I- Historique, topographie et typologie générale
Le Cap de Corbière est le plus à l’ouest des douze sites littoraux non encore fortifiés de la baie de Marseille choisis en 1694 pour établir des batteries de côte. Ces sites avaient été choisis par une commission de quatre experts, au nombre desquels Le chevalier de Ressons, commissaire général de l'artillerie de la marine du Levant à Toulon, auteur d'un mémoire sur les précautions à prendre contre les menaces de croisière anglaise de l'amiral Russel. Daté du 27 septembre 1694, le rapport des experts, en forme de projet pour assurer la sûreté de Marseille et de sa baie1, justifiait le principe d’une série de batteries de côtes armées de préférence de canons de 24 livres de balles, mais de 11 pieds de long pour chasser plus loin, ou de 36 livres, certaines à établir dans les forts déjà existants sur les îles (If, Ratonneau, Pomègues), les autres à créer, alors limitée à sept : "... on ne peut assurer la navigation des galères de sa Majesté, le commerce des marchands et empêcher les ennemis de venir mouiller dans ces rades qu'en établissant quantité de batteries de canons et de mortiers sur toutes les pointes qui les commandent " La dépense assez grande devait être compensée par la suppression du risque de dommage que pourrait subir la ville si on laissait aux ennemis la possibilité de la bombarder.
Les experts estimaient que le cap de la Corbière étant le plus avancé de tous ceux qui se trouvent dans l'Estaque et couvrant en quelque façon le meilleur mouillage, le seul ou les galères des ennemis puissent mouiller en sureté , on ne pouvait se dispenser à cause de son éloignement de la ville, d'y faire un bon ouvrage qui ne puisse être insulté par les ennemis en cas de descente. L’ouvrage proposé sur ce cap était une tour bastie sur le modèle de celle des Vignettes de Toulon dont M. de Vauban a donné le dessein, c'est a dire qu'elle doit avoie une batterie basse ou l'on puisse placer avec le haut de la tour quatre mortiers et huit pièces de canon de 24.
Dans un rapport sur les précautions à prendre contre les attaques de Marseille en équilibrant les bombes et canons de mer aux bombes et canons de terre daté du Havre 6 décembre 16942, Vauban préconisait l’établissement de six batteries extraordinaires les plus nécessaires, formées d’épaulements retranchés à la gorge, en terre, sans ouvrages maçonnés. La Corbière ne figurait pas au nombre des six.
La réalisation de ce programme de principe, lancée et bientôt amplifié, fut placée sous l’autorité du maréchal de France Anne Hilarion de Tourville, lieutenant-général des armées navales, vice-amiral du Levant, nommé par Louis XIV le 30 mars 1695 au commandement des côtes de Marseille à Toulon. Plusieurs cartes de la baie datées de cette même année 16953témoignent du déploiement de 16, puis 17 batteries de côte, destinées à inquiéter le bombardement. Celle de la Corbière était armée de huit canons et deux mortiers, dont la répartition sur le site est précisée par la légende des cartes et sur des plans de détail inclus dans deux de ces cartes 4.
Commandée par deux lieutenants de vaisseau, les sieurs des Goyes et Quesnoy des Vallées, c’était une batterie double composée de deux épaulements sommaires, distincts et très espacés, armés chacun de quatre canons de 24 livres, encadrant la pointe du cap, sur laquelle étaient placés les deux mortiers. Le détail d’une des cartes figure un épaulement en tête des deux mortiers, absent sur l’autre carte.
Le mémoire de Vauban du 11 avril 1701 intitulé Projet de Marseille5, long et détaillé, n’évoque, pour le proposer, qu’un projet de renforcement d’une batterie, située dans l’île de Doume. En revanche son addition à ce mémoire datée du 1er septembre 1701 présente un programme de réfection de cinq des batteries de côte de 1695, dont les dessins et estimations venaient d’être réalisés, à sa demande, par l’ingénieur Antoine Niquet, directeur des fortifications de Provence. L’intention était de fortifier solidement ces batteries afin que leur petite garnison avec les canonniers nécessaires puissent s'y soutenir d'eux même sans autre assistance… avec les deux tiers moins de monde qu'il ne leur en faudra si elles ne sont point fortifiées et être bien assurées, ce que celles d'à présent ne sont point du tout. Vauban précisait qu’en plus des 8 à 10 pièces de gros canon proposé pour chacune, on y pourra encore mettre deux mortiers et 200 bombes. (...) un bataillon de 15 ou 16 compagnies pourra suffire en temps de paix à la garde de toutes ces forteresses.
