan en fer-à-cheval, doublement fermé à la gorge, à la différence des autres batteries aussi représentées, ouvertes ou au mieux fermées par un simple mur.
Plan des batteries de canons & de mortiers faites le long des costes de Marseille & des Isles, 1695.
Le mémoire de Vauban du 11 avril 1701 intitulé Projet de Marseille 6, long et détaillé pour les forts existants, mais sans développement sur les batteries récentes à l'exception de celle de l’île de Dome, dont il détaille les améliorations souhaitables, à titre exemplaire : " c'est un rocher que Monsieur le maréchal de Tourville fit occuper par une batterie dans le temps qu'on eut lieu d'appréhender la bombarderie, il est très bien placé pour y en pouvoir faire une très bonne (...) il est long étroit de figure ovale et de médiocre capacité, c'est pourquoi il faut l'occuper presque entièrement pour pouvoir donner un espace un peu raisonnable à sa batterie et aux logements qui pourraient lui convenir (...) pour le rendre capable d'une batterie de 10 à 12 canons (...)et d'y faire des couverts nécessaires (...) un magasin à poudre, un hangar, un magasin aux vivres, un corps de garde et quelque logement pour ceux qui dans les temps qu'on aura lieu de craindre y tiendront garnison, le tout élevé à un simple étage (...) mais avec des caves au-dessous pour servir de souterrains dans lesquels on fera des cheminées à feu, les voûtes en seront de briques (...) sinon on pourra faire un 2e étage également voûté avec un escalier pout y communiquer et deux rampes à droite et à gauche pour descendre de là sur le terre plein de la batterie, observant d'en faire le dessus en plate-forme par des carreaux de pierre posés sur un bon massif de maçonnerie et de couvrir le tout par un parapet de six pieds d'épais (et de haut) coupé d'embrasures (...) le gros revêtement fondé à un pied ou deux près la superficie de la mer et ensuite élevé de 18 à 20 pieds de hauteur entre le retraite et le cordon de bonne et solide maçonnerie (...) parement commençant par deux assises de pierre de taille dure posée au dessus de ladite retraite. Vauban précise encore que les angles et sommets seront en pierre de taille, le parapet en brique et tuf, avec embrasures espacées de 14 pieds. Il faudra faite une guérite de pierre e taille à la tête de cette batterie et une au-dessus de la porte, avec planchette a bascule et une citerne de capacité suffisante recueillant l'eau des toits avec pompe et citerneau.
L'addition à ce mémoire datée du 1er septembre 1701 présente un programme de réfection de cinq des batteries de côte de 1695, dont les dessins et estimations chiffrées venaient d’être réalisés, à sa demande, par l’ingénieur Antoine Niquet, directeur des fortifications de Provence. L’intention était de fortifier solidement ces batteries, selon la logique précédemment détaillée pour celle de l’île de Dome, afin que leur petite garnison avec les canonniers nécessaires puissent s'y soutenir d'eux même sans autre assistance… avec les deux tiers moins de monde qu'il ne leur en faudra si elles ne sont point fortifiées et être bien assurées, ce que celles d'à présent ne sont point du tout. Vauban précisait qu’en plus des 8 à 10 pièces de gros canon proposé pour chacune, on y pourra encore mettre deux mortiers et 200 bombes. (...) un bataillon de 15 ou 16 compagnies pourra suffire en temps de paix à la garde de toutes ces forteresses. Ces projets de batteries fortement renforcées font l'objet de planches de plans détaillées établis par Niquet en aout 1701 et revus par Vauban, mais ce plan fait défaut pour celle de l’îlot de Doume.
Ce projet ne connaîtra aucun commencement de réalisation, et deux nouvelle cartes de la rade avec les batteries; objet de plans de détail sommaires inclus, une dûe à Antoine Niquet, sans doute un peu postérieure à 1701, une autre signée Pierre Chevallier et contresignée par le seigneur de Montmort, intendant des galères de France et des fortifications de Provence le 21 septembre 17057, précisent que la batterie de l'Isle de Dome est armée de 6 canons de 36 livres et 4 de 24, et un mortier. Le plan de détail est un peu différent de celui de 1695, montrant un épaulement plus allongé latéralement et deux petits bâtiments symétriques à la gorge, adossés au mur de fermeture de part et d'autre de l'entrée.
