I- Historique, topographie et typologie générale
Au début de décembre 1942, au second mois de l’occupation allemande de Marseille, la mise en place du Südwall, équivalent méditerranéen du mur de l’Atlantique (Atlantikwall), comporta, outre la prise en charge et mise au normes des batteries de côte françaises existantes et des projets de nouvelles batteries, un projet d’une ou plusieurs bases fortifiées de sous-marins (Unterseeboote, en abrégé U-Boote) de type U-Boote bunker, destinés à mettre la flotte allemande de Méditerranée à l’abri des bombardements, le tout sous la maitrise d’ouvrage de l’organisation Todt. Le port militaire majeur était Toulon, mais le choix d’implantation d’un important et unique U bunker se porta début janvier 1943 sur le port de Marseille, jugé par la Kriegsmarine moins exposé aux bombardements alliés. Les travaux furent lancés à la suite sur le site du Cap Janet, où la base sous-marine était destinée à être desservie depuis le bassin Mirabeau, l’emplacement étant immédiatement en contrebas de la batterie du cap Janet, ouvrage d’artillerie côtier français des années 1880 conçu pour 6 pièces de 240mm mle 1876 et 4 pièces de 95mm Lahitolle, qui fut réarmée en 1943 pour la défense antiaérienne (Flak) par 6 pièces de 88mm en cuves hors de l’ancienne batterie, et codée par les allemands Mar 1001. La fourniture des matériaux et le chantier du U bunker , bientôt désigné sous le nom de code Martha, furent confiés à la société allemande de BTP Wayss & Freytag, spécialiste du béton armé pour des ouvrages d’art de grande ampleur.
L’organisation Todt avait, à partir d’octobre 1940 et en 1941, réalisé ou commencé plusieurs U-Boote bunkers dans le cadre du programme du mur de l’Atlantique, d’abord en Bretagne, à Lorient et Brest, Saint Nazaire, puis à La Rochelle/La Pallice et à Bordeaux. Ces bases sous-marines monumentales défensives en béton armée, de proportions monumentales, se conformaient à une typologie récurrente, avec quelques nuances liées à l’implantation, à la capacité d’accueil, sans plan-type unique. La constante principale était un principe d’architecture modulaire avec pour unité de base l’alvéole, travée de plan rectangulaire allongé, pour l’accueil des sous-marins ouverte vers un bassin portuaire, disposée en série parallèlement séparée par des murs de refend ajourés de plusieurs baies alignées en vis-à-vis d’un mur de refend à l’autre, murs portant la dalle de couvrement épaisse (3,5m à 5m en moyenne) du bunker. Les alvéoles des différents U bunkers du mur de l’Atlantique comportent généralement un bassin inondable avec portes blindées à l’entrée et des quais, un pont roulant en partie supérieure, ont une largeur et une longueur variable, en moyenne 11m à 25m de large entre murs de refend, pour une longueur interne (bassin), de 85m à 115m selon qu’elles peuvent accueillir un, deux ou trois sous-marins, et selon le modèle donc la taille de ceux-ci. Les bassins des alvéoles sont d’une profondeur variable, 10m (alvéoles de radoub ou cale sèche) à 16m (alvéoles de mouillage), la hauteur des quais sous dalle de couvrement est en moyenne de 8 à 10m. Les alvéoles sont généralement prolongées à l’arrière d’un quart à un tiers de leur longueur (soit 35m à 40m en moyenne) pour accueillir des locaux logistiques sur sol ferme, pouvant être recoupés en étages. Une « rue » interne de desserte, dans certains cas ferrée, traverse les bunkers (Brest et Lorient notamment) à la transition des alvéoles de mouillage ou de radoub et de leur prolongement logistique arrière. La hauteur moyenne des U bunkers du sol ferme extérieur au dessus de la dalle est de 16 à 18m.
Par exemple, le U bunker de Brest2 comporte 15 alvéoles, dont 5 de mouillage de 17m de largeur de bassin, 10 de radoub de 11m, sur une largeur3 totale de 333m et une longueur maximum (de l’entrée des alvéoles au mur de fond) de 192m, celui de Saint Nazaire compte 14 alvéoles, sur 300 m de large et 130m de long, dont 8 alvéoles de radoub de 11m de large pour 1 sous-marin, 6 de mouillage de 17m de large, pour 2 sous-marins, d’où une capacité totale de 20 sous-marins. De plus, le U bunker de Saint Nazaire comporte 2 Interboxes entre ses alvéoles 5/6 et 12/13, pour accès aux étages et accueillait dans ses locaux logistiques arrière et latéraux 62 ateliers techniques, 97 magasins, 92 chambres. La base U-Boote de Lorient-Keroman, la plus importante de l’Atlantique, avait une capacité de 25 sous-marins répartis entre les 19 alvéoles cumulées de trois U bunkers, distincts et- voisins. Deux des trois bunkers de Lorient-Keroman sont long de 120m, le troisième de 138m, comportant 7 alvéoles dont 4 alvéoles pour 2 sous-marins, une pour 3.