Daté du 21 août 1701, le plan de projet de la batterie du Cap de Corbière, et les coupes associées, comme ceux des quatre autres batteries concernées, superpose au dessin proposé par Niquet des retombes exprimant une variante proposée par Vauban. Occupant la pointe du cap, soit l’emplacement de la batterie de mortiers, un ouvrage unique en pierre retranché d’un fossé, comporte une aire en hémicycle face au large pour la batterie proprement dite, avec banquette de terre pour tir a barbette dans la version Niquet, plate forme et parapet maçonné percé de dix embrasures dans la version Vauban. Cette batterie est complétée d’un front de gorge de plan tenaillé à épi central dans la version Niquet, encadré de deux demi bastionnets en « corne » dans la proposition de Vauban, avec porte centrée à pont-levis. L’ensemble est à peu près semblable à ce qui est proposé simultanément pour la batterie du cap Niolon. Ce type d’ouvrage compact s’apparente à celui préconisé par les experts de 1694 en référence à la typologie de Vauban, mais la tour-réduit verticale y est remplacée par des locaux casematés occupant tout le front de gorge qualifiés dans le mémoire de : bâtiments voûtés nécessaires aux logements et aux munitions. Le plan indique en place aux abords l’épaulement de la batterie de droite (p, avec embrasures) et de petits bâtiments isolés à l’arrière, le tout sans doute sacrifiés en cas de réalisation du projet, dont le coût était estimé à 45.048 livres. Ce projet ne connaîtra aucun commencement de réalisation.
Plan du cap de la Corbière et de la batterie proposée à y faire [projet de Niquet et Vauban], 1701.
La carte de la rade de Marseille datée de 17466, et celle jointe au projet général de la place de Marseille de 1774 indiquent invariablement 15 batteries de côte sans compter le château d’If, avec une nomenclature constante, aucun article de projet ne proposant une amélioration de ces batteries, restées telles qu’en 1695, mais maintenues gardées et non désarmées.
La période révolutionnaire favorise un renouvellement d’intérêt du service du génie pour la défense de la baie de Marseille. Un premier état des lieux ciblé7 fait par l'inspecteur général des fortifications le 30 fructidor an 3 fait état de deux batteries neuves, dont une en construction. Parmi celles en place, La Corbière exige plusieurs réparations qui seront proposées. Le mémoire raisonné sur l'état actuel des fortifications8 du 15 frimaire an 9, plus détaillé, précise pour la batterie de La Corbière et des Bombes (nom donné à la batterie de mortier): que le magasin à poudre est en état, si ce n'est les toitures, de même que le logement du gardien idem. La cheminée des casernes demande quelques réparations, et les parapets des deux batteries sont détruits par les pluies exigent qu'on les relève pour l'an 9.
Sous l’Empire, le 15 décembre 1811, Jean-François Sorbier, colonel directeur des fortifications de Toulon, définit un programme de tours modèles à réaliser dans certaines batteries de côte pour la défense des rades de l'Estaque et d'Endoume. Ces tours-modèles carrées servant de réduit de batterie avaient fait l’objet d’une étude à l’échelle nationale commandée par Napoléon, dans le cadre d’un programme de réorganisation générale des batteries de défense des côtes de la France. En conséquence, cinq modèles-type adaptés aux capacités individuelles des batteries, nombre de pièces et nombre d’hommes, avaient été adoptés et validés par l’Empereur en juin 1811, puis diffusés aux différentes chefferies avec une estimation des coûts par type. Cette normalisation, à l’échelle de petits ouvrages, permettait de faire l’économie d’études individuelles. Dans le programme défini pour la baie de Marseille, Sorbier proposa par priorité d'exécution sur le budget de 1812, à la batterie de la Corbière, la tour-modèle n°3, casematée, pour 18 hommes, qui y avait été décidée par la commission mixte9.