Dans un mémoire sur la défense de Marseille daté du 6 juillet 1707, Alphonse de Fortia de Forville, lieutenant du roi en Provence, gouverneur de Marseille et chef d'escadre des galères de France, estime que le fort Tourville, qui est à l'île de Doumes, doit être renforcé par des canonniers, bombardiers et soldats avec un des meilleurs sujets qu'on puisse trouver pour y commander 8. Une carte de l'entrée du port de Marseille et des environs 9. L'appellation "fort de Tourville" se retrouve sur le plan de Marseille et ses environs, gravé en 1764 pour l'hydrographe Jacques-Nicolas Bellin10, mais dans l'intervalle, une carte manuscrite non datée mais antérieure à 1730 nomme la même batterie insulaire "fort St Louis".
Encore portée sur la carte de la rade de Marseille jointe au projet général de 1774 au nombre des quinze batteries de côte (sans compter le château d’If) cartographiées pour mémoire avec nomenclature, la batterie de l'isle de Doumes disparait par la suite, ce qui induit qu'elle a été abandonnée et désarmée, à la différence des autres, restées telles qu’en 1701, mais maintenues gardées.
Le mémoire sur l'état de situation de la place de Marseille 11 rédigé le 20 novembre 1816 par Jean-Joseph Amable Tournadre, dit Tournadre aîné, qui passe en revue tous les ouvrages de défense côtière, fait un commentaire à propos des Batteries d'Endoume et des Lions : distantes de seulement 200 mètres : elles défendent un mouillage bon pour les gros vaisseaux de guerre qui se trouve entre le continent et l'île de Doumes sur laquelle était construite une batterie ayant le même but. Elle est abandonnée et n'a point été armée dans la dernière guerre.
Il faut attendre la décennie 1840 pour voir réhabiliter l'intérêt stratégique de l'ilot de Doume et de son occupation par une batterie. Une commission mixte d’armement des côtes, de la Corse et des iles fut instituée par décret du 11 février 1841 pour étudier la réorganisation générale des batteries de côte et la modernisation de leur armement. La commission travailla en particulier, pour les batteries isolées, sur la définition de réduits-type défensifs. Une première série de réduits comportant des tours carrées et des corps de garde fut définie et proposé le 13 septembre 1845, avec une diffusion limitée, puis retravaillée par le comité des fortifications, pour aboutir aux modèles-type fixés le 31 juillet 1846 et diffusé dans les différentes chefferies du génie. Ces réduits-type 1846 comportaient deux options : tours crénelées à deux niveaux casematés ou corps de garde crénelés à un niveau, aux murs moins épais, les unes comme les autres de plan rectangulaire et déclinées en trois tailles, n° 1 pour batterie de 12 pièces (60 hommes), n° 2 pour 8 pièces (40 hommes) et n° 3 pour 4 pièces (20 hommes).
Le vaste programme général de réorganisation et réarmement des batteries de côte selon ces nouvelles normes donna lieu à des projets pour le secteur de Marseille à partir de 1846, rédigés par le chef du génie Marie-Tranquille Lebas, sous l’autorité du directeur des fortifications de Toulon le colonel Joseph-Alexandre Picot. Dans ce cadre, la construction d’une batterie dite de l'île de Doume (ou des pendus) fit l’objet du 19e article du Mémoire sur les projets d'organisation des batteries de côtes pour 1846 12 rédigé par le chef du génie, pour un coût estimé de 34000 francs, et accompagnée d'un plan de projet très sommaire. Prévue en remplacement de la batterie des Lions qui était sur le continent 350m en arrière, la batterie projetée pour 6 canons devait, selon le chef du génie, adopter le tracé de l'ancienne batterie qui se reconnait encore par la fondation des anciens murs, et avoir pour réduit une tour n°2 armée de deux obusiers sur sa plate-forme pour éclairer les calanques de la côte d’Endoume. Dans son apostille au projet, le directeur des fortifications était d'avis de le remplacer l'escalier projeté à deux volées montant à la gorge de la batterie de chaque côté du pont-levis de la tour par un seul escalier dans l'axe du pont-levis afin de ne pas gêner la manœuvre des pièces à l'extrémité des deux flancs. De son point de vue, la batterie projetée n'étant que pour 6 pièces et l'emplacement de la tour fort restreint, le modèle-type n°2 pour 40 hommes était à remplacer par une tour pour 30 hommes de 13m de côté au lieu de 15.
