I- Historique, topographie et typologie générale
Des conférences ouvertes en 1858 entre les services du département de la guerre et la ville de Marseille avaient pour objet la réorganisation, sur de nouveaux emplacements, de la plupart des établissements militaires en ville, en particulier les casernes, la plupart d’entre elles étant devenues inadaptées ou promises à la démolition. Par un projet de traité validé le 10 octobre 1859, l’état abandonnait divers immeubles à la ville en échange du financement par celle-ci de l’aménagement d’un nouveau quartier militaire sur le plateau ou éminence de Saint Charles, près de la gare, comportant principalement et prioritairement une caserne d'infanterie de 2400 hommes (d’un coût estimé de 1.820.000fr) , mais aussi une caserne pour deux batteries d'artillerie, un magasin d’habillement et de campement et un nouvel arsenal d’artillerie.
Le premier projet de caserne d’artillerie est strictement contemporain de celui de la caserne d’infanterie, ou caserne monumentale Saint Charles, et implanté sur son emplacement définitif, au Nord- Nord-Ouest et en contrebas du périmètre projetée de cette grande caserne d’infanterie, sur un espace quatre fois moins vaste et sur un terrain en déclivité, l’ensemble nécessitant des acquisitions et d’importants travaux de nivellement préalables.
La construction d’une caserne d’artillerie pour 175 hommes et 62 chevaux, estimée à un coût de 170.000 francs, fait l’objet du second article d’ouvrage (le premier étant celui de la caserne d’infanterie) du mémoire des projets pour 1860-1861, daté du 8 novembre 1859 par le chef du génie de Marseille Charles-Alexandre1. Le plan masse général joint exprimant l’ensemble des projets du nouveau quartier militaire Saint Charles organise pour la caserne d’artillerie, une aire carrée close de murs, occupée par quatre bâtiments, une autre aire close de même largeur immédiatement au nord étant consacrée au projet de magasin de campement. Deux rues à créer sont projetées, l’une entre la caserne d’artillerie et le futur mur de soutènement de la terrasse de la caserne d’infanterie monumentale, l’autre, en retour d’équerre descendant vers le nord, desservant au passage le côté est de la caserne d’artillerie et du magasin de campement projetés.
Place de Marseille. Etablissements militaires du quartier St Charles. Plan d'ensemble, 1859.
Le plan masse anticipe sur un projet, encore conditionnel, de manutention militaire, de l’autre côté (est) de la rue projetée Nord-Sud, sur des terrains restant à acquérir. Ce premier état de projet de la caserne d’artillerie comportait du côté Est, sur la future rue Nord-Sud, deux grands pavillons symétriques (c et d) pour le logement des troupes, calés sur les angles du périmètre clos de part et d’autre de l’entrée. Un dessin en élévation sur rue montre ces deux bâtiments projetés de cinq travées de fenêtres rectangulaires en façades, avec un toit mansardé à lucarnes dans le brisis, élévation évoquant celle de la caserne Saint Victor alors en construction. Du fait du pendage du terrain et de la rue, le bâtiment nord, fondé plus bas est prévu sur 4 niveaux (étage de comble compris), celui du sud sur trois niveaux. A l’arrière, isolé dans la cour, est proposé long bâtiment d’écurie en simple rez-de-chaussée (a) avec 11 travées de baies cintrées en façade et couvert d’un toit à deux versants ; à gauche de la cour, adossé au mur, était prévu un bâtiment de forge et infirmerie (b).
Ce premier projet fut transformé par le chef du génie dans son mémoire sur les projets de 1861-18622, en tenant compte d’une décision ministérielle du 13 octobre 1860 portant la capacité de la caserne d’artillerie projetée dans le quartier Saint Charles à 300 hommes et 100 chevaux. Le nouveau coût était évalué à 280.000 francs, dont 100.000 demandés pour 1861 et idem en 1862. Daté du 10 février 1861, le nouveau projet comportait toujours trois bâtiments importants, mais en inversant l’orientation et les principes proposés fin 1859 : Désormais, le casernement pour 300 hommes était proposé dans un bâtiment unique, isolé dans la cour au sud, du côté de l’entrée de celle-ci désormais prévue sur la rue Est-ouest, en contrebas du mur de soutènement de la caserne d’infanterie monumentale, alors en cours de construction. A l’arrière de ce bâtiment, de part et d’autre de la cour, mais non attenantes aux murs de clôtures, étaient proposées deux écuries symétriques, pour 48 chevaux chacune, conformes au modèle-type. Le projet du bâtiment de casernement était semblable a celui de du quartier de cavalerie de Monpenti, également pour 300 hommes, dont la construction avait commencé fin 1860. Le chef du génie Guillemaut considérait alors que la caserne d’artillerie de devait être commencée en 1861et achevée en 1862. Le colonel Le Brettevillois, directeur des fortifications donna son accord, par apostille du 23 février 1861, sous réserves d’agrandir un peu les écuries pour porter le nombre de chevaux de 96 à 100.
