I- Historique, topographie et typologie générale
Le site stratégique de Saint Nicolas avant la citadelle
Pendant plus que quatre siècles jusqu'à la construction de la citadelle, le site de Saint-Nicolas, hors du périmètre de l'enceinte de la ville, fut occupé par la chapelle consacrée sous ce vocable, sans caractère fortifié. Comme celle de Notre-Dame de la Garde, cette chapelle Saint-Nicolas, attestée depuis 1135, était une dépendance de l'abbaye voisine Saint Victor. L'implantation des deux chapelles était échelonnée du côté sud du port de Marseille, encadrant l'abbaye médiévale fortifiée, dans un secteur suburbain peu bâti. Notre-Dame de la Garde occupait une haute éminence en net retrait au sud-est du port, ce qui lui valut d'être incluse dans un fort royal dès le XVIe siècle, la chapelle Saint-Nicolas occupant le point le plus bas et le plus à l'ouest. Le site de cette chapelle correspond à la partie basse de celui de la future citadelle, soit une avancée rocheuse de médiocre élévation formant le côté sud de la passe d'entrée du port, le côté nord, en vis à vis, étant occupé par la commanderie Saint Jean, futur fort Saint-Jean. Du fait de cette situation topographique contrôlant directement la passe, une tour carrée d'aspect défensif avait été construite à l'initiative de la ville de Marseille en 13831, à proximité de la chapelle, au plus près de l'entrée du port, pour recevoir l'extrémité de la chaîne que l'on pouvait tendre pour barrer cette passe. Cette tour était moins monumentale que celle de la commanderie Saint-Jean, implantée à l'autre extrémité de la chaîne, telle qu'elle avait été reconstruite de 1447 à 1453 à l'initiative de René d'Anjou, comte de Provence. La chapelle Saint Nicolas était apparemment construite à la tête de l'avancée rocheuse mais quelque peu en retrait et en léger surplomb au-dessus des eaux de la passe, du fait de l'élévation de l'affleurement du substrat rocheux. L'implantation exacte de la tour est difficile à préciser, soit au plus bas de l'affleurement, au niveau des eaux de la passe, ce qui semble probable, soit au même niveau d'altimétrie que la chapelle. Il n'en reste en effet aucune trace archéologique, pas plus que de la chapelle, et les sources graphiques et iconographiques les moins irréalistes figurant Marseille et son port, à partir du XVIe siècle et jusqu'à la fondation de la citadelle, restent imprécises, voire ambigües à cet égard.
Deux vues topographiques cavalières de Marseille à peu près semblables, donnant une vision très plongeante prise du sud, gravées et publiées en 1575 dans deux recueils différents, la Cosmographie universelle de François de Belleforest (Fig. 1) et De praecipuis totius Universi urbibus de Georg Braun, gravé par Hogenberg2, montrent la tour carrée, alors découverte, et la chapelle.
[Vue cavalière Nord de Marseille], 1575. Détail.
On remarque aussi sur ces gravures, en net retrait au sud-ouest du site de Saint-Nicolas, et de celui de la Tête de More, vers la côte, un grand bâtiment identifié comme l'enfermerie des pestiférés. Le légendage comporte et un anachronisme surprenant: l'abbaye fortifiée Saint Victor est figurée bien à sa place entre la chapelle Saint-Nicolas et le fort de Notre-Dame de la Garde sur sa haute colline, mais la chapelle et la tour sont désignés par la formule le fort S. Nicolas.
Une vue cavalière de Marseille a été dessinée en 1591 par l'ingénieur militaire piémontais Ercole Negro, comte de Sanfront, au service du duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier3. Ce relevé a été fait dans le contexte troublé de l'alliance du duc en 1589-1591 avec le parti ligueur marseillais et aixois représenté par Charles de Cazaulx, prétendant à la charge de premier Consul de Marseille, et par la comtesse de Sault. Fortement plongeante comme celle de Belleforest, mais prise du nord et plus réaliste, cette vue topographique montre le site de Saint-Nicolas, en exprimant très clairement l'éminence circulaire, future assiette de la partie haute de la citadelle (Fig. 2).
Marsiglia, veduta prospettica della citta durante un assedio, 1591. Détail.
L'avancée rocheuse en contrebas au nord vers l'entrée du port, y est exprimée avec la chapelle Saint Nicolas ruinée et un petit bâtiment annexe en arrière, mais sans la tour. On doit pouvoir en conclure que cette tour de Saint Nicolas avait dû être détruite peu auparavant, peut-être en phase avec la ruine de la chapelle, dans une circonstance non rapportée par l'historiographie, sans doute liée au contrôle difficile de Marseille par le duc de Savoie, qui avait rompu son alliance avec Cazaulx à la fin de 1590. Le duc appuyait ses ambitions sur le gouverneur du fort de Notre Dame de La Garde, Claude Antoine de Méolhan, qu'il chargea d'occuper l'abbaye Saint-Victor, pendant que le gouverneur du château d'If, Nicolas de Beausset, lui résistait, par fidélité à Henri IV. Dans ce contexte, le site de Saint-Nicolas, contrôlant l'entrée du port, était particulièrement exposé aux tirs d'artillerie des deux partis opposés, soit venus de la mer soit de la hauteur de Notre-Dame de la Garde.
La genèse de la citadelle, contexte politique et protagonistes
La création d'une citadelle à Marseille trouve son origine dans les troubles civils survenus pendant la minorité de Louis XIV dans la décennie 1650, révélateurs d'une insoumission des consuls locaux au pouvoir central. Jusqu'alors, la ville, renfermée dans son enceinte médiévale modernisée au XVIe siècle, jouissait pacifiquement de ses franchises municipales, mais l'influence sur les consuls était devenue depuis 1637 l'enjeu de rivalités politiques plus ou moins rétives à l'autorité représentée par le ministère du cardinal Mazarin.
En 1650 Mazarin avait mis à l'écart et fait déplacer en Languedoc le gouverneur de Provence, Louis-Emmanuel de Valois, comte d'Alais, compromis dans la fronde des Princes. Le comte d'Alais était chef d'un parti en concurrence à Marseille, parmi les consuls, avec le celui d'Antoine de Valbelle, lieutenant de l'amirauté, ce dernier défendant les franchises municipales et la résistance à l'ingérence de la royauté, tout en restant fidèle à Mazarin contre la fronde. Le cardinal ministre nomma gouverneur de Provence en 1653 un homme de confiance, Louis de Bourbon-Vendôme, duc de Mercœur, époux de sa nièce Marie Mancini. En 1657, Henri de Forbin-Maynier d'Oppède, premier président au parlement d'Aix, Intendant de la Provence, transfuge de la fronde des Princes devenu promoteur de l'autorité royale, s'efforça d'imposer son influence sur les consuls de Marseille issus du parti de Valbelle, et obtint la nomination de consuls par lettres-patentes. Cette politique rencontra une opposition incarnée par un défenseur de la résistance à l'autorité du pouvoir central, Gaspard de Glandevès, qui fomenta un soulèvement des marseillais pour défendre leurs franchises. Les élections municipales d'octobre 1658, non autorisées mais réitérées le 26 janvier 1659 avec l'autorisation des représentants du pouvoir central, désignèrent une majorité en faveur du parti insoumis à l'autorité du gouverneur et de l'Intendant. Des agents du roi ayant été agressés à Aix et à Marseille, les nouveaux consuls refusèrent d'exécuter les ordres et décrets du pouvoir central contre les factieux auteurs des faits, réfugiés à Marseille.