Ajourné, ce projet fut représenté en 1849 dans l’état estimatif de la dépense à faire pour l'organisation des batteries de côte 13, sous l’autorité du Chef du Génie Lebas dont il constitue le 5° article. Il fit l'objet d'une planche de plans de projet datée du 17 février et signée du capitaine du génie Alfred Schoennagel.
[Plan du projet d'organisation de la batterie de l'île de Doume], 1849.
Le coût estimé de 7000 francs à 11.000 francs pour l'épaulement destiné à porter les 6 pièces de canon était relativement faible, du fait de la conservation et du réemploi de l'infrastructure maçonnée ou revêtement en place de la batterie de 1695, de plan en fer-à-cheval face au sud-ouest (la mire du plan de 1849 est fausse, elle indique l'Est dans la direction du nord), batterie dont restaient aussi les branches latérales convergentes du mur de fermeture à la gorge, ces éléments étant exprimés en teinte rose sur le plan du projet. Le travail nouveau à faire pour l'épaulement se limitait à rapporter le rempart de terre dans les murs préexistants, et à l'organiser en formant un parapet à 5 pans autour d'une banquette desservie par une rampe d'axe. La dépense principale du projet, estimée à 40.000 francs était celle du réduit type 1846, soit une tour crénelée n°3 agrandie pour 30 hommes de plan carré de 14m de côté (le modèle-type n°3 étant un rectangle de 11m x13,20m), très rapprochée de la gorge de la batterie mais retranchée d'elle par un fossé prévu sur trois des quatre côté, du fait de la déclivité de l'îlot. Sur le quatrième côté (nord), la tour n'est pas retranchée et la batterie est prévue ouverte. Au point le plus bas, au nord-est, un appontement desservait le chemin montant à la batterie en contournant la tour et desservant sa porte au passage.
Le projet de 1849 pour la batterie de l'île de Doume, bien qu'approuvé dans son principe, fut ajourné pendant une dizaine d'années sans reparaître dans les articles des projets, ce qui fut aussi le cas de la batterie de Mangue et de la tour n°2 du poste garde-côte de Pomègues.
La batterie de l'île de Doume n'est d'abord mentionnée dans l'état sommaire des articles d'ouvrages des projets pour 1859-1860 14, en article 11, que comme article à ajourner, non prioritaire. Cet ajournement fut cependant très rapidement reconsidéré, l'organisation de cette batterie pour 6 pièces faisant l'objet de l'article 22 des projets des batteries de côte pour 1860-1861 présentés par le chef du génie Alexandre Guillemaut le 12 février 1860, apostillés par le directeur des fortifications Bichot le 3 mars15. Le budget estimé de 105.000 fr soit plus du double de celui de 1849, était à accorder en deux tranches 50000 fr pour 1860, 55000 pour 1861. Le chef de génie mentionnait que le choix de réutiliser les ruines de l'ancienne batterie avait été formulé par la commission de 1841 en cas de réhabilitation défensive de l'île. Les plans et coupes du projet, dessinés par le capitaine du génie Farjas, montrent une évolution dans l'implantation de la batterie, qui dépasse les limites du plan en fer à cheval de l'épaulement de 1695 et adopte un plan asymétrique en queue de piano occupant davantage l'extrémité ouest de l'îlot.
[Plan du projet d'organisation de la batterie de l'île de Doume pour 6 pièces], 1860.
De plus, les murs d'enveloppe latéraux de la batterie sont prolongés au nord et à l'est pour se raccorder à la tour et ainsi bien refermer la batterie, un tambour crénelé étant prévu à l'entrée. Le chef du génie explique ce changement dans son apostille : "Les contours de l’île ont été suivis aussi exactement que possible et on a conservé comme bons, en les relevant cependant un peu, les anciens murs latéraux, mais l’espace occupé par les rochers du sud-ouest était trop précieux pour ne pas reporter en avant le mur arrondi de l’ancienne batterie. Tous les parapets de la batterie sont terrassés dans le projet, les traverses extrêmes destinées à garantir la tour sont seules en maçonnerie et formeront avec elle et les remparts du parapet un excellent petit fort qui sera facilement protégé par la batterie d’Endoume et le château d’If (...)La crête de la batterie a été tenue à 11,50m au-dessus du niveau de la mer ". Le prix de la tour réduit n°3 agrandie est alors estimé à 49.000 francs, celui de la batterie à 56.000fr les travaux à faire dans une île entraînant une augmentation de 10% sur les prix ordinaires. Le plan exprime également un appontement reporté au nord-ouest de l'îlot, et protégé par deux môles convergeant à construire en enrochement pour former un petit havre.