La planche de dessin associée de 1812, montre le plan masse de la tour-modèle projetée, avec fossé enveloppé d’un rempart de terre carré assurant le défilement, le tout implanté dans l’axe du cap à 40m d’altitude, soit un peu plus haut et plus en retrait que l’ancienne batterie de mortier, et comportant un nouvel épaulement de batterie en arc de cercle. Les deux épaulements des batteries de canon existantes sont figurés de chaque côté, à 18m d’altitude pour celle de droite, la plus large, qui comporte un bâtiment à sa gorge, à 20m pour celle de gauche, avec à sa gorge, décalés à droite, deux petits bâtiments.
Plan de la batterie de la Corbière à la rade de l'Estaque ... relatif au budget pour 1812, 1811.
Le programme annoncé rencontra des difficultés qui fit progressivement renoncer à la construction des tour-modèles de la baie de Marseille. Une fut amorcée à la batterie de Niolon, une autre plus avancée à l’île Verte, dans la baie de La Ciotat, toute deux du modèle n°2, les autres, dont celle de Corbière, ne furent pas commencées.
Le mémoire sommaire sur la place de Marseille10rédigé le 10 juillet 1814 par Jean-Joseph Amable Tournadre, dit Tournadre aîné, chef de bataillon du génie, sous-directeur des fortifications de Toulon, consacre un chapitre aux batteries de côte. L’état des lieux décrit pour la Corbière st celui hérité de 1695, et Tournadre formule un avis semblable à celui de Vauban en 1701, sans aucune allusion au projet de tour-modèle de 1812, déjà abandonné : La pointe de la Corbière est occupée par trois batteries, deux de canon séparées part un assez grand intervalle, et une de mortiers qu'on nomme pour cette raison batterie des bombes. Elles ont pour objet de protéger le mouillage important de l'Estaque qui peut offrir un asile à une escadre chassée par des forces supérieures ou battue par des vents contraires. Leur emplacement est mal choisi, il eut mieux valu réunir des trois batteries en une seule qui, plus forte et retranchée à sa gorge aurait rendu de plus grands services que les trois dont il s'agit. Elles ne sont point fermées et contiennent un fourneau à réverbère. Leur épaulement en terre et leurs bâtiments sont en mauvais état. La proposition de principe évoquée dans cet avis est estimée, pour la forme, sans dessin, à 30000 francs de travaux, placés en 3e degré d'urgence.
Un autre état des lieux des batteries de côte rédigé le 20 novembre 1816 par le même Tournadre aîné11, donne quelques précisions complémentaires sur celle de la Corbière, qui était armée dans la dernière guerre de 4 pièces de 24 et d'un mortier de 12 pouces. En 1816 elle était désarmée, son accès n’étant possible depuis le hameau de l'Estaque que par bateau, le sentier terrestre étant presque impraticable. Les établissement des trois sous-ensembles étaient : à la Corbière (batterie de gauche) un bâtiment composé d'une grande chambre pour caserne, un corps de garde et un logement pour le chef de poste (…)un fourneau à réverbère (…)à l'Eguillon –(batterie de droite) un corps de garde et un magasin d'effets d'artillerie, à celle des Bombes un logement pour le gardien et un petit magasin à poudre attenant.
Cet état des lieux est figuré sur deux planches d’atlas détaillées signée du capitaine du génie Lolier et de Tournadre aîné, et datées du 1er avril 181812.
Plans et profils des batteries de la Corbière et des bombes, 1818.