Dans ce cadre, le duc de Mercœur écrivait à Mazarin fin novembre 1659 : "Si l'on ne prend pas de fortes mesures pour assurer à l'avenir l'autorité du Roy, comme une citadelle, qui est la meilleure voie (...) vous reverrez, Monsieur, cette ville se replonger dans la désobéissance..". Lors d'une visite à Aix, le 19 janvier 1660, Louis XIV donnait à Mercœur des instructions formelles pour la construction d'un fort à Marseille "en l'endroit de ladite ville qui sera jugé le plus propre" 4. Pour la conception de ce fort ou citadelle, Mazarin avait aussitôt dépêché sur place Louis-Nicolas de Clerville (1610-1677), l'ingénieur militaire qu'il jugeait le plus capable dans ce domaine, et pour qui il avait décidé, dès 1659, de créer la charge de Commissaire général des fortifications (ce qui ne fut effectif qu'en 1662).
Le 22 janvier, Clerville écrivait à Mazarin que le fort projeté devait à la fois servir à dominer la ville en cas de rébellion et à parer à une attaque venant de l'étranger, tout en maintenant par la mer la liaison avec l'extérieur. Parmi les emplacements pressentis, la butte des Carmes et la Tourette, au nord du port, présentaient des inconvénients (trop d'expropriations dans le second cas), en sorte que site de Saint Nicolas était jugé le plus adapté par l'ingénieur, d'autant qu'il disposait d'une fontaine d'eau douce5. Par formalité, Mazarin demanda l'avis du maréchal de France et ministre d'Etat César de Choiseul, comte du Plessis-Praslin, qui trouva l'assiette de Saint Nicolas trop étroite et proposa le site de la Tête de Maure, plus en avant de l'entrée du port, à l'ouest, ce qui, compte tenu de l'urgence de la décision, ne remit pas en cause la proposition de Clerville6.
Le site de Saint-Nicolas avait, entre autres avantages, celui de pouvoir contrôler directement l'entrée du port; de plus, il n'était occupé que par la chapelle qui lui devait son nom. Pour autant, outre le domaine foncier de l'abbaye Saint Victor, l'emprise complète du site était partagé entre plusieurs propriétaires privés laïcs qu'il fallut exproprier et dédommager sans discussion préalable, comme le montrent différents actes de vente, tous postérieurs à février 1660, et une prisée rétrospective de 16677.
Bien qu'occupé par les dessins du projet, Clerville avait une autre tâche, d'ordre symbolique, à accomplir à Marseille avant la venue prochaine du roi : la démolition de la porte de la ville dite porte Réale ou royale, la plus proche du port, ouvrage médiéval imposant précédé d'une avant-porte en forme de frontispice classique à colonnes et fronton, telle qu'en témoigne une gravure d'Israël Silvestre, datable de 1643. Il s'agissait de rabattre la superbe de la ville, qui avait affiché une inscription insolente au frontispice de cette porte, et d'ouvrir une brèche dans l'enceinte, par laquelle le roi pourra faire son entrée. A ce sujet, l'ingénieur écrivait le 27 Janvier, au cardinal Mazarin : "Cependant son Altesse, il faut incontinent après mon retour en cette ville travailler à la démolition de cette orgueilleuse porte qui faisoit jurer les Roys entre deux guichets, et qui a si fièrement porté huict ans durant cette inscription scandaleuse qu'on a fait oster depuis huict jours; mais comme ç'auroit esté grand dommage d'en gaster les ornements qui sont parfaictement beaux, nous en faisons peu à peu desmonter les colonnes et les corniches, avec tous les œuvres de marbre, pour en orner les portes de nostre future citadelle. Nous faisons pareillement emporter les pierres de la muraille adiacente à la porte susdite pour nous en servir dans les fondements de nostre ouvrage..." 8. Il est intéressant de remarquer, de la part de Clerville, un intérêt pour les ornements architecturaux que l'on ne retrouve guère ailleurs et par la suite dans sa correspondance, avec l'idée de donner aux portes de la citadelle en projet un décor architecturé, auquel pouvait contribuer le réemploi des éléments démontés de l'avant-porte Réale. On ignore si cette idée lui était venue spontanément, ou inspirée par l'avis d'un tiers, artiste ou architecte. A cet égard, il faut mentionner le fait que l'ingénieur protégé de Mazarin, souvent en campagne, s'était assuré de l'assistance d'un architecte et ingénieur expérimenté, Nicolas Desjardin, pour le suivi des travaux de la citadelle; on ignore s'il avait fait appel à ses services dès le début du chantier, car la documentation à ce sujet est déficitaire, mais le contexte rend l'hypothèse très probable.
Un chantier lancé dans la précipitation, la construction du "haut fort"
Dès le 3 février 1660, un prix-fait passé à Marseille devant M° Sossin notaire royal, dans l'hostel de Louis de Vendôme, duc de Mercœur gouverneur de Provence, engageait au nom du roi Jean-Baptiste et Jean Meollans, père et fils, et Pierre Beaumont, Mes maçons de ceste ville, pour les travaux de la citadelle, plus spécialement la partie alors dite alors le "Quarré du Faro"9, dénomination qui correspond au réduit central quadrangulaire bastionné, en haut de l'éminence, qualifié plus tard de "donjon". Les entrepreneurs s'engageaient pour le dernier jour d'octobre prochain , soit sans un délai de neuf mois, à faire et parfaire bien et deument au dire d'ouvrier et gens à ce cognoissant, les ouvrages de maçonnerie et autres à plain mentionnés en chacung article du devis (mémoire du projet et plans, non conservés) signé par les parties (...)dont les vrayes places et situations particulières leur seront monstrées sur les lieux par le Sr de Clerville, Mareschal des Camps et armées de Sa Majesté, lieutenant de l'artillerie quy a fait et dressé ledit devis. Le prix fait poursuit en ces termes : lesditz entrepreneurs seront tenus comme ils promettent de commencez lesditz ouvrages partout demain pour les conduire avec toute la diligence qu'en icelle pourra (...) Seront pareillement teneus lesdits entrepreneurs de faire voiturer tant par mer que par terre, charrier sur les lieux et mettre en œuvre tous les materiaux necessaires auxdits ouvrages bons et à ce convenables comme pierre de taille de la Corone de la plus fine et non point de celle qui est appellée dessolade et pierre de feu, chaux de celle de la Colle, brique de crote de celle du cartier de Séon et tuilles du mesme cartier et non de celle de terreaux, sable de Montredon ou de Luveaune et non autres (...) Moyennant quoi leur sera payé (...) pour chacune canne cube mesure du pais, icelle de massonnerie dans laquelle entreront cinq charges de bonne chaux, la somme de vingt six livres ; pour chasque canne quarrée de taille tant unie que celle qui sera faite de bossage pour les chaisnes ou pillastres pareille somme de vingt six livres ; pour chasque canne quarrée de pavé de pierre de taille portant un demi pan d'espesseur et de barres de moison bien cimenté et bien taillé duquel seront couverte les voultes tant des magasins que des logementz, la somme de quatorze livres; En cas que par dessus lesdites voultes soit trouvé a propos de fere une seconde couverture de brique sera payé pour icelle la mesme somme que celle du pavé d'en bas des logements, et aussy au cas qu'il soit jujé necessaire d'employer soubs les plateformes de l'artillerie du pavé d'une plus grande largeur (...) en sera payé à proportion de la différence (...) et pour ce qui est des voultes susdites, lesquelles seront faites de brique de crotte ainsi que dessus est dit et aura par dessus un get de mortier de massonnerie sans aulcune terre, icelluy bien aplany qui sera canné comme le reste de la massonerie, leur sera payée la somme de douze livres. Et pour chacune canne courrante de cordon rond en forme de corniche ainsi qu'il est marqué et dessigné audit devis leur sera payée la somme de cinq livres cinq soulx. Et pour chacune canne de couverture de taille et pavé bas des logements leur sera payée la somme de quatre livres dix soulx (...)
