I- Historique, topographie et typologie générale
La batterie de Fenouil est une des deux batteries de côte du secteur de la baie de Marseille construites ex nihilo dans le quartier de l’Estaque par l’occupant allemand dans le cadre de la mise en place du Südwall . Pour la plupart d’entre elles, les batteries allemandes du secteur de Marseille réoccupaient depuis 1943 le site des batteries françaises préexistantes en réutilisant leur armement d’artillerie de marine resté en place, telles celles de Corbière et de Niolon Bas, pour la façade nord-ouest de la baie (Untergruppe Nord) , à l’ouest de l‘Estaque. La construction de nouveaux ouvrages en béton armé normatifs (Regelbau) adapté aux calibres des batteries, à savoir les casemates mettant à l’abri les pièces d’artillerie de marine préalablement encuvées à ciel ouvert, et les postes de direction de tir, ne furent construits qu’a partir du printemps 1944. Ces batteries, dites Stützpunkt (Stp) soit point d’appui lourd, étaient prises en charge, dans le cas de celles réoccupant les batteries françaises, par le 611e régiment de Marine Artillerie Abteilung, et dans le cas de la majorité des ouvrages neufs par l’armée de terre (Heer), en l’occurrence le 920e, puis le 1291e Régiment d’Artillerie Côtière de la Heer (H.K.A.R.), ce à quoi s’ajoutaient des batteries de défense aérienne (Flak), couplées aux batteries de côte ou indépendantes.
Dans ce cadre, la batterie de Fenouil reçut à sa fondation le nom de code Stp MAR 26 H, 8./ H.K.A.R. 920 renommé 3./ H.K.A.R. 12911 signifiant Stützpunkt du secteur de Marseille, n° 26, et 3° des batteries occupées par le 1291e Régiment d’Artillerie Côtière de la Heer. Elle avait pour chef de batterie le capitaine von Rucker. L’appropriation du terrain choisi situé sur une zone de lotissement de parcelles privées déjà bâtie, entraîna la réquisition et la démolition préalable d’une quarantaine de maisons au bas du boulevard Fenouil, côté est et sur le boulevard du littoral durant l’hiver 1943-1944. L’armement de la batterie, entrant dans la catégorie des pièces d’artillerie moyennes à légères, se composait de quatre canons de 10,5 cm K 331 (f) Schneider Mle 1913 de 12km de portée, pour lesquels furent construites quatre casemates type H671 d’axe de tir sud-ouest, servies par un Leistand (poste de direction de tir) type H636, implanté à leur droite, le tout avec camouflage de surface. La mise en œuvre des bétons des ouvrages de batterie de Fenouil fut confiée à la cimenterie locale « La coloniale » créée en 1913. L’artillerie était complétée de deux pièces de défense antiaérienne de 2 cm Flak 28, placées en cuves à la droite (ouest) du Leistand et de deux pièces de campagne mobiles de 7,5 cm FK239 (j), à ciel ouvert, pour le flanquement côté terre. A l’arrière de l’ensemble des ouvrages actifs étaient disposés six soutes à munitions, cinq abris à personnel et un abri pour canon, reliés par des tranchées de communication, comme on le voit sur un plan de situation, sommaire et géométriquement approximatif, dessiné dans l’immédiat après-guerre pour participer à l’illustration du chapitre consacré à la côte méditerranéenne dans le rapport d’un officier français sur le mur de l’Atlantique et le Sudwall2.
[Plan de la batterie de côte de Fenouil], 1946.
Un autre plan associé au même rapport montre que le terrain situé immédiatement à l’est de celui occupé par la batterie de côte accueillait, sur une surface plus étendue, les aménagements d’une importante batterie de DCA qui ne semble pas avoir été achevée et armée, comportant sept cuves pour canons de 88mm Flak 18, un poste de direction de tir léger, différents baraquements et abris de personnel et des soutes à munitions.
Le remembrement du site planifié après guerre par l’Association Syndicale de Marseille-Estaque-Mirabeau (MEM), comportait la reconstruction du parcellaire bâti qui avait été détruit pour céder place à la batterie et en dégager les abords. La réalisation se heurta à la décision de l’Etat de conserver les ouvrages de la batterie, et commença par la reconstruction des maisons située en bordure du boulevard littoral, sans lotissement du terrain militaire. Finalement, l’une des trois casemates, la plus proche du Leistand, fut démolie en 1951, ce que l’on voit sur une photographie aérienne verticale de l’IGN.
[Vue aérienne verticale, quartier de l'Estaque, secteur Fenouil, Marseille], 1952.
Moins de dix ans plus tard, une autre photographie montre que le lotissement de parcelles à bâtir, la percée de nouvelles rues les desservant et le débouché viaire sud du boulevard Fenouil avaient été réalisés, en intégrant toutefois les trois casemates restantes et le Leistand sans doute compte-tenu du coût qu’aurait occasionnée leur démolition pour les aménageurs et propriétaires. Les infrastructures de la batterie de DCA, ne comportant pas de casemates et d’ouvrages bétonnés importants, furent intégralement remplacées par le lotissement.
[Vue aérienne verticale, quartier de l'Estaque, secteur Fenouil, Marseille], 1960.
[Vue de la casemate n°4, prise depuis le boulevard Fenouil], 1960.