Le fourneau à réverbère de la batterie de droite ( la Corbière) est indiqué en ruines, le commentaire descriptif précisant qu’après le désarmement & l’abandon de la batterie sans gardien, on commençait à le démolir pour en enlever les fers, il a été démonté, les pierres numérotées et renfermées dans le corps de garde pour resservir au besoin. Le commentaire estime que l’épaulement de la batterie de l’Eguillon, fort dégradé, en terre avec plate-forme en pierre de taille, peut recevoir 3 bouches à feu sur affût de côte, celui de la Corbière, en terre y compris sa plate-forme, en partie éboulé, peur recevoir deux pièces de canon sur affût de côte.
La perspective d’hostilités possibles avec l’Angleterre en 1840 souleva la question de l’intégrité des frontières maritimes de la France. Une commission mixte d’armement des côtes, de la Corse et des îles fut instituée par décret du 11 février 1841 pour étudier la réorganisation générale des batteries de côte et la modernisation de leur armement. Ce dernier fut réduit à trois types de pièces, le canon de 30 livres mle 1820 à portée utile de 1400m, l’obusier de 22 cm mle 1827 « à la Paixhans » et le mortier de 32cm à plaque portant à 4000m. La commission travailla en particulier, pour les batteries isolée, sur la définition de réduits-type défensifs renouvellant les modèles définis en 1811, ces réduits pouvant être aussi proposés au cas par cas hors batteries, sous forme de postes. Une première série de réduits comportant des tours carrées et des corps de garde fut définie et proposé le 13 septembre 1845, avec une diffusion limitée, puis retravaillée par le comité des fortifications, pour aboutir aux modèles-type fixés le 31 juillet 1846 et diffusé dans les différentes chefferies du génie. Ces réduits-type 1846 comportaient deux options : tours crénelées à deux niveaux casematés ou corps de garde crénelés à un niveau, aux murs moins épais, les unes comme les autres de plan rectangulaire et déclinées en trois tailles, n° 1 pour batterie de 12 pièces (60 hommes), n° 2 pour 8 pièces (40 hommes) et n° 3 pour 4 pièces (20 hommes).
S’agissant de la chefferie de Marseille, le Mémoire sur les projets d'organisation des batteries de côtes pour 184613, rédigé par Marie-Tranquille Lebas, chef de bataillon du génie en chef, apostillé par Edouard Picot, directeur des fortifications, est daté du 2 juin 1846, donc antérieur à la fixation des modèles de réduit-type 1846. Objet de l’article 32 du projet, chiffré à 31300fr et illustrée d’un plan, la reconstruction de la batterie de La Corbière est proposée au même emplacement qu’en 1811, soit légèrement au-dessus de l’ancienne batterie des bombes, avec un épaulement adapté à six pièces de canon et tour-réduit carrée type 1845, en abandonnant deux anciennes batteries de La Corbière de l’Eguillon. Le directeur des fortifications contestait l’implantation de la batterie à 69,73m au-dessus de la mer adossée à un escarpement très raide et proposait de la porter 70m en avant, un peu au-delà du chemin de la douane afin de diminuer son commandement de 20m, en plaçant la tour seule sur le terre-plein de l'ancienne batterie des bombes, position dans laquelle elle aura peu à craindre le feu des vaisseaux ennemis.
[Plan de la batterie de la Corbière pour le projet d'organisation des batteries de 1846].
Le projet de reconstruction de la batterie de la Corbière, entièrement reconsidéré et reporté 70m en avant, selon l’avis du comité des fortifications du 21 janvier 1847, fut représenté pour 1849 sous l’article 17, dans le mémoire sur les travaux pour la défense des côtes rédigé le 19 août 1848 sous l’autorité du chef du Génie Lebas14, sans détails faute d’étude mais avec mention d’une tour-réduit n°2 (soit adaptée à 40 hommes servant une batterie de 8 pièces). Les détails furent donnés le 17 février 1849 par le plan du projet, pour six pièces, signés du capitaine du génie Auguste Schoennagel, avec estimation de 12.500fr pour l’épaulement et de 43.500 fr pour une tour-réduit type 1846 n° 3 modifiée, soit adaptée à 30 hommes servant six pièces. Le plan montre que l’implantation prévue de la batterie, soit un épaulement à trois pans à droite et contigu à la tour, est très en contrebas de l’ancien corps de garde de la batterie des bombes, au bord même de la côte, en recoupement du chemin littoral dit de la douane.