Le prix fait concédait une avance aux entrepreneurs de 3300 livres pour les préparatifs de la fabrique. Les mortiers devaient être liés à l'eau douce et non sallée. Autre précision, destinée à stimuler l'ardeur des maçons : si les ouvrages du quarré du Faro ne sont achevés fin octobre, il leur sera payé 25 livres par canne, puis ensuite de 24 livres pour l'achèvement qui sera à parfaire le mois suivant.
Les sieurs Jean Audibert, marchand à Bouc et Jean Puget Me masson dudit Marseille (frère aîné de Pierre Puget, qui accomplissait alors sa brillante carrière de sculpteur loin de Marseille), étaient constitués plèges (cautions) et principaux observateurs de tous ce que lesdits entrepreneurs ont promis et se sont obligés...
Posée le 11 février, la première pierre de la citadelle portait une inscription latine gravée conjurant toute tentative de sédition des marseillais, et mentionnant pour la paternité de l'ouvrage les noms du roi, du cardinal Jules Mazarin et de Louis de Vendôme, gouverneur de Provence. Le financement des travaux de la citadelle était contrôlé par Louis Testard de La Guette, intendant de la Marine du Levant à Toulon.
Le 2 mars 1660, le roi, accompagné de Mazarin fit son entrée dans Marseille par la brèche ouverte à la suite de la démolition de la porte royale. A l'issue de son séjour, le 5 mars, fut mis en vigueur un nouveau régime municipal supprimant le titre de consul électif, et plaçant à la tête de la ville un viguier gouverneur nommé par le roi, secondé par deux échevins bourgeois et des conseillers municipaux dont la nomination était soumise à l'approbation du gouverneur de la Provence. Cette réforme, la citadelle, et leur coût pour le royaume sont évoqués dès le 6 mars 1660, dans une lettre de Mazarin adressée au surintendant des finances Nicolas Fouquet : " La citadelle et les autres fortifications qu'on a jugées absolument nécessaires pour brider cette ville au point qu'il faut, et pour soutenir les règlements que Sa majesté vient de faire qui changent entièrement le gouvernement passé, consommeront beaucoup d'argent. On a songé pour y subvenir à une création d'offices à Marseille."10
Cette première étape du chantier de la citadelle généra trente et une quittances échelonnées depuis l'avance le jour du prix-fait jusqu'au 30 mai 1661, pour un total de 187.000 livres. Le chantier fut poursuivi à la suite, mais aucune précision n'est connue sur l'objet des travaux, très certainement la seconde enceinte de la citadelle haute ou haut fort, autour du "quaré du Faro". Le 17 septembre 1661, les entrepreneurs de ces nouveaux travaux, Méolan père et fils, Pierre Beaumont et Jean Puget, sont venus à compte des toutes les sommes (...) du prix des fortifications qu'ils font pour sa majesté depuis le 3eme mai dernier, font compte final en acte public du 6 mai jusqu'aujourd'hui reste un solde de 2098 livres. Jean-Baptise Méolan mourut le 25 octobre 1661, ce qui n'entraina probablement pas un arrêt du chantier, mais une nouvelle évolution dans la composition des entrepreneurs.
Après la mort de Mazarin (9 mars 1661) et la reprise des fonctions de ministre d'Etat par Jean-Baptiste Colbert, les quelques lettres expédiées de Marseille par Clerville à l'occasion de ses déplacements, l'été 1661 et celui de 1662, notamment pour embarquer en reconnaissance maritime sur le littoral d'Algérie, ne font jamais allusion à la citadelle, si ce n'est pour mentionner son gouverneur en titre, nommé le 14 avril 1661, Henri de Beringhen (1603-1692), seigneur d'Armainvilliers et d'Azay-le-Rideau, premier écuyer de la petite écurie du roi.
Une lettre datée du 11 avril 1662, adressée à Colbert par Louis de La Guette, intendant de la Marine à Toulon et contrôleur des finances de la citadelle, donne quelque information sur l'économie du chantier ; "Sy Mr le Chier de Clerville me veut croire, nous reglerons de telle sorte le nombre des ouvriers qui sont aux attelliers de la citadelle de Marseille et les despences qui s'y doivent encore continuer que le fonds que vous destinez pour cella suffira, pour satisfaire à toutes choses. Et d'autant plus facillement que la place est a présent en toute seureté, la porte de la seconde enceinte fermant à clef et à pont-levis. Car de ma part je ne puis pas absollument empescher qu'il naugmente les attelliers en allégant que tel et tel travail est necessaire et fort pressé." 11
Le 28 aout 1662, une lettre de Colbert adressée à La Guette mentionne un fonds de 50.000 livres accordé par le roi aux échevins de la ville de Marseille pour les dédommager de leurs infirmeries, à démolir12. Il s'agissait de l'ancienne infirmerie des pestiférés, située vers la Teste de More, visible sur les vues de Marseille de 1575, depuis affecté aux quarantaines, dont l'accès depuis la ville était condamné par la construction de la citadelle. Ces infirmeries et leur terrain clos d'environ douze hectares, ne seront pas détruites, mais rachetées à la ville pour 62.000 livres en 1663 et récupérées par le pouvoir central, le dédommagement ayant permis de faire construire l'infirmerie neuve, de l'autre côté de la ville, à la Joliette.
