I- Historique, topographie et typologie générale
L'enceinte de la ville médiévale d'après les sources graphiques du XVIe siècle
Le périmètre de l'enceinte de la ville de Marseille au XVIe siècle, documenté par différentes sources graphiques et iconographiques inégalement fiables, est celui hérité de la période médiévale, qui demeurera inchangé jusqu'à la décennie 1660. A la différence du cas des villes closes portuaires de Toulon ou d'Antibes, devenues places fortes de l'Etat moderne avec mainmise relativement précoce du pouvoir royal sur l'enceinte de la ville, Marseille, affirme une indépendance politique très forte, liée à son autonomie acquise par le traité conclu avec Charles d'Anjou, comte de Provence capétien, en 1257. Sous le règne de François Ier, la politique royale de contrôle de la ville et de l'accès au port ne s'exprime qu' après le siège de Marseille par une armée impériale de Charles Quint en aout 1524, à laquelle la ville opposa une résistance efficace, et se manifeste par la réalisation de deux petites forteresses extra-muros, l'une au large dans l'île d'If, l'autre sur la colline Notre-Dame de la Garde, au sud du port. L'ingénieur militaire français Jean de Saint Rémy, auteur de l'enceinte royale de Saint-Paul de Vence réalisée dans les dernières années du règne de François Ier selon un parti novateur de fronts bastionnés systématiques, est sans doute responsable de l'achèvement du fort marseillais de Notre-Dame de La Garde en 1545-1546. Sous le règne de Henri II, en 1551, il avait dessiné un plan d'agrandissement de l'enceinte fortifiée de la ville de Toulon avec bastions, à la demande du représentant du pouvoir royal Claude de Savoie, comte de Tende-Sommerive, grand sénéchal et gouverneur de Provence. Ce projet abandonné d'enceinte bastionnée à Toulon ne revint à l'ordre du jour qu'en 1585, à l'initiative du gouverneur de Provence Henri d'Angoulème, qui en avait confié la conception à l'ingénieur militaire piémontais Ercole Negro, alors au service du roi de France, avant de passer à celui du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier en 1588. A la différence de Toulon, aucun projet royal de modernisation de la fortification urbaine de Marseille ne fut envisagé, faute d'accord négocié possible avec la ville, celle ci ayant la prérogative exclusive des travaux sur son enceinte. En outre, seul le port intéressait le pouvoir central, notamment pour la ressource qu'il pouvait offrir aux galères royales.
Ercole Negro est l'auteur, en 1591, de la première vue topographique réaliste et détaillée de l'état existant des fortifications de Marseille, enceinte de ville et fort de Notre-Dame de La Garde.
Marsiglia, veduta prospettica della citta durante un assedio, 1591.
Cette vue cavalière1, assez idéalisée et simplifiée s'agissant de l'organisation et de la géométrie du parcellaire urbain intra-muros, est en revanche plus précise et fiable pour les fortifications, son objet principal. Elle a sans doute été dessinée pour le compte du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier, qui à la suite d'une alliance en 1589-1591 avec le parti ligueur marseillais représenté par Charles de Cazaulx, prétendant à la charge de premier Consul de Marseille, appuyait ses ambitions sur Marseille par la maîtrise du fort de Notre Dame de La Garde et la soumission de son gouverneur Claude Antoine de Méolhan, qui dura jusqu'en 1592.
L'enceinte urbaine figurée en 1591, enveloppant la totalité d'une agglomération d'étendue somme toute limitée, implantée exclusivement du côté nord du port, résultait d'une construction ou reconstruction en plusieurs campagnes, amorcées peu avant 1252, se substituant à plusieurs sous-ensembles clos antérieurs plus ou moins cloisonnés2. La dernière grande campagne ayant fixé le périmètre de l'enceinte médiévale, avec huit portes de ville, daterait de 1350, les travaux postérieurs consistant en réparations et adjonctions de tours et d'ouvrages3. Le front de mer ouest / nord-ouest de l'enceinte adoptait un tracé irrégulier épousant les contours de l'escarpement du socle rocheux qui lui procurait un retranchement naturel; d'après le dessin de 1591, il n'était flanqué que d'un nombre limité de tours carrées peu saillantes ne commandant pas la hauteur des courtines. Le front sud du mur de ville bordant le port, également flanqué de tours carrées semblables avait été dérasé dès avant le XVIe siècle pour être aménagé en quai permettant l'appontement des bateaux, sur toute sa longueur, du fond du port (ou petit côté est) jusqu'à la tour Saint Jean, tour monumentale bâtie en 1447-1452 à l'initiative du prince Valois René d'Anjou, comte de Provence, sur le circuit de l'enceinte au point d'adossement de la commanderie Saint Jean, pour contrôler la passe d'entrée du port, barrée d'une chaîne. Au XVIe siècle, l'enceinte de ville était donc ouverte du côté du port, autorisant tout débarquement et accès d'équipages aux vaisseaux autorisés à franchir la passe. Le front de terre, face au nord-est, retranché par un fossé partiellement inondé, était logiquement le plus solidement fortifié, comme le montre précisément le dessin d'Ercole Negro4. Percé de quatre portes, clairement identifiées et nommées sur deux vues cavalières de la ville, gravées et éditées en 15755, qui, plus sommaires, complètent l'information de la vue de 1591, ce front était flanqué de neuf tours, de plan carré ou circulaire, la plupart plus monumentales et plus hautes que celles du front de mer, soit commandant les courtines. A l'extrémité sud, près de l'angle sud-est de l'enceinte, trois d'entre elles, cylindriques couronnées de mâchicoulis, étaient associées à deux des portes de ville, voisines. Les titres de la communauté de Marseille retranscrits en 1780 donnent à ce sujet une intéressante précision : "1381 et 1384, la ville fait élever trois grandes tours contre le rempart, deux à la porte Royale, une à la porte du marché"6. Après la porte Royale, en retour ouest de l'angle sud-ouest de l'enceinte, une courtine participant du front sud de l'enceinte joignait le fond du port et faisait transition avec la partie de ce front transformée en quai; entre deux hautes tours carrées, elle était percée d'une porte, ouvrant sur une aire réservée bordant le front du port, retranchée par une muraille et un fossé, elle même refermée sur le côté sud du port, avec une avant-porte débouchant sur les quais sud. L'aile incluse dans cette excroissance de l'enceinte sécurisant le port à l'est portait le nom de Plan Formiguier. Immédiatement à la suite, au sud du port, au bord du départ du quai, l'arsenal des galères et la maison du gouverneur royal du fort de Notre Dame de La Garde étaient aussi retranchés sur deux côtés d'un fossé et d'un mur d'enceinte avec tour d'angle7.
La vue de 1591 montre en trois points du front de terre la présence d'ouvrages de défense adaptés au canon, manifestement ajoutés8 : une grosse tour pentagonale pré-bastionnaire, de même hauteur que les courtines, couverte d'une plate-forme à parapet d'artillerie, qui pouvait dater de la fin du XVe siècle ou du début du XVIe siècle9. Vers le milieu du front, près de l'entrée en ville de l'aqueduc également figuré sur cette vue, un autre ouvrage de même conception et plan mais plus spacieux, est surplombé à sa gorge par une grosse et haute tour quadrangulaire, également couronnée d'une plate forme d'artillerie. L'ouvrage pentagonal proprement dit était casematé sous sa plate-forme, comme le montrent les canonnières figurées dans ses faces; il est légendé sur la vue cavalière gravée de 1575 : "le grand boulevard et plate-forme". Le troisième ouvrage était un vaste bastion bas à orillons construit dans le fossé élargi en 1523 devant la porte Royale. Ce bastion imparfaitement symétrique, comme le montrent d'autres plans postérieurs de la ville, enveloppait à la fois le pied de la porte Royale et l'ensemble de l'angle sud-est de l'enceinte. La vue cavalière de 1591 montre ce bastion, avec cordon et parapet d'artillerie à barbette, entièrement fermé, ce qui suppose que la porte Royale n'avait plus d'issue vers l'extérieur après sa construction, sinon un possible passage en chicane par une poterne ménagée dans le flanc gauche du bastion, abritée par l'orillon, selon une disposition usuelle dans la fortification bastionnée du XVIe siècle.