Pour autant, ce projet ne reçut aucun commencement d’exécution en 1861, pas plus que les projets contigus et plus coûteux du magasin d’habillement et de la manutention, pour des raisons de financement ou d’aboutissement imparfait de l’appropriation des terrains.
Pour achever la construction des casernes de St Charles et de Menpenti et pour construire la caserne de l’artillerie, il fallait en plus du financement de la ville ce Marseille une somme de 215.579 francs et 80.000 francs pour terminer l’arsenal de l’artillerie. Les dépenses de construction en cours des casernes Saint Charles et de Menpenti ne pouvant être réduites, les fonds manquants ne peuvent être prélevés en 1862 et 1863 sur le budget de la guerre, il avait été décidé d’ajourner provisoirement la construction du quartier d’artillerie de Saint Charles, dont les travaux de nivellement seuls furent commencés en 1862.
Dans ce contexte, un avis du comité des fortifications du 11 avril 1862 approuvé le 1er mai, fondé sur une nouvelle étude des principes de la caserne ou quartier d’artillerie à construire au quartier St Charles, invita le lieutenant colonel Guillemaut à donner le dessin d’exécution d’un troisième projet différent des précédents, et cette fois définitif, au titre des projets supplémentaires pour 1862, toujours pour 300 hommes et 100 chevaux et pour le même coût estimé, ce qui fut fait le 4 juin 1862. La transformation majeure du projet est expliquée dans un mémoire monographique sur cette caserne publié en 1867 : « Sur un terrain aussi exigu, on ne pouvait pas, comme on l'avait fait au quartier de cavalerie de Mempenti, adopter, pour base de l'organisation, le principe de la séparation absolue du logement des hommes et des chevaux. On dut renoncer aux facilités que l'application de ce principe assure pour la distribution intérieure des bâtiments, et aux avantages qu'elle présente au point de vue de la salubrité (…). On se détermina en conséquence à réunir les hommes et les chevaux dans un bâtiment unique, comprenant, au rez-de-chaussée, des écuries à quatre rangs de chevaux, et deux étages de chambres qui s'étendent au-dessus de trois rangs de chevaux seulement, disposition qui avait déjà été employée sur une large échelle dans les travaux d'extension de l'École militaire à Paris. »3
La planche de plans du nouveau projet détaille l’organisation au centre et dans la moitié nord périmètre carré, du grand bâtiment principal, très large, de 11 travées de baies en façades cumulant les fonctions d’écurie au rez-de-chaussée et de casernement aux deux étages.
Son plan symétrique intègre entre murs de refend, trois vestibules avec cages d’escalier distribuant les différents niveaux. Le volume intérieur du rez-de-chaussée, dévolu à l’écurie pour 96 chevaux, se décompose en profondeur en quatre rangs de stalles opposées deux à deux, correspondant à 4 baies dans les murs-pignons, compartimentées en deux grandes salles larges de 13,15m (comportant chacune 4x9 stalles, soit 36 chevaux, correspondant à trois baies en façades) profondes de 21,45m, entre les trois travées d’escalier (une travée de baie en façade chacune), et deux autres salles plus étroites régnant entre les travées d’escaliers latérales et le mur-pignon (4x4 stalles, soit 18 chevaux pour une travée de baie en façades). Le quatrième rang de stalles, au nord, est séparé des trois précédents par un mur longitudinal percée de larges arcades tendant à le décloisonner, qui porte en sous-œuvre la façade postérieure des étages du casernement, dont la profondeur propre se limite donc à celle des trois premières rangs de stalles (d’où trois travées de baies dans les murs-pignons). Le quatrième rang de stalles, formant un bas-côté au nord du bâtiment, est couvert d’un toit en appentis à très faible pente couvert en zinc. Dans le volume décloisonné des deux grandes salles médianes, sur les trois premiers rangs de stalles du rez-de-chaussée et aux étages du casernement, la poutraison des planchers est délestée par des minces colonnes de fonte, quatre par salle et par niveau. L’apostille du directeur des fortifications précisait à ce sujet : « le chef du génie a réduit avec raison le nombre de colonnettes qui soutiennent les planchers et qui coûtent fort cher ». Les étages de casernement sont couverts d’un toit à croupes à faible pente. La cour règne devant la façade sud du bâtiment, la grille d’entrée, au centre du mur de clôture sud, étant encadrée par deux pavillons allongés élevés de deux niveaux, symétriques, de cinq travées de baies en façades, la travée centrale éclairant l’escalier, couverts d’un toit à croupes à faible pente. Ces pavillons intègrent le corps de garde, la loge de l’adjudant, des chambres et cuisine de gradés et à l’étage des magasins. Le petit bâtiment carré de la cuisine des soldats est adossée au mur de clôture à gauche (ouest) du bâtiment principal, et, à l’opposé, le bâtiment annexe des écuries (forge, hangar aux fourrages, infirmerie des chevaux) est prévu adossé au mur de clôture à droite (est) face au mur-pignon est du bâtiment principal. Les latrines sont à l’angle nord-est du mur de clôture.