La largeur des U bunkers était donc modulable en fonction du nombre d’alvéoles projetées.
Ces exemples de U-Boote bunkers du mur de l’Atlantique sont utiles à mettre en perspective pour comprendre le programme du Bunker Martha de Marseille, seule réalisation de ce type du Sudwall, et de plus largement inachevée.
Le « bunker Martha » n’est en effet qu’une partie de ce qu’aurait du être, en dimensions et équipement, le U bunker de Marseille s’il avait été entièrement réalisé, et sa conception se démarque quelque peu de celle des U bunkers du mur de l’Atlantique.
Le programme initialement ambitionné aurait été un ouvrage de treize alvéoles en capacité d’accueillir vingt U-Boote. La mise en œuvre commencée sur sol ferme par la partie postérieure, soit les locaux logistiques en alvéoles, et non les alvéoles proprement dites de mouillager et de radoub des sous-marins, rencontra des problèmes complexes de fondation, ce qui retarda le chantier. De ces difficultés témoigne une note de service secret français sur la « base sous-marine allemande du Cap Janet », datée du 21 avril 1943, d’après une information recueillie par un ingénieur (nommé « source 150 ») auprès d’ouvriers travaillant sur place. Cette note montre une compréhension potentiellement biaisée de l’état des lieux : « contrairement à ce qui a été indiqué dans la note du 17/4, il ne semble pas que les Allemands soient disposés à abandonner la construction de la base sous-marine du Cap Janet. Malgré les grandes difficultés rencontrées en raison de la nature du terrain : a) les travaux ont été commencés sur terrains rapportés, b) des pieux Franchi ont été enfoncés, des glissements de terrain se sont produits, c) en-dessous de ces terrains rapportés, on a trouvé des rochers. Ils continuent les travaux nuit et jour. Ils construiraient cette base non pas en infrastructure, mais en superstructure, et elle ne serait plus envisagée comme base sous-marine, mais serait utilisée comme abri pour des bateaux légers, vedettes, lance-torpilles, etc… ».
La lenteur et la difficulté du chantier, aggravées des dommages subis le 2 Décembre 1943, à la suite d’un raid de l'U. S. Air Force, aurait porté à reconsidérer la capacité d’accueil de l’ouvrage, en limitant son accès à des U-Boote Type VII-C ou plus petits, Type XXIII.
La partie réalisée du Bunker Martha, dont la construction fut finalement abandonnée en aout 1944 sans aucun commencement de mise en service, comporte 30 alvéoles couvertes, les 12 dernières inachevées, sur un développement total de 292m ; les fondations de deux supplémentaires, qui auraient porté ce développement à environ 315m, étaient réalisées à l’arrêt du chantier.
[Vue aérienne oblique de la base sous-marine et de la batterie du Cap Janet],1950.
[Plan, coupes et élévations partielles du Bunker Martha], 2009.
Les alvéoles sont larges de 8,20m en moyenne entre murs de refend ajourés, pour une longueur interne de 27m et superposent –pour celles achevées- trois niveaux séparés par des planchers béton sur une hauteur totale de 12,50m du sol à la dalle de couvrement, épaisse de 5,50m. Elles sont donc plus petites que la moyenne basse des prolongements logistiques postérieurs d’alvéoles des U Bunkers du mur de l’Atlantique.
[Vue intérieure du second étage des alvéoles du Bunker Martha avant réhabilitation], 2019.
Le mur de fond Est et le mur d’extrémité sud (épais de 5m, surépaissis à la base à 6,20m), seuls réalisés et portant une dalle de couvrement complète, enveloppent sur deux côtés les 25 premières alvéoles. Les cinq suivantes, au nord, étaient prévues plus longues à l’arrière, dépassant l’alignement du mur Est. Sur le grand côté ouest, les alvéoles réalisées ouvrent sur une voie traversante (destinée à recevoir des rails), selon le modèle appliqué dans la plupart des autres U Bunkers, voie séparant les prolongements postérieurs logistiques des alvéoles, de leur partie antérieure à bassin pour les sous-marins. Cette partie antérieure, justifiant le programme de la base de sous-marins, est ici asbsente, car elle n’a eu aucune ébauche de réalisation à l’ouest de l’existant. De ce côté ouest, soit du côté des bassins, la voie traversante, qualifiée d’interbox dans la littérature spécialisée4, est bordée et refermée d’un mur de 14m de haut et 3m d’épaisseur partant de l’entrée sud de cette voie et régnant sur un développement de 208m, soit devant l’entrée des 21 premières alvéoles postérieures réalisées. La longueur des alvéoles cumulée à la largeur de la voie et à l’épaisseur des murs est et ouest donnent a la partie la plus complète de la partie réalisée du bunker une largeur hors œuvre de 45,30m. L’emprise au sol de la partie postérieure réalisée représente donc environ le tiers de celle qu’aurait couverte le U Bunker complet, si les alvéoles des sous-marins avait été réalisée.