Un plan de Marseille du premier tiers du XVIIe siècle ( vers 1610) montre qu'une issue plus commode avait été percée après coup dans la face gauche du bastion.
Une vue gravée de la porte Royale (ou Réalle) vers 1640, par Israël Silvestre, ne montre en avant-plan que le parapet de la face droite du bastion, émergeant de la contrescarpe du fossé alors en partie remblayé, mais figure une avant-porte ornée d'un décor architecturé d'un style classique de la première moitié du XVIIe siècle10.
Vue de la porte Royale de Marseille, c. 1640.
Le type architectural de ce bastion terrassé à orillons s'apparentait à celui du bastion du fort royal Notre-Dame de La Garde, sans doute construit en 1545-1546 sur les dessins de Jean de Saint-Remy, mais son échelle deux fois plus ample pour une moindre hauteur suggérerait une date un peu plus tardive. Un plan manuscrit de Marseille réputé le plus ancien connu, dû à l'ingénieur piémontais Pietro Angelo Pelloia et supposé relevé vers 1555-155811, apporte des éléments de réponse. Sur ce plan, les deux ouvrages pentagonaux du front de terre de type tour casematée sont figurés avec la même convention graphique de couleur que le reste de l'enceinte, tandis que deux bastions à orillons sont indiqués dans une teinte différente : celui de la porte Royale, et un autre, plus petit, enveloppant la tour d'angle du retranchement de l'arsenal. Ce second bastion était sans doute alors un projet non réalisé, car il ne figure pas sur la vue de 1591 et n'est porté sur aucun autre plan ou vue de Marseille, de 1575 à 1666. On peut donc faire l'hypothèse que le bastion de la porte Royale, bien en place en 1591, était aussi en projet vers 1555-1558, et aura été réalisé à la suite à une date inconnue12, sur les dessins d'un ingénieur militaire que la ville aurait sollicité, ce que les lacunes des archives ne permettent pas de préciser.
L'agrandissement de Marseille et sa nouvelle enceinte, œuvre municipale 1666-1686
L'état des fortifications urbaines de Marseille reste inchangé jusque 1661, date d'une vue cavalière de la ville et du port prise de l'Est13, montrant, de part et d'autre de la bouche du port, la citadelle Saint-Nicolas commencée l'année précédente en cours de construction, et le futur fort Saint-Jean un état projeté, différent de celui réalisé à partir de 1668 (Fig. 4). Cet état des lieux témoigne avec éloquence de la situation et du rapport de force à l'égard de la défense du port de Marseille entre les représentants du pouvoir central monarchique et ceux de la ville. Les premiers ont reconduit, en 1660, la logique amorcée en 1536-1546 avec le fort de Notre-Dame de La Garde, consistant à contrôler l'entrée du port par un ouvrage fortifié royal indépendant de la ville. La nouveauté était l'ambition beaucoup plus grande donné à ce programme en 1660, avec la création d'une importante citadelle extra-muros, au sud de la bouche du port, complétée d'un fort ou réduit du côté nord, retranché de la ville pour la tenir en respect, et intégrant un fanal et des batteries anciennement urbaines face à la mer.
Ce programme avait été conçu à la suite de troubles civils survenus pendant la minorité de Louis XIV dans la décennie 1650, révélateurs d'une insoumission des consuls locaux au pouvoir central. La ville ne se contentait plus de jouir pacifiquement de ses franchises municipales, l'influence sur les consuls étant devenue depuis 1637 l'enjeu de rivalités politiques plus ou moins rétives à l'autorité représentée par le ministère du cardinal Mazarin. Le gouverneur de Provence, Louis-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, compromis dans la fronde des Princes. était chef d'un parti en concurrence à Marseille, parmi les consuls, avec le celui d'Antoine de Valbelle, lieutenant de l'amirauté, ce dernier défendant les franchises municipales et la résistance à l'ingérence de la royauté, tout en restant fidèle à Mazarin contre la fronde. Le cardinal ministre remplaça le comte d'Alais en 1653 un homme de confiance, Louis de Bourbon-Vendôme, duc de Mercœur. En 1657, Henri de Forbin-Maynier d'Oppède, premier président au parlement d'Aix, Intendant de la Provence, transfuge de la fronde des Princes devenu promoteur de l'autorité royale, s'efforça d'imposer son influence sur les consuls de Marseille issus du parti de Valbelle, et obtint la nomination de consuls par lettres-patentes. Cette politique rencontra une opposition incarnée par un défenseur de la résistance à l'autorité du pouvoir central, Gaspard de Glandevès, qui fomenta un soulèvement des marseillais pour défendre leurs franchises. Les élections municipales d'octobre 1658, non autorisées mais réitérées le 26 janvier 1659 avec l'autorisation des représentants du pouvoir central, désignèrent une majorité en faveur du parti insoumis à l'autorité du gouverneur et de l'Intendant. Lors d'une visite à Aix, le 19 janvier 1660, Louis XIV donna à Mercœur des instructions formelles pour la construction d'un fort ou citadelle à Marseille "en l'endroit de ladite ville qui sera jugé le plus propre" 14.
Dans ce contexte, Louis-Nicolas de Clerville, l'ingénieur immédiatement choisi pour la conception de la citadelle fut chargé d'une tâche d'ordre symbolique, à accomplir à Marseille avant la venue prochaine du roi, qu'il définit lui-même dans une lettre adressée à Mazarin le 27 janvier 1661 : "...la démolition de cette orgueilleuse porte (porte Royale) qui faisoit jurer les Roys entre deux guichets, et qui a si fièrement porté huict ans durant cette inscription scandaleuse qu'on a fait oster depuis huict jours; mais comme ç'auroit esté grand dommage d'en gaster les ornements qui sont parfaictement beaux, nous en faisons peu à peu desmonter les colonnes et les corniches, avec tous les œuvres de marbre, pour en orner les portes de nostre future citadelle. Nous faisons pareillement emporter les pierres de la muraille adiacente à la porte susdite pour nous en servir dans les fondements de nostre ouvrage..."15. Ce démantèlement ciblé avait pour objet de rabattre la superbe de la ville, et d'ouvrir dans l'enceinte une brèche par laquelle le roi pourra faire son entrée; accessoirement, il témoignait du peu d'intérêt accordé par le pouvoir royal à une enceinte urbaine majoritairement médiévale et ouverte du côté du port.
La vue cavalière de la ville, datable de 1662, montre en fait l'état immédiatement avant la démolition de la porte Royale, qui rendait indéfendable le front de terre de l'enceinte de ville, et témoigne de l'absence de modernisation de cette enceinte depuis le XVIe siècle par le pouvoir municipal, qui avait même altéré sa capacité défensive en remblayant la partie est/sud-est du fossé du front de terre, à l'exception d'un étroit canal dans le secteur du bastion de la porte Royale.
[Vue cavalière ville et port de Marseille], 1662.
