I- Historique, topographie et typologie générale
Le fort du XVIe siècle autour de la chapelle, campagnes de construction et protagonistes
Au sommet de la colline de la Garde, une chapelle dédiée à la vierge, citée dans une bulle pontificale de 1218 au nombre des possessions de l'abbaye bénédictine voisine de Saint-Victor, fut d'abord occupée par un prêtre ermite nommé Pierre, son fondateur, puis érigée en prieuré desservi par l'un des prieurs claustraux de l'abbaye. La forme de cette chapelle, rebâtie sur ses ruines en 14771, dut évoluer jusqu'au XVIIe siècle à la faveur de dotations et fondations d'autels annexes, mais son architecture, mal documentée, demeura relativement modeste : les plans du fort au XVIIIe siècle montrent une nef unique prolongée par un chœur moins large à chevet plat orienté sud-est, pseudo transept étroit et chapelles latérales, la nef précédée d'un porche d'entrée, le tout voûté. Une tour de guet à signaux, bâtie à l'initiative de la communauté de la ville, est mentionnée en 1385 : Turris Beata Maria de Gardia aut Turris Gardiae2.
Commencé le 12 aout 1524 et levé le 29 septembre à la suite d'une résistance efficace de la ville forte, le siège de Marseille par une armée impériale de Charles Quint sous la conduite du connétable de France déchu Charles de Bourbon, serait à l'origine du projet de François Ier de faire construire deux petites forteresses royales extra-muros, l'une au large dans l'île d'If, l'autre sur la colline de la Garde. Si dans le cas du château d'If, les sources établissent que les travaux de construction étaient en cours en 1529, la chronologie de réalisation du fort de Notre Dame de La Garde est moins claire, un peu plus tardive et échelonnée en plusieurs étapes. La contrainte très particulière et sans précédent, spécifique à La Garde, de créer une fortification royale sur un site de faible étendue, autour d'une église prieurale très fréquentée par les fidèles, sans devoir sacrifier cet édifice préexistant ni en condamner l'accès public, a dû retarder le processus de conception du fort. L'occupation militaire du site, donc l'amorce d'un aménagement défensif, probablement une enceinte provisoire et des terrasses d'artillerie, est effective dès avant 1534, date à laquelle un premier gouverneur royal de cet ouvrage, le sieur de Casel, cède place à Antoine de Marin. Pour autant, l'année 1536 semble décisive, à en juger par le journal de l'apothicaire marseillais Honoré de Valbelle, qui mentionne au mois de juin " En lo dict tempus si comencet la fortalesso de la Gardia", et le 6 juillet, " si comenset de fondre la mayson de larmorno(l'aumône) & Sanct Feriol, & las peyros (pierres) portavan à la Gardo per far la fortalesso"3.
Un rapport de l'espion Gabriel, au service de Charles Quint, en date du 8 juillet mentionne en outre que " à Nostre Dame de la Garde, ils ont fait couper la Roiche du hault d'une pique et demie et y ont fait une platte forme où ilz ont mis six pieces d'artillerye et vingt cinq hommes pour la garde d'icelle »4. Ces travaux avaient été lancés en prévision de l'imminence d'un nouveau siège des troupes impériales, qui eut effectivement lieu en aout. Blaise de Montluc relate dans ses commentaires un épisode lié à ce siège, le 19 aout, auquel il participa au service du roi de France, et qui le confronta à l'artillerie du fort assiégé, qu'il qualifie de château.
Les travaux durent être interrompus dans les années suivantes, et repris pour achever le fort vers 1545, peu après une nouvelle consécration de la chapelle (du 5 octobre 1544), à en juger par un compte pour trois chantiers de fortification réalisés l'hiver 1545-15465, cité par Nicolas Faucherre, Le fort oublié sous la basilique, une architecture de déclamation, revue Marseille, n° 278, avril 2024, p. 14-21., rendu par Michel Veyny, trésorier et receveur général de la marine de Levant et des réparations et fortifications de Provence à Jehan Maynier, baron d'Oppède, premier président du parlement de Provence, alors dans les fonctions de lieutenant général du roi et contrôleur des fortifications par substitution temporaire de Louis d'Adhémar, baron de Grignan. Le compte fait état d'une dépense de 5639 livres sur une période de cinq mois (du 22 octobre au 7 mars) pour le chasteau Nostre Dame de la Garde lez Marseille. Les deux autres chantiers portés à ce compte concernent l'un les "réparations" du château d'If, pour une dépense de 2084 livres sur trois mois, l'autre les travaux de l'enceinte bastionnée de Saint Paul de Vence, qui avaient consommé 12770 livres sur trois mois.
Ce compte -qui ne donne qu'une vision très partielle de la chronologie des chantiers concernés- témoigne cependant de l'échelle médiane du coût des travaux du fort de Notre-Dame de la Garde au sein des trois chantiers, ce qui induit des constructions relativement importantes, si l'on considère par comparaison l'ampleur de l'enceinte de Saint Paul. Le commanditaire de ces travaux était Jacques d’Ancienville, seigneur de Révillon, chevalier champenois devenu capitaine du corps des galères, promu vice-amiral du Levant, lieutenant général et surintendant des galères en 1544, mort en 1545, que le compte qualifie de commissaire general desdictes reparations de Provence (...) commis et depputé par le roy a faire besongner, avoir l’œil, regard et superintendance aux fortifications et reparations des fortes places, dont les fortifications et reparations par luy commencees au chasteau d’Ich et Nostre Dame de la Garde lez Marseille. Son remplaçant missionné par le président d'Oppède au 31 octobre 1545, Antoine Leydet, seigneur de Sigoyer, était tenu, aux termes du compte, de suivre les desseings par le feu seigneur de Revilhon sur ce faictz, ce qui ne signifie pas pour autant que Jacques d’Ancienville ait été l'auteur des plans des fortifications, mais seulement leur exécuteur. Le concepteur de la forme définitive alors donnée au fort de Notre-Dame de La Garde doit pouvoir être identifié à l'ingénieur français Jean de Renaud de Saint-Rémy, que François Ier avait envoyé en tournée en Provence, par lettres de commission émises entre 1544 et 1546. Ces lettres lui demandaient de rapporter les portraitz et dessaing (des fortifications) pour les veoir et sur le tout oyr et entendre votre advis et rapport , le roi lui exprimant sa confiance en indiquant que n’y pourrions envoyer personnage qui soyt pour mieux satisfaire à nostre desir volompté intentions que vous, par l’expérience et bonne intelligence que vous avez esd. fortifications6.
Cette tournée équivalait à une mission durable pour l’amélioration ou la réparation des fortifications de plusieurs places de Provence, au nombre desquelles sont citées Arles, Marseille, Antibes, Saint-Paul-de-Vence et Barcelonnette7. La paternité de Jean de Saint-Rémy est établie sans équivoque pour les fronts bastionnés précoces de l'enceinte de Saint Paul, imparfaitement achevée après la mort de François Ier en 1547. L'ingénieur, nommé commissaire des fortifications de cette place par le baron de Grignan8, Saint-Remy y est signalé en 1546 en compagnie d'Antoine Leydet de Sigoyer. S'agissant du fort Carré d'Antibes, la construction a connu deux campagnes distinctes. En l'état actuel de la recherche, l'ouvrage achevé en 1553 nommé "grosse tour Saint Laurent", de plan circulaire, serait contemporain de l'activité de Saint-Remy, mort en 1557, tandis que le fort carré à quatre bastions qui enveloppe de près cette tour, d'une conception plus évoluée et géométriquement parfaite que les fronts bastionnés de Saint-Paul, serait postérieur.
Le plan du fort de Notre-Dame de la Garde, enceinte polygonale à cinq pans très inégaux qui s'inscrit grossièrement dans un triangle, manque manifestement d'unité de conception. Sa géométrie imparfaite comporte trois fronts: celui du sud-ouest, long et rectiligne, se termine par l'angle sud de l'enceinte, très aigu en éperon, et à l'ouest par un angle aigu moins marqué, occupé par un bastion terrassé à orillons, dont l'angle de capitale est aussi aigu que l'angle sud de l'enceinte. Le front oriental, aussi long, comporte deux pans inégaux reliés par un angle obtus occupé par un petit bastion bas sans orillons; il se termine à l'angle obtus nord-est de l'enceinte par un petit ouvrage polygonal en faible saillie. Le front nord, le plus court de l'enceinte, comporte deux pans inégaux reliés en angle obtus et accueille la porte principale du fort, ménagée dans l'axe du porche de la chapelle, et défendue par l'embrasure du flanc droit du bastion. Les éléments de l'enceinte attribuables aux travaux en cours en 1545-1546, dont on ignore la date d'achèvement, et à la maitrise d'œuvre de Jean de Saint Remy, sont le front sud-ouest, l'angle en éperon sud-est et le bastion à orillons ouest, qui appliquent un principe de flanquement efficace en dépit de la présence d'un seul bastion. Le tracé plus tâtonnant du reste de l'enceinte, serait tributaire d'une réalisation antérieure dirigée par des maîtres d'œuvre moins qualifiés, notamment en 1536, à l'exception du petit bastion bas du front oriental, qui semble avoir été ajouté après 1550.