A la même date du 28 aout 1662, Colbert écrivait à Clerville, promu officiellement commissaire général des fortifications depuis le 30 juin : "J'ay lu entièrement la longue depesche que vous m'avez faite en réponse de l'éclaircissement que je vous avoit prié de me donner, si, avec le fonds qui a esté fait, vous achèveriez la citadelle de Marseille dans la fin de cette année (cet achèvement ne concerne que le haut fort), par laquelle je vois que vous estimez nécessaire de dresser une contrescarpe, dont le travail est déjà avancé par le transport des terres et le soin que vous avez prit de faire creuser dans le roc : sur quoy je vous diray succinctement que si vous venez icy dans quelque temps, vous pourrez informer le Roy de la nécessite et de l'utilité de ladite contrescarpe, et que cependant il faut absolument faire tous vos efforts et redoubler vostre application pour achever entièrement la première et la seconde closture le plus tost qu'il vous sera possible, car outre qu'il est de grande importance de mettre cette place dans sa perfection, je ne crois pas que sa majesté soit en estat d'y faire une nouvelle dépense, en ayant tant d'autres pressées et indispensables à soutenir."13
On sait par trois autres lettres de Colbert envoyées le 22 aout et le 12 septembre 1662, une à Clerville, les deux autres à La Guette, que les travaux d'achèvement de la citadelle haute, alors très avancés, étaient conduits par le maître maçon Jean-Etienne Chieusse. La clôture du chantier était prévue pour la fin janvier 1663, mais son financement nécessitait un supplément de 12.000 à 13.000 livres sur le budget de 180.000 livres de l'exercice 166214.
En 1663, Clerville était occupé loin de Marseille, entre autres à Sedan et Marsal; aucune correspondance le concernant n'évoque la citadelle.
Le chantier de construction de la première enceinte dite de la basse cour
Le 16 juillet 1663, le contrôleur La Guette, par l'intermédiaire de son commis à Marseille Roé Pingard, sieur des Fontaines, passait un prix-fait avec cinq maîtres tailleurs de pierre (et maçons), François Malbecq, Claude Isnard, François et Dominique Gonsollin, Jacques Raspailh, associés à Pierre Puget (cousin homonyme du sculpteur), pour les travaux de la basse-cour de la citadelle15, soit ceux de la première enceinte dans son ensemble, bastionnée mais irrégulière, enveloppant l'avancée rocheuse Saint-Nicolas sur l'entrée du port, et se raccordant à la seconde enceinte de la citadelle haute ou haut fort.
La rémunération des entrepreneurs était de 22 livres par toise cube de maçonnerie, ou par canne carrée de pierre de taille. Les articles objets du marché comportaient, du côté du port, une grande porte d'entrée (la porte principale de la citadelle) flanquée d'une salle d'armes bien bastie et bien voultée de pierre ou de brique. Le long des murailles de l'enceinte, il fallait prévoir, de place en place des guérites de pierre de taille, sur culs de lampe, ornées des écus aux armes de France avec trophées, le tout bien sculpté de pierre blanche des carrières du Cap Couronne. A la place de la chapelle Saint Nicolas, vouée à la démolition, le prix-fait mentionnait une grosse tour contenant des logements et magasins voûtés. Cette "grosse tour" correspond sans nul doute au front polygonal de l'enceinte du bas-fort en avancée sur l'entrée du port, face à la tour de la commanderie Saint-Jean, abritant la basse-cour intérieure proprement dite avec locaux casematés. Il ne s'agissait donc pas d'une tour à proprement parler, mais l'emploi de ce qualificatif est plausible dans le langage des contractants pour désigner un ouvrage défensif de forme non bastionnaire plus large que haut. On peut penser notamment au précédent de la "grosse tour" royale bâtie sous Francois Ier à l'entrée du port de Toulon, ouvrage beaucoup plus large que haut, de plan circulaire tendant à l'ovale de très fort diamètre, abritant casemates et cour intérieure. Le grand ouvrage saillant habillant l'avancée du bas fort ou première enceinte de la citadelle de Marseille, contrôlant la bouche du port, de plan oblong en polygone irrégulier adapté aux contours de l'affleurement rocheux, fait pendant de ce côté sud à la tour de la commanderie Saint-Jean. Difficile à qualifier (le terme imagé "queue d'aronde" sera employé au XVIIIe siècle), il ne pouvait être assimilé à un bastion, mais pouvait l'être à la rigueur à une "grosse tour".
Dès la fin de janvier 1664, l'un des maitres maçons tailleurs de pierre titulaires du marché, François Malbecq, quittait le chantier, pour cause de maladie. A la suite, furent recrutés trois autres maçons Jean et Etienne Brémons, père et fils, et Joseph Chauvot16. Les travaux se poursuivirent, de façon discontinue, avec la nouvelle équipe, un document du 16 décembre émanant du contrôleur La Guette faisant état, sans localisation, de doublages de planches (couchis ?) dans les magasins à poudres17.
Au cours de cette année 1664, l'architecte Nicolas Desjardins, jusqu'alors resté dans les zones d'ombre des sources d'archives accessibles concernant la citadelle de Marseille, apparait dans la correspondance de Colbert. Desjardins écrit directement au ministre d'Etat depuis que Clerville l'a chargé, en mai, de la conduite des travaux de reconstruction du Château-Trompette de Bordeaux, dès le lancement de ce chantier d'importance majeure. Résidant dès lors à Bordeaux, l'architecte continue à suivre les travaux de Marseille, en y faisant divers déplacements.
Dans une première lettre, datée de Bordeaux le 1 aout 1664, Nicolas Desjardins semble vouloir rassurer le ministre quand à la conduite du chantier de la citadelle, et quand à son implication dans cette tâche, suggérant que Clerville s'en remet entièrement à lui : "Je puis vous dire avec vérité que Mr le Chelier de Clerville a esté très satisfait de toute ma conduite ayant mesme laissé avant partir de Marseille tous les dessaings et modelles particuliers des ouvrages que ledit Sr y a ordonné à son despart de sorte que toutes les choses y seront continuée tel sy il y estoit. Il ma aussy faict faire tous les thoisés & comptes des ouvriers qui m'ont fort occupé com Mr de La Guette le sait., je nay rien obmis de ce quy despendoit de moy pour la continuation du plus beau travail de l'europe, et dont le roy aura une entière satisfaction aussy bien que de celuy a quoy je m'estudieré incessament..."18. On note dans cette dernière phrase des formules qui révèlent chez Desjardins une tendance à l'hyperbole (le "plus beau travail de l'Europe"!) et à la survalorisation tant de l'objet de son travail que de sa capacité à l'accomplir.