Il faut attendre 1666 pour voir apparaître une nouvelle vision moins passive de l'intérêt d'une enceinte autour de la ville de Marseille, tant pour l'autorité royale que pour le pouvoir municipal. L'impulsion fut donnée par l'intendant des bâtiments du roi Nicolas Arnoul (1608 - 1674), parisien qui avait commencé sa carrière à Toulon sous Richelieu dans la fonction de commissaire général de la marine en Provence (de 1640 à 1642), nommé par Colbert le 10 avril 1665 Intendant de justice police et finances des fortifications de Provence et de Piedmont et des galères de France, avec résidence à Marseille. Dès sa prise de fonction, Arnoul fut le promoteur actif du projet d'agrandissement de la ville de Marseille, en commençant par une nouvelle enceinte, ainsi que de la création d'un nouvel arsenal des galères remplaçant sur le port le chantier naval des navires de commerce16.
Les plans de projet de la nouvelle enceinte furent confiés par Arnoult à un jeune ingénieur des armées du roi fraichement missionné à Marseille pour la direction des travaux d'achèvement de la citadelle, Jean-Louis du Cayron, alias du Cairon (1634-1692), seigneur des Rougiers, fils d'un ingénieur militaire du règne de Louis XIII 17. La double mission confiée à l'ingénieur fit l'objet d'une lettre de recadrage de Colbert à Nicolas Arnoul, datée du 5 mars 1666, signifiant la priorité des travaux de la citadelle. Le ministre d'Etat concédait toutefois : vostre pensée d'agrandir la ville de Marseille (est) à mon avis excellente et (...) le Roy, auquel j'auray l'honneur de la dire aujourd'hui en présence du sieur du Cayron, y donnera apparemment son approbation18. La décision royale pour l'agrandissement de la ville fut signifiée au marseillais par lettres patentes du 10 juin 1666, comportant la concession des travaux à un entrepreneur nommé François Rostan, auquel le roi "attribue les vieilles murailles " à démolir sur les fronts concernés par l'agrandissement (soit la moitié sud du front de terre et les murs de l'extension Formiguier),"à charge par lui de construire les nouvelles, sous une taxe modérée sur les possédant biens de l'agrandissement"19. Le 8 octobre, les échevins de Marseille firent opposition au privilège accordé à Rostan, à la suite de quoi Arnoult constitua une commission composée de fonctionnaires royaux, dont lui-même, le gouverneur de la citadelle, le président du parlement, commission chargée de statuer sur le différent, en examinant la validité des prétentions municipales à revendiquer la propriété des murs et régales de la ville. La ville obtint un jugement définitif en sa faveur le 29 aout 1667, alors que Rostan avait joui provisoirement de sa concession. Le 6 mars 1668, la ville obtint officiellement du gouverneur de la Province, d'être mise au lieu et place de Rostan et subrogée à tous les pouvoirs et facultés à lui accordés moyennant un versement de 100.000 livres au Roi, que Rostan avait promis, et une indemnité de 107000 livres à l'entrepreneur20. Sous ces conditions, la ville devenait à la fois maître d'œuvre et maître d'ouvrage de l'entreprise d'agrandissement de son périmètre et de la construction de la nouvelle enceinte associée, avec faculté de choix sur son tracé, à partir des dessins alternatifs soumis par Arnoult.
En avril 1669, la ville mettait en vente les emplacements des anciens murs d'enceinte à détruire, et achetait les terrains nécessaires pour les nouvelles murailles, puis, entre le 21 janvier et le 5 mai 1670 en fit dresser les devis de construction et délivrer les prix-faits après enchères, les adjudicataires étant obligés de prendre en paiement et à compte les débris des vieilles murailles21.
Deux plans de ces projets d'agrandissement de Marseille, ni signés ni datés mais ont été conservés dans un fonds particulier du SHD de Vincennes. Le premier peut dater de 1668 ou 1669 à en juger par l'état du plan du fort Saint Jean qui y est exprimé22.
Le plan de 1668 indique en piqué (pointillé) les faubourgs qui sont à présent, et en rouge l'agrandissement qu'il faut faire.
[Projet d'agrandissement de Marseille], 1668.
L'agrandissement proposé s'étend largement en avant de la moitié sud du front de terre (Est), avec un nouveau front d'entrée au nord encadré de deux petits demi-bastions en "cornes" intégrant au centre de sa courtine une nouvelle "Porte Royale" valorisée dans l'axe nord-sud de la principale avenue projetée dans le parcellaire de la ville neuve, formant un "cours" dans sa partie médiane. La ville neuve projetée s'étend plus largement encore au sud-est du port, pour inclure l'ancien arsenal et le nouveau -alors en cours d'achèvement- implanté au fond du port, sur l'ancienne partie close dite Plan Formiguier . A l'opposé de la nouvelle Porte Royale, une autre porte dite de Rome est projetée à l'extrémité sud de l'avenue axiale dans le front sud de la nouvelle enceinte projetée entre deux demi-bastions plus larges et plus ouverts que ceux du front nord. L'enceinte tracée en rouge sur le projet se referme à l'ouest obliquement jusqu'aux quais sud du port, pour inclure l'ancien arsenal et l'emplacement de l'ancienne maison du gouverneur alors devenu couvent des capucines, avec une porte dite de Saint-Victor projeté pour assurer la continuité des quais, défendue par un petit bastion. Le nouveau front Est projeté, plus long que la totalité de l'ancien front de terre médiéval qu'il doit remplacer en partie, n'est proposé que comme un simple mur composé de plusieurs segments rectilignes reliés par des angles rentrants ou saillants, sans aucun bastion, mais avec quelques guérites carrées que l'on retrouve au sud et à l'ouest. Les demi-bastions des fronts opposés nord et sud ne sont aussi formés que d'un simple mur de clôture, renfermant une partie du bâti urbain projeté, et aucun fossé formel n'est prévu au pourtour de l'enceinte dans son ensemble. Un tracé alternatif en gris est proposé pour le front sud et son raccord ouest au quai sud du port, un peu plus étendu au nord et à l'ouest pour inclure un projet de nouvelle darse et un bagne.
L'autre plan de projet, également anonyme, datable de 1671, montre que l'état d'avancement des travaux se limitait alors à un segment médian de la muraille du nouveau front de terre Est, tracé en rouge, le reste du tracé projeté étant en jaune.
Plan des ville et citadelles de Marseille, 1671.
On voit aussi que la partie à détruire de l'ancien front de terre était toujours en place, excepté l'ancienne porte royale, remplacée par "la Brèche" de 1660, et la porte du marché, détruite. Ce plan de projet diffère du précédent pour le lotissement et le tracé de l'enceinte, surtout au sud, où la muraille d'enceinte est proposée jusqu'à la citadelle Saint Nicolas, en passant de part et d'autre de l'abbaye Saint Victor. De plus, la conception de l'ensemble des murs sur ce projet alternatif parait singulièrement archaïque : excepté le front nord, toujours prévu encadré de deux demi-bastions, mais sans porte centrée magnifiée (la grande avenue d'axe nord-sud et son cours n'étant pas non plus proposée), le mur de ville projeté y apparait jalonné de tours semi-circulaires. Ce plan témoigne d'une consultation très aléatoire, sinon nulle, des officiers royaux, notamment Arnoul et l'ingénieur du Cayron, par le corps de ville, et de la mise à l'écart de ces derniers dans pour la conception de l'enceinte, la commission constituée par Arnoul en 1666 ayant été dissoute et remplacée par un "bureau de l'agrandissement" aux membres choisis par les échevins23, sans compétences en termes d'urbanisme et de défense.
L'état d'avancement des travaux en 1676 est documenté par un plan de Marseille avec ses agrandissements, contenu dans un atlas des places-fortes de France établi à cette date24.
