I- Historique, topographie et typologie générale
L’histoire de la batterie annexe de Niolon Haut est commune à celle de la batterie principale dont elle était une extension détachée sans autonomie logistique.
Le projet initial de 1880-1881 n’est documenté que par un procès-verbal de conférence du lieutenant colonel Jules Chéry, chef du génie de Marseille et du chef d’escadron Pion commandant l’artillerie de l’arrondissement, amendé par les observations et recommandations de l’inspecteur permanent des travaux du génie, le général de division Parmentier, et de celui de l’artillerie, datées du 24 avril 18821. Il en ressort que la batterie annexe devait être armée de deux canons de 19 cm à pivot central, de même direction que la batterie principale, armement remplacé de l’avis des inspecteurs permanents par deux canons de 24cm, identiques aux quatre canons prévus dans la batterie principale.
La marche du chantier de construction, entre 1882 et 1885, n’est pas documentée à la différence de celle de la batterie principale. Pour autant, la simultanéité de la conception et de la construction de la batterie annexe ne font aucun doute. Les trois feuilles de plans, coupes et élévations d’un atlas des bâtiments militaires de mai 1886 consacrées à la batterie haute de Niolon2, montrent que les deux batteries sont considérées comme un ensemble et ne font aucune différence entre les bâtiments de la batterie principale et ceux de la batterie annexe, qui font l’objet d’une numérotation commune.
[Relevés de la batterie haute de Niolon et de sa batterie annexe], 1886. Feuille 69, détail.
La batterie annexe y figure complète et achevée, composée d’un épaulement ou parapet dont les branches latérales, encadrant une plate-forme d’artillerie d’un seul tenant et sa rampe d’accès incurvée, sont prolongées sous forme de deux traverses-abri numérotées 4 et 5.
[Relevés de la batterie haute de Niolon et de sa batterie annexe], 1886. Feuille 69.
[Relevés de la batterie haute de Niolon et de sa batterie annexe], 1886. Feuille 71.
Les trois premiers abris sous traverses étant ceux de la batterie principale, de conception identique. La batterie est sommairement retranchée à la gorge par un étroit fossé creusé dans le rocher, lequel forme un massif en arête formant parados naturel au nord. Un cabinet de latrines est accolé à l’extérieur de la traverse de gauche. La garnison servant les deux batteries était logée dans le casernement de la batterie principale.
Une conférence du 17 mars 1892 entre les représentants de l’artillerie et du génie au sujet de la réorganisation de la batterie haute de Niolon mentionne l’armement des batteries qui comprenait six canons de 24cm dont deux dans la batterie annexe, et quatre canons de 95mm non encore installés. L’intention initiale des conférents était de réunir les six canons de 24cm dans la batterie principale pour réserver la batterie annexe aux pièces de 95, mais l’espace utilisable dans la batterie principale étant jugé trop exigu, ils proposaient de maintenir la répartition et de placer les canons de 95 seraient installés à côté et à droite de la batterie annexe dans une batterie accolée plus basse à construire, de deux sections d’artilleries séparées par une traverse centrale de 8m d’épaisseur avec niches à munitions. Dans la batterie annexe existante est proposé le creusement dans le roc d’un magasin à poudre en caverne sous la traverse-abri de droite, pour approvisionner les deux canons de 24cm et des quatre canons de 95mm (soit 16912 kg de poudre, 5m X 4,25m). Ce magasin caverne serait desservi par une gaîne ou galerie en caverne qui déboucherai d’une part à la gorge de la nouvelle batterie de 95mm, d’autre part à un puits de monte-charge accolé à l’extérieur la traverse-abri existante de droite, sous abri en béton de ciment qui servirait aussi de niche à munitions. La galerie caverne desservirait aussi un atelier de chargement. Un magasin aux projectiles serait construit dans une cour basse à la gorge de la nouvelle batterie de 95mm. Les deux sections de batterie nouvelles de 95mm seraient reliées au débouché du monte-charge par une rampe. L’épaississement de 8m à 10m du parapet de la batterie annexe existante était proposé comme dans la batterie principale.
Les dépenses pour cette réorganisation des deux batteries était évalué à 79500 francs non compris 13000 francs pour l’installation de la batterie de 95.