L'aspect du fort de Notre-Dame de La Garde est documenté par plusieurs sources graphiques et iconographiques du dernier tiers du XVIe siècle. Les détail du fort sur plus anciennes datées, soit les vues panoramiques de Marseille gravées en 1575 pour les ouvrages géographiques de François de Belleforest et de Braun et Hogenberg, n'a pas de valeur documentaire, à la différence des plans et dessins manuscrits produits par des ingénieurs italiens et conservés aux archives de l'Etat de Turin. L'un d'eux est une vue cavalière très détaillée et précise de la ville de Marseille datée de 1591, signée Ercules comte de Senfront9, à savoir l'ingénieur militaire piémontais Ercole Negro, au service du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier depuis 1588.
Marsiglia, veduta prospettica della citta durante un assedio, 1591. Détail.
Le détail de Notre-Dame de La Garde sur cette vue prise du nord, montre le front d'entrée avec la porte du fort en hauteur dans le revêtement de la courtine, au droit du porche de la chapelle, accessible par une rampe en escalier maçonnée coudée, interrompue par une coupure induisant la présence d'un pont-levis. Encadré par le bastion terrassé à orillons et par le saillant inabouti de l'angle nord-est, exprimé comme une échauguette, ce front n'est percé d'aucune autre porte tel que représenté sur ce dessin. On verra plus loin qu'une autre porte existait près de l'angle nord-est, mais avait été condamnée. A l'intérieur, la chapelle est exprimée sommairement couverte en terrasse, avec une tour carrée élancée hors œuvre de son chevet, sommée d'un drapeau. Le bastion bas est en place à l'angle obtus du front oriental en contrebas du revêtement d'enceinte, avec son niveau de défense unique non terrassé, percé d'embrasures dans ses flancs et faces. Ce bastion bas est déjà présent sur le détail - peu précis- du fort, au sein d'un plan manuscrit de Marseille non daté mais plus ancien d'environ trois décennies, dû à l'ingénieur piémontais Pietro Angelo Pelloia10.
Un plan de 1591, beaucoup plus détaillé et consacré à un projet d'amélioration du fort, est dû à l'architecte et ingénieur Ascanio Vittozzi, originaire d'Orvietto, passé au service des ducs de Savoie Emmanuel-Philibert et Charles-Emmanuel Ier11. Vittozzi a donné des plans de projets d'amélioration défensives ambitieuses pour différentes autres places françaises de Provence, dont Saint-Paul-de-Vence et Cannes, généralement non suivis d'exécution. Le plan du fort de La Garde exprime l'état existant et, en surcharge, exprimées par des conventions graphiques différentes, plus de cinq déclinaisons ou variantes de projet.
Plan de projet de Notre-Dame de la Garde, 1591.
Le plan donnant l'état des lieux, le plus resserré, confirme les informations données par la vue cavalière d'Ercole Negro, indiquant en outre l'escalier adossé à l'intérieur du mur d'enceinte du front oriental descendant sous le terrassement pour desservir le bastion bas. On remarque aussi, à la pointe du bastion ouest et à celle de l'angle sud, un renfort de maçonnerie pleine abritant un petit magasin, et une sorte de guérite à l'angle nord-est. Ce plan montre aussi plus précisément la chapelle Notre Dame alors exprimée comme une simple nef précédée d'un porche et directement terminée par un chevet plat, flanquée du coté droit en entrant (sud-ouest) par un bâtiment de même largeur, cloisonné. La tour carrée figurée par Ercole Negro est directement adossée au chevet plat, et suivie d'un bâtiment de trois travées, sans doute de casernement. Des escaliers sont exprimés du côté gauche de la chapelle et de la tour, descendant dans une aire ou cour enclose dans le mur du front oriental du fort, le niveau de cette cour étant en contrebas de la partie ouest/sud-ouest de l'aire intérieure du fort, y compris le bastion ouest dont la terrasse était de plain-pied avec le seuil de la porte d'entrée et l'intérieur de la chapelle.
Le projet le plus ambitieux d'Ascanio Vitozzi, dessiné en rouge, proposait d'envelopper entièrement le fort existant dans une enceinte plus basse suivant de près les contours du front sud-ouest, avec deux pointes effilées devant les angles ouest et sud, un large redan à casemates adossées et avant-porte devant le front d'entrée nord et un ouvrage fortement saillant à l'est, terminé par un front étroit en tenaille, destiné à abriter un quartier de casernes et d'écuries. Deux variantes du projet exprimées en surcharge proposent seulement de modifier le plan du fort existant pour en faire un triangle, avec un angle aigu à créer à l'est et deux bastions supplémentaires, aux angles sud et nord-est une autre variante proposant des ouvrages à front tenaillé peu amples aux trois angles, dont un enveloppant le bastion ouest existant.
L'ouvrage oriental au front tenaillé du projet le plus ambitieux (dessiné en rouge) a seul été réalisé à la suite. Les deux relevés d'ingénieurs piémontais, Ercole Negro et Ascanio Vitozzi, avaient été réalisés dans le contexte troublé de l'alliance du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier, en 1589-1591 avec le parti ligueur marseillais et aixois représenté par Charles de Cazaulx, prétendant à la charge de premier Consul de Marseille, et par la comtesse de Sault. Ayant rompu son alliance avec Cazaulx en 1591, le duc appuyait ses ambitions sur Marseille par la maîtrise du fort de Notre Dame de La Garde et la soumission de son gouverneur Claude Antoine de Méolhan, qu'il chargea d'occuper l'abbaye Saint-Victor, pendant que le gouverneur du château d'If, Nicolas de Beausset, lui résistait, par fidélité à Henri IV. L'ouvrage au front tenaillé, évoquant un ouvrage à cornes simplifié a été construit au sud du fort de Notre Dame de La Garde sur les ordres de Charles-Emmanuel de Savoie entre le courant de l'année 1591 et l'évacuation du fort par les troupes ducales en mars 1592; il s'agit de toute évidence d'un commencement avorté du projet dessiné par Vitozzi12. Cet ouvrage est figuré, sans aucun aménagement interne sur des vues cavalières de Marseille de la décennie 1640, tantôt complètement détaché du fort, tantôt raccordé par ses branches latérales. La représentation du fort proprement dit sur ces vues est très approximative et fantaisiste (ajoutant à l'angle nord-est un bastion qui n'a jamais existé); on en retiendra la présence persistante d'une haute tour carrée adossée au chevet de la chapelle, avec drapeau, cette tour évoquant un clocher, et la figuration d'un bâtiment militaire dans la cour basse au revers du front Est.
Vue cavalière de la ville et port de Marseille, 1649.
Le fort à l'époque classique, le projet grandiose de Vauban pour une citadelle
Le modeste fort de Notre-Dame de La Garde ne retint pas l'attention de l'ingénieur Louis-Nicolas de Clerville, maitre d'œuvre de la citadelle Saint-Nicolas en 1660, pas plus que celle de Vauban lors de son passage à Marseille en mars 1679. L'illustre commissaire général des fortifications avait alors consacré un mémoire succinct exclusivement au jugement de la citadelle et du fort Saint Jean, récemment achevés.
Revenant à Marseille en 1701 pour définir un projet général, Vauban, alors âgé de 66 ans et en fin de carrière, y prit le temps d'un examen plus attentif et détaillé de la citadelle qu'il ne l'avait fait en 1679. Au sein de son très long mémoire du 11 avril 1701 intitulé Projet de Marseille13, le poste financier consacré aux réparations de la citadelle Saint Nicolas (103.548 livres) n'est pas le plus lourd, car il ne croyait pas à une amélioration significative de l'existant sans reconstruction radicale. Il ne proposait donc que des corrections limitées, dans l'espoir d'imposer son idée, incluse au projet, de créer une nouvelle citadelle en enveloppement du fort de Notre-Dame de la Garde. Dans le cas ou le roi aurait approuvé ce principe, la citadelle aurait été rétrogradée au rang de fort Saint Nicolas, et remplacée par la nouvelle citadelle Notre-Dame de la Garde. Un plan servant à voir les commandements des environs de Marseille sur la ville (1701) depuis laquelle les vues et les direction des tirs permettaient de couvrir la quasi totalité de la ville intra-muros.
Plan servant à faire voir les commandements des environs de Marseille sur la ville,1701.
Le mémoire précise que la hauteur de La Garde plonge la ville "partout du canon jusqu'à en pouvoir distinguer toutes les maisons. Elle commande pareillement au port à en pouvoir compter les vaisseaux petits et grands. Elle est supérieure à toutes les fortifications de la place, partie desquelles on voit d'enfilade et de revers de son sommet et de ses rampes (...) Elle peut tellement favoriser les attaques que quiconque en sera le maître peut s'assurer de l'être incessamment de Marseille, attendu que de là on peut mettre en feu par le moyen des bombes et boulets rouges toute la ville et le port et couler bas tous ses vaisseaux." La partie consacrée au projet proprement dit annonce en introduction que qu'on ne peut pas se dispenser de l'occuper, soit en y portant l'un des polygones (de la nouvelle enceinte) de la ville, ou de l'occuper par une citadelle de la grandeur et capacité possible dans une telle situation qui est très bizarre, de plus inégale (...) on la peut faire capable d'une bonne défense contre le dehors et le dedans (...) on ne saurait lui donner de figure qui lui convienne mieux que celle d'un pentagone irrégulier de 647 toises de circuit partie enfoncé dans le roc et partie relevée de maçonnerie (...) contraint par les inégalités de la montagne qui sont (...) malaisées à réduire sous une bonne figure ou on viendra toutefois à bout à force de combler, élever et d'escarper.