Plan de Marseille avec ses agrandissements, 1676.
La partie alors réalisée, soit celle du nord et de l'Est, était à peu près conforme au projet donné par le plan de 1668 ou 1669, avec la grande avenue nord-sud et le cours, à cette différence près que le front nord de l'enceinte, incluant la nouvelle porte Royale, avait été élargi à l'Est pour accroître le périmètre de la ville neuve intra-muros dans le secteur nord-est. Le front est était percé dans son état final (soit vers 1690) de cinq portes, soit, du sud au nord, porte des Chartreux, des Réformés, de Noaille, des Capucins et de Notre-Dame du Mont. Le front sud restait à réaliser en 1676, selon le tracé prioritaire du plan de 1668-1669 se refermant sur le côté sud du port, en un point situé deux fois plus près du fond du port que de la citadelle.
Le front sud bastionné de la nouvelle enceinte, 1692- c.170225. Le jugement de Vauban.
Un autre plan de Marseille inclus dans un atlas des Places Fortes constitué en 169426 donne l'état d'achèvement provisoire de la nouvelle enceinte vers 1692, dans lequel le raccord ouest oblique du front sud au côté sud du port est laissé incomplet du fait d'un élément nouveau projeté et lancé de ce côté du port sous l'autorité du successeur d'Arnoul, Jean-Louis Habert, seigneur de Montmort, intendant des galères de France et des fortifications de Provence.
Plan de Marseille, 1694. Détail.
Il s'agit d'un nouvel arsenal commencé en 1685, décuplant les capacités de celui achevé en 1669, intégrant un vaste chantier de construction navale prévu avec quatre bassins de radoub, à l'emplacement du couvent des capucines, à exproprier. Ce nouvel équipement portuaire royal toujours en travaux en 1699 (bien que figuré complet, selon son projet, sur le plan de 1694) était incompatible avec l'achèvement du tracé de l'enceinte figurant sur le plan de 1676. L'intégration intra-muros de ce nouvel arsenal imposait la réalisation d'un projet plus étendu pour achever du côté sud l'enceinte de la ville agrandie, en allant se raccorder à la citadelle Saint-Nicolas et en incorporant l'abbaye de Saint Victor. A la différence du projet municipal mal dessiné exprimé sur le plan de 1671 et abandonné, qui proposait le même principe, ce nouveau projet d'enceinte sud n'enveloppait pas spécifiquement une extension de la ville, mais majoritairement des équipements portuaires royaux. De ce fait, sa conception et son tracé relevaient de la compétence du sieur de Montmort et de l'ingénieur Antoine Niquet, (c. 1640-1726), directeur des fortifications de Provence. Sa construction fut commencée, en juin 1692 par les frères Méolan, maçons adjudicataires, sur les plans fournis par Niquet le 14 juin 1691, en partant de la citadelle, comme on le voit sur un plan de celle-ci signé Niquet daté de mars 1693, sur lequel la première courtine de la nouvelle enceinte est déjà en place27.
Dans un mémoire de consacré aux Précautions à prendre contre les attaques de Marseille, daté du Hâvre le 6 décembre 169428, Vauban, commissaire général des fortifications, évoquait principalement la défense contre les attaques venues de la mer par une série de batteries de côte. Il mentionne toutefois brièvement l'enceinte dans un paragraphe sur les attaques de terre : "Il n'y a d'autre parti à prendre que d'en achever incessamment la fermeture, sinon en revestement de maçonnerie avec remparts et fossé comme il a été commencé vers la citadelle, du moins en terre revestue de gazon ou de placage préparé fraisé et palissadé avec un bon dossé au-devant et un chemin couvert sans avoir egard au premier mur de l'augmentation basty sans dessein et comme à l'aventure. On pourra cependant s'en servir pour le soutien des terres provenans du fossé qu'on pourrait faire au devant en attendant mieux et après qu'on l'aura bien retranché. Il faut faire estat de faire camper trois ou 4000 hommes de troupe réglées dans son enceinte quand il y aura lieu de craindre quelque chose (...) on pourra s'adresser à M. Niquet pour diriger le dessein de ce retranchement..." Cette vision de Vauban, qui ne tenait aucun compte des droits de la communauté et de l'impact destructeur qu'aurait et la réalisation d'un tel retranchement sur les maisons proches du mur de ville, n'a pas été suivie par Niquet, qui a continué le front sud selon ses plans.
Le tracé complet de ce nouveau front sud figure sur un plan de la ville et citadelle Marseille, très détaillé, daté de 170029, qui indique accessoirement une place d'armes projetée à l'arrière du nouvel arsenal.
Ce nouveau front était le seul véritable front bastionné de l'enceinte de Marseille, comportant, en partant de la porte de Rome jusqu'à la citadelle, trois très grands bastions complets à flancs droits et un demi-bastion, séparés par des courtines relativement courtes en proportion. Le premier des trois bastions, flanquant la courtine de la porte de Rome était une adaptation du demi-bastion existant à cet emplacement, construit sous l'autorité de la ville selon son dessin initial vers 1680; de ce fait, il accueillait dans son aire intérieure une partie du parcellaire urbain déjà construit (rues, maisons et jardins), tandis que les autres bastions de ce front construits sous la maîtrise d'œuvre royale étaient vides de tout bâti et théoriquement terrassés. Deux nouvelles portes étaient ménagés dans ce front, la porte de Notre Dame de la Garde dans la courtine entre le second et le troisième bastion, et la porte Saint Victor, dans la face du demi-bastion directement relié à la citadelle. Le terrassement inachevé du troisième bastion, fait à partir d'un affleurement rocheux, accueillait un moulin à vent. Un plan de la nouvelle enceinte de Marseille et une élévation développée de la nouvelle partie d'enceinte de Marseille commencée depuis quinze ans, dessinés par le sieur Joblot pour le compte d'Antoine Niquet en 170030, montre l'inachèvement de ce long chantier à cette date : la moitié droite du premier bastion (n°69), la moitié gauche du second (n°70) et la courtine intermédiaire restaient à construire, le revêtement du reste de ce dernier bastion, de la moitié droite du troisième (n°71) et de la courtine intermédiaire n'étant monté en moyenne qu'à moitié de l'élévation complète. La porte de Notre Dame de la Garde, figurée en élévation comme une poterne assez discrète, avec encadrement à bossages, n'était pas commencée. Un parapet est prévu, sans embrasures, sur un cordon, avec des guérites sur les angles saillants des bastions, chaînés à bossages.
[Plan de la nouvelle partie d'enceinte de Marseille],1700.
Développement d'une partie de la nouvelle enceinte de Marseille, 1700.
On note que dans la période 1694-1695, un mémoire et différentes cartes listant et localisant des batteries de côte constituées et armées autour de la rade pour empêcher le bombardement du port par des vaisseaux ennemis, mentionne une unique batterie intégrée au front de mer de l'enceinte de ville, plus précisément le long du cimetière de La Major, batterie armée de 8 canons de 36 livres. En 1700, d'après le plan de la ville et citadelle Marseille évoqué ci-dessus, cette batterie de la Major, conçue non permanente, était composée de 3 épaulements distincts, cumulant 10 canons et 2 mortiers, une autre batterie, de 12 canons ayant été aménagée plus au nord, extra-muros, barrant l'issue sur la mer du front de terre de l'enceinte médiévale31.
En avril 1701 Vauban, alors en fin de carrière, consacrait quelques page avec un jugement peu amène à l'enceinte urbaine de Marseille dans son projet général pour cette place32. Ses considérations et commentaires méritent d'être cités très largement :
Nous la diviserons en trois parties, savoir en vieille, moderne et la neuve.