[Plan de projet de reconstruction de la batterie de Corbière pour 6 pièces], 1849.
Les coupes de la tour-réduit intègrent un traitement de hauteur variable des parapets de la plate-forme supérieure, avec un mur-parados intermédiaire, pour assurer le défilement de cette plate-forme depuis les points hauts du site. Le côté de l’entrée de la tour fait face à la mer et n’y est que partiellement défilé par l’extrémité du parapet à barbette de la batterie.
[Plan de projet de reconstruction de la batterie de Corbière pour 6 pièces], 1849. Détail.
Ajourné dix années durant avec celui de diverses autres batteries de côte de la baie de Marseille, le projet d’organiser la batterie de la Corbière pour six bouches à feu fut relancé sous une forme renouvelée dans le Mémoire sur les projets de fortifications pour 1859-186015, rédigé le 14 mars 1859 par le chef du génie Alphonse Louis Bernard Boubée de Lespin (1804- ap. 1860), accompagné d’une planche de dessins du capitaine du génie C. Hamel.
[Plan de projet d'organisation de la batterie de Corbière pour 6 bouches à feu], 1859.
L’emplacement de la batterie est semblable à celui proposé en 1849 mais l’épaulement et son parapet, estimés à 30.000 fr sont prolongés à gauche pour couvrir et défiler entièrement la tour réduit du côté de la mer. C’est à nouveau une tour-réduit n°2 qui est proposée, pour un coût estimé de 60.000fr. Dans son apostille du 4 avril 1859, le directeur des fortifications Bichot estimait que la tour réduit était mal placée, à gauche mais trop distante des pièces, donc à. Recentrer dans la batterie.
Une décision ministérielle du 28 septembre 1859 prescrivit de porter l’armement de cette batterie à 7 pièces, dont un mortier, ce qui justifia une révision du projet par le nouveau chef du génie Charles Alexandre Guillemaut, dans son mémoire du 12 février 1860 sur les projets pour 1860-186116. Il jugeait indispensable de mettre en place pour les 7 pièces une tour n°2, estimée à 55000fr, au lieu d’un corps de garde (proposé par la commission ?), pour ne pas dévaluer la force du réduit, les déblais de son fossé étant de plus nécessaires pour former la masse des parapets. L’apostille du directeur des fortifications Bichot, rédigée le 3 mars 1860, faisait suite à une instruction du 2e degré sur conférence du 5 février 1860 prescrivant d’augmenter l’armement de la batterie de La Corbière de 7 à 12 bouches à feu dont 2 mortiers, justifiant le choix d’une tour-réduit n°1, ce qui porterait la dépense à 150.000fr à répartir en deux exercices annuels.
Le mémoire sur les projets de 1861-186217 consacre son 25° article, chiffré à 50.000 fr. à l’achèvement de la batterie de La Corbière, construite conformément à l’avis du comité des fortifications des 22 juin 1859 et 18 mai 1860. Les travaux étaient en cours d’exécution, les parapets massés, le réduit commencé, les fonds nécessaires pour l’achèvement étant accordés par décision ministérielle du 3 décembre 1860. Aucun commentaire ne justifie le choix final, pour le réduit, d’un corps de garde crénelé n° 2 modifié, avec petit côté de l’entrée au nord et non face à la mer, plutôt qu’une tour-réduit n° 1 ou n°2, si ce n’est le maintient d’un armement de 7 pièces. D’après l’état sommaire des projets pour 1863-1864, rédigé le 30 août 1862, les plates-formes des mortiers restent à faire dans la plupart des batteries de côte, dont les deux de celles de la Corbière.
Le tableau de contenance des magasins à poudre de la Place de Marseille et des batteries de côte qui en dépendent daté du 28 novembre 186918 mentionne deux magasins à La Corbière, de chacun 2250kg, soit 45 barils, qui étaient intégrés selon les plans-type dans deux des trois travées de culée postérieures du corps de garde crénelé.