L’état sommaire des projets pour 1863-1864, daté du 30 aout 1862 par le chef du génie Guillemaut 4 donne l’état d’avancement des travaux de la caserne d’artillerie du quartier de Saint Charles : la construction du bâtiment principal était en cours, la dépense estimée pour la fin de 1862 était de 140.000 francs, permettant de commencer à mettre le bâtiment sous toit, ce chantier étant à finir avec 35.000francs en 1863. Les murs de clôture, les pavillons et la grille d’entrée et les deux autres bâtiments annexes restaient à construire. Le bâtiment annexe des écuries fut rallongé plus au sud de son emplacement projeté, sur le côté est de la cour.
En décembre 1864, les travaux de la caserne d’artillerie étaient entièrement achevés. La rue est-ouest sur laquelle s’ouvre l’entrée de la caserne, au pied du mur de terrasse de la caserne d’infanterie Saint-Charles, était nommée rue de la manutention, en référence à cet établissement qu’elle desservait, plus à l’est, alors en construction. La rue nord-sud, partant de la précédente et séparant la caserne d’artillerie de la manutention, était nommée rue du Centre, après avoir été projetée comme avenue de la caserne.
Dans la décennie 1890, la caserne d’artillerie du quartier Saint Charles fut nommée Busserade, du nom de Paul de Busserade, grand maître de l’artillerie de France sous le règne de Louis XII, mort en 1512 à Ravenne, a priori sans lien avec l’histoire de Marseille.
L’état complet des bâtiments sur cour, non remaniés, est documenté par plusieurs photographies éditées en cartes postales autour de 1900-1910, certaines montrant la proximité des bâtiments de la manutention, à l’est, de l’autre côté de la rue centrale.
Marseille. - Caserne Busserade. [Vue d'ensemble du bâtiment principal de la caserne Busserade prise du Sud-Ouest], c. 1900.
Caserne Busserade. Vue intérieure. [Vue de la cour et des bâtiments de la caserne Busserade, prise de l'Ouest]. c. 1900.
En 1944, le bâtiment principal subit des dommages de guerre qui entrainèrent la ruine de son quart Est, soit le mur-pignon, la travée d’écurie et de logement attenante et la travée de l’escalier latéral est, une troisième travée de façade, participant des salles est, étant aussi privée de toit. Les parties ruinées et découvertes furent rasées en 1950, et un nouveau mur pignon aveugle fut construit pour refermer le bâtiment mutilé.
Les deux pavillons d’entrée et le bâtiment principal ont été remaniés intérieurement et cloisonnés dans la seconde moitié du XXe siècle, du fait de transgressions d’usage ; les escaliers intérieurs ont été refaits en ciment armé. Les locaux avaient été réaffectés à un centre d’entrainement de la police nationale, à l’association des anciens combattants du corps expéditionnaire français en Italie et au l3ème groupement logistique du Commissariat de l’Armée de Terre. Les bâtiments annexes adossés aux murs de clôture est et ouest ont été détruits et remplacés, après le rachat de l’ancienne caserne par le ville de Marseille en 2010 par des bâtiments neufs, d’abord provisoires, puis pérennes, à l’usage du groupe scolaire Busserade-Masséna.
II- Description
Dans l’état actuel, l’aire close de murs de la caserne, de plan rectangulaire tendant au carré de 80m (est-ouest) sur 70m (nord-sud), est conservée dans son emprise d’origine, mais les trois bâtiments construits entre 1862 et 1864 sont inégalement conservés et complétés de des constructions provisoires ou pérennes de l’établissement scolaire qui encombrent la cour.
Les deux pavillons d’entrée symétriques sont en bon état extérieur et restaurés, le bâtiment principal étant en revanche délabré et vandalisé à l’intérieur5.