En février 1861, les travaux n'avaient pas commencés, et l'organisation de la batterie de l’îlot des Doumes , article 17 des fortifications du mémoire sur les projets pour 1861-186216, avait été légèrement revue à la baisse, évaluée à 100.000 francs, avec quelques changements. Le plus apparent sur le plan illustrant le projet, dessiné par le capitaine du génie Guillemot sous l'autorité du chef du génie Guillemaut, est le déplacement de l'appontement à la pointe nord-est de l'îlot, sans protection extérieure, suivi d'une rampe maçonnée surhaussée courbe aboutissant à la porte de la batterie, non plus protégée d'un tambour, mais retranchée par une coupure franchie par un pont-levis.
[Plan du projet d'organisation de la batterie de l'île de Doume], 1861.
Le plan du réduit-type 1846 reste carré, comme dans les projets précédents, mais on a substitué à la tour n° 3 agrandie un corps de garde crénelé n° 3 agrandi et renforcé, en conservant le plan carré et les dimensions en plan antérieurement prévues pour la tour (14m de côté, le modèle type du corps de garde n° 3 étant un rectangle de 14,75m x 12m). Le chef du génie précise dans le mémoire qu'il faut deux ans pour exécuter les travaux et que faute de pouvoir organiser dans le périmètre disponible une batterie de 6 pièces, il faut se contenter de 5 pièces dont 2 sur la face droite de l'épaulement pour des coups passant en avant du château d’If, les 3 autres battront le mouillage de Montredon dont elles seront très rapprochées.
Les travaux furent entrepris à la suite, mais l'exécution apporta un changement assez important dans le plan du mur d'enceinte de la batterie, formant un haut revêtement maçonné. Il fut manifestement décidé de s'affranchir de la contrainte de conservation et remploi d'une partie des murs de l'ancienne batterie de 1695, pour mettre en œuvre un plan à la géométrie plus simple, formé de pans rectilignes, et renonçant complètement au principe de fronts ou angles arrondis. L'appontement fut finalement aménagé à l'emplacement projeté en 1849, du côté Est de la pointe nord-est de l'îlot, avec une rampe plus courte, en escalier.
Dans l'Etat sommaire des projets pour 1863-1864, rédigé le 30 aout 1862 17, le chef du génie Guillemaut, consacre l'article 9 des fortifications au projet de réunir par une jetée les deux îles d’Endoume . Son apostille mentionne laconiquement qu'une batterie de 5 pièces a été construite en 1861-1862 sur l’île sud d’Endoume, mais qu'il est souvent fort difficile de débarquer sur cette ile, en sorte que l’inspecteur général a prescrit en 1861 de présenter un projet pour la réunir à l’île nord, pour faire deux petits hâvres. Cependant, compte tenu du coût élevé d'un tel aménagement, Guillemaut estimait que ce projet était à reporter après achèvement des autres travaux sur les batteries. Il ne fut pas réalisé.
[Plan terrier militaire d'état des lieux des îles d'Endoume], 1898.
En 1869, le tableau de contenance des magasins à poudre de la place de Marseille et batteries de côte qui en dépendent mentionne 3000 kg en 60 barils dans le corps de garde de la batterie de l’iîot d’Endoume.
Les avis du comité de défense et du conseil supérieur de la guerre du 3 décembre 1888 confirmèrent le déclassement de la batterie de l'îlot d'Endoume, proposé parmi d'autres dans un projet de loi sur le déclassement de diverses places de guerre et batteries française soumis à la chambre des députés dans sa séance du 29 juin 1882. Elle est une des rares batteries du secteur de Marseille réorganisées ou reconstruites dans les années 1860 qui, du fait de ce déclassement annoncé, n'ait pas fait l'objet de projets de remise aux normes dans les années 1880. Sa position insulaire en basse altitude n'offrait plus d'intérêt dans le plan de défense des côtes et du port par l'artillerie rayée à longue portée de l'époque, qui s'appuyait désormais sur les batteries plus haut placées des îles de Ratonneau et Pomègues, et sur les batteries du littoral les plus proches, comme celle de la pointe d'Endoume. Remise aux Domaines par le ministère de la Guerre le 10 novembre 1898, l'ancienne batterie et son îlot furent achetée en 1913 par l'industriel André Laval, patron des Caisseries du Prado, qui l'aménagea en résidence privée, sans autre modification architecturale que l'adjonction d'un petit bâtiment adossé à l'intérieur du mur d'enceinte. Il en fit don à son épouse Line Degaby, danseuse et actrice de Music Hall, ce qui occasionna le changement du nom d'usage de l'îlot, rebaptisé île Degaby ou Gaby, la seconde île, non fortifiée, conservant l'appellation îlot d'Endoume. Laissée sans entretien après la mort d'André Laval en 1926, l'ancienne batterie fut rachetée dans le dernier tiers du siècle par plusieurs acquéreurs successifs pour des projets inaboutis, et en 1990 par le joaillier Pascal Morabito, qui y fit réaliser des travaux de réhabilitation, l'occupa et la revendit en 2001.