Les importants remaniements apportés à la batterie après 1880 pour l’adapter à l’impact de l’artillerie rayée sont figurés avec précision sur l’état des lieux donné par une planche d’atlas des bâtiments militaires datée du 17 mai 188619.
Batterie de la Corbière [planche de plans et coupes],1886. Détail.
Batterie de la Corbière [planche de plans et coupes], 1886. Détail des bâtiments.
L’épaulement de batterie avait été complètement transformé en y ajoutant deux traverses- abris analogues à celles réalisés à la même époque à la batterie du Pharo, l’une à l’extrémité droite, l’autre au centre des quatre sections d’artillerie ou plates-formes de tir. A l’extrémité gauche, la fonction de traverse était assurée par l’enterrement du corps de garde crénelé de 1861, enveloppé sur les deux côtés regardant la mer par un couloir casematé recouvert d’un énorme rempart de terre. Le parapet crénelé à bretèches de la plate-forme du corps de garde avait été surhaussé à la hauteur d’un étage complet, avec cloisonnements et casemates portant banquette de terre sur trois côtés dont deux ouvertes sur un vide resté à ciel ouvert, lui-même rechargé d’une épaisseur de terre, pour mettre les voûtes à l’épreuve des bombes.
En 1896, la batterie, l’une des trois sur dix huit du 16e secteur côtier jugée conformes aux nouveaux besoins tactiques liés à la crise de l’obus torpille, était armée de deux pièces de 19cm, avec un poste de commandement construit sur la traverse-abri centrale. Un projet de désarmement évoqué en 1898 n’ayant pas été confirmé, et un poste photo-électrique ayant été construit en immédiat contrebas dans les années 1900, l’économie de la batterie ne fut modifiée qu’en aout 1929, date du projet d’installation d’une batterie d’artillerie légère de 75mm, mle 1908 réalisée à la suite. Les deux pièces blindées en cuves béton se trouvaient sur le versant de l’ancien parapet, en avant des plates-formes de 1880, le poste de direction de tir, également bétonné, sur la traverse-abri centrale.
[Plan de la batterie de Corbière, état des lieux en 1929]. Détail.
En 1915, Le prolongement jusqu’à l’Estaque de la ligne de chemin de fer de Miramas à Port de Bouc, suivant et rectifiant le tracé de la route de grande communication 30 établie peu d’années avant, avait achevé de rompre l’isolement de la batterie de la Corbière, les voies passant à peu de distance à l’arrière de sa gorge, avec mur de soutènement.
Pendant l’occupation allemande, la batterie est prise en charge provisoirement le 3 décembre 1942 par le 685e régiment d’artillerie de Marine , confiée à partir du 15 janvier 1943 au 611e régiment, et désignée à partir de novembre sous le nom de code Stp Mar 17 M, 2./M.A.A 611 signifiant Stützpunkt (point d’appui lourd) de Marine du secteur de Marseille, n° 17, 2° batterie occupée par le 611e régiment de Marine Artillerie Abteilung, soit 1 officier, 11 sous-officiers et 52 artilleurs marins20. Une troisième pièce de 75 avait été ajoutée aux deux pièces françaises. Des travaux importants sont alors entrepris pour mettre la batterie aux normes des ouvrages du Sudwall : au printemps 1944, trois casemates bétonnées type R671, sommairement camouflées, sont construites pour abriter les pièces de 75mm, ainsi qu’un Leistand (poste de direction de tir) type M262, qui remplace le poste de direction de tir (PDT) français de 1929. Comme le montre un plan allemand daté du 5 mai 1944, deux des casemates sont implantées à l’emplacement des cuves françaises, la troisième hors de l’emprise de la batterie de 1861 remaniée en 1880, à droite (ouest), à l’emplacement de l’ancienne batterie de l’Eguillon disparue. Le leistand n’est pas placé sur le PDT de 1929 toujours en place (soit sur la traverse-abri centrale de 1880), mais à l’ouest de la casemate R671 médiane, en contrebas de l’emplacement de traverse-abri droite de 1880, détruite. Le corps de garde crénelé de 1861 remanié 1880 est utilisé comme casernement, complété de six abris léger. L’armement de la batterie est complété l’été 1944 d’un nouveau canon de 75mm Pak, d’un mortier de 6cm et deux pièces de 2cm Flak (antiaérienne), et sécurisée à l’arrière et sur les côtés par trois ringstande, ou tobrouks.