Plan du projet de citadelle au Fort ND de la Garde, 1701.
Le plan détaillé du projet de 1701 - assez irréaliste- montre, autour du fort existant qui parait proportionnellement minuscule, un vaste pentagone terrassé abritant de grands bâtiments militaires, flanqué de 5 larges bastions à flancs droits (n°1 à 5), pourvu de deux portes sur les petits côtés opposés, chacune retranchée d'un fossé et protégée par une demi-lune (6-7) dont une précédée d'une lunette (F), les trois autres côtés (1-2, 2-3, 4-5), plus longs, n'étant pas bordés d'un fossé mais d'une fausse-braie. Le coût de la nouvelle citadelle projetée était estimé à 1.610.799 livres, dont 1.069.090 pour l'enceinte du corps de place, ses portes ses dehors et ses corps de garde. 15914 livres étaient chiffrés pour la chapelle (F, plus grande que la chapelle Notre-Dame du vieux fort), 18286 livres pour un arsenal (V), 29207 livres pour deux magasins à poudre (I, dans les bastions 2 et 5), 185300 livres pour deux corps de casernes (LL, à 3 niveaux, 12 unités de casernement en tout), 48596 livres pour deux pavillons d'officiers (m), aux extrémités d'un des corps de caserne, et un troisième à un bout du bâtiment de la porte 6. Le reste du budget est dévolu au logement du commandant (a, 14089 livres), à celui des majors / et aide-major et commissaire d'artillerie (b-c, 24298 livres), à une boulangerie (s) et des souterrains (d et T), un hôpital, un puits (n), quatre citernes, des couverts pour moulins à bras, un hangar aux bois de charonnage (k), une glacière (p) dans le bastion 3, un corps de garde (o) au bout du corps de caserne côté bastion 2, le logement du capitaine des portes et garde magasin au-dessus étant prévu dans le bâtiment de la porte de secours (7).
La conservation du vieux fort, rendue sans doute incontournable à la fois par sa position de sommet et par la difficulté -informulée mais réelle- de supprimer la chapelle Notre-Dame, est justifiée par Vauban, qui y propose quelques améliorations, à une échelle adaptée : Le petit fort de Notre-Dame de la Garde tout mal bâti qu'il est (...) peut servir d'un très bon réduit à qui on peut faire des flancs, il contient beaucoup de caves et de logements considérables (?), c'est pourquoi mon avis et d'y ajouter un bastion y (à l'angle nord-est) et deux autres demi(-bastions) z-x ( l'un sur le front sud-ouest, l'autre, symétrique, à la place du bastion bas du front oriental) les uns et les autres revêtus solidement et élevés aussi haut que le vieux revêtement, tous trois creux et voûtés à preuve, leur faire des flancs bas bien propres, bien cimenter le dessus des voûtes et les recouvrir de 2,3,4 à 5 pieds de terre, faire les parapets de ces pièces de 6 à 7 pieds d'épaisseur et les percer d'embrasures (...) réparer les parapets des vieux murs en corriger les embrasures et les régler comme celles des nouveaux, en murer la moitié sur le plat de la genouillère et y faire des créneaux. (...) Si les souterrains des nouvelles pièces sont bien faits on pourra faire de bons magasins à poudre en considération desquels on pourra démolir les deux mauvais petits qui sont aux pointes q-c ou ils sont fort mal situés et en leur place y faire des guérites; il faudra aussi corriger l'entrée de ce fort (...) afin qu'elle ne fasse point de couvert contre la place et corriger son pont-levis qui est mal bâti et dont la levée est difficile. Le tracé de la rampe d'entré en escalier est aussi à corriger en remplaçant sa chicane par un tracé rectiligne frontal. Les nouveaux bastion et demi-bastions proposés sont à orillons, inspirés du modèle du bastion ouest du XVIe siècle, à la gorge duquel est proposé un moulin à vent portant sur quatre piliers (q).
Beaucoup plus grandiose et hors d'échelle que le projet de Vitozzi, la nouvelle citadelle proposée par Vauban ne reçut aucun commencement d'exécution, y compris s'agissant des améliorations somme toute limitées et de moindre coût concernant le vieux fort. Toujours en 1701, Vauban, pour évaluer l'étendue d'un projet alternatif d'extension de l'enceinte urbaine incluant la colline de La Garde pour se raccorder à sa citadelle projetée, avait fait planter des piquets d'arpentage.
Le détail du vieux fort sur le plan de projet de citadelle de 1701 exprime l'emprise de la chapelle et son articulation avec les bâtiments attenants d'une manière assez précise, qui permet de constater des différences avec les dispositions données cent dix ans plus tôt par Vitozzi, sans doute en partie dues à une schématisation du relevé de 1591 concernant la chapelle. Le plan de la chapelle en 1701, confirmé par les plans postérieurs du fort, dont un daté de 172614, est en effet plus complexe.
La nef (2), de plan presque carré, précédée du porche un peu moins large (13, dit entrée voûtée) dans lequel s'ouvre la porte à pont-levis du fort, est suivie d'un chœur étroit et allongé flanqué de chapelles (12). A la suite du chevet plat, la travée carrée (5) n'est plus exprimée comme une tour mais est affectée au logement du gouverneur15qui s'étend sur les trois travées suivantes, en partage avec les logements de la garnison (9), qui s'étendent aussi collatéralement du côté sud-ouest de l'ensemble (6, 10, 15) et au revers de la courtine nord (1, 11, 16), de part et d'autre du porche. Un autre bâtiment de garnison adossé au front oriental (4) est celui exprimée sur les vues des années 1640. Le bastion bas de l'est est qualifié improprement de demi-lune (7), par analogie avec celles de la citadelles, non détachées. Le bastion ouest (14) est dit "voûté", ce qui désigne les casemates basses desservant les embrasures de ses flancs. Un seul magasin à poudres est signalé, dans l'angle aigu sud de l'enceinte (8). A l'angle nord-est du fort, le saillant aplati (3) comporte un flanc à embrasure défendant le front oriental. Il est qualifié de plate-forme sur voûte, ce qui désigne un souterrain que les plans plus tardifs et leur légende permettent d'identifier à un passage voûté en escalier de plan coudé qui descendait de la cour orientale pour desservir une "ancienne" porte du fort, percée vers le bas du revêtement dans le pan court du front nord, près de l'angle. Cette porte, qui subsista en place jusqu'en 195016, surmontée de blasons portant l'emblématique royale de François Ier et, plus haut, des consoles d'une bretèche, existait en 1591, mais n'est pas figurée sur la vue d'Ercole Negro parce qu'elle avait alors été condamnée fonctionnellement, jugée pas assez sûre. Il s'agit très probablement de la porte du premier état du fort ou "château", tel que construit autour de 1536, devenue en double emploi vers 1546 avec la porte à pont levis du fort définitif, plus haut percée dans la courtine du front nord et mieux défendue. La porte primitive avait été désaffectée, simplement murée, pouvant être rétablie le cas échéant en tant que poterne, ce qui ne se concrétisa qu'au XIXe siècle, pour des raisons non stratégiques.
Projets inaboutis de 1774 à 1789
Le fort de Notre-Dame de la Garde ne fit l'objet d'aucun nouveau projet jusqu'en 1774, date à laquelle l'ingénieur Charles François Marie d'Aumale, directeur des fortifications de Provence, intégra le fort dans son projet général de la place de Marseille, illustré des plans de de l'ingénieur en chef Claude-Quentin La Chiche17. Le détail du fort sur le plan général exprime sur une retombe un projet ambitieux de création de dehors sur une superficie étendue. Le dehors le plus proche du fort alors proposé était un retranchement formant une enceinte extérieure autour du fort (cotée 13), qui n'était pas sans rappeler le projet de Vitozzi de 1591, dont il remployait du reste le seul ouvrage réalisé, à l'est / nord-est, en le reconstruisant avec un front à cornes, et en y intégrant une caserne pour 300 hommes. Les fronts est et sud-ouest de ce projet d'enceinte auraient adopté un tracé tenaillé, avec une avancée étirée en longueur au-devant du bastion ouest. Les autres dehors proposés (cotés 14), en avant et étagés en contrebas de la pointe sud de l'enceinte, étaient un important ouvrage à cornes fossoyé, suivi d'une redoute en forme de lunette, reliés entre eux et à l'enceinte extérieure projetée par des communication en rampe rectiligne avec escaliers.
Plan de Marseille relatif au projet de 1774. Détail du fort N-D de la Garde.
Ces ouvrages proposés mais qualifiés de non urgents, ne furent pas approuvés, à la différence de remaniements plus modestes demandés pour vieux fort proprement dit, à savoir la construction de deux nouveaux bastions (cotés 12), l'un à l'angle nord-est, en symétrie relative de celui de l'ouest, mais sans orillons, l'autre au milieu du front sud-ouest. Mentionné comme urgente, cette partie moins coûteuse du projet, rappelant ce que proposait Vauban en 1701, fut représentée pour le projet général de 1777, donnant lieu à un plan détaillé du fort signé La Chiche 18.