Ile Laval-Degaby. - Pointe d'Endoume, Marseille, c. 1914.
II- Description
La batterie occupe le plus petit, le plus haut et le moins découpée des deux îlots rocheux contigus de Doume -ou Endoume-, celui dont la topographie se prêtait le mieux à la mise en place d'un ouvrage fortifié compact.
Vue générale des ilôts d'Endoume, vus du Nord-Est, vers la côte
La surface de l'îlot entièrement occupée ^par la batterie, est trois fois plus petite que celle de l'île du Château d'If, distante de 750m vers l'ouest à vol d'oiseau. Elle est séparée d'une distance de 500m, vers le nord-est, de la pointe occupée par la batterie d'Endoume, le second îlot d'Endoume se trouvant dans l'intervalle. Ainsi placée, ses canons pouvaient battre le secteur situé au sud-est des îles du Frioul, et le passage vers le port de Marseille entre le Château d'If et la côte.
Du fait de son caractère de batterie fermée compacte et de l'importante élévation de ses murs d'enceinte en grande partie fondés sur la partie basse périphérique de l'îlot, montant presque aussi haut que le corps de garde crénelé et masquant le rempart intérieur en terre, l'ensemble architectural reconstruit en 1861-1862 évoque davantage dans son aspect extérieur un petit fort insulaire qu'une batterie de côte ordinaire conforme aux normes définies en 1846.
Vue générale de la batterie prise du nord, côté de l'entrée
Elle n'en est pas moins la mieux conservée de celles du secteur de Marseille illustrant ces normes, du fait de son déclassement précoce, qui l'a rendue indemne de remaniements postérieurs, et l'a préservée des destructions de la seconde guerre mondiale.
Le plan d'ensemble est un heptagone irrégulier peu étendu, large de 36m maximum du front latéral nord-ouest à celui du sud-est, long de 56m de du front d'entrée nord-est, au droit du corps de garde, jusqu'à l'angle sud du front d'attaque. Cet angle sud réunit les deux pans qui formaient revêtement du parapet et de la banquette de la batterie proprement dite. Dans l'état actuel la banquette est remblayée du fait de l'aménagement, dans les années 1990, d'un jardin bordé d'un chemin de ronde d'agrément, ce qui a enterré le mur de genouillère du parapet d'artillerie en terre, encore apparent avant ces travaux.
L'élévation extérieure du mur d'enceinte polygonal est homogène dans la mise en œuvre de ses parements, en petit appareil de pierre de taille à assises réglées. Seuls les quatre angles saillants les moins obtus de l'enceinte, d'une part au sud/sud-ouest et d'autre part des deux côtés du front d'entrée, ont un chainage de pierres de taille dont la hauteur d'assise correspond au double de celle du parement courant; les trois autres angles, deux saillants et un rentrant, ne sont pas chaînés.
Elévation extérieure du mur d'enceinte vue de l'ouest
Sur les deux pans de l'enceinte de part et d'autre de l'angle sud qui formaient revêtement des positions de batterie, l'élévation du mur se termine par un bandeau saillant de pierre de taille, au niveau duquel le versant du parapet d'artillerie en terre venait s'amortir sur l'arase du mur. Sur les autres parties de l'enceinte, dans lesquelles le mur est plus ou moins dégagé vers l'intérieur, ce bandeau est surmonté d'un parapet maçonné de faible hauteur et épaisseur, couronné d'une tablette. En deux points de l'enceinte, côté ouest un court segment de mur est porté sur un arc de décharge au-dessus d'une faille du rocher. Dans les deux pans latéraux de l'enceinte partant du front d'entrée, le mur, dégagé vers l'intérieur sur la majeure partie de sa hauteur (les parements côté intérieur sont en blocage de moellons enduits), est percé de créneaux de fusillade, trois dans le pan nord-ouest, cinq dans le long pan est.