[Plan allemand de la batterie de Corbière], 1944.
Une photographie aérienne de 1947 montre l’état des lieux après la libération : l’épaulement de la batterie de 1861-1880 n’est plus reconnaissable, déstructuré par les aménagements allemands.
[Vue aérienne de la batterie de Corbière], 1947.
Laissé à l’abandon dans la seconde moitié du XXe siècle, le site a été vendu et divisé en deux parcelles privées à la fin du siècle, l’une incluant l’ancien corps de garde crénelé et une partie de l’emplacement de l’épaulement, l’autre les trois casemates allemandes et le leistand. Sur cette seconde parcelle, la construction d’une vaste villa et l’aménagement de ses jardins ont entraîné l’ensevelissement partiel des trois casemates. Le leistand, laissé d’abord émergeant et visible, a été progressivement masqué par des aménagements végétaux. Dans l’autre propriété, l’ancien corps de garde a été entièrement dégagé du rempart de 1880 qui l’enveloppait et le couvrait en partie, puis restauré en 2010 pour son utilisation contemporaine en espace d’exposition de la fondation Monticelli.
[Vue du poste de direction de tir allemand de la batterie de Corbière], c. 1990.
II- Description
L'état actuel des restes de l’ancienne batterie, très transformés et très partiellement accessibles, ne sont plus représentatifs que de séquences limitées de la longue histoire du site fortifié. Ces vestiges sont de deux catégories ; d’une part, les casemates en partie ensevelies et le Leistand de la batterie allemande de 1944, dont les propriétaires interdisent strictement accès et visibilité, d’autre part le corps de garde défensif de 1861 remanié en 1880, restauré et transformé en 2010, visitable. L’emplacement de l’épaulement de batterie contemporain du corps de garde a été nivelé et réaménagé sans laisser de traces de ses anciens aménagements de 1880 et de 1929, en sorte que cet épaulement n’est plus exprimé dans l’état actuel du site, du côté de la mer, en avant du corps de garde, que par les remblais profilés en glacis qui formaient son soubassement, ancré sur l’escarpement rocheux naturel de la côte;
Vue générale du fort depuis la mer.
Le corps de garde, restauré, est assez bien conservé dans ses structures de 1861, dégagées des remparts sur couloir casematé qui avaient été adossés vers 1880 à ses côtés sud et ouest et qui, après leur suppression, n’y ont pas laissé de traces d’appui.
Le corps de garde de 1861, face Est.
Le fossé périphérique de 1861, comblé lors de ce remaniement de 1880, avait été maintenu uniquement devant la porte d’entrée à pont-levis jusqu’après 1929; il demeure entièrement comblé dans l’état actuel. Ce corps de garde crénelé est conforme au modèle-type 1846 n°2, pour 40 hommes, qui n’est modifié que par une très faible augmentation de ses dimensions hors-œuvre : 20,80m x 13,20m (au lieu de 19,90mx12,40m). Il est entièrement bâti en pierre calcaire blanche dure de Cassis, les parements courants en appareil régulier de moellons équarris à joints tirés au fer, la pierre de taille étant réservée aux chaines d’angles harpées en besace (une assise pour deux de parement courant) aux encadrements des baies et créneaux et aux bretèches.