Plan du fort ND de la Garde pour servir au projet de 1777.
Sur ce plan, le bastion projeté sur le front sud-ouest (n°53-54) est qualifié de bastion bas, comme celui de l'est (n°47) existant depuis le troisième quart du XVIe siècle, et comme lui, il est proposé de le rendre accessible depuis l'intérieur de l'enceinte par une communication voûtée (n°52) souterraine. Le bastion proposé à l'angle nord-est (n° 50-51), apparemment aussi conçu plus bas que le revêtement de l'enceinte, est qualifié de bastion neuf sur l'ancienne porte, parce que son emprise sur le front nord aurait intégré la porte d'origine condamnée, qui, rouverte, lui aurait servi d'accès depuis l'intérieur de l'enceinte en passant par le souterrain voûté (n°6, 45), alors en partie utilisé comme prison. La légende du plan identifie quelques aménagements particuliers de l'état existant dont, à l'étage au-dessus du passage voûté (n°3) ou porche reliant la porte du fort (n°2) à celle de la chapelle, un local (n°12) dit passage voûté ou est le tourniquet pour lever le pont-levis, ce qui montre que le porche formait une sorte de tour-porte carrée à deux niveaux voûtés. Sur le côté Est de ce porche, et aussi devant la nef de la chapelle, une autre travée carrée (n°5) communiquant à la cour ou place Est par une volée d'escalier extérieur (n°7) est qualifié, d'une manière difficilement explicable de passage voûté ou est le tourniquet pour lever le petit pont. Le petit campanile de la chapelle s'élevait au-dessus de cette travée carrée, en haut de la courtine du front d'entrée, d'après une gravure illustrant une procession de 177719.
Dans le bastion voûté de la Mer, à l'ouest (n°44) le plan indique, refermant sa gorge un bâtiment en équerre (n°41) qualifié de magasin voûté. Les deux bastions neufs projetés aurait intégré chacun un souterrain, ce sont on doit conclure qu'ils étaient prévus casematés. Le secteur du chevet de la chapelle et de la travée carrée qui s'y adossait, ancienne tour carrée (n° 25, 29) abritant une partie du gouvernement, aux étages desservis par un escalier d'angle dit du gouverneur (n°26), est surmonté, d'après la légende, peu claire mais intéressante pour les termes employés, d'un grenier et passage du Donjon au-dessus des pièces 18, 19, 29 . Attenante à ce grenier, est une plate-forme (n° 48) au-dessus de la pièce 24 ou l'on met des signaux pour les bâtiments que l'on découvre en mer. Ce point évoque la persistance d'un usage de vigie à signaux assurés depuis XIVe siècle par une tour, et qui aux XVIIIe et XIXe siècle, d'après diverses sources iconographiques, prenait la forme de deux mâts de bateau avec haubans et voiles installés à cet emplacement à l'arrière de la chapelle et sur le bastion ouest dit de la mer.
Si le nouveau bastion nord-est n'a jamais été construit, celui du front sud-ouest a connu un début de réalisation; les maçonneries de ses flancs et faces ont été montées à une hauteur maximum de 2m au droit de l'angle de capitale, de 1m seulement au droit des flancs, le chantier ayant été abandonné inachevé. Sur budget prévu de 29089 livres pour la construction des deux bastions, n'aura été dépensée avant 1789 qu'une somme de 4290 livres, tandis que des réparations proposées en 1774, sur les escaliers, le pont-levis, la citerne et certaines parties du revêtement de l'enceinte du vieux fort, estimées à 14607 livres, n'en auront consommé que 3851 livres. Le pont-levis n'a été refait qu'en 179920.
De la Révolution à 1860, équilibre entre la fonction militaire et les projets de nouvelle chapelle
Durant la période révolutionnaire, à partir de novembre 1795, la chapelle fut fermée au culte et son mobilier vendu ou envoyé à la fonte. Devenue bien national, elle ne fut pas pour autant déconsacrée et convertie en bâtiment militaire, mais fut louée à un particulier, l'administration militaire s'opposant à sa réouverture, du fait de sa situation à l'intérieur d'un fort faisant craindre une surprise organisée sous couvert de dévotion. La réouverture au culte de la chapelle Notre-Dame de la Garde fut décrétée sous le premier Empire, le 4 avril 1807, et sa fréquentation par les pèlerins alla dès lors croissante. En 1833, les administrateurs de la chapelle obtinrent du ministère de la guerre l'abandon par le génie de travées de bâtiment désaffectées, contigües au sud-ouest de la nef et du chœur, ce qui permit de les décloisonner et d'agrandir d'autant l'édifice religieux. Le clocher, démoli vers 1795, reconstruit une première fois en 1819 au même emplacement fut remplacé en 1843 sous la forme d'une tour carrée bâtie au-dessus du porche et du pont-levis, pour accueillir un bourdon de 9 tonnes. En 1845, la commission du temporel de la chapelle fut autorisée par l'administration du génie, pour fluidifier la circulation des pèlerins, à rouvrir, à ses frais, l'ancienne porte du fort, murée depuis la seconde moitié du XVIe siècle. Le génie posait pour condition que cette porte devrait être à nouveau condamnée "en bonne maçonnerie (...) à la première réquisition de l'autorité militaire", en période de troubles21. La porte rouverte n'étant pas de plain-pied avec le sol extérieur escarpé, elle fut précédée d'un escalier extérieur partant du départ de la rampe maçonnée montant au pont-levis. L'état du fort après ces modifications est documenté par deux dessins assez détaillés signés de Jules Chauvet et datés de mai 1847, l'un prit du sud-ouest, l'autre du nord, du côté de l'entrée : on y repère le nouveau clocher, les baies de la chapelle agrandie, l'ancienne porte du fort récemment rouverte, les maçonneries du bastion bas avorté du sud-ouest, les mâts de la vigie et un télégraphe Chappe à la point du bastion ouest, sur l'ancien magasin. On note l'aspect hétéroclite des bâtiments militaires du fort, pour la plupart baillés à loyer à l'administration de la chapelle, le fort n'accueillant plus d'hébergement de troupes de garnison.
[Deux vues de N.D de la Garde], 1847.
L'équilibre fragile entre la vocation militaire du fort et la prise d'importance du sanctuaire et l'ambition de ses administrateurs connut peu après une phase décisive. Le 22 juin 1850, la commission du temporel de la chapelle, à l'instigation du père Jean-Antoine Bernard, responsable du sanctuaire nommé en 1841 par l'évêque Mgr Eugène de Mazenod, adressait au ministre de la guerre, le général d'Hautpoul, une demande officielle pour obtenir 1° la location de la totalité des terrains militaires et des bâtiments du fort. 2° l'autorisation de reconstruire la chapelle en plus grandes dimensions. Le 22 octobre, le ministre donna son accord pour la première demande, a l'exception du corps de garde et de la vigie (guérite située à la pointe du bastion ouest), et invita la commission a formuler un projet plus formel pour la seconde.
Cette demande complémentaire, envoyée le 8 avril 1851, précisait que la nouvelle église projetée occuperait, au centre du fort, l'emplacement de l'ancienne et de tous les bâtiments qui y étaient attenants. La réponse du nouveau ministre, Achille Leroy de Saint-Arnaud, tarda à venir, et fut précédée d'une séance du comité des fortifications consacrée à cette question, le 7 janvier 1852, le dossier étant rapporté par le général Adolphe Niel, alors inspecteur général des fortifications du Midi de la France. Le chef du génie de Marseille Joseph-Marie-Camille Esménard et le directeur des fortifications de Toulon C. Paulin formulèrent un avis défavorable, mais le général Niel, tenant compte de la demande pressante de l'évêque de Marseille, et du peu d'importance que ce dernier accordait à la question des dépenses, fit adopter par le comité une position de compromis. L'avis était formulé en ces termes : Il y a lieu d'autoriser la commission du temporel de la chapelle du fort Notre-Dame de La Garde à construire ladite chapelle d'après le projet annexé à la pétition (...) à la condition que ladite commission terminera complètement à ses frais le bastion 3 (Est) et en voûtera l'intérieur à l'épreuve de la bombe pour servir de magasin à poudre. Ce travail sera fait conformément à un projet rédigé par le chef du génie (...) Enfin toutes les constructions à l'intérieur des bastions 3 et 4 (pointe sud du fort) seront exécutées sous la surveillance de cet officier. Le chef du génie recevra l'ordre de se concerter pour la rédaction du projet d'organisation dudit bastion avec la commission du temporel de la chapelle..." Le 18 aout 1852, le chef du génie Esménard rendit à ce sujet un mémoire sur un projet par extraordinaire pour 1852, sur la base de cet avis, et illustré d'une planche de plans, coupes et élévations22, pour exécution immédiate. Les plans masse comparés de l'état des lieux et du projet donnent une indication sur l'emprise de la chapelle projetée à l'intérieur du fort, exprimée sommairement faute d'un véritable projet d'architecte : on constate qu'elle ne devait pas s'étendre jusqu'au front d'entrée, et ne devait pas entrainer la démolition du porche existant.