La vieille enceinte est celle qui ferme la ville depuis le fort St Jean tout le long de la mer jusqu'à la porte de galle ou de Joliet, et depuis cette porte jusqu'à quelques 20 toises au-delà du petit bastion 98.
La moderne est celle qui commence au bout des 20 toises au-delà dudit bastion et qui après avoir fait un grand circuit finit en 99.
La nouvelle est celle qui est bastionnée et à laquelle on travaille actuellement; celle-ci commence à la citadelle et va finir en 99.
-La vieille enceinte et le restant des anciennes murailles 100, 101 : Toute la partie qui borde la mer est située sur une falaise qui peut avoir 25, 30, 35 à 40 pieds de haut, partie en talus et partie escarpée, laquelle n'est autre qu'un mauvais roc entrelardé de lits de terre et de saffre que la mer détache par morceaux et quand au mur il est inégal, c'est un ouvrage de tous les temps et de différentes épaisseurs, la plupart trop bas et mal fait (...) les décombres qu'on jette par dessus y forment un talus qui va jusqu'à la mer (...) il n'y a point de terre-plein réglé, la plupart des murs ne sont point terrassés (...) il y a une batterie en barbe près de la Major de 12 à 13 canons montés sur des affuts marine qui sont là dès le temps qu'on craignait la bombarderie et n'y sont pas autrement nécessaires pour le présent. Les parapets de tout ce côté sont faibles la plupart ébréchés, mal percés et seulement à preuve du mousquet, point de chemin de ronde qui vaille, la communication même en est rompue par des bâtiments 102 et des traverses faites exprès (...) Il est encore à remarquer que quand la mer n'est point agitée, on peut marcher à pied sec (mais à la file) par le bas des falaises depuis la porte Joliet jusqu'au fort St Jean. Il y a trois ou quatre petites tours carrées dans cette étendue qui sont si ruinées qu'elles ne valent pas la dépense d'être raccommodées. L'avancée 103 qui sépare le port de Galle du port de Lourse est tellement sapée par le bas des falaises qu'il y a des endroits ou le revêtement porte à faux et tomberait avec le rocher (...) s'il n'était soutenu par des maçonneries en rempiètement (...) La porte de Galle ou Joliet n'a qu'une simple fermeture de parc sans fossé ni communication par dessus pour passer d'un rempart à l'autre, les deux bouts du rempart qui aboutissent là ne sont pas même revêtus. Il n'y a pas de barrière devant cette porte ni rien qui la couvre; il y a un petit corps de garde à côté qui ne sert que pour le portier, c'est ainsi que sont bâties les 10 portes qu'on a nouvellement faites à cette ville sans qu'il y ait aucune différence. Depuis cette porte jusqu'au-delà du bastion 98, le revêtement est plus fort et beaucoup plus élevé que le précédent, mais toujours melllé de bon et de mauvais, toujours très mal flanqué et mal terrassé avec des parapets ébréchés et le peu d'embrasures et de créneaux qu'il y a très mal disposés. La partie la plus solide s'étend depuis la tour St Paul qui n'est qu'un reste d'église ouverte par le derrière avec un souterrain dessous jusqu'au petit bastion 98 qui est terrassé et couvert d'un gros parapet de maçonnerie épais de 12 à 13 pieds et percé de 4 embrasures assez bien faites. La tour St Cana 25 est carrée, fort haute et bien droite, mais petite et ne peut pas servir à grand chose. Au surplus, tous les parements de ce revêtement sont les uns vieux et pourris les autres fort rapetassés et le tout dérangé et mêlé de vieux et nouveau avec des ébrèchements partout. Ce reste de la vieille enceinte n'a point de fossé ni aucune trace de dehors ni de chemin couvert non plus que s'il n'y en avait jamais eu et cela s'étend depuis la pointe Joliet jusqu'à la jonction de la moderne 22 (...)
-L'enceinte moderne
Elle a été bâtie avec ordre exprès de n'y rien faire qui put avoir rapport à la fortification, persuadé qu'on était qu'il ne fallait qu'empêcher les loups d'y entrer (...) en quoi on a parfaitement réussi, car de l'heure qu'il est il n'y a guère de loup à quatre pattes qui y puisse entrer quand même l'enceinte demeurerait dans l'état imparfait ou elle est, mais ceux qui n'en ont que deux le peuvent très bien et en effet ils y entrent et sortent toute la nuit, passant partout ou ils font la contrebande de tout ce qui est défendu (...) cette partie n'occupe point du tout les hauteurs nuisibles qui peuvent imposer à la place, figure très mal, n'observe aucune règle, n'a point de flanc qui mérite en porter le nom, d'où s'ensuit qu'elle ne commande à rien et n'éloigne pas la circonvallation, qu'elle est commandée par un demi-cercle inégal et interrompu de hauteurs qui s'étend depuis Notre-Dame de la Garde jusqu'à la mer (...) Ces hauteurs lui imposent tellement que supposé qu'on se peut servir de ce qu'il y a de fait de ce mur, il ne serait pas possible d'y appliquer un dehors qui n'en fut plongé, enfilé et vu de revers. (...) Et pour conclusion, elle est demeurée à my hauteur étant partout élevée à 12, 14, 15 et 16 pieds mais en nul endroit achevée. Il n'y a que la face 90 qui soit au cordon, d'ailleurs les matériaux en sont mauvais, tous les angles et les chaines aussi bien que la soubasse étant de pierre de taille sujette à la lune et à la gelée, le corps de la maçonnerie de même que le parement de saffre qui est un moilon très brut dont la qualité n'est que de gros gravier conglutiné comme celui du Montdauphin, qui à la longue se détache et revient à son premier principe quand il a été à l'air (...) cette enceinte n'a ni contrefort ni rempart, ni fossé ni dehors ni chemin couvert ni moyen d'y en faire qui puisse valoir quelque chose et par-dessus cela elle n'a environ que la moitié de l'élévation qu'elle devait avoir. Tous ces défauts font qu'elle ne saurait servir à quoi que ce puisse être, et bien que je me soit donné toute l'application possible pour tâcher d'en tirer parti et d'en ménager quelque partie, il n'y a pas moyen d'en venir à bout sans anéantir toutes les règles.
-La nouvelle enceinte
Celle-ci est bastionnée et figure par conséquent mieux que l'autre mais son revêtement est aussi mal composé que ceux de la précédente le parement en étant extrêmement brut, les joints grands, mal faits et tous fichotés de petites blocaille et gros graviers qui n'y tiennent que par la bonté des mortiers, ajoindre que partie est mal fondée sur un roc qui n'est pas solide et qu'on a escarpé trop près, de plus la situation n'en vaut rien par rapport à la hauteur de Notre-Dame de la Garde qui la commande partout et en voit la plus grande partie par plongée, enfilade et à revers (...)
Du surplus cette partie d'enceinte non plus que la moderne n'a ni contrefort, ni rempart, ni parapet, ni fossé, ni dehors, ni chemin couvert ni moyen d'en pouvoir faire qui ne soit encore plus sujet aux défauts des commandements que le corps de la place. Il n'y a que les deux bastions 15, 26 avec leurs courtines et la communication à la citadelle qui soient élevés au cordon, tout le reste n'est qu'ébauché et commencé, de sorte que cette partie qui semble promettre quelque chose à ne voir que son plan, n'est pas plus en état de servir que les deux autres, et hors la communication à la citadelle, qui n'est pas bonne. Il n'y a pas un plan de muraille de 10 toises de long qui puisse servir à autre chose qu'à fournir des matériaux pour le bâtiment des nouveaux murs qu'on y voudra faire.