Dans la lettre suivante, du 20 octobre 1664, Nicolas Desjardins, après avoir longuement exposé à Colbert ses états de service en cours à Bordeaux et aux écluses du Lot, fait valoir à quel point Clerville lui laisse les coudées franches pour le programme à continuer à la citadelle de Marseille: "...Jay reçu des nouvelles de Marseille touchant les travaux quy y vont fort bien nonobstant l'apréhension que l'on a d'un mal contagieux, Mr de La Guette m'escript d'y aller faire un tour à la fin de l'année pour y voir les travaux, resgler les thoises & sur les ordres de Monsr de Clerville ordonner les travaux qu'il faudra faire l'an prochain puisqu'il ny peut pas estre..." 19
Certains aspects techniques de mise en œuvre de la première enceinte de la citadelle ne pouvant être dirigés à distance ou superficiellement, Desjardins, en marge de son compte-rendu épistolaire des travaux de Bordeaux, daté du 17 novembre 1664, demandait à Colbert de pouvoir faire un séjour prolongé à Marseille, pour s'y consacrer exclusivement : "...& mesme pour le voiage de Marseille dont je vous ay desja escript, afin d'y resgler ce qu'il faut faire pour la jonction des nouveaux travaux de la basse cour de St Nicolas à ceux de la citadelle, ou il y a un peu de difficulté tant pour la nature du lieu dont la superficie est fort inesgalle que pour se couvrir de quelque hauteurs devers St Victor & de teste de More par des traversse ou autrement, se sera un voiage de six sepmaines pendant lesquelles on ne pourra rien faire (à Bordeaux)".20
L'achèvement du chantier de la citadelle, renouvellement de personnel
Pour la citadelle de Marseille, 1665 est une année de transition, à différents égards. Le 31 mars, les travaux sont interrompus sine die, faute de financement, avec une dette de 6000 livres envers les maçons. Le contrôleur La Guette est sur le départ, et remplacé dans ses fonctions avant le mois de mai par Louis Le Roux d'Infreville, nouvel intendant général de la marine du Levant et du Ponant.
L'intendant des bâtiments du roi Nicolas Arnoul (1608 - 1674), parisien qui avait commencé sa carrière à Toulon sous Richelieu dans la fonction de commissaire général de la marine en Provence (de 1640 à 1642), fut nommé par Colbert le 10 avril 1665 Intendant de justice police et finances des fortifications de Provence et de Piedmont et des galères de France, avec résidence à Marseille. Dès sa prise de fonction, Arnoul fut le promoteur actif du projet d'agrandissement de la ville de Marseille, en commençant par une nouvelle enceinte, ainsi que de la création d'un arsenal des galères remplaçant sur le port le chantier naval des navires de commerce21.
C'est à cette même époque, dans un contexte mal défini (décision conjointe de Colbert et d'Arnoul ?) que Nicolas Desjardins, fort occupé par ses nouvelles responsabilités à Bordeaux qui le tenaient éloigné de Marseille, fut déchargé de la direction des travaux d'achèvement de la citadelle, au bénéfice d'un jeune ingénieur des armées du roi, Jean-Louis du Cayron (1634-1692), seigneur des Rougiers, fils d'un ingénieur militaire du règne de Louis XIII employé dans les places de la frontière de Picardie22.
Dans les faits, la citadelle étant en voie d'achèvement, du Cayron n'était sous les ordres de Clerville que pour cette fin de chantier et pour les travaux du fort Saint Jean, commencés à cette époque. Cependant, le Commissaire général des fortification était rarement de passage et peu directif, à la différence d'Arnoul, qui semble avoir été l'instigateur du choix de du Cayron, et était son donneur d'ordre pour le projet de l'enceinte de ville et de l'arsenal, et dans une certaine mesure dans ceux de la citadelle, en relai de Clerville.
Cette situation ressort clairement d'une lettre de Colbert à Nicolas Arnoul, datée du 5 mars 1666 : "Le sieur du Cayron est arrivé icy chargé de tous vos plans, mémoires et instructions, mais je crois pouvoir vous dire qu'il aurait employé son temps aussy utilement à Marseille à faire travailler à la citadelle qu'à faire un voyage, quoyque vostre pensée d'agrandir la ville de Marseille soit à mon avis excellente et que le Roy, auquel j'auray l'honneur de la dire aujourd'hui en présence du sieur du Cayron, y donnera apparemment son approbation. Cependant vostre estude doit estre d'achever de tout point la basse-cour de Saint-Nicolas, d'y élever des plates-formes et d'y placer, s'il se peut, des batteries dans le courrant de cette année. Lorsque M. le chevalier de Clerville sera arrivé icy, nous travaillerons à faire régler par le Roy la fortification du fort Saint Jean, afin d'y mettre la main en mesme temps et rendre les deux places en l'estat qu'elles doivent estre dans le moins de temps qu'il sera possible..." 23.
Dès 1667, du Cayron fut pourvu de la charge de major de la citadelle de Marseille, avec le grade de lieutenant, sous l'autorité du gouverneur Henri de Beringhen24.
La citadelle de Marseille, œuvre conjointe du chevalier de Clerville et de Nicolas Desjardins.
Il est usuel dans la littérature savante évoquant la citadelle de Marseille, d'en attribuer le plan, la conception et les particularités architecturales au seul Clerville, qui est effectivement et officiellement l'auteur des "desseins" initiaux. Produits dans une hâte extrême autour du 20 janvier 1660, immédiatement après validation du choix du site de Saint Nicolas par Mazarin, ces plans devaient permettre un lancement des travaux sans aucun délai, circonstance dont la réalité est démontrée par la date du premier prix fait, le 3 février, et celle de la pose de la première pierre, le 11 février. Le rôle de Nicolas Desjardins, conducteur des travaux, a été sous-estimé du fait d'un déficit de la documentation le concernant d'une manière générale entre 1650 et 1663.
Louis-Nicolas de Clerville (1610-1677) dit le chevalier de Clerville25, avait accompli la majeure partie de sa carrière active lorsque Mazarin, dont il avait confiance et protection depuis 1649, le chargea de concevoir la citadelle de Marseille, au début de 1660. Les grands ingénieurs militaires Antoine de Ville et Pierre de Conty d'Argencourt étant morts depuis quatre ans à cette date, Clerville, appartenant à la génération suivante, était perçu alors comme le plus à même de prendre la relève à l'échelle du royaume. Ses états de service n'étaient pas ceux d'un ingénieur fortificateur aux compétences territoriales limitées à une région, qui se serait imposé plus largement, mais ceux d'un combattant de la Guerre de Trente Ans, officier d'infanterie, également bon marin avec expérience sur les galères de la flotte du duc de Brézé, neveu de Mazarin, en Méditerranée. A partir de 1642, il développa des compétences de cartographe et d'ingénieur hydraulicien, produisant des relevés topographiques des montagnes d'Auvergne, et surtout de nombreuses cartes du littoral atlantique, des côtes de Picardie et Normandie, de Bretagne et de l'estuaire de la Loire jusqu'au Médoc. Son expérience et ses talents stratégiques dans divers sièges de places fortes lui valurent le grade de Maréchal de bataille en 1648 (à Crémone) puis de maréchal de Camp en 1652 (en Guyenne). C'est dans ce cadre et dans la décennie 1650, qu'il se spécialisa comme ingénieur militaire, avec le soutien de Mazarin. Ses premières missions de conception de fortifications lui furent confiées à cette époque, pour le renforcement et la défense de places conquises ou reconquises; dans cette tâche, il fut dès 1654, secondé occasionnellement dans cette tâche par le jeune Sébastien Le Prestre de Vauban (1633-1707), qu'il forma à la poliorcétique.
Reconnu maître incontesté dans l'art des sièges, Clerville n'avait pas le génie de son élève et bientôt concurrent dans celui des fortifications. Il n'en donna pas moins des plans de projets pour diverses places, notamment aux frontières des Flandres.
En 1660, la conception d'une citadelle avant tout destinée à asseoir l'autorité du roi sur une ville rebelle, ne correspondait pas vraiment au cœur de compétence de Clerville, qui n'avait guère de précédent comparable dans son expérience d'ingénieur militaire.