Ce projet ambitieux de réorganisation de la batterie annexe, qui y installait six pièces, dont les deux grosses pièces de 24cm déjà en place, en ne laissant dans la batterie principale fermée que quatre pièces de 24cm, fut rejeté par les deux inspecteurs permanents des travaux de l’artillerie et des travaux du génie, dans leur avis du 17 octobre 1892, reformulé de manière définitive le 30 janvier 1894 à la demande du ministre de la guerre pour servir de base à une nouvelle étude3. Excluant le principe de la répartition des 6 pièces de gros calibre sur les deux batteries, les inspecteurs recommandèrent de réserver la batterie annexe pour les pièces de 95mm. De ce fait, elle n’avait pas lieu de subir de grosses transformations. Le parapet pouvait garder la même épaisseur, en étant reformé en sable revêtu de terre végétale. Les préconisations des inspecteurs, illustrée d’un plan du projet revu et corrigé, étaient précises et formelles : les canons de 95 seront disposés sur le terre-plein existant en deux groupes larges de 6m séparés par une traverse centrale de 6m d’épaisseur, 3 niches d’une contenance totale de 80 coups (20 par pièce) seront organisées, l’une (de 1,50 x 1,10m) à la queue de cette traverse et les deux autres (de 1,40 x 0,70m) contre les retours d’épaulement de droite et de gauche (…) Les murs de genouillère auront 1,75m de hauteur.
[Plan de projet de réorganisation de la batterie haute annexe de Niolon],1893.
Un petit magasin caverne (4,40m de long sur 3m de large et de haut) était à créer sous le massif rocheux situé immédiatement au nord de la batterie, pour emmagasiner les poudres, avec entrée unique sur le tournant de la route d’accès. Les inspecteurs considéraient que les projectiles pourraient être conservés dans les abris sous traverses existants, en affectant de préférence en temps de paix aux obus à la mélinite l’abri de gauche (8,20m X 4m), qui pourra loger 300 projectiles par mètre courant. Les obus et les boîtes à mitraille étaient à conserver dans l’abri de droite (10m X 4m).
Non documentée, la réalisation des travaux de réorganisation de la batterie annexe pour les quatre canons de 95mm Mle 1888 Lahitole à tir rapide sur affût mle 1892, diffère très largement du projet dessiné, s’agissant de la plate forme. Elle n’est pas divisée en deux sections de deux pièces par une traverse centrale, mais aligne les quatre pièces d’un seul tenant, décalée à droite d’un massif équivalent à la traverse projetée, et comporte à droite un petit poste de commandement. Ces travaux ont pu être réalisés avec un certain retard, entre 1895 et 1900. Un petit pavillon type guérite de gardien fut construit entre l’entrée de la batterie et l’issue du magasin à poudre en caverne.
La campagne de travaux sans lendemain réalisée par la Marine à l’automne 1939, pour adapter la batterie principale de Niolon Haut pour deux canons de 100mm Mle 1930, comportant un poste de direction de tir, est sans doute responsable aussi du cimentage de la plate-forme de 95mm de la batterie annexe, et de l’aménagement à sa gauche d’un petit poste de direction de tir.
II- Description
La batterie annexe de Niolon Haut occupe une petite éminence naturelle un peu moins élevée (cote d’altitude moyenne de 175m) que celle de la batterie principale, dont elle est en co-visibilité et distante de 200m en ligne droite à vol d’oiseau, 450m par les chemins d’accès en lacets. Elle constitue donc un ouvrage à part entière, mais ayant une capacité très limitée d’autonomie, faute de disposer d’un corps de garde pour le personnel servant ses pièces d’artillerie. Elle demeure dans son état actuel assez complète, mais plus délabrée que la batterie principale.
Cette batterie annexe n’est pas enveloppée d’un mur d’enceinte et se compose essentiellement d’un épaulement en remblai de pierraille, terre et sable face au sud, de plan extérieur grossièrement en anse de panier, très dégradé dans l’état actuel, accueillant une plate-forme ou section d’artillerie unique, décentrée à droite (ouest) depuis sa réfection après 1894. Les retours d’angle latéraux de l’épaulement sont prolongés vers le nord par deux traverses-abri du même modèle que celles de la batterie haute principale. La traverse de droite (n°5 en 1886) et l’abri qu’elle couvre sont plus allongés que ceux de gauche (n°4 en 1886), ce qui s’explique par l’implantation de l’entrée de la batterie complètement à gauche de sa gorge, dans son angle nord-est. La moindre longueur de la traverse-abri donne à sa façade le recul nécessaire pour réserver le dégagement à cette entrée dans l’angle.
[Vue aérienne oblique de la batterie annexe de Niolon Haut prise du nord], 2020.