II- Description
Dans l’état actuel d’intégration des ouvrages subsistants dans les parcelles bâties, le Leistand, ou poste de direction de tir, parfaitement conforme au modèle-type Regelbau 636, à deux niveaux, implanté au point haut du site de la batterie, en est l’élément le mieux conservé et lisible, sans transformations. Le relevé en coupe qui en a été réalisé en 1946 dans le cadre du rapport déjà cité3, montre que la partie supérieure, la plus visible de la mer, soit la dalle de couvrement du local du télémètre, était surmontée d’un toit à deux versants sur charpente, couvert en tuiles, qui n’avait d’autre objet que de participer à la logique de banalisation de l’aspect extérieur de l’ouvrage en évoquant un bâti non défensif.
Par ailleurs, les parements extérieurs du poste de direction de tir visibles de la mer sont revêtus d’un enduit de camouflage ciment modelé pour simuler du rocher tapissé de branchages, bien conservé aujourd’hui, qui devait être complété par une mise en peinture.
Vue extérieure sud-est du poste de direction de tir.
La gorge de l’ouvrage, au nord, sans enduit de camouflage car dérobée aux vues, comporte à gauche un saillant flanquant qui génère un angle rentrant obtus ; dans la partie du mur de gorge en retrait de ce saillant s’ouvrent les deux portes de l’ouvrage : à droite en hauteur, réservé en tranchée coudée à angle droit dans le bloc de béton, l’accès au local du télémètre (niveau 2) était précédée d’un escalier extérieur léger aujourd’hui disparu. Plus à gauche, près de l’angle rentrant, la porte des locaux principaux du poste, dans le bloc proprement dit, est contrôlée immédiatement à gauche, dans le flanc du saillant, par un créneau ou embrasure de défense ébrasé en trémie desservi depuis un réduit interne ou caponnière (Nahkampfraum).
Front de gorge et portes du poste de direction de tir, vu du nord.
Porte du niveau 1 du poste de direction de tir et créneau de défense flanquant
La porte et l’embrasure sont abritées sous un pan coupé du bloc porté en encorbellement sur des poutrelles métalliques. La porte d’entrée, sans vantail, descend par un escalier de 6 marches dans un sas en chicane plafonné en plaques de métal, contrôlé dans l’axe de l’escalier par un créneau de défense interne à volet coulissant métallique desservi depuis la salle centrale ou salle de calcul.
Sas d'entrée du niveau 1 du poste de direction de tir avec créneau de défense interne
La seconde partie du sas ou couloir d’entrée, a gauche, desservant les différents locaux et munie à ce titre de quatre portes blindées métalliques, avait une fonction de sas anti-gaz. La porte desservant la caponnière, conservée en place, est à deux vantaux superposés, avec un judas à volet dans chacun des deux et loquets de verrouillage par l’extérieur.
L’extrémité du couloir-sas anti gaz dessert dans le tiers gauche (Est) du bloc la chambre de la troupe, obscure, de plan irrégulier, qui pouvait accueillir 9 lits. La pièce centrale ou salle de calcul, de plan rectangulaire (4,80m x 5, 20m), plafonnée comme les autres locaux en plaques de métal liaisonnées par des IPN, est bien conservée; ses parois en béton banché sont peintes en blanc, le volet coulissant métallique sur châssis fixe du créneau de défense du sas est intact, avec son système de verrouillage. La porte latérale blindée ouest à deux loquets desservant le local des communications, dans le tiers droit du bloc, est en place.
Salle centrale ou salle de calcul du niveau 1 du poste de direction de tir
Ce local était subdivisé en trois pièces, bien visibles sur le plan de 1946, dévolues à la radio, à la téléphonie, et à une chambre d’officier. Au sud de la salle centrale et en tête du bloc, le poste d’observation, plus délabré, conserve sa porte blindée, en haut d’une montée de cinq marches et quelques aménagements accessoires d’origine ; son plafond, sous la dalle de couvrement épaisse de 1, 25m, est en béton banché sans revêtement métallique.
Poste d'observation du niveau 1 du poste de direction de tir, porte vers la salle centrale
La fenêtre horizontale panoramique de plan à trois pans crée un porte-à-faux de la dalle, délesté au centre du local par un pilier métallique qui semble d’origine, bien que non indiqué sur le plan de 1946.
Poste d'observation du niveau 1 du poste de direction de tir, fenêtre panoramique
Le poste de télémètre, au niveau 2, se limite à une cuve de plan carré (4,4àm de côté) renfoncée de 1,20m dans l’épaisseur (2,50m) du couvrement de la salle centrale du niveau 1, cuve couverte d’une dalle béton de 1m d’épaisseur, ne portant que sur quatre courts poteaux d’angle métalliques pour dégager une fenêtre panoramique continue.
Les trois casemates subsistantes (numérotées 3, 4, 5 sur le plan de 1946), construites sur le versant du terrain naturel, sur un soubassement massif en béton armé leur donnant une assise horizontale, sont conformes à leur modèle type Regelbau 671. Elles sont conservées sans mutilation mais masquées et parasitées ou occultées par la végétation et les constructions adventices, maisons particulières et annexes.
Casemate Est (5 du plan de 1946)
Leurs parements de façade conserve l’enduit ciment modelé de camouflage imitant la rocaille.
Casemate ouest (3 du plan de 1946)
L’embrasure centrale de leur façade a été refermée, pour clore leur volume interne, par un mur suivant le plan en avancée à trois pans de leur visière. L’encorbellement à ressauts de cette visière reste visible à l’intérieur des locaux actuels de l’une d’elles, dont la façade aujourd’hui envahie par le lierre était encore bien dégagée en 1960.
Intérieur de la casemate médiane (4 du plan de 1946) encorbellement de la visière d'embrasure
Façade de la casemate médiane (4 du plan de 1946) photographiée en 2008.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.