I- Historique, topographie et typologie générale
La construction d’une vaste caserne neuve à Marseille, en front de mer près de l’anse des Catalans, a été déterminée par la décision, en 1913, de déplacer à Marseille le 22e régiment d’infanterie coloniale, formé en 1901 à La Seyne près de Toulon et installé à Hyères en 1903 dans une caserne construite pour l’accueillir.
D’abord nommée localement caserne des Catalans, la caserne marseillaise du « 22e colonial » reçut dès janvier 1914, alors qu’elle était en construction, « le nom de caserne Audéoud, en mémoire du général René Audéoud mort en 1909, à sa rentrée du Sénégal, des suites de fatigues de ses nombreuses campagnes coloniales »1.
L’effectif du 22e régiment était de 68 officiers et 3327 hommes de troupe, donc numériquement plus important que celui (2400 hommes) pour lequel avait été construite en 1860-1863 la plus grande caserne de Marseille d’alors, caserne Saint-Charles ou du Muy. Pour la caserne Audeoud, l’intention n’était pas de créer un édifice monumental et ostentatoire participant du prestige de la ville, mais d’édifier en temps limité un vaste ensemble de bâtiments de conception moderne, rationnelle et fonctionnelle, ce qui avait été le cas pour la première caserne dévolue au même régiment à Hyères, d’où une architecture austère et répétitive, non hiérarchisée. Le site d’implantation, plus contraint et urbanisé que celui d’Hyères, mais offrant une surface de 2,3 hectares permit une organisation orthogonale des bâtiments principaux.
Faute d’archives conservées sur cette construction dans les fonds du service historiques de la défense, quelques informations ponctuelles sont données par la presse contemporaine, notamment début mars 1914 : un procès verbal des séances de la chambre des députés publié le 2 mars au Journal officiel évoque le 22e régiment d'infanterie coloniale et la caserne Audéoud, qui n'est pas terminée, composée de 5 pavillons avec chambrées de 16 hommes, couloir latéral (sans casiers à chaussures), cuisine avec guichets de distribution, laverie avec eau chaude2. Le quotidien local Midi colonial : ex-Marseille horticole, précise pour sa part dans son édition du 1er mars que le système de ventilation Richard a été inauguré pour les chambrées à la caserne des Catalans à Marseille.
Au début de la première guerre mondiale le 22e colonial fut mobilisé pour le front nord-est le 3 août 1914, et subit d’importantes pertes. A partir de 1920, la caserne Audéoud accueillit aussi le 12e régiment de tirailleurs sénégalais.
Il est possible que certains des bâtiments de la caserne, qui complètent les cinq grands bâtiments de casernement sur cour centrale mentionnés en 1914, et sont implantés en désaccord avec l’organisation orthogonale de ceux-ci, ont été construits après coup dans une ou deux phases secondaires, sur le même modèle architectural, pour accroître les capacités d’accueil des services accessoires. Les locaux de la caserne, non exclusivement consacrés au logement des troupes, intégraient une prison militaire et une infirmerie, et accueillaient aussi différents services administratifs : bureaux de l’intendance militaire ; de l’intendance des subsistances, de la première intendance coloniale de Marseille, du service social de la 9e région militaire, bureau de recrutement. Dissous en 1932, le 22e colonial fut reformé à Toulon en 1939 et ne réintégra pas Marseille.
L’usage militaire constant et toujours actuel de la caserne, notamment pour des troupes d’infanterie de marine, et, depuis 2009, pour le groupement interarmées de soutien de la base de défense Marseille-Aubagne (450 résidents permanents, militaires et civils), a occasionné depuis le dernier tiers du XXe siècle différents remaniements de l’économie des bâtiments et modernisations internes (tels ajouts de cages d’ascenseurs), sans démolitions.
II- Description
L’ensemble architectural de la caserne Audéoud présente quelques constantes de programme avec les casernes de la seconde moitié du XIXe siècle, notamment à Marseille, tout en s’en distinguant par un aspect très moderne de « barres d’immeubles » indépendantes et semblables sans hiérarchisation, en l’occurrence limités à deux étages, évoquant l’évolution de l’habitat collectif civil du XXe siècle. La première constante est le mur de clôture périphérique continu, dont le plan pentagonal irrégulier a été en l’occurrence défini par les tracés viaires préexistants, y compris un carrefour (rue des catalans / avenue de la Corse) formant une place circulaire, qui a déterminé à l’angle nord de ce mur un pan coupé curviligne rentrant. La mise en œuvre des parements d’origine de ce mur, aujourd’hui remanié et percé de plusieurs issues créées tardivement, est en appareil polygonal rustique, très usuel dans les constructions militaires des années 1860 au début du XXe siècle.