Cette batterie haute n’est pas et n’a jamais été formellement fermée, à défaut d’un portail à l’entrée, mais elle est masquée et défilée à la gorge du fait de son adossement nord à un rocher légèrement plus haut que les traverses-abri, constituant une barrière et un parados naturel. La gorge proprement dite de la batterie, alignée à la façade de l’abri de droite, est retranchée artificiellement du rocher, retaillé dans ce but, par un fossé dépourvu de revêtement de contrescarpe mais refermé à son extrémité ouest par un mur maçonné de plan en quart de cercle allant buter sur le côté droit de la façade de l’abri sous traverse de droite. Il s’agit donc moins d’un fossé de retranchement défensif que d’une voie d’accès encaissée partant de l’entrée de la batterie et desservant en cul de sac l’abri sous traverse. Un escalier droit traverse le mur d’escarpe du fossé, ou mur de gorge de la batterie, immédiatement à gauche de la façade de l’abri sous traverse de droite, pour procurer une communication directe de l’abri à l’intérieur de la batterie.
Le parapet du front sud de l’épaulement, son retour à droite arrondi et à la suite le remparement du côté ouest de la traverse-abri étaient profilés en glacis jusqu’au sol naturel extérieur, ce qui est encore lisible dans l’état actuel dégradé des profils, tandis que le côté est, tant de la traverse-abri que de l’angle arrondi outrepassé sud-est de l’épaulement, sont revêtus d’un mur maçonné haut de 4 à 5m qui, du fait de son orientation, n’était pas visible depuis le large. L’entrée de la batterie est précédée à droite d’un très petit corps de garde ou guérite de plan carré adossé au rocher, construit après 1894, qui a perdu son toit en appentis ; ses parements en appareil polygonal rustique, avec moellons équarris aux angles et encadrement en brique pour la porte et la fenêtre, est caractéristique de la mise en œuvre usuelle des ouvrages militaires dans les décennies 1880 et 1890. Du fait de la ruine de l’angle de la batterie dans lequel était ménagée l’entrée, ruine dont a souffert la façade de l’abri sous traverse de gauche, l’aspect actuel de cette entrée est devenu chaotique. Une rampe sommaire sur éboulis a été créée depuis la ruine pour monter plus directement aux terre-pleins supérieurs. Le mur latéral de l’abri sous traverse, prolongé par le revêtement incurvé de l’épaulement, est adossé d’un petit bâtiment en ruines qui abritait un cabinet de latrines d’après les plans de 1886.
Vue de l'entrée de la batterie, au nord-est. traverse abri de gauche et petit corps de garde.
La façade de la traverse-abri, écornée à droite, est conservée dans son état donné par les plans de 1886 (abri n°4), sans remaniements postérieurs, à la différence de celle des deux traverses-abri conservées de la batterie haute principale (n°1 et 3), de même modèle. Le grand arc de tête de la voûte de l’abri, en plein-cintre extradossé, très large (chaque claveau se compose de deux à trois morceaux avec joints intermédiaires) est intact, le mur de remplage au-dessous conserve sa porte d’origine, avec encadrement en brique simulant la découpe d’un appareil de pierre saillant 1 sur 2, y compris pour l’arc segmentaire. Le parement courant au-dessus et au dessous de l’arc est en appareil polygonal rustique, sans chaîne d’angle en pierre de taille. Un petit créneau-évent en chicane est ménagé sous le sommier du grand arc.
Façade de la traverse abri de gauche.
La salle de cet abri, voûtée en berceau avec enduit couvrant à la chaux avec badigeon, se distingue de celles de l’abri de droite et des deux abris conservés dans la batterie haute principale par ce qu’elle ne comporte pas de double fond. Cette salle, destinée à l’entreposement de munitions, comportait un plancher dont témoignent les empochements des lambourdes à la base des murs latéraux.
Salle de la traverse abri de gauche.
L’abri sous traverse de droite (n°5) est bien conservé ; sa façade n’a pas été remaniée et ses dispositions internes sont en tous points semblables à celles figurant sur les plans de 1886, et qui sont conservées aujourd’hui dans l’abri de gauche de la batterie haute principale (n°1).
Affectant un plan à peu près carré entre les deux traverses-abri et entre l’escarpe du fossé et le mur de soubassement de la plate-forme, l’aire intérieure à ciel ouvert de la batterie contient dans son tiers sud le terre-plein ou cour desservant à l’arrière la plate-forme d’artillerie.