Le chef du génie explique dans le mémoire qu'il avait prit l'initiative, dans le second article de son projet, de concevoir l'architecture du bâtiment que la commission du temporel avait obtenu de faire construire dans l'espace triangulaire de l'extrémité sud du fort (dite bastion 4) pour remplacer les locaux de l'ancien logement du gouverneur qu'elle occupait, bâtiment qu'elle projetait comme un logis d'agrément. Selon lui "tout ce confortable annulerait le bastion, ce qui serait une perte sensible dans un fort déjà si rétréci. Nous avons tâché, au contraire, d'améliorer le bastion aux frais du temporel dont la commission s'est montrée assez indifférente à nos changements, soit qu'elle n'en ait pas bien compris la portée, soit qu'elle ait jugé convenable de se taire".
Projet par extraordinaire pour 1852 sur ND de la Garde, 1852.
Dans le projet de "nouvelle organisation du bastion 4", évalué à 8400 francs, le bâtiment projeté exprimé en détail sur la planche de plans (Fig. 11) occupe la majeure partie du "bastion", excepté une petite aire triangulaire à la pointe extrême sud, à l'emplacement de l'ancien magasin à poudre (H) à détruire, aire laissée à ciel ouvert pour placer un mortier et desservir une guérite cylindrique à cul-de-lampe projetée sur l'angle de capitale, en léger contrebas. Elevé d'un niveau unique surmonté d'une plate-forme recueillant les eaux pluviales vers la citerne existante à proximité, de plan en trapèze avec façade de 3 travées de type casernement casematé face à l'abside de la future chapelle, le bâtiment est décrit sommairement par son auteur comme couvert de voûtes d'arêtes à l'épreuve de la bombe, divisé par des cloisons (les 4 voûtes portent sur un pilier central) qui donnent une petite cuisine, deux chambres pouvant contenir 27 hommes sur lit de camp, deux pièces pour un capitaine et ses officiers. Les murs latéraux, épais de 1m directement montés en surélévation du revêtement de l'enceinte ne sont, dans le projet, percés que de créneaux.
Dans ses apostilles datées du 26 aout, le directeur des fortifications Paulin, approuvant l'initiative prise par Esménard pour cet article du projet, estimait toutefois que la guérite de l'angle de capitale devait être supprimée du projet comme trop fragile et que l'épaisseur des murs latéraux du nouveau bâtiment devait être portée à 1,50m, sinon 1,80m pour résister aux coups d'une artillerie ennemie. Le premier article du projet, consacré à l'achèvement du bastion 3, pour un budget de 7000 francs, consistait à surhausser le bastion bas du XVIe siècle jusqu'au niveau des parapets des revêtements du front Est de l'enceinte, en transformant son élévation existante, desservie par un escalier couvert longeant la courtine 2-3 en un magasin à poudres voûté à l'épreuve et planchéié, avec évents dans les faces du bastion. Dans chacun de ses deux flancs, le chef du génie proposait une embrasure à double feuillure, pour les fermer d'une menuiserie, ces embrasures étant destinées à éclairer et ventiler le magasin, tout en pouvant servir pour une pièce de canon servant un flanc ou l'autre dans une circonstance particulière, après évacuation des poudres. La terrasse supérieure du bastion ainsi rehaussé, chargée d'une épaisseur de 1m de terre, de plain-pied avec l'intérieur du fort, était prévue bordée d'une banquette de terre et d'un parapet maçonné percé d'une embrasure sur chacune des deux faces complétant celles des flancs de l'étage souterrain, de sorte que le bastion peut agir de la manière la plus efficace dans toute l'étendue de son champ de tir. Le chef du génie, dans un troisième article consacré à la nouvelle organisation des parapets, propose de démolir le petit bâtiment ancien (A) adossé au front oriental (2-3), au-dessus de l'escalier d'accès au bastion 3, à remplacer par une banquette de défense prolongeant celle du bastion à achever. Le chef du génie évoque de façon liminaire la question du bastion du front sud-ouest (n°5), à peine ébauché, que la commission du temporel peut-être voudra aussi achever, en élevant ses murs jusqu'au sol de la cour, idée soumise par lui à l'évêque de Marseille, en faisant valoir le gain de place qui en résulterait dans le fort, mais désapprouvée par le directeur des fortifications.
Les deux premiers articles du projet furent réalisés comme prévu, à quelques détails près, mais le bâtiment adossé (A) ne fut pas détruit, comme le montre une maquette du fort réalisée vers 1860 par Hippolyte Augier23, conservateur adjoint du musée historique de Marseille et archéologue, qui donne rétrospectivement l'état des lieux immédiatement avant les démolitions et le début de la construction de la nouvelle chapelle. Y est inclus le bâtiment construit en 1852 sur le pseudo bastion 4 , surmonté d'une plate-forme pouvant porter l'artillerie, et la surélévation du bastion 3. Cependant cette maquette est fautive en divers points : elle ne représente pas le clocher construit en 1843, réduit à une souche, et donne au bastion avorté (n°5) une élévation complète qui n'a jamais été réalisée. Elle indique bien, en revanche, sur la travée à l'est du porche d'entrée, et en partie sur l'angle obtus du front nord, une petite tour angulaire d'élévation limitée mais dominant de deux étages l'élévation de la partie du front accueillant l'ancienne porte rouverte en 1845.
[Maquette du fort Notre-Dame de la Garde avant la construction de la basilique], c. 1860.
Le grand projet réalisé de basilique remplaçant la chapelle, atteintes à l'intégrité du fort
Le 30 décembre 1852, le conseil d'administration de la chapelle se réunissait pour trancher entre deux projets d'architectes présentés pour la nouvelle chapelle, et choisit celui, en style romano-byzantin de Léon Vaudoyer dessiné par son élève Jacques-Henri Espérandieu. Occupé par la construction de la nouvelle "Major", dont il est l'architecte, Vaudoyer fait nommer Espérandieu, en juin 1853, architecte du nouveau sanctuaire Notre-Dame de la Garde, dont la première pierre est posée le 11 septembre par Mgr Mazenod. La démolition de l'ancienne chapelle, moins longue que la nouvelle, n'est réalisée qu'en mai 1855, après qu'ai été construite, à l'extérieur, au nord / nord-est, à gauche en montant par la grande rampe avant d'aborder le fort, une chapelle provisoire dont l'architecture brique et pierre "industrielle" évoquait davantage un hangar militaire qu'un édifice religieux. Les cloches étaient logées indépendamment du côté droit de la rampe dans un campanile provisoire en charpente.
Les difficultés à réunir les fonds pour la construction de la chapelle, édifice monumental à ambition de basilique, comportant une vaste crypte, entraina une interruption du chantier jusqu'en 1857, et une autre entre mai 1860 et l'automne 1861. Dans l'intervalle, en 1859, la mise en place de l'embase du clocher-porche de l'église en construction entraîna la démolition de la porte à pont-levis du fort et de la majeure partie de la courtine du front d'entrée qui accueillait cette porte, entre le flanc à orillon du bastion ouest et la petite tour surmontant l'angle obtus du front. L'ancienne rampe maçonnée d'accès fut également détruite et les matériaux et de démolition servirent à former une terrasse en remblai aux contours talutés devant la tour-porche de l'église, facilitant l'accès du chantier. Ces démolitions, qui ouvraient l'enceinte du fort à la gorge, n'étaient pas prévues dans l'autorisation de travaux et furent dénoncée au ministre de la guerre par l'inspecteur du Génie, mais l'interruption du chantier et les difficultés financières ne permirent pas de trouver avant 1863 un accord de principe avec la commission du temporel pour refermer le front d'entrée dans des conditions réalistes et définitives, qui impliquaient nécessairement la mise à contribution de l'architecte Espérandieu. Le 16 décembre, les administrateurs proposèrent de construire un mur-parapet pour refermer le fort, avec une nouvelle porte desservie par un escalier à double volée intégrant un accès à la crypte, et présentèrent à l'administration du génie un projet de principe consistant à achever le bastion avorté du front sud-ouest pour y intégrer la sacristie de la nouvelle église, au-dessus d'un souterrain voûté à l'usage des militaires. Ce dernier projet n'eut pas de suite, la commission préférant finalement adosser la sacristie au chevet de la chapelle. L'état du fort ouvert à la gorge en 1863 est documenté par une photographie prise du nord montrant devant l'église en construction échafaudé, le clocher-porche monté jusqu'au premier étage, et, à l'extérieur, sur le côté de la grande rampe, la chapelle provisoire.
[Vue de la basilique Notre-Dame de la Garde en construction],1863.
En vue de la cérémonie de consécration du sanctuaire par le cardinal Villecourt fixée le 4 juin 1864 en présence de quarante quatre évêques et donnant lieu à une procession solennelle attirant une grande affluence de fidèles, des constructions provisoires sont édifiées, partie maçonnées, partie bois et charpente, au devant du front d'entrée du fort : tribune ou plate-forme sur trois grandes arcades devant la crypte et le clocher-porche inachevé, volée d'escalier unique montant à cette tribune du côté de l'arrivée de la grande rampe, à l'est, le terrassement en remblai au-devant étant aménagé en esplanade en hémicycle24.
Cet état des lieux vers 1865 est donné sur un plan-masse du site25 qui comporte des retouches en surcharge faites en 1885, exprimant en jaune l'implantation de bâtiments militaires alors projetés.