Elévation extérieure du mur d'enceinte, pan nord-ouest crénelé
Ces créneaux se retrouvent dans les deux cours segments de mur du front d'entrée qui, en retour d'angle se raccordent au corps de garde crénelé type 1846, saillant sur ce front.
Le segment nord-est, le plus long des deux, accueille la porte d'entrée de la batterie, en haut de la rampe-escalier d'accès, encadrée de deux créneaux. Ce pan de mur se raccorde assez mal au corps de garde, sa partie supérieure venant buter contre une des bretèches de son côté nord-ouest, ce qui suggère que dans la chronologie du chantier de 1861-1862, la construction du corps de garde, dont le modèle-type est conçu pour être dégagé et bordé d'un fossé sur ses quatre côtés, a précédé celle du mur qui s'y raccorde. La porte proprement dite, de gabarit charretier, forme une simple ouverture dans le mur, non couverte et encadrée de chaînages en pierre de taille avec feuillure accueillant deux vantaux de bois, sans aucun traitement monumental. Le perron actuel de trois marches qui précède son seuil ne date que du XXe siècle, mais il n'a pas remplacé la coupure projetée en 1861, car la porte réalisée n'a pas été conçue pour être équipée du pont-levis lui aussi projeté.
Porte d'entrée de l'enceinte et créneaux
Le côté nord-est du corps de garde crénelé, du fait de sa saillie hors enceinte, participe de la défense du front d'entrée par les six créneaux de son niveau casematé unique, conformes aux modèles-type 1846, compromis entre le modèle n°3, à quatre créneaux par face au niveau casematé, surmontés deux à deux d'une fenêtre en demi-cercle, et le modèle n° 2, plus grand, qui comporte deux créneaux de plus.
Dans l'état actuel, le trumeau entre les deux paires de créneaux surmontés d'une fenêtre est remplacé par une petite porte percée après les années 1920, que l'on retrouve sur le côté opposé. La mise en œuvre des parements ordinaires, chaines d'angles et tablettes du corps de garde est semblable à celle de l'enceinte. Les pierres de taille de plus grand gabarit que le parement courant y sont employées également pour l'encadrement des créneaux (à la différence de ceux du mur d'enceinte), des fenêtres, des embrasures, de la porte, et pour les consoles des bretèches. Dans l'ensemble, l'architecture du corps de garde est bien conservée, à l'exception de quelques mutilations limitées postérieures à 1980, au niveau du parapet crénelé de la plate-forme, dont le côté est/sud-est est en partie rasé avec une de ses bretèches, quatre autres bretèches, celles du côté de l'entrée (ouest/nord-ouest) et du côté de la batterie (sud/sud-ouest) ayant été réduites à hauteur d'appui pour former des balcons.
Le parapet n'est percé que de créneaux sur le côté de l'entrée, en l'occurrence 6 créneaux, soit 4 entre les deux bretèches (au lieu de 3 dans les modèles-type) et deux au-delà des bretèches, près des angles. Le créneau supplémentaire par rapport aux modèles-type de corps de garde 1846 n° 1 et 2 s'explique par les proportions non conformes de celui de l'îlot de Doume, dont deux côtés opposés, dont celui de l'entrée, ont été élargis pour lui donner un plan carré, ce qui marque une différence affirmée par rapport aux 3 modèles des corps de garde, tous rectangulaires plus ou moins allongés. Cette particularité, justifiée par le principe par l'agrandissement du modèle-type de corps de garde n° 3 augmentant sa capacité de casernement, est aussi un souvenir du parti de la tour crénelée type 1846 qui était proposée dans les projets de 1846 à 1860, la tour-type n°2 ayant un plan carré. Les côtés du parapet sud/sud-ouest (face à la gorge de la batterie) et nord/nord-est (face au cap d'Endoume) sont en outre percés d'une embrasure à canon pour obusier, qui est absente des modèles-type de corps de garde, et caractérise les plates-formes des tours-type.