Un peu plus âgé que Clerville, qui l'avait très probablement recruté pour le suivi du projet de Marseille dès 1660, Nicolas Desjardins (c. 1604- apr. 1670)26avait un profil très différent, sans ancrage dans la carrière des armes, mais engagé dans le métier d'architecte, peu valorisé mais non dénué d'ambition personnelle. Parisien, fils d'un maître-maçon, il n'hésitait pas à voyager pour répondre à des contrats de maîtrise d'œuvre éloignés27. Dans son contrat de mariage en 1632, il est qualifié d'architecte ordinaire du roi, puis dans un acte de l'année suivante, architecte ordinaire des bâtiments du roi. Cette même année 1633, Nicolas Desjardins, Augustin David, maitres maçons de la ville de Paris, et Hugues Clément, ingénieur et architecte des bâtiments du roi, offraient au roi et à son conseil d'entreprendre ce qui restait a faire au creusement des fossés des bastions, courtines et demi-lunes de la basse ville de Pignerol28, place acquise à la France en 1631 et fortifiée par l'ingénieur ordinaire du roi François Le Camus, ancien collaborateur de Pierre d'Argencourt. Directeur des fortifications de Bayonne et de Saint -Jean-Pied de Port en 1643, avec la qualification d'ingénieur géographe ordinaire du roi, Desjardins œuvrait l'année même et jusqu'en 1647, à la citadelle de Saint Jean Pied de Port, construite vingt ans plus tôt par d'Argencourt.
Parallèlement, il conçut et réalisa à Bayonne, entre 1643 et 1650, une porte monumentale à colonnes et fronton ainsi qu'un bastion fondé dans les eaux de l'Adour, sur le front d'entrée du réduit du Saint-Esprit29. C'est probablement dans la décennie 1650, période durant laquelle on perd sa trace, qu'il fut repéré par Clerville, ce qui aboutit à son recrutement pour la conduite des travaux de la citadelle de Marseille, très vraisemblablement dès janvier 1660. L'urgence extrême imposée à Clerville pour formuler le projet et organiser sa réalisation rendait d'autant plus nécessaire le recours à un ingénieur architecte en capacité de le seconder dans sa tâche30.
La part de création d'architecte de Nicolas Desjardins est documentée dans le cas du Château-Trompette de Bordeaux et éclairante pour évaluer celle - restée ignorée- qui lui est attribuable à la citadelle de Marseille. Elle révèle un tempérament affirmé, un goût marqué du luxe des constructions et de l'ornementation architecturale, en décalage avec un programme d'ouvrage de fortification, qui offrait l'opportunité d'un financement considérable. Clerville, très souvent en voyage et en campagne, très peu disponible pour des visites de chantier, s'est appuyé sur Desjardins, en le laissant affirmer un tempérament entreprenant, immodeste et indocile.
En 1665, Desjardins fit l'objet d'un commentaire significatif dans une lettre de Charles Colbert du Terron, intendant général des armées navales du Ponant, cousin germain de Jean-Baptiste Colbert : "Il m'a paru que Desjardins estoit architecte mais peu architecte de guerre. Il a une forte inclination à assembler des pierres et à faire des ouvrages d'architecture peu utiles au sujet qu'il conduit".31 L'année suivante, 1666, dans une lettreà Colbert, Desjardins laisse transparaitre son autosatisfaction et l'importance de sa part de création au Château-Trompette: "(sur) le parapet, les guérites aux angles avec les armes du Roy sont aux culs de lampe , pour le plus bel effet qui se puisse souhaiter . Au - dessus de chaque guérite , sur le dosme , j'y ai faict poser une fleur de lys fort bien faicte, laquelle sert comme de cimier à cet ouvrage qui se finit avec cette grâce . Et le tout ensemble compose un travail majestueux et fier"32. On notera la mention des mêmes guérites avec armes du roi aux culs de lampe dans le prix fait des travaux de la première enceinte de la citadelle de Marseille en juillet 1663, travaux alors devisés et dirigés par Desjardins. Le ministre d'Etat ne semble pas avoir été rassuré par ce courrier, qui confirmait l'avis de Colbert du Terron. L'insubordination de Desjardins, non sans conséquences budgétaires, pousseront Colbert à le révoquer en décembre 1668, mais Clerville obtint un sursis à cette décision jusqu'en 1670, par charité, arguant de l'âge de Desjardins, de son habileté et de son mérite compensant en partie ses rébellions et ses caprices33.
A la fin de l'année 1669, Claude Perrault, médecin et architecte employé à cette époque par le roi pour les projets du Louvre et pour l'observatoire de Paris, évoque Desjardins dans le compte-rendu de son voyage à Bordeaux commencé en septembre. Promoteur d'une architecture classique épurée, il formule un avis assez ironique sur les ornements baroques apportés aux élévation de cette forteresse par Nicolas Desjardins: " Ce château paroit un bijou à cause des ornements d'architecture dont on n'a pas accoutumé d'embellir les forteresses, car, outre les portes et les poternes qui sont ornées de colonnes et de sculptures fort délicates, tous les remparts sont ouvragés par des panneaux en relief qui paroissent autant d'échelles (Perrault évoque ici non les tables, mais les chaînages verticaux ou pilastres à bossages) et, en effet, on s'en pourrait bien servir pour cela (...)le mardi 1er octobre nous fumes encore voir le château, conduits par (...) M. Desjardins qui est l'ingénieur et l'architecte. Ce dernier est un homme fort emporté qui rejette toute la faute de la ruine qui est arrivée à la place sur ce qu'il n'est pas le maître de la conduite et que le chevalier de Clerville le contrôle".34
Le caractère extraordinairement ornementé des revêtements des courtines, bastions et demi-lunes du Château-Trompette, démoli en 1818, est documenté par son plan-relief. Peu avant la révocation de Desjardins, Clerville admit dans une lettre à Colbert qu'il n'était pas à l'origine des animations décoratives des revêtements des courtines et bastions, chaines ou pilastres a bossages, tables, cordons et soubassement moulurés, initiative de Desjardins, dont il avait découvert la réalisation partielle lors d'une tournée à Bordeaux en 1665, sans l'approuver mais en consentant à sa reproduction sur les ouvrages restant à bâtir "pour n'y pas faire une bizarrure difforme par le meslange de plusieurs choses"35. On rappellera, dans le prix-fait de février 1660 pour le "donjon" de la citadelle de Marseille, la mention d'un travail spécifique de taille de pierre qui sera faite de bossage pour les chaisnes ou pillastres, ce qui caractérisait effectivement les parements des courtines et bastion de cette partie de la citadelle, et se retrouvait au Château-Trompette de Bordeaux. Ces pilastres ornementaux doivent donc être considéré comme une "signature" de Desjardins et non de Clerville, concepteur des plans de la citadelle, non de ses élévations.