Le général Niel, devenu maréchal et ministre de la guerre, fixa l'ordre du jour de la séance du comité des fortifications, du 20 mars 1868, consacré à la question de la fermeture défensive du fort, laissée pendante depuis décembre 1863. Les demandes du chef du génie à la commission du temporel du sanctuaire y sont exposées et recueillent l'approbation du comité, ce qui les rend contraignantes. Elles définissent un programme de travaux consistant à rabaisser la terrasse provisoire créée devant le fort pour rétablir un retranchement défensif et placer la porte en hauteur, établir deux escalier à double volée avec un fossé intermédiaire franchi par un pont-levis, et implanter aux angles des volées de l'escalier supérieur deux échauguettes de pierre crénelées, le dénivelé entre le point bas ou fossé et la nouvelle porte haute, face au clocher-porche, devant être de 9m. Il est aussi demandé de remurer l'ancienne porte basse du fort rétablie en 1845, et de démolir la chapelle provisoire26.
Entre 1868 et 1870 l'escalier supérieur montant de la plate-forme en hémicycle provisoirement conservée jusqu'au parvis en balcon devant le clocher- porche, fut construit sur un parti monumental et symétrique, sans doute sur des plans d'Espérandieu, comme on le voit sur des photographies prises entre 1871 et 1886. L'implantation de ce grand degré et du parvis, centrée sur la tour-porche, selon un axe perpendiculaire à celui du vaisseau de l'église, est donc différente de celle de l'ancienne courtine détruite en 1859, dont l'axe était biais. Il en a résulté une forte saillie des volées de gauche portant échauguette d'angle, sur le mur du XVIe siècle en pan coupé accueillant l'ancienne porte démurée en 1845, et la démolition de la petite tour angulaire qui s'élevait sur l'angle obtus, pour élargis le parvis. A contrario, les volées de gauche, échauguette comprise, se sont trouvées nichées dans un angle rentrant contre le flanc du bastion nord-est (de la vigie) du fort, ce flanc ayant dû être en partie démoli et reconstruit en retrait en sacrifiant son orillon pour obtenir la symétrie des deux doubles volées.
[Vue de la basilique Notre-Dame de la Garde achevée avec son escalier], c. 1885.
L'escalier inférieur, la mise en place du pont-levis intermédiaire entre les deux escaliers (sur les deux piliers formant avant porte construits au bas de l'escalier de 1870), et in fine, la grande esplanade établie en avant des escaliers, à l'emplacement en en décaissement de la terrasse en hémicycle, ne seront réalisés, progressivement, que dans la décennie 1880. L'esplanade seule ne sera achevée dans ses contours définitifs qu'en 1928-1929. Ces travaux des années 1880 entrainèrent une retaille à la verticale de l'escarpement rocheux naturel sous la face nord du bastion ouest et sous l'escalier supérieur, afin d'aménager la grande esplanade à l'horizontale à un niveau suffisamment bas pour justifier le pont-levis et l'escalier inférieur.
Le "fort Villars" hors le fort
Parallèlement, l'administration militaire avait désarmé le fort en juin 1878, déplaçant ses quatre canons de 12 dans le fort Saint Nicolas, vidant le magasin à poudres, et évacuant le personnel militaire27 logé dans le bâtiment voûté à l'épreuve construit en 1852 dans la pointe sud de l'enceinte dite bastion 4. Les contraintes et servitudes liées à la cohabitation dans son enceinte étroite du fort avec la basilique achevée en 1871 avait inspiré l'idée de déclasser le fort en tant qu'ouvrage de défense active et batterie, tout en maintenant l'usage militaire du site à l'extérieur du fort pour des logements de troupes. Cette évolution avait été suggérée par la récupération par le génie, dès 1871, de la chapelle provisoire de 1855 dont la démolition n'avait finalement pas été exigée, et qui avait été convertie en caserne pour 60 hommes. Cette caserne, ex chapelle, était enveloppée au nord-est par une ample terrasse de plan semi-circulaire bordé d'un mur de soutènement, sommairement aménagée vers 1860 au-dessus de l'ancien ouvrage terrassé à front tenaillé de 1591, avec communication en rampe de l'une à l'autre. Vers 1885, cette terrasse nord-est fut améliorée et prolongée au devant de tout le front oriental, formant au-delà une excroissance élargie de plan très irrégulier autour du la pointe sud du fort.
L'ensemble de ces terrasses bordées de murs de soutènement rehaussés d'un parapet aveugle dégageait l'espace nécessaire à l'aménagement d'un quartier de casernement composé de deux nouveaux corps de caserne longilignes semblables (cotés b et c) complétant celui aménagé dans l'ex chapelle provisoire (coté a), d'une salle de police (cotée f) d'une cuisine/poste télégraphique (cotée d) et d'un bâtiment de latrines (coté e). Une photographie du fort prise du sud/sud-ouest en 1890 montre l'excroissance sud de ce nouveau quartier militaire renommé "Fort Villars", avec les latrines, la cuisine et la caserne c, en contrebas du pseudo bastion 4 du fort surmonté du bâtiment construit en 1855 (coté h), dont les créneaux avaient été élargis en fenêtres.
Ce bâtiment intra-muros était en effet loué par le génie comme logement, à la commission du temporel de la chapelle. On note sur cette photographie la présence d'une petite guérite sur l'angle aigu sud du fort, différente de celle proposée dans le projet Esménard de 1852. Une feuille d'atlas des bâtiments militaires datée du 22 juillet 1890 consacrée au Fort Villars28, donne le plan masse de l'ensemble du fort et des bâtiments, et le détail en plan, coupe et élévation de ceux du nouveau quartier de casernement (Fig. 18), soit les casernes a,b,c, la cuisine d, les latrines e et la salle de police f. Cette feuille d'atlas montre accessoirement que l'ancienne porte du fort, démurée en 1845, n'avait pas été condamnée à nouveau, l'administration militaire se la réservant pour entrer dans le fort indépendamment de l'entrée ostentatoire à pont-levis et échauguettes symboliques, empruntée exclusivement par les fidèles. Dans le souterrain de cette ancienne porte (cotée l) était aménagée une seconde salle de police. A l'intérieur du fort, outre le bâtiment h de 1852, les rares autres anciens bâtiments militaires, soit celui du XVIIe siècle sur la courtine du front oriental (coté j) à usage de cantine, un petit logement contigu (coté i) et la vigie (cotée k) étaient loués29.
Fort Villars. [Plans, coupes, élévations],1890. Détail.
Fort Villars. [Plans, coupes, élévations],1890.
Le XXe siècle, déclassement militaire et absorption progressive du fort dans les bâtiments de la basilique.
L'état des bâtiments du fort Villars donné par la feuille d'atlas de 1890 reste stable jusqu'en 1923. A cette date, l'architecte en titre de la basilique, Edouard Dupoux, reconstruisit la sacristie adossée au chevet de la chapelle après 1868, sur un plan trois fois plus grand et plus saillant, ce qui entraina la démolition du bâtiment voûté à l'épreuve construit en 1852 sur le pseudo bastion 4 (pointe sud), et la construction au même emplacement, mais décalé en arrière, d'un nouveau bâtiment couvert d'un toit-terrasse, dévolu à une salle pour les enfants de la maîtrise et au réfectoire des chapelains. La nouvelle emprise de la sacristie imposa, pour contourner son angle sud-est, la construction d'un dégagement porté en encorbellement sur une trompe dans l'angle rentrant du flanc gauche du bastion 3. Ces changement récents sont bien visible sur une photographie aérienne de 1928 prise de l'est / sud-est qui montre aussi l'ensemble des bâtiments militaires extérieurs du Fort Villars dans leur enceinte terrassée au pied du front oriental du fort. L'ancien ouvrage de 1591 à front tenaillé est alors dans un état de ruine avancée, enveloppé sur trois côté par un chemin de service d'usage militaire et sur le quatrième côté par une rampe en escalier de 90 marches créée en 1893 avec une passerelle qui le prolongeait, pour relier la basilique à un ascenseur alors construit une centaine de mètres au nord-est pour les pèlerins, à l'initiative de l'ingénieur entrepreneur Emile Maslin.
[Vue aérienne oblique du fort et de la basilique prise de l'Est],1928.
Une autre photographie aérienne, de 1931, prise du nord, montre le même état des lieux, à l'exception d'un élément nouveau important: le mur de soutènement à arcades achevé en 1929, donnant à l'esplanade desservant le départ des grands escaliers de la basilique sa superficie définitive et ses contours réguliers. La rampe escalier d'origine a été entièrement refaite à cette occasion, avec un palier commun à la rampe Est de 1893. On remarque sur la photographie de 1931 l'ancienne porte du fort du XVIe siècle démurée en 1845 et son escalier d'accès, et, au-dessus, les bâtiments anciens (i,j) adossés au parapet du front oriental, toujours en place.
[Vue aérienne oblique du fort et de la basilique prise de du Nord], photographie, 1931.