A la suite, Vauban consacre un développement intitulé :
-S'il est à propos de fortifier Marseille ou non
Je n'entrerais pas dans la raison que le Roi a eue de faire abattre les murailles de Marseille, ce n'est point de cela dont il s'agit ici, mais d'examiner s'il est du service de sa majesté et du bien de l'Etat de lui faire une meilleure enceinte que celle qu'on y a commencée ou de la laisser en l'état qu'elle est, il y aurait sur cela beaucoup de choses à dire (...) mais comme cette pensée qui rejette absolument la fortification d'une grande ville frontière et port de mer, l'une des nourrices de l'Etat par son commerce, choque le plus commun et me parait monstrueuse et pleine d'erreur.(...) Toutes les places maritimes doivent être sensées frontières et par conséquent exposées aux entreprises des ennemis, aussi n'en voit-on pas ou il y ait des ports dans les pays qui ne soient fortifiées avec beaucoup de soin et de précaution. Marseille, seule grosse ville frontière très marchande et très importante au royaume se trouve privée de cette sûreté depuis près de 40 ans par la faute de quelques séditions dont plus de moitié ne furent pas punies, au lieu de quoi on s'en prit à ses murailles qui furent abattues soit pour la punir ou à dessein d'en faire une augmentation. Il y a beaucoup d'apparence que si l'abattis de ces murs n'avait été prétexte d'un agrandissement par les nouveaux murs qu'on y a fait depuis et par les privilèges que sa majesté lui accorda, son commerce serait infailliblement tombé, la ville se serait dépeuplée (...)
A la question posée, Vauban répond en conclusion : Marseille doit être fortifiée, d'autant qu'elle accueille un arsenal de marine.
Suit un projet chiffré pour l'amélioration de la ville et de son enceinte, avec de nouveaux agrandissements au sud/sud-est et au nord dans une nouvelle enceinte flanquée de 17 tours bastionnées semi-circulaires (ou de bastions, au choix du roi), percée de 5 portes et jalonnée de demi-lunes (pas de plan général conservé spécifique pour ce projet, qui apparait toutefois sur une carte des côtes jointe au projet, mais plans de détail du modèle-type des tours bastionnées proposées). Le projet d'enceinte nouvelle comporte quelques bastions à orillons, dans un segment entre ce qui serait conservée de l'enceinte neuve de 1666, au raccord avec la citadelle St Nicolas, et le projet de nouvelle citadelle autour du fort Notre Dame de la Garde. Un retranchement à deux grand demi-bastions est projeté à la Tête de Maure.
Le coût estimé de ce projet ambitieux était de 1808082 livres, ce qui le condamnait à ne connaitre aucun commencement d'exécution, bien que son auteur l'ait placé au premier rang des ouvrages les plus pressés de son projet général, pour une réalisation en 9 ou 10 ans.
Dans les faits, à défaut d'une solution pour améliorer efficacement une enceinte urbaine sans valeur défensive réelle, l'administration royale limita ses ambitions à faire achever plus ou moins le nouveau front sud selon le programme prévu.
Projets d'agrandissement avortés au XVIIIe siècle
Après la mort de Vauban, Montmort, intendant des galères de France et des fortifications de Provence critiquait à nouveau très sévèrement la conception de "l'enceinte moderne" dans un rapport d'avril 170833, évoquant rétrospectivement l'état de l'enceinte au XVIe siècle, qui avait résisté au siège de 1524: " Dans ce temps la ville de Marseille estoit en estat de se défendre par ses propres forces, ayant de bonnes murailles soutenues par des remparts et flanquées par de grosses tours et un large fossé, quoique pour lors les citadelles n'estoient pas encore construites, cette place estoit beaucoup plus forte et plus en estat de se défendre qu'elle n'est à présent, n'ayant plus ses murailles, ny remparts qu'on a esté obligé de razer lorsqu'on a commencé à travailler à son agrandissement (...)en formant cette nouvelle enceinte, la plus grande partie de ses murs n'estant pas flanquez, terrassez ni soutenus d'aucuns fossez ny ouvrages, mal construits par les ouvriers, et encore plus mal placez par ceux qui en ont donné le dessein, n'ayant observé aucunes figures régulières dans cet agrandissement et les ayant rapprochées des hauteurs qui environnent Marseille, au lieu de renfermer toutes ces hauteurs dans l'enceinte de la ville, et par là s'en rendre maîtres.
Ce n'a esté que sur ces remarques que je communiquai à feu Mr le Mal de Vauban lorsqu'il passa icy en 1699 et 1701 que ce grand ingénieur forma le projet d'une nouvelle enceinte qui enveloppe toutes les hauteurs qui commandent cette ville, et rendroit cette place imprenable si ce projet estoit exécuté. Montmort signale ensuite une circonstance survenue en 1707 qui aurait nuit à la capacité de résistance du front bastionné sud, apparemment laissé en partie inachevé : Jusqu'à la citadelle St Nicolas, le mur neuf qui forme l'enceinte de l'agrandissement de cette ville a 9 pieds de large à son raiz de chaussée et 6 à son sommet lequel est d'environ 18 pieds de haut. Une partie de ce mur depuis le fossé du bastion de la porte de Rome (premier bastion) jusques à l'angle qui forme le flanc du bastion de Notre Dame de La Garde (second bastion), qui contient environ 345 toises n'est construit que de terre, et n'a qu'un pied et demi d'epesseur . Ce fut dans cet endroit ou les consuls l'année dernière pendant que l'armée de M de Savoye estoit devant Toulon firent mettre de leur chef et sans raison 600 tonneaux remplis de terre, apparemment pour faire gagner les tonneliers de la ville,lesquels tonneaux sont à, présent à moitié pourrys. En sorte qu'on peut dire que cette ville est entièrement hors d'estat de se pouvoir deffendre par elle-même. La partie de revêtement qui restait à réaliser dans l'année 1701 sur le plan de détail de ce front par Joblot et Niquet, restait donc inachevée en 1708, mais l'a été peu après, comme on le voit sur un plan de 1725 relatif à un projet municipal de percée de porte dans la face droite du premier bastion, dans l'axe de la rue de Paradis. Avant cette date, une porte dite de la darse avait déjà été ménagée dès 1701 avec l'accord du génie, en décalage d'axe de la rue, dans la courtine suivante qui ne fut achevée qu'après 1708. Le Conseil d'Etat, saisi, autorisa le projet municipal par arrêt du 29 mai 1725 en dépit de l'avis défavorable de Maximilien Goulet de Montlibert, l'ingénieur du génie territorialement compétent; la porte de 1701 devait être murée, en contrepartie34. On observe que ces deux portes, du Paradis ou de la Darse, ne figurent pas sur le plan géométral de la ville et du port, très détaillé, levé par Joseph Razaud, ingénieur ordinaire, et gravé par Randon en 1743, le front sud n'ayant que trois portes : de Rome, de Notre Dame de La Garde et Saint-Victor; en revanche, la porte de Paradis est présente sur le plan géométral levé en 1773 par Jean-Pierre Bresson, gravé par Faure.
Le projet de principe d'agrandissement de la ville dans une nouvelle enceinte plus vaste trouva un nouveau défenseur en 1752 en la personne de Charles-Louis Auguste Fouquet, duc de Belle-Isle, Maréchal de France35, sans plus de succès qu'avant lui Vauban et Montmort.