De grand axe est-ouest, ce bâtiment principal dégage devant sa façade sud une cour profonde de 30m,45m. Ses dimensions d’origine hors œuvre étaient de 23 m de largeur, au rez-de-chaussée (écuries), 17m aux étages (casernement) sur 51m de longueur, cette longueur étant aujourd’hui réduite à 37m du fait de l’amputation du quart est du bâtiment en 1950.
L’organisation interne d’origine du bâtiment a été décrite ci-dessous dans la partie historique en commentaire du projet du 4 juin 1862, réalisé fidèlement. L’élévation extérieure de la façade principale sud et du mur-pignon ouest, seul conservé aujourd’hui, comporte quatre niveaux de baies réparties initialement en onze travées sur la façade principale, réduites à huit dans l’état actuel, et en trois travées sur le mur-pignon. Le rez-de-chaussée, anciennement réservé à l’écuries, était desservi par trois portes (dont deux subsistent) dans les façades sud et nord, dans l’axe des travées de vestibule et d’escalier, les écuries proprement dites étant desservies depuis ces travées par des portes latérales ménagées en trois points de chaque mur de refend, près des portes d’entrée ou au centre, sous la première volée des escaliers. Les portes des façades sont couvertes d’un arc plein-cintre dont les sommiers règnent au-dessus d’un bandeau horizontal courant, les baies des autres travées, éclairant directement les stalles, se limitaient à cet arc au-dessus du bandeau, soit à un demi-cercle, y compris sur les murs-pignon.
Dans l’état actuel du bâtiment, l’appui de ces fenêtres hautes a été rabaissé pour les convertir en fenêtres complètes, de hauteur d’allège normale. Un second niveau de baies ne concerne que la façade principale sud et les murs-pignons (celui de l’ouest actuellement), et non le bas-côté nord, plus bas sous son toit en appentis (4,55m) que le reste du rez-de-chaussée sous solives du plancher d’étage (5,60m). Ces petites baies sont des soupiraux d’aération horizontaux débouchant immédiatement sous les solives. Les deux niveaux supérieurs de baies sont les fenêtres des deux étages de casernement, à encadrement rectangulaire. Les bandeaux courant à l’appui de ces fenêtres et les encadrements des baies sont plats, sans moulure.
Vue générale plongeante Sud - Sud-Est prise du dôme de la caserne St Charles.
La description publiée de 18676 donne quelques informations supplémentaires sur les étages ; « Les grandes chambres de la troupe, qui s'étendent au-dessus de trois des rangées de chevaux des écuries du rez-de-chaussée, sont organisées d'après les principes admis pour le quartier d'infanterie de Saint-Charles et appliqués également au quartier de cavalerie de Mempenti. Elles sont éclairées par trois fenêtres sur chacune des deux façades et sont disposées pour recevoir quatre rangées de lit. Leur longueur dans œuvre est de 15,40m comptée d'un mur de façade à l'autre, leur largeur de 13 ,15m et leur hauteur sous plafond de 4,00m, au premier comme au second étage (…) pour 52 canonniers… »
D’autres données, sur la mise en œuvre, sont également précisées dans ce texte de 1867 : « On a employé la pierre dure de Cassis pour le soubassement seulement, la pierre tendre d'Arles pour les angles, les bandeaux, les encadrements des ouvertures et la corniche. Le reste de la construction est exécuté en moellons bruts avec enduit (…) La couverture est en tuiles creuses posées à bain de mortier, de manière à résister à la violence des vents qui règnent à Marseille. Elle a une pente de 21° sur l'horizontale ».
Les deux pavillons encadrant la grille d’entrée sont conformes au projet de 1862, avec deux niveaux et cinq travées de baies sur les façades nord et sud, une seule sur les murs pignons. Leur élévation extérieure, dont les enduits actuels ont été rafraichis par des badigeons blanc et ocre, s’apparente, pour les façades sur rue, à celle des deux premiers niveaux du bâtiment principal, en plus simple, les baies des façades sur cour étant en revanche à encadrement rectangulaire aux deux niveaux.
Grille d'entrée, pavillons et, en fond de cour, bâtiment principal.
Ces deux pavillons d’entrée ont pu servir de modèle pour l’état final fin XIXe siècle de ceux de la caserne Saint-Victor, alias d’Aurelle. La grille d’entrée proprement dite, conservée, est assez semblable à celle de la même caserne, caractérisée par ses deux piliers de fonte de forme cylindrique fasciculée simulant un faisceau de lances, encadrant la partie centrale ouvrante à deux vantaux et faisant transition avec les deux parties latérales fixes.
Le mur de clôture, en grande partie conservé sur trois côtés, est parementé en appareil polygonal rustique.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.