L'architecture de la citadelle, projet initial et évolution du chantier de 1660 à 1666, d'après l'apport des plans, des vues et du plan-relief
La configuration générale de la citadelle de Marseille, contrainte par un site topographiquement resserré, met en application, non sans approximations, les principes de la fortification bastionnée tels que pratiquée sous le règne de Louis XIII. A ces principes, Clerville n'apportait pas d'innovations, se situant dans la continuité des pratiques et préceptes de ses aînés, les grands ingénieurs les plus sollicités en divers points du royaume jusqu'à la minorité de Louis XIV, à savoir Pierre de Conty d'Argencourt (1575-1655) et Antoine de Ville (1596-1656), ce dernier auteur d'un traité de fortification publié initialement en 1629, réédité en 1646 et 164036.
Non encore confirmé dans son titre de Commissaire général des fortifications, l'ingénieur choisi par Mazarin devait s'adapter aux contraintes du site de Saint-Nicolas, une petite éminence rocheuse de hauteur modérée, de plan centré irrégulier mais tendant au cercle, retranchée naturellement de toutes parts, surplombant à faible distance l'entrée du port, face à la tour de la commanderie Saint Jean. Entre l'éminence et l'entrée du port, il convenait d'occuper aussi une aire intermédiaire en pente s'amortissant à l'horizontale en formant une étroite avancée rocheuse resserrée entre le port et une anse à l'ouest avant l'entrée du port, avancée rocheuse sur laquelle était implantée la chapelle Saint-Nicolas37.
Pour occuper et retrancher l'ensemble du site, composé d'une éminence rocheuse de plan centré et d'une aire intermédiaire en pente s'amortissant à l'horizontale en formant une étroite avancée rocheuse resserrée entre le port et une anse à l'ouest avant l'entrée du port, Clerville a proposé une citadelle composée de deux sous-ensembles architecturaux assez dissemblables: Sur l'éminence, la partie principale, essentielle, compacte et de plan centré à fronts bastionnés tendant à une géométrie maîtrisée, construite entre février 1660 et juin 1663 peut être qualifiée de "haut fort". Son "donjon", à quatre bastions, est conçu pour abriter des casernements et les logements des officiers, du gouverneur et du major. Le second sous-ensemble, occupant au maximum la pente et l'avancée rocheuse Saint-Nicolas, est une enceinte extérieure de plan très irrégulier, en partie bastionnée, constituant le bas-fort, avec un second pôle architectural dans l'avancée, qualifié à l'origine de "basse-cour de Saint-Nicolas", l'avancée en elle-même étant surnommée "Queue d'hyronde" au XVIIIe siècle. L'historien de Marseille Antoine de Ruffi, contemporain de la construction de la citadelle, précise à ce propos : "l'Eglise (chapelle) S. Nicolas étoit sçituée sur un grand rocher qui étoit à l'embouchure du port & qu'on a aplani en partie pour bâtir la citadelle". Objet du prix-fait de juillet 1663, cette enceinte extérieure du bas fort qui se greffe sur le côté nord du haut fort sans l'envelopper, en laissant les deux tiers de ses fronts libres, n'en est pas moins passage obligé pour y accéder. A cet égard, elle doit être qualifiée de première enceinte. Sa construction fut plus lente et plus laborieuse que celle du haut fort, puisqu' en mars 1666, il s'en fallait de beaucoup qu'elle ne fut achevée.
L'apport des documents graphiques montre que sa réalisation, sans doute suivie de trop loin par Clerville et par Desjardins, a comporté des changements de parti, et n'était vraisemblablement pas entièrement aboutie à l'arrêt du chantier, que l'on peut situer par hypothèse vers la fin de 1666. Les mêmes sources graphiques montrent aussi une évolution en cours de construction dans la conception de certains ouvrages du haut fort, notamment pour le plan de la seconde enceinte, autour du donjon.
Du fait de l'étroitesse de son assiette, retranchée naturellement par les escarpements de l'éminence rocheuse et par l'implantation d'une partie du bas fort au bord même des eaux du port et de la passe, la citadelle ne comporte pratiquement pas de fossé dans son état premier, excepté en deux points très limité, devant la porte du haut fort et devant celle du bas fort.
Le haut fort (ou citadelle haute), est considéré implicitement comme la citadelle proprement dite : les termes "citadelle Saint-Nicolas" par opposition au "bas fort" sont employés sur plusieurs plans et mémoires. Ce haut fort se décompose lui-même en deux sous-ensembles resserrés, emboités et étagés : au sommet, est un fort de plan quadrangulaire trapézoïdal à quatre bastions d'angle semblables et boulevard d'entrée plus bas qualifié de demi-lune, le tout enveloppé dans une seconde enceinte rapprochée plus basse, pentagonale, également bastionnée, avec deux demi-lunes et un redan.
Aucun des plans ou "modèles" de la main de Clerville, pour la citadelle de Marseille, n'a été conservé en fonds publics38. Un unique plan exprimant le projet en cours de construction, ainsi -accessoirement- que celui, ébauché, du fort Saint-Jean, est signé de Nicolas Desjardins.
On doit aussi prendre en compte un plan et une vue cavalière de la citadelle et du fort Saint Jean, ni datés ni attribués, conservés à Londres, à la British Library, dans la collection topographique du roi Georges III. Ces deux planches inédites, jamais repérées par les historiens ayant évoqué la citadelle de Marseille, donnent à l'évidence deux états du projet antérieurs à celui exprimé sur le plan de Desjardins, projets comportant d'importantes différences avec l'état réalisé. Ces plan et vue cavalière sont probablement des copies contemporaines de deux variantes du projet de Clerville, datables entre 1660 et 1662.
La citadelle d'après le plan Desjardins de 1663
Non daté, mais signé, le Plan de la citadelle de Marseille, de Saint-Victor et de quelque partie de la ville par Desjardins suivant le desseing de M. de Clerville, comre général des fortifications de France39, est clairement contemporain du prix fait de 1663, comme le montre l'expression graphique comparée du plan du haut fort, conforme à l'état réalisé, tandis que celle du bas fort donne un état de projet pour servir aux travaux qui y étaient lancés (Fig. 3).
Plan de la citadelle de Marseille, de St Victor et de quelques parties de la ville, c. 1663.
Ce plan est lettré et légendé pour donner le nom des douze bastions et des quatre demi-lunes de la citadelle. Les quatre bastions du "donjon", à angle de capitale aigu, sont nommés Du Roy (I), Mazarin (K), de la Paix (M), et de Vendôme (N)40. La courtine d'entrée du donjon (ouest) est précédée d'une demi-lune (L) dite Dauphine, adhérente aux flancs des deux bastions K et M, soit non détachée. La porte du donjon, au centre de la courtine entre ces deux bastions, est de plain-pied avec la cour intérieure, et plus haute que l'avant-cour incluse dans la demi-lune Dauphine (L) et que l'avant-porte ménagée dans la face droite de cette demi-lune41. La transition d'un niveau à l'autre était assurée par un perron demi-circulaire à marches concentriques montant de l'avant cour de la demi-lune, sur une plate-forme bordant la courtine, dans l'axe de la porte du donjon, de plain-pied avec cette porte.