La municipalité procéda, au cours du XVIIIe siècle, à quelques réparations ponctuelles, notamment à la vieille enceinte, mais l'ambiguïté du partage des prérogatives sur l'enceinte entre l'administration royale et la ville engendra un litige en 1780, à la suite d'un arrêt du conseil municipal du 27 avril 1777 qui autorisait les échevins à faire déplacer le bâtiment du grand poids de la farine à la porte de Rome, ce qui avait pour conséquence de masquer la courtine et le flanc d'un bastion, la municipalité se proposant de construire une nouvelle porte de ville. Ce projet rencontra l'opposition du sieur Pierron, colonel en second au corps du génie de Marseille, qui fit remonter l'affaire au secrétaire d'Etat à la guerre Alexandre de Saint Mauris, prince de Montbarrey, et à Jacques Necker, alors directeur général des finances. Ces derniers s'en remirent à l'avis autorisé de deux hauts fonctionnaires territoriaux de la guerre, Charles-François Elzéar de Vogüé, lieutenant général des armées et commandant en chef de Provence, et le sieur de Rozières, directeur des fortifications de Provence, qui vinrent sur les lieux examiner la construction amorcée et interrompue. Le premier ne vit pas d'inconvénient à cette construction, du fait de la présence d'autres édifices récents qu'on avait laissé bâtir extra-muros à proximité de l'enceinte, mais Rozières, tout en convenant que l'enceinte de Marseille ne pouvait être défendue contre une attaque sérieuse, estima qu'elle devait être soigneusement conservée, pour mettre en sûreté les principaux effets et les personnes des gros négociants et capitalistes. Il ajoutait qu'en cas de guerre, une bonne enceinte de simple murs suffisait pour contenir en toute sureté les besoins et munitions des troupes. De plus, il estimait qu'il ne fallait pas passer aux officiers municipaux le droit qu'ils prétendent s'arroger de propriété et de libre disposition du terrain des remparts autour d'une des principales villes du royaume au bord de la mer, au mépris du droit positif du souverain sur toute enceinte de ville ou de village quelconque dans toute l'étendue de son royaume36.
La communauté de Marseille, qui avait constitué un mémoire sur la base d'un récolement historique des titres archivés justifiant sa propriété sur les murs et lisses depuis 1252, défendit ses droits en arguant notamment que Marseille n'était point une place de guerre. Cependant, elle finit par céder faces aux conditions dissuasives à l'acceptation de son projet posées par le pouvoir central, sur proposition du directeur des fortifications. Par acte du 18 octobre 1780, ses représentants se soumettaient à démolir le bâtiment du bureau de pesage de la farine commencé à la porte de Rome, et à en faire enlever tous les matériaux aux frais de la ville.
Enhardi par cette circonstance, le lieutenant-colonel ingénieur du génie Pierron, soutenu en cela par Rozières et par Philippe-Henri de Ségur, secrétaire d'Etat à la Guerre et maréchal de France, s'attacha, à partir de 1784, à définir un nouveau projet d'agrandissement de l'enceinte de Marseille, en retournant les arguments historiques au profit des droits du pouvoir central, au prix de certaines approximations, comme l'attribution à Vauban des plans du front bastionné sud commencé en 1692, conçu comme une véritable fortification, et non comme un simple mur de clôture. Pierron donnait une description alarmiste de l'état de délabrement de l'enceinte existante, facilitant l'entrée et la sortie de la contrebande et ne permettant plus d'empêcher qu'un détachement de troupes sans préparatif puisse s'emparer de Marseille. Conscient de l'impossibilité de fortifier Marseille comme une place de guerre, il donnait comme mission à son projet de nouvelle enceinte de mettre la ville en état de faire quelque résistance, d'où un premier parti, formulé et dessiné en juillet 1784, définissant seulement l'implantation des murs, sans détail, et exposant le principe d'une défense par une série de huit redoutes détachées casematées conçues selon un plan-type37. Ce principe fut vite écarté, suite à un avis défavorable du maréchal de Ségur, qui préférait le projet de Vauban de 1701, au profit d'un dessin plus précis d'un mur d'enceinte bastionné non terrassé couronné d'un parapet d'infanterie, avec seulement, à quelques angles saillants, un rempart pour porter des canons de campagne à barbette. L'auteur du projet justifiait l'amplitude proposée pour sa nouvelle enceinte, développée sur 2932 toises, enveloppant les faubourgs nord, Est et sud (excepté la pace de Castellane, trop en avant au sud de la porte de Rome) par la nécessité de s'adapter à l'accroissement de la population38.
Exprimé sur un grand plan détaillé de 1786 qui signale et légende les agrandissements antérieurs, le tracé, proposé, assez irrégulier et jalonné de 13 bastions, demi-bastions et redans très peu saillants, devait se raccorder à l'angle d'épaule du troisième bastion du front sud conçu par Antoine Niquet, près de la porte de Notre-Dame de La Garde.
Plan de l'enceinte de Marseille avec ses faubourgs [projet d'agrandissement], 1786.
Le coût estimé des ouvrages variait de 1770885 livres à 2020885 livres selon le mode de contrat avec l'entrepreneur, l'ingénieur évaluant à 2290166 livres le bénéfice pour l'Etat de la vente de l'enceinte actuelle et des terrains vagues associés. Il ajoutait que la communauté de Marseille gagnera dans cette opération beaucoup de terrains qui lui seront cédés gratuitement, pour agrandie la place intérieure de la nouvelle porte d'Aix (porte Nord, ex nouvelle porte Royale de 1668-1670), ou doit être érigé l'arc de triomphe dédié au roi 39, et pour former des places ou marchés dans les nouveaux quartiers.
En dépit de ces arguments, soutenus par quelques dessins de détail, dont une élévation projetée de façade monumentale néoclassique pour la nouvelle porte de Rome, le projet grandiose du lieutenant-colonel Pierron resta lettre morte. Rejeté sans appel par les échevins de Marseille dans leur conseil du 26 novembre 1787, comme inutile et coûteux pour les habitants, notamment du fait d'impositions annoncées sur les propriétés comprises dans la nouvelle enceinte, et parce qu'il se fondait sur une spoliation de la propriété de la communauté sur l'enceinte existante, le projet fut annulé par le pouvoir central en décembre 1788. Cependant, l'enceinte projetée reste discrètement exprimée sur le plan routier de la ville et faubourg de Marseille levé par Campen en 1791 et gravé par Denis Laurent en 1792, et, plus concrètement, sur le plan de Marseille relatif aux projets de l'an 4 pour l'an 5 de la République établi par le directeur des fortifications Garavague40.
[Projet de la nouvelle porte de Rome], 1785.
Au XIXe siècle, dissolution progressive des enceintes dans le tissus urbain
Après la période révolutionnaire, la suite de l'histoire de l'enceinte de Marseille n'est définitivement plus un enjeu pour le pouvoir central et le service du génie. Devant l'accroissement du parcellaire urbain extra-muros, la municipalité se désintéresse de l'entretien et de la préservation d'un mur de ville jugé inutile et délabré, au point d'en considérer la démolition, aux points ou elle peut être utile à l'urbanisme sans générer de coûts excessifs. Un plan de Marseille, avec un projet d'agrandissement et d'embellissement, gravé en 1804, n'exprime plus la majeure partie du tracé de l'enceinte, soit le contour précis des anciens fronts de terre Est, sud-est et nord, que comme une suite de boulevards plantés, remplaçant les anciens murs.
Plan de Marseille avec un projet d'agrandissement, 1804. Détail.