Les deux-tiers nord de cette aire, aujourd’hui très dégradés par l’érosion et la ruine, accueillaient la rampe d’accès, contournant un terre-plein légèrement surhaussé à l’arrière de la cour, en longeant d’abord l’escarpe du fossé à partir de l’entrée de la batterie, puis en tournant à gauche en arrondi jusqu’à la cour, qui règne 4m plus haut. Dans l’état de ruine actuel, le terre-plein arrière est éboulé et le mur de soutènement qui régnait du côté gauche de la rampe, n’est conservé, à l’état de vestige, que dans sa partie arrondie correspondant au tournant de la rampe. La plate-forme d’artillerie actuelle témoigne de l’état réalisé après 1894, en une seule section d’artillerie pour 4 pièces de 95 mm, non conforme au dessin du projet approuvé qui comportait deux sections. Cette plate-forme occupe les deux tiers droits (ouest) de l’espace disponible sur l’épaulement bordé par la cour, le tiers gauche étant occupé par un massif maçonné plein, de même hauteur que la plate-forme et son mur de genouillère. Le seul aménagement apparent de ce massif latéral est une niche à munitions classiquement ménagée au bas de son mur de revêtement nord donnant sur la cour. A la suite, toujours à gauche, soit sur le côté est de la cour, le poste de direction de tir de 1939 parait remployer les murs en pierre d’un corps de garde remontant à la fin du XIXe siècle.
Le côté droit de la rampe et de la cour est bordé par le mur de revêtement de la traverse-abri ouest.
Intérieur de la batterie vu vers l'ouest, cour bordant la plate-forme, traverse-abri de droite.
On note que la partie supérieure de cette traverse, en dépit de l’érosion des profils de terre, témoigne de l’état initial de 1881-1885, à la différence de celle, très remaniée, des traverses-abri (n°1 et 3) de la batterie haute principale. En revanche, les souches des cheminées de ventilation des deux abris ne sont pas conformes à l’état d’origine, et ont du être refaites à la fin du XIXe siècle avec une dalle de couvrement. L’angle sud-ouest de la cour, renfoncé à l’arrière de la traverse-abri, est percé d’une niche à munition cimentée, et d’un étroit passage conduisant au poste de commandement de tir créé lors des travaux postérieurs au projet de 1894. Celui-ci est conforme au modèle usuel à la fin du XIXe siècle, formé d’un simple mur garde corps formant une exèdre saillante en tête.
Poste de commandement de tir, à droite de la plate-forme.
La plate-forme d’artillerie est desservie par deux perrons à deux volées convergentes symétriques, sous chacune desquelles est ménagée une niche à munitions. Le sol de la plate-forme et les volées des escaliers sont entièrement revêtus d’un enduit de ciment vraisemblablement réalisé en phase avec l’aménagement du poste de direction de tir, soit en 1939. La sous-sellette des affûts des quatre pièces de 95mm a conservé la série des tiges filetées disposées en cercle, ces affuts équidistants étant en partie engagés dans le mur de genouillère à la faveur de quatre petites exèdres hémicirculaires.
Plate-forme des quatre canons de 95mm, escaliers, sous-sellettes et mur de genoullière.
Vraisemblablement aménagé sur un bâti en pierre de la fin du XIXe siècle, caractérisé par ses parements en appareil polygonal et des portes encadrées en briques, le petit poste de direction de tir ne comporte qu’un niveau d’observation, pourvu d’une fenêtre panoramique horizontale dans son saillant demi-circulaire, face au sud.
13- poste de direction de tir vu du sud, fenêtre panoramique
La dalle de couvrement en béton banché plate et de faible épaisseur s’apparente à celle du poste de direction de tir de la batterie haute principale, construit entièrement en béton armé en 1939. La fenêtre conserve la partie supérieure fixe de la menuiserie métallique qui permettait de l’occulter.
Poste de direction de tir, intérieur, fenêtre panoramique.
Creusé en caverne à l’extérieur de la batterie sous le rocher nord, après 1894, conformément au projet, le magasin à poudre s’ouvre au pied de l’angle nord-est de ce rocher par une porte de facture soignée à encadrement en pierre de taille couverte d’un arc plein-cintre extradossé, excepté la clef, saillante. Cet encadrement est muni d’une feuillure qui recevait un vantail (métallique ?) ouvrant vers l’extérieur.
Porte donnant accès au souterrain du magasin à poudre en caverne.
Le couloir d’accès à la salle du magasin est laissé brut de déroquetage, excepté l’encadrement en brique de la porte du magasin proprement dit, de dimensions très restreintes. Ce magasin caverne est lui-même laissé brut non revêtu de maçonnerie, comme celui beaucoup plus spacieux, de la batterie haute principale.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.