Corps de garde, détail du parapet avec embrasure et créneau, vu de la plate-forme
On en trouve cependant dans plusieurs corps de garde crénelés 1846 du secteur de Marseille, ceux des batteries de Niolon-Bas, de Corbière et de Mangue. Les créneaux du niveau de casernement casematé ont un ébrasement extérieur à ressauts, ce qui est inusité pour les corps de garde et caractérise les tours : ce choix tient à un renforcement d'épaisseur des murs de ce corps de garde, là encore en référence au projet de tour. Les bretèches sont percée de trois petits créneaux et portent sur trois consoles, celles des côtés monolithes, en quart de rond, celle du centre à deux ressauts.
Corps de garde, détail de créneaux et bretèche vus de l'extérieur
La porte du corps de garde est conforme à celles du modèle-type de tous les réduits crénelés normatifs type 1846, soit une arcade d’entrée en pierre de taille appareillée couverte d'un arc plein-cintre, inscrite en retrait dans le tableau rectangulaire d’effacement du tablier du pont-levis, encadré d'un chambranle en pierre de taille.
Corps de garde, détail de la porte d'entrée
Le couvrement du chambranle est traité en entablement avec corniche moulurée. Les poulies et fers du mécanisme du pont-levis sont encore en place dans leurs logements, aux écoinçons du tableau. Le fossé existe encore, sur une profondeur moindre que celle de l'état initial, et le tablier disparu du pont-levis a été remplacé par une passerelle fixe du XXe siècle en bois avec garde-corps en fer. Cette porte dessert les casemates de casernement dans une circulation axiale en corridor traversant les murs de refend, après avoir traversé deux sas successifs avec arcade plein-cintre plus basse et vantaux intermédiaire.
Les deux casemates de casernement, transversales, sont voûtées en berceau surbaissé et éclairées à chaque extrémité par la fenêtre demi-circulaire au dessus des deux créneaux.
Corps de garde, intérieur, casemates de casernement
Dans l'état actuel, les parois sont revêtus d'un enduit couvrant au ciment peint en blanc, et le l'arcade de communication dans le mur de refend a été élargie.
Les travées de culée antérieures et postérieures, tripartites, sont conformes aux modèles-type 1846, à cette nuance près que celle à droite du sas de la porte d'entrée intègre un escalier en pierre à quart tournant montant à la plate-forme autour d'un mur d’échiffre et débouchant sur la plate-forme sous une guérite carrée.
Corps de garde, plate-forme supérieure, parapet crénelé et guérite de l'escalier
Ce modèle d'escalier ainsi placé est réservé en principe aux tours et non aux corps de garde dans la typologie 1846, mais on le retrouve dans d'autres corps de garde crénelés type 1846 des environs de Marseille construits entre 1860 et 1862, notamment, sur les îles du Frioul ceux des batteries de Mangue, du Cap de Croix, et sur la côte ceux d'Endoume et de Niolon Bas. Tous ont en commun le fait d'avoir été choisis au moment de leur réalisation en remplacement d'une tour-type 1846 de capacité analogue initialement prévue et de correspondre à une version agrandie et renforcée d'une des trois taille de réduit-type.
Les autres aménagements actuellement en place à l'intérieur de l'enceinte ne datent pour l'essentiel que du XXe siècle et ne relèvent pas de l'architecture militaire, tel le bâtiment maçonné adossé du côté nord-est aux deux pans formant un angle rentrant obtus, construit vers 1915 et réhabilité après 1990. On note cependant dans ce même secteur intra-muros, un aménagement particulier réalisé lors de la campagne de 1861-1862 mais non documenté par les archives du génie. Il s'agit d'un souterrain couvert d'une voûte en berceau surbaissé que ne semble avoir eu d'autre utilité que de couvrir une faille de l'îlot rocheux qui s'avançait profondément à l'intérieur du périmètre de l'enceinte, laissant passer un étroit bras d'eau de mer.
Intérieur de l'enceinte, souterrain couvrant une faille avec bras d'eau de mer
Ce souterrain permettait d'accéder à la faille inondée et d'y puiser de l'eau de mer depuis l'intérieur de l'enceinte. Il n'est pas impossible qu'il ait comporté un plancher intermédiaire pour aménager un abri souterrain casematé sous sa voûte.
Pour finir cette description, on doit noter qu'en dépit de la reconstruction complète à neuf du mur d'enceinte en 1861-1862, il reste un ultime vestige, très limité et très dégradé, de la maçonnerie de l'épaulement curviligne de la batterie de 1695, visible à l'extérieur en saillie sur le rocher au pied d'un des deux pans du front actif de l'enceinte de 1861-1862, à l'est-sud-est de l'angle sud.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.