Seule, la moitié ouest du front sud, comprenant le second, le troisième bastion et le demi-bastion faisant raccord à la citadelle, bâtis de 1692 à 1702, y sont exprimés avec un contour mural; le premier bastion n'est plus exprimé que par les contours des maisons qui en occupaient l'aire intérieure. Hors le fait que ces ouvrages sud font face à un secteur peu ou pas bâti au pied du versant pentu de la colline portant le fort de Notre-Dame de la Garde, on notera qu'il s'agissait précisément de la partie de l'enceinte moderne la mieux fortifiée dont la conception et la réalisation avait relevé de la maîtrise d'ouvrage des officiers royaux, non des représentants de la ville.
Un autre plan de Marseille gravé en 1835, annexé au projet de docks des sieurs Thérond et Maurel présenté par M. Eugène Flachat ingénieur civil, donne très lisiblement l'état de dissolution à cette date des restes de l'enceinte dans le parcellaire urbain. Il n'en subsistait alors que des segments du front de mer ouest et du front de terre nord de l'enceinte médiévale, le demi-bastion attenant du front nord de l'enceinte de 1668-1670 (qui flanquait à gauche la porte d'Aix, détruite), et, du côté sud de la ville, la partie du front bastionné de 1692-1702 déjà indiqué comme exclu des démantèlements sur le plan de 1804.
[Plan de Marseille pour un projet de docks], 1835. Détail.
On note toutefois que la courtine entre le second et le troisième bastion avait disparu, avec la porte de Notre-Dame de la Garde, au profit d'une nouvelle avenue (le cours Bonaparte) parallèle à son tracé. A l'extérieur, des ruelles (rues des lices Saint-Victor, rue de l'arsenal) avaient été aménagées le long des revêtements conservés des bastions. Cet état de persistance des restes du front sud n'avait pas évolué sensiblement en 1860, si ce n'est par l'aménagement d'un jardin public, dit promenade Bonaparte, sur le terrassement du troisième bastion, et la suppression de la courtine se raccordant à la citadelle en 1859 (pour faire place à la caserne Saint Victor), suivie, après 1870, de la destruction du demi-bastion attenant. Les restes de l'enceinte médiévale avaient en revanche, dans les décennies 1840-1850, été entièrement détruits et digérés, par le parcellaire, pour les fronts de terre, et lors du remplacement du front de mer par les quais du nouveau bassin de la Joliette. Le revêtement du second bastion disparut à son tour avant la fin du XIXe siècle, remplacé par les façades donnant sur la rue de l'arsenal du pâté de maisons bâti sur son emplacement.
II- Description
Dans l'état actuel, l'ancienne enceinte urbaine de Marseille s'est effacée de la mémoire collective et semble avoir intégralement disparu, dissoute dans le parcellaire bâti qui s'y est substitué. Ce parcellaire conserve néanmoins des traces de l'implantation et de rares vestiges en élévation du front bastionné sud, construit entre 1692 et 1702.
S'agissant de l'implantation, en partant de l'est, L'alignement intérieur des murs de l'enceinte entre la gorge du premier bastion (qui faisait suite à la porte de Rome), et le flanc gauche du troisième bastion, est pérennisé par le cours Pierre Puget (ex cours de l'Empereur). L'ilot de maisons occupant l'emplacement du premier bastion en pérennise encore une partie des contours, bordés au nord, soit celui de l'ancienne gorge du bastion, par la rue Armény, au sud-ouest, soit celui de l'ancienne face droite, par le boulevard Paul Peytral, et à l'ouest, soit le tracé de l'ancien flanc droit, par la rue Paradis, qui est toutefois en retrait de l'emplacement du flanc. La partie Est de cet îlot a été amputée lors de la construction de la préfecture et de sa place, entre 1860 et 1867. L'îlot pérennisant les contours du second bastion est bordé pour les contours extérieurs, flanc droit et faces, par la rue de Brignoles (ex rue de l'arsenal) et pour le flanc gauche, par la rue Breteuil. L'emplacement de la porte de Notre-Dame de la Garde, dans la courtine entre second et troisième bastion, correspond au carrefour du boulevard Notre-Dame de la Garde et du cours Pierre Puget. Le troisième bastion, bordé à l'extérieur par la rue de l'abbé Dassy - devant ses faces- et par la rue des lices -sur son flanc droit-, et la courtine qui lui fait suite à l'ouest, aussi bordée par la rue des lices, sont les seuls éléments dont les revêtements de 1692-1702 sont conservés en élévation, préservés par la topographie accidentée et pentue de ce secteur, et par le terrassement interne très irrégulier du bastion, qui avaient dissuadé d'y bâtir des ilots de maisons. A la suite, les contours du demi-bastion qui terminait ce front sud sont pérennisés par la chicane de la rue des lices contournant l'emplacement du flanc gauche et de l'angle d'épaule (actuelle place Joseph Etienne), suivie par la rue Sauveur Tobelem, pour la face fauche du bastion; la porte ou poterne Saint Victor traversait cette face au droit de la rue d'Endoume. Le tracé de la face droite du bastion, formant la courtine qui allait se raccorder au haut fort Saint Nicolas, est pérennisé par la rue du rempart, et s'interrompt au droit de l'avenue de la corse. Les façades sur ces deux rues de l'école pratique d'industrie construite en 1903 s'appuient sur les fondations du demi-bastion.
Le terrassement du troisième bastion, fondé sur un affleurement en carrière du substrat rocheux jamais remblayé dans sa partie basse, accueille aujourd'hui la partie haute du parc de la colline Puget, dont les murs de clôture et de terrasse Est sont construit des matériaux issus de la démolition des revêtements de l'enceinte. Les revêtements des deux faces de ce troisième bastion, au point le plus haut du site, ne sont plus directement apparents dans la rue de l'abbé Dassy, car ils ont été remblayés et doublés à l'extérieur par le mur de clôture du parc. Seul le revêtement du flanc droit est entièrement dégagé, fondé sur un fort dénivelé ouest/ nord-ouest qui se poursuit le long de la courtine qui lui fait suite, et que répercute la pente actuelle de la rue des Lices.
Angle d'épaule et flanc droit du troisième bastion du front Sud.
Les parements en blocage de moellons de tout-venant sommairement assisés à l'horizontale, sont couronnés par le cordon, fortement pendant vers la courtine. L'angle d'épaule du bastion reste suffisamment dégagé par l'appui du mur de terrassement du parc qui enveloppe les faces, pour permettre d'y reconnaitre les vestiges dégradés du large chaînage en pierre de taille à bossage qui concernait tous les angles saillants des bastions de ce front sud et étaient couronnés d'une guérite, d'après le dessin d'élévation développée de 1700.
Élévation du flanc droit du troisième bastion du front Sud.
Le parapet actuel de ce flanc de bastion, au-dessus du cordon, en blocage et percé de chantepleures, est probablement un aménagement du XIXe siècle postérieur au démantèlement. Il est monté au-dessus d'un cordon dont ne reste que l'assise d'appui inférieure, formant une moulure en cavet, l'assise supérieure en tore saillant, soit le cordon proprement dit, ayant disparu, comme on le voit par contraste dans l'angle rentrant flanc-courtine, à son raccord avec celui de la courtine, dans lequel les deux assises du cordon sont conservées.
Détail de cordon au raccord de la courtine et du bastion.
La courtine est conservée en élévation sur la quasi totalité de son développement, son revêtement offrant le même profil en fruit et la même mise en œuvre que celle du flanc du bastion, et son cordon, très bien conservé, le même fort pendage, d'est en ouest. Il ne reste en revanche aucun vestige de parapet au-dessus de ce cordon, ce qui porte à émettre l'hypothèse d'un possible inachèvement de l'ouvrage, à l'issue de la campagne amorcée en 1692.
Élévation de la courtine suivant le troisième bastion du front Sud.
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.