Le 3 mai 1934, le fort Villars, qui était passé en majeure partie du génie à la Marine, fut déclassé militairement par décret présidentiel comme ouvrage inutile aux besoins de la défense. En 1935, les murs ruinés de l'ouvrage extérieur de 1591 à front tenaillé étaient réparés et reparementés pour servir de murs de soutènement d'une terrasse nivelée affectée à un parc de stationnement des voitures des visiteurs de la basilique. L'intégrité des contours de l'enceinte du fort du XVIe siècle, n'avait jusqu'alors subi que la destruction de la courtine de son front nord, remplacée par les grands escaliers monumentaux de la basilique. En 1936 est lancée la construction, sous la direction de l'architecte de la basilique Jean Rozan, d'un grand bâtiment destiné au logement des religieuses franciscaines missionnaires de Marie30. Achevé en 1939, ce bâtiment est établi en adossement extérieur du revêtement du front ouest / sud-ouest du vieux fort, entre le flanc sud du bastion ouest, qui est préservé avec son orillon, et le pseudo bastion sud; il masque donc la quasi totalité de ce front du XVIe siècle.
Le 21 juillet 1941 est signé un acte d'échange, négocié de longue date, entre le fort Villars déclassé, soit ses bâtiments sur plus de 6 hectares de terrain ex militaire, en possession conjointe de la Marine et du Génie, et un immeuble en ville, impasse Montévidéo, appartenant au syndicat ecclésiastique du diocèse31.
Pendant l'occupation allemande, en mars 1943, un détachement de l'armée d'occupation s'installe dans une caserne de l'ancien fort Villars. Du côté opposé du vieux fort et des casernements, à l'ouest / nord-ouest, sur le versant de la colline, les troupes d'occupation creusent un souterrain-refuge à deux issues principales étagées vers le nord et une sortie en escalier au sud, comportant deux grandes salles cloisonnées d'inégale longueur.
[Plan du souterrain allemand de 1943], 1968.
Le siège de la colline de la garde en aout 1944 pour déloger la garnison allemande, et les tirs d'artillerie et bombardement associés, occasionnent des dégâts au clocher-porche de la basilique, et sont probablement responsables de la ruines de deux des casernes (a et b) du quartier est / sud-est, dont l'ancienne chapelle provisoire. En effet, ces deux casernes sont déjà détruites sur une photographie aérienne verticale IGN de 1946 : seule de ce quartier subsiste l'ancienne caserne sud (c). L'emplacement des casernes détruites étant libéré, l'architecte de la basilique, Jean Rozan, conçoit et dirige à partir de 1950 en deux campagnes la construction de deux nouveau bâtiments contigus. Un hall d'accueil, bâtiment monumental cubique, est construit d'abord en 1950-1952 contre l'angle nord-est du vieux fort : cette construction entraine la démolition préalable des murs du fort d'origine du XVIe siècle situés à cet angle, dont l'ancienne porte associé au blason de François Ier et son souterrain voûté, comme on le voit sur une photographie de 1950 : l'encadrement de la porte et les blasons sont alors déposés et remontés à un niveau inférieur (de plain-pied avec l'esplanade) dans le mur du côté nord du nouveau bâtiment mur reconstruit à neuf en maçonnerie traditionnelle et faisant raccord avec le grand escalier. La seconde campagne, entre 1956 et 1961, fut consacrée à la construction du bâtiment allongé de la salle des expositions et du restaurant, directement adossé à la majeure partie du reste non détruit de l'ancien revêtement du front oriental du fort du XVIe siècle jusqu'au bastion 3, lequel a été en majeure partie masqué par l'adossement de ce vaste édifice neuf. L'ancien bâtiment militaire étroit remontant au XVIIe siècle qui avait subsisté jusqu'alors sur le parapet de ce front a été détruit à l'occasion de ce chantier.
Depuis cette date, les restes apparents -et limités- de l'ancien fort, n'ont plus subi d'altérations notables.
[Vue Est des travaux Notre-Dame de La Garde], 1950.
II- Description
Site et implantation générale
Le fort et la basilique couronnent le sommet de la colline de Notre-Dame de la Garde, à 1km à vol d'oiseau au sud du Vieux Port. A la cote 142m, c'est le plus haut en altitude des anciens forts de Marseille, et plus généralement des monuments de la ville. Les versants escarpés de la colline, non bâtis et faiblement végétalisés, forment deux arêtes rocheuses divergentes encadrant au nord / nord-ouest, face au front d'entrée, un renfoncement créant des pentes plus raides. La voie d'accès actuelle, au nord, dite aujourd'hui montée de l'Oratoire, perpétue celle d'origine, sur l'une des deux arêtes, formant toujours, dans ses 200 derniers mètres, une rampe comportant des segments en escalier. Une branche divergente er carrossable de cette montée contourne par le nord-est l'ancien ouvrage extérieur à front en tenaille devenu parking de la basilique.
Plan, distribution spatiale, circulations et issues
L'importance des transformations apportées à l'ancien fort à la suite de la construction de l'actuelle basilique dans la décennie 1860 a entrainé la dissolution de la majeure partie de ses élévations du XVIe siècle, progressivement remplacées et "digérées" par les édifices annexes de l'église, soit le grand escalier monumental du front d'entrée nord, puis les bâtiments construits en 1936 et dans la décennie 1950 sur les deux autres fronts. Cette monographie d'architecture militaire et défensive n'ayant pas pour vocation de décrire l'actuelle basilique Notre-Dame de La Garde et ses annexes, elle se limitera à la description des ouvrages du fort qui demeurent aujourd'hui apparents et lisibles. Pour leur intégration à l'état antérieur, et pour la caractérisation du plan du fort du XVIe siècle, on se reportera aux parties descriptives du chapitre historique ci-dessus.
Les dimensions du fort du XVIe siècle sont assez modestes, du fait de l'adaptation de l'ouvrage à un sommet étroit qu'il s'agissait d'occuper stratégiquement sans y ménager une place d'armes ni accueillir une garnison importante, notamment du fait de la conservation intra-muros de la chapelle préexistante. Sa largeur maximum hors œuvre, au droit du front d'entrée nord, bastion ouest non compris, était inférieure à 30m, sa longueur, de la porte à pont-levis disparue à la pointe de l'angle aigu sud était de 60m, la longueur maximum du front ouest/sud-ouest, de l'angle aigu sud du fort jusqu'à celui du bastion ouest étant de 80m32.
Si l'on observe en vue générale le front ouest / sud-ouest de l'ensemble monumental actuel dominé par la basilique, le bastion de l'angle ouest, dit "de la vigie" y demeure le seul reste apparent du fort du XVIe siècle, et le seul relevant de l'architecture militaire.
Vue générale Sud-Ouest de la basilique et des restes du fort
C'est un bastion terrassé à angle de capitale très aigu, dont les deux flancs étaient couverts par un orillon arrondi étroit et fortement saillant, dont seul celui du flanc gauche (sud) est conservé dans l'état actuel, mais en partie masqué par le prolongement du corridor de distribution du bâtiment des religieuses construit en 1950-1953 qui occulte complètement le flanc et l'embrasure à canon qui y était ménagée et n'a pas été conservée à l'intérieur.
Détail de la face gauche du bastion Ouest et de son orillon.
Parementé sans luxe en blocage de moellons sommairement assisés, avec chaînes en pierre de taille de La Couronne au raccord de l'orillon et à l'angle de capitale et, ce bastion à des dimensions proportionnées à l'échelle du fort, soit 25m de longueur de cet angle à la gorge, pour 20m de largeur maximum d'orillon à orillon, dans l'état avant 1859. L'élévation murale de ce bastion marque dans l'état actuel un décrochement important entre le point haut, au droit de l'angle de capitale, intégrant la guérite dite vigie, et le reste des faces, en partie dérasées et remaniées aux XIXe et XXe siècle, en sorte qu'il ne reste aucun vestiges des parapets de la terrasse. L'actuelle vigie, portant plate-forme n'est plus celle qui avait été construite en surélévation vers 1850, et la terrasse ne conserve pas trace du magasin à poudres qui existait dans ce secteur du XVIe au XVIIIe siècle33. L'angle de capitale chaîné du bastion est adouci en arrondi, trait commun à divers autres bastions du XVIe siècle, notamment à Saint-Paul de Vence et au Fort Carré d'Antibes. On ne repère, dans l'état actuel et sur les photographies anciennes, aucun vestige d'un cordon pourtant suggéré sur le dessin d'Ercole Negro en 1591.
Vue rapprochée prise de l'Ouest: angle de capitale du bastion Ouest en avant-plan de la basilique
S'il a existé, il faisait transition entre le revêtement et l'état initial du parapet, plus haut que les niveaux de dérasement actuels. L'élévation du revêtement accuse un fruit assez marqué dans sa moitié inférieure, encore accentué sur l'angle de capitale, et passe au-dessus au plan vertical34. On note que la face droite (nord) du bastion n'est pas rectiligne mais infléchie d'un angle entrant obtus aux 2/3 de sa longueur actuelle; cette particularité n'apparait pas sur les plans anciens avant les années 1880. En effet, elle résulte de la reconstruction, en 1869-1870, du tiers actuel et de l'angle d'épaule de cette face du bastion, dont on avait démoli la moitié est, y compris l'orillon, le flanc et sa casemate à embrasure, pour faire place à la double volée droite de l'escalier monumental de la basilique et à son échauguette crénelée. La partie détruite de cette face du bastion a été reconstruite avec soin, en reproduisant le fruit et la mise en œuvre des parements du XVIe siècle, mais sur une longueur réduite de moitié (comme on le voit en comparant les photographies avant et après cette intervention) avec un angle d'épaule chainé aigu, sans orillon et avec une rupture d'alignement d'ailleurs peu justifiée.