La seconde constante avec les modèles de casernes du XIXe siècle est la grille d’entrée avec vantaux ouvrants entre piliers, ici en pierre, entre deux pans de murs latéraux percés de portes piétonnes tout encadré de deux pavillons symétriques en simple rez-de-chaussée, de plan rectangulaire, en l’occurrence avec trois travées de baies sur les grands côtés, couvert d’un toit plat, affectés au corps de garde, le logement du concierge, etc., qui évoquent notamment le premier état des pavillons d’entrée de la caserne Saint-Victor /d’Aurelle ou ceux de la caserne Saint-Charles.
Ce type de pavillons d’entrée est un poncif des casernes du XIXe siècle, certains comportant un étage ou un toit apparent, comme à la caserne Busserade, à la caserne d’Aurelle (second état) ou à la caserne du 22e colonial à Hyères. Ceux de la caserne Audéoud, placés du côté nord-est de la caserne, donnant sur l’avenue de la Corse, ne sont plus modernes que les exemples antérieurs marseillais que par l’aspect de leurs façades et de leurs baies, totalement dépourvues de références architecturales néo-classiques, et typologiquement semblables à celles des bâtiments de casernement.
Les fenêtres et les portes des élévations de façade de l’ensemble des bâtiments de la caserne sont d’un modèle unique, couvert d’un arc segmentaire extradossé outrepassé avec clef saillante, entièrement enduit, en relief sur le nu du parement ordinaire ; les fenêtres ont un appui fortement saillant à deux assises, portant sur deux modillons. Ces arcs et appui saillants sont revêtus d’un badigeon ocre rouge qui se détache sur la teinte ocre plus claire des façades.
Les cinq bâtiments de casernement sur cour construits en 1914 sont, pour quatre d’entre eux, longs de 42m pour 15m de large, organisés dans un axe dominant parallèle à celui du front d’entrée nord-est de la caserne, à raison de deux, symétriques, entre le mur du front d’entrée et la cour, séparés l’un de l’autre par un espace large de 25m centré sur l’entrée de la caserne, et deux autres semblables, et dans la même implantation, au sud-ouest de la cour 56m en arrière.
Vue générale de la cour de la caserne, façades sur cour de deux des quatre bâtiment de casernement.
Le cinquième bâtiment, long d’une cinquantaine de mètres pour une largeur de 12m, est implanté dans un axe perpendiculaire à celui des quatre autres et referme la cour du côté sud-est. Ces cinq bâtiments ont tous trois niveaux ; les quatre premiers ont 13 travées de baies simples en façades sur cour, 3 dans les petits côtés, le cinquième ayant 14 travées en façades. L’élévation se termine par une corniche fortement saillante, très simple, portant sur une série de modillons de type corbeaux à deux ressauts, et portant un mur de surcroît de faible hauteur masquant le toit terrasse et les souches de cheminées qui s’y élevaient (aujourd’hui en partie supprimées).
Façade sur cour d'un des bâtiments de casernement du côté de l'entrée.
Les deux travées d’extrémités des façades sont séparées des travées intermédiaires par un bandeau vertical semblable à celui qui souligne les angles, badigeonné ocre rouge. Ces bandeaux verticaux unis sont une référence stylisée aux chaines verticales qui, dans les bâtiments de casernement du XIXe siècle, soulignent les angles et distinguent les travées d’extrémités pour former ou simuler des pavillons. Les façades postérieures se différencient des façades sur cour par le fait que les fenêtres y sont jumelées deux à deux, formant 12 doubles travées, avec au centre une travée unique correspondant à la prise de jour d’un escalier.
Le soubassement des murs de ces bâtiments forme une plinthe parementé en pierre apparente d’appareil polygonal. L’ensemble de ces caractéristiques est reproduit dans trois autres bâtiments de la caserne, les deux premiers implantés dans un axe différent, moins grands, le premier à l’angle nord-ouest de la cour, de trois niveaux et 9 travées de façades, également conçu pour le logement. Le second bâtiment, implanté obliquement, à l’arrière de l’angle est de la cour, a été conçu pour accueillir des bureaux de services administratifs ; il ne compte que deux niveaux sur un soubassement surhaussé et 7 travées en façades, avec perron à deux volées desservant la porte centrée.
Façade d'un des bâtiments de services administratifs de la caserne.
Le troisième bâtiment, sans doute ajouté postérieurement à 1914, mais déjà en place en 1920, est implanté au sud-est de l’ensemble des quatre bâtiments parallèles sur cour, sur un axe perpendiculaire, à peu de distance du mur-pignon du bâtiment sud-ouest sur cour. Nettement plus étroit (2 travées) mais aussi long (14 travées) que le bâtiment de même orientation qui ferme la cour au nord-est, il est aussi conçu pour le logement et reprend les poncifs de façade ci-dessus décrits, sans différences de répartition des baies entre façades antérieure et postérieure.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.