Les bretèches de l’ancienne plate-forme crénelée avaient été condamnées, masquées et en partie détruites en 1880 sur les deux côtés sud et est du fait de l’adossement du couloir casematé et du rempart, celles des autres côté conservées complètes mais surmontées d’un arc plein-cintre dans la partie alors surélevée du mur-parapet. Dans l’état actuel restauré, il ne reste de toutes les bretèches que leurs corbeaux portant l’assise d’appui de leur mur crénelé disparu, surmontés d’une baie couverte d’un arc plein-cintre. Les arcs des baies actuelles des côtés sud et ouest sont dues à la restauration récente, faites sur le modèle de celles des faces non masquées en 1880. Sur le côté est, la partie centrale entre bretèches du mur-parapet de l’ancienne plate-forme n’existait plus, elle a été remplacée lors de la restauration par un mur en retrait de nu ajouré de deux arcades, portant un toit plat en dalle béton au-dessus de la partie de l’étage laissée découverte en 1880 ; dans l’état en 1944, un toit avait déjà été placé sur cette partie antérieurement à ciel ouvert.
Le côté sud a été restauré dans un parti semi-restitutif, avec tous les créneaux des deux niveaux et une embrasure au centre du parapet à l’étage ; en ce même point, au rez-de-chaussée, la porte qui avait été percée en 1880 entre deux créneaux-évents pour mettre en communication la casemate de culée centrale, soit le magasin d’artillerie, avec le couloir adossé, a été maintenue et restaurée, tout en rétablissant, dans l’axe, à l’intérieur, la porte entre ce magasin et la 2e grande casemate de casernement, porte qui avait été murée en 1880.
Le corps de garde de 1861, face Sud.
Le coté nord ou façade d’entrée a conservé les 5 créneaux d’origine de son parapet21, au-dessus desquels la surélévation murale de 1880 est bien visible, terminée par un chaperon en dalles traité en bossage rustique. Au rez-de-chaussée, les 4 créneaux des petites casemates de culées réservées au gardien de batterie et du chef de poste, de part et d’autre de la porte, ont été supprimés probablement en 1944, pour agrandir la baie cintrée en demi-cercle qui les surmontait en descendant son appui de l’équivalent de la hauteur desdits créneaux.
Le corps de garde de 1861, face Nord.
L’encadrement de la porte est bien conservé dans son état de 1861, millésime sculpté en relief au centre de la plate-bande de couvrement.
Porte coté Nord avec millésime sculpté.
Le tableau en retrait de nu qui recevait le tablier du pont-levis, dans lequel s’inscrit l’arcade d’entrée couverte en plein-cintre, est aujourd’hui occupé par deux vantaux de porte métallique. Les réservations du passage des chaînes de levage du tablier sont intactes, avec leurs poulies saillant dans le sas étroit entre première et seconde arcade d’entrée, sas défendu par un assommoir ménagé dans la voûte.
Vue du dispositif de levage du tablier du pont-levis et de l'assommoir.
La première des deux grandes casemates transversales du casernement a perdu le cloisonnement de sa moitié ouest qui réservait deux pièces, pour la cuisine et pour le magasin aux vivres, du côté droit du corridor central lui-même décloisonné, qui desservait dans l’axe de l’entrée les portes réservées au centre des murs de refend.
Vue intérieure d'une des casemates transversales.
La volée droite de l’escalier en bois qui donnait accès à la plate-forme ou étage, en partant du magasin aux vivres, a disparu aussi, mais son prolongement supérieur en pierre traversant la voûte de la casemate et couvert en berceau rampant, est parfaitement conservé dans l’état actuel. Une travée latérale a été adossée au côté Est du corps de garde en 2010 pour y placer un nouvel escalier. Le second niveau actuel du corps de garde, résulte de la transformation en 1880 de l’ancienne plate-forme à parapet crénelé et bretèche en étage partiellement casematé. La partie de l’ancienne plate-forme alors laissée à ciel ouvert, aujourd’hui couverte, dessert deux larges casemates ouvertes de 1880, voûtées en berceau surbaissé, superposées au tiers ouest des deux grandes casemates du rez-de-chaussée, desservant les créneaux et les bretèches du mur ouest (l’une d’elles devenue porte de l’actuel escalier), et les trois casemates de culées de chacun des deux petits côtés, également créées en 1880.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.