Détail de la face droite du bastion Ouest remaniée en 1860
Le front d'entrée actuel avec son escalier monumental ostentatoire, encadré par le bâtiment de 1959-1961 à l'angle nord-est et le bastion du XVIe siècle remanié à l'ouest, doit être considéré davantage comme celui de la basilique que comme celui du fort.
Pour autant l'escalier supérieur de 1868-1870 à deux doubles volées symétriques intègre des citations du vocabulaire de l'architecture militaire, et ces citations résultent, on l'a vu, de compromis avec les demandes contraignantes formulées par le comité des fortifications en 1868. La principale citation de l'architecture militaire est le principe du fossé de retranchement ménagé entre la porte et les premières volées latérales de l'escalier supérieur et l'escalier inférieur, fossé franchi par un pont-levis intégré aux piliers de la porte de l'escalier supérieur.
Détail de l'escalier supérieur de 1868-70, échauguette et pont-levis franchissant le fossé
Le seuil de cette porte et le tablier du pont surplombent l'esplanade, soit le fond du fossé, de plus de 4m, ce qui est inférieur à ce que demandait le chef du génie, mais constituait un barrage de défense passive suffisant en levant le pont. La mise en œuvre des parements ordinaires de l'escarpe, marquent un avant-corps sous la porte, s'inspire de celle du bastion du XVIe siècle avec blocage et chaines d'angle appareillées en pierre de La Couronne. La balustrade à jour des deux premières volées symétriques de l'escalier est portée en encorbellement sur des consoles à moulurations complexes portant arceaux, évoquant des mâchicoulis de châteaux gothiques, le tout en pierre de taille blanche dans un traitement ornemental sans rapport avec la typologie militaire des années 1860. Les échauguettes en pierre de taille blanche placées sur les angles extérieurs de ces deux volées, en double encorbellement (cul de lampe à ressaut portant sur une boutisse en forte saillie) sont, par leur plan octogone à pans crénelé couvert d'un toit de pierre, une citation des guérites d'angle saillant des bastions de la fortification du XVIIe siècle. L'aspect des deux piliers de la porte de l'escalier supérieur, amortis de bulbes à écaille, s'accorde aux les références romano-byzantine de l'architecture de la basilique, tout en intégrant dans leur épaisseur la première poulie des chaînes du pont-levis, toujours en place.
Détail du tableier du pont-levis et des piliers d'accroche de la chaine
Ces deux chaînes sont tendues entre les piliers et la façade du porche d'entrée de la crypte, au-dessus du repos à ciel ouvert de l'escalier distribuant ce porche à emmarchement et les secondes volées latérales. Ce segment aérien des chaîne du pont-levis est doublé d'une poutrelle d'acier qui contient les éventuels désordres que l'effort le levage du pont pourrait occasionner aux piliers. Sous la voûte d'arêtes du porche de la crypte sont logées latéralement les roues de fer, reliées par un axe, qui participent de la mécanique du système du pont-levis35.
Le mur nord du bâtiment d'accueil construit en 1950-1953 à l'emplacement de l'angle nord-est de l'enceinte du XVIe siècle, intègre dans son parement l'encadrement de l'ancienne porte primitive du fort (1536), couverte d'un arc plein-cintre, démontée dans son mur d'origine alors détruit, en calepinant les pierres, et remontées dans le mur neuf implanté différemment, qui remploie aussi d'autres pierres de parement de l'ancien mur.
Façade nord du bâtiment d'accueil de 1950-52 avec la porte du XVIeme siècle remontée
Au-dessus du l'extrados du second rouleau de l'arc ont été remontés, conformément à la disposition déposée, les restes d'une arcade sculptée en pierre blanche de style renaissance simulant une porte cintrée encadrée de deux colonnes corinthiennes, inscrivant une dalle héraldique monolithe en pierre jaune portant un blason aux armes de France (effacées) entourée du collier de l'ordre royal de Saint-Michel, avec, en dessous, deux monogrammes F F. L'emblématique royale de François Ier était aussi déclinée dans le médaillon en deux blocs placé à gauche de l'arcade, dont le motif sculpté aujourd'hui très dégradé, était une salamandre.
Détail du blason aux armes de françois 1er au dessus de l'ancienne porte remontée
L'extrémité sud de l'enceinte du fort improprement qualifiée de bastion (n°4) au XIXe siècle demeure apparente dans ses revêtements. Son angle aigu très effilé n'est pas adouci, à la différence de celui du bastion ouest, et son parement en pierre de taille appareillée ne se limite pas à l'arête de l'angle, mais s'étend plus largement sur une partie des faces latérales, cédant place à un parement plus sommairement mis en œuvre en blocage de petits moellons de tout-venant. Le petit bâtiment en place au-dessus n'a rien de militaire, il date de 1923 et ne semble pas avoir remployé d'éléments du logement voûté à l'épreuve qu'il a remplacé, construit au même emplacement en 1852 sur les plans du chef du génie Esménard.
Angle aigü de l'extrémité Sud de l'enceinte du fort
A la face Est de cette extrémité de l'enceinte est adossé le bastion construit après 1550 en bas de l'angle obtus du front oriental et rehaussé en 1852. Le flanc et la face droite de ce bastion restent apparentes, montrant un parement ordinaire en blocage de facture assez négligée, avec chainage en pierre de taille à l'angle d'épaule qui s'étend sur la majeure partie du flanc. La transition entre la souche du XVIe siècle et la surélévation de 1852 est peu lisible, sinon par la mise en œuvre plus médiocre de la moitié supérieure des parements.
Face Est de l'extrémité Sud de l'enceinte du fort et face et flanc du bastion Est
Le parapet à embrasures de la plate-forme a été remplacé en 1923, date de la trompe d'angle lancée sur l'angle rentrant du flanc pour porter un pan coupé du nouveau parapet. Une goulotte cassée témoigne de la gestion des eaux pluviales sur l'ancienne plate-forme. Au dessous, à l'intérieur du local voûté en 1852 pour servir de magasin à poudres, les embrasures des flancs ont été transformées, l'une en porte vers le bâtiment de 1956-1961. Les deux segments jointifs de la voûte, en berceau évasés à partir des flancs, sont revêtus d'un enduit ciment et masqués par du mobilier. L'organe resté le plus caractéristique de l'état premier de ce bastion, initialement réduit à son niveau bas non voûté, est l'escalier souterrain voûté qui y accédait depuis la cour intérieure du fort, composé d'un long segment rectiligne parallèle à la courtine, voûté en berceau rampant, mis en œuvre en blocage enduit, suivi d'un segment biais en retour d'angle, traversant l'épaisseur de la courtine pour déboucher dans le bastion.
Détail de la volée principale de l'escalier souterrain desservant le bastion est
Détail du débouché de l'escalier souterrain d'accès dans le bastion Est
La voûte en berceau plus faiblement rampant et les parois de ce segment sont réalisés avec plus de soin en pierre de taille, une feuillure de porte étant ménagée à son entrée en bas du premier segment.
Détail du second segment de l'escalier souterrain vers le bastion Est
Une partie du parement de la courtine du front oriental, au nord du bastion, reste apparente dans un espace technique à l'intérieur du bâtiment de 1956-1961.
Détail du parement du revêtement de l'ancien front Est à l'intérieur du bâtiment adossé en 1960
A l'extérieur du fort proprement dit, subsistent deux éléments chacun représentatif d'une époque de l'histoire militaire du site. Le plus ancien est le grand dehors terrassé nord-est à front tenaillé construit en 1591 selon le dessin d'Ascanio Vitozzi. Son aspect actuel est médiocrement représentatif en termes d'authenticité, ses parements, ruinés et arrachés de longue date comme on le voit sur les photographies aériennes de 1928 et 1931 ayant été remontés en blocage à l'économie en 1935, pour porte l'actuel parking, sans "finir" les deux angles aigus, écornés et traités en pan coupé ou en arrondi.
Front tenaillé de l'ancien ouvrage de 1591 restauré en 1935
L'autre édifice extérieur conservé de la période militaire, à l'est de la terrasse enveloppant l'extrémité sud du fort, est le corps de caserne du Fort Villars coté c construit en 1886 selon un plan normatif à cette époque qui était reproduit à l'identique dans le corps de caserne b. En simple rez-de-chaussée, ce long rectangle de 36m, sur 7m, comportant neuf travées de baies dans ses murs gouttereaux, est couvert d'un toit sur charpente à deux versants revêtu de tuiles-canal. Au-dessus d'un soubassement en pierre d'opus incertum, ses murs sont construit en blocage enduit et brique pour les encadrement des baies et les chaines délimitant les travées. La porte s'ouvre dans travée centrale de la façade donnant sur la terrasse, un peu remaniée aujourd'hui, une porte secondaire et deux fenêtres s'ouvrant dans le mur-pignon nord, qui desservaient la chambre de l'adjudant logée dans la dernière travée et cloisonnée du casernement, conçu pour 44 hommes. A l'autre extrémité, deux travées étaient cloisonnées pour accueillir un bureau et une chambre de sergent major.
Détail de la façade de la caserne Sud-Est de 1885.
Le souterrain allemand de 1943, du côté opposé du site, est muré et inaccessible.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.