La largeur dégagée au revers de ce mur pour la voie traversante est un peu supérieure à celle des alvéoles, à la différence de ce qu’on observe dans les U Bunkers du mur de l’Atlantique, dans lesquels la voie ou « rue » traversante est nettement plus étroite, et nullement cloisonnée par un mur du côté des alvéoles des sous-marins, un tel cloisonnement, inutile, empêchant les circulations internes directes entre les sous-marins et les locaux logistiques à leur service. On peut donc supposer que ce mur ouest du Bunker Martha avait pu être construit à titre provisoire pour retrancher et sécuriser du côté de la mer la partie postérieure réalisée, en attente de la construction finalement abandonnée des alvéoles des sous-marins. La question se pose aussi du format de ces alvéoles des sous-marins, si elles avaient été construites : auraient elles été de même nombre et même largeur que celles de l’arrière, à usage logistique, ou deux fois plus larges (à raison de une pour deux postérieures) et limitées à 15 ou 16 ? La seconde hypothèse parait –en termes de format- plus conforme aux dispositions, sinon aux normes, observées dans les U Bunkers du mur de l’Atlantique, et aurait permis d’accueillir au moins vingt sous-marins, tel que prévu au programme initial, certaines alvéoles pouvant en recevoir deux selon les dimensions des modèles de sous-marins concernés. On peut préciser que les dimensions hors œuvre qu’aurait atteintes le bunker Martha complet aurait été très proches de celles du U Bunker de Saint Nazaire, qui, on l’a vu, comporte 14 alvéoles et était conçu pour vingt sous-marins.
La défense active rapprochée de la partie réalisée du Bunker Martha comporte deux caponnières, avec embrasures à plaque de blindage pour arme légère, l’une, au sud, défendant directement à droite d’un tir flanquant la porte d’entrée sud de la voie traversante, l’autre, plus volumineuse, saillant de trois pans sur le mur d’enveloppe Est, du côté de la route du littoral.
[Vue cavalière sud-sud-est du Bunker Martha],1945.
Le mur d’enveloppe sud est percé en outre de deux portes mineures superposées, l’une au rez-de-chaussée de plain-pied avec l’extérieur, ménagée dans l’axe d’un des ajourements des murs de refend des alvéoles, l’autre au-dessus, surmontée d’une visière en béton saillant en porte-à-faux au niveau de la dalle de couvrement. Cette porte haute sous visière, desservie depuis le niveau 3 des alvéoles, correspondrait à un poste de mitrailleuse (poste MG : Maschinengewehr) pour la défense de la porte du rez-de-chaussée. Deux autres visières semblables et rapprochées ont été mises en place au même niveau, au dessus de la caponnière Est. La défense plus distante et extérieure était assurée par des casemates construites a proximité, deux à l’est, vers la route du littoral, d’autres à l’ouest /sud ouest, sur la grande digue face au large.
Après la guerre, la base sous-marine allemande inachevée du Cap Janet, dont certains locaux furent brièvement utilisés pour la rétention de prisonniers allemands (restes de peintures murales figuratives), fit l’objet d’un projet de démolition partielle, formulé dans une lettre du 13 avril 1950 de l’ingénieur en chef des ponts et chaussées directeur du port de Marseille au délégué départemental du ministère de la reconstruction et de l’urbanisme, accompagnée d’un plan sommaire5.
[Plan sommaire de la base sous-marine pour un projet de démolition partielle], 1950.
Cette démolition demandée devait permettre l’aménagement des terre-pleins de la darse sud et du bassin Mirabeau ; elle concernait les cinq dernières alvéoles nord inachevées mais aussi de démolition de deux casemates de flanquement qui avaient, été construites entre la Base sous-marine et le chemin du littoral. Cette démolition partielle n’a pas été réalisée mais de nouveaux hangars en ossature métallique furent construits aux abords immédiats, le plus grand avant 1950, entre le bunker, auquel il est parallèle, et le bassin, un autre, avant 1955, parallèle et directement appuyé au mur ouest du bunker, un troisième de l’autre côté, en voile béton léger, aussi avant 1955.
Longtemps laissé dans un relatif abandon, avec une utilisation ponctuelle de locaux d’étage d’alvéoles comme dépôt des saisies des douanes, le bunker Martha, trop coûteux à démolir, fit l’objet en 2018 d’un ambitieux projet de réhabilitation et reconversion à l’usage d’un vaste Data Center (7100m2 utiles), au bénéfice de la société Interxion, qui a obtenu la concession de l’édifice pour une durée de 49 ans. Les travaux ont été réalisés à la suite jusqu’à achèvement en juin 2020, assainissement, démolition sélective de parties dégradées, et aménagement complet des volumes intérieur. Un étage supplémentaire enveloppé d’un voile en structure métallique (acier corten ajouré) d’aspect contemporain a été construit au-dessus de la dalle de couvrement, et en enveloppement à partir du sol pour les travées inachevées nord non bordées de mur.
L’état actuel, transformé et non accessible, mais visible à distance de la voie publique, ne justifie pas un complément à la description faite ci-dessus.
Vue générale actuelle sud-est.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.