Le donjon dispose en outre d'une poterne, au milieu de la courtine (nord) entre les bastions I et K. Le plan de Desjardins montre les casernements et logements voûtés (mentionnés dans le prix fait de 1660) en place dans le donjon, densément organisés en double profondeur sur les quatre côtés de la cour intérieure, ainsi que les casemates et magasins aménagés dans chaque bastion. Y sont exprimés aussi, sommairement, des escaliers desservant les étages et les terrasses d'artillerie régnant au-dessus des casemates et magasins voûtés des bastions et des courtines. L'avant cour incluse dans la demi-lune d'entrée (L) est aussi bordée de locaux casematés adossés à ses faces et à ses flancs.
La seconde enceinte, pentagonale, enveloppe de près le donjon et sa demi-lune d'entrée, d'où des courtines très courtes entre bastions ; elle n'est guère plus que l'équivalent d'une ample fausse braie continue bastionnée portant un chemin de ronde, l'aire intérieure de quatre de ses bastions (A-C-E-G) sur cinq servant de terrasse d'appui autour du pied de ceux du donjon. Deux de ces quatre bastions (C et E) n'ont qu'un seul flanc, l'un des deux (E) plus grand, est assez développé en avant du bastion M du donjon pour accueillir des locaux casematés à l'intérieur du revêtement de son angle de capitale. Les deux courtines qui partent de ces deux bastions (C et E) pour envelopper les faces de la demi-lune d'entrée du donjon (L), convergent sur le cinquième bastion (D), dont le plan est presque carré, son angle de capitale étant très peu aigu. L'aire intérieure de ce bastion et le revêtement des deux courtines adjacentes accueillent des locaux casematés, en dégageant un espace suffisant pour permettre la continuité du chemin de ronde circulant autour du donjon et de sa demi-lune d'entrée dédoublé en ce point, entre une partie basse longeant les faces de la demi-lune (L) et desservant les casemates adossées aux courtines, et une partie haute passant au-dessus de ces casemates et desservant la plate-forme du bastion D. La porte du haut fort est ménagée au centre de la courtine (nord-ouest) entre le bastions C et D, en vis à vis de la porte de la demi-lune ( L) ou avant-porte du donjon, qu'elle dessert, ainsi que la partie basse du chemin de ronde de ce secteur.
Les cinq bastions de cette seconde enceinte portent les noms de Clerville (A), de Mercœur (G) de Beringhen (E), de Lisle (C)42, de La Guette (D). Les demi-lunes (ou dites telles) disposées au droit de trois des courtines de cette enceinte sont nommées de Villeroy (B)43, de Beaufort (F)44 et de Saint Victor (H), face à l'abbaye.
Les demi-lunes B, au nord et F, au sud, sont implantées chacune devant une courtine qu'elles couvrent entièrement entre deux bastions de l'enceinte pentagonale. Ces deux demi-lunes sont adhérentes par leurs flancs à ceux des bastions (A-C, E-G), disposition semblable à celle de la demi-lune d'entrée du donjon (L), et non conforme aux règles de la fortification bastionnée, postulant qu'une demi-lune doit être détachée de la courtine qu’elle couvre. Qualifié aussi de demi-lune sur le plan de Desjardins (et sur les plans postérieurs), le troisième ouvrage, à l'est, coté H, ne justifie en rien ce qualificatif, car il n'est pas un dehors de l'enceinte pentagonale, mais y est intégré en continuité de revêtement. Il y forme un simple redan triangulaire, entre les bastions A et G auxquels il est relié par de très courts segments de courtine. Couvrant le revers de la face du donjon opposée à celle de l'entrée, il fait à cet égard pendant à la demi-lune d'entrée du donjon (L), bien que sans lien avec celui-ci et participant de la seconde enceinte. Ce redan H et les deux demi-lunes B et F abritent des locaux casematés.
La disposition de la demi-lune de Villeroy (B), avec cour intérieure, s'apparente nettement à celle de la demi-lune d'entrée du donjon (L), dans la mesure où elle dessert une poterne passant du donjon à l'extérieur de la seconde enceinte. L'issue de cette poterne débouche au-dehors (avec barrière) dans la face droite de la demi-lune ; dans la cour intérieure de celle-ci, on remonte vers les terrasses de la seconde enceinte en passant par un perron desservant une plate-forme entre les flancs des bastions A et C, puis par un passage souterrain en escalier traversant la courtine et débouchant sur la terrasse de la seconde enceinte face à la poterne du donjon.
L'organisation intérieure de la demi-lune de Beaufort (F) prend la forme d'un souterrain transversal, avec un segment central ou courette encaissée desservant le magasin enterré dans l'aire triangulaire, prolongé symétriquement par deux branches desservant les deux flancs de le demi-lune, dans chacun desquels le plan Desjardin figure une ouverture assimilable à une poterne. Il faut préciser que Desjardins n'exprime pas graphiquement les embrasures à canon desservies par les casemates de flanc des bastions du donjon, en sorte que les seules ouvertures qu'il indique sur son plan sont des portes ou des poternes. Ces deux poternes de flanc de la demi-lune de Beaufort étaient les seules issues du haut fort débouchant vers l'extérieur hors de la première enceinte ou bas fort.
La porte de l'enceinte pentagonale du haut fort ou seconde enceinte est précédée d'un fossé particulier creusé dans le roc entre les flancs des bastions, avec pont-levis et pont dormant, et d'une barrière, avec une culée saillant sur la contrescarpe et dégageant un petit sas en tête de pont. C'est ce petit fossé et sa contrescarpe, les seuls de la citadelle haute, qui sont évoqués dans la lettre de Colbert à Clerville datée du 28 aout 1662.
Le plan Desjardins exprime, au pied des bastions, demi-lunes et courtines du haut fort, un dégagement périphérique entre les revêtements et l'escarpement du socle rocheux qui suggère un projet de fausse braie en devenir. La réalité de ce dégagement, dans laquelle auraient débouché les poternes de la demi-lune de Beaufort, n'est pas confirmée par les documents postérieurs.
Sur le plan Desjardins, la première enceinte ou enceinte du bas fort, alors commencée depuis peu a la suite du prix fait du 16 juillet 1663, comporte, dans sa partie haute, à l'ouest, du côté de la Tête de Maure et des Infirmeries, un bastion (O), dit du moulin, car il inclut un moulin à vent à construire45, et dans sa partie basse, côté ville et port, deux demi-bastions encadrant la courtine d'entrée, dits de Saint-Louis (P) et de Sainte Marie (Q). Desjardins légende par la formule "Travaux de St Nicolas" la partie du bas fort et de son enceinte qui enveloppe la basse-cour en formant un grand ouvrage polygonal en avancée, (qualifié de "grosse tour" dans le prix-fait), joignant l'entrée du port au droit de la chaîne reliée à la tour Saint Jean. Le vocable de Saint-Nicolas était alors réservé à cette avancée de l'ensemble fortifié contrôlant l'entrée du port parce qu'elle occupait l'emplacement de l'ancienne chapelle, détruite pour lui céder place, tandis que l'appellation citadelle était plus spécialement attachée au haut fort.
La formule du légendage : "travaux de Saint-Nicolas" signifie que cette partie des ouvrages figurés sur le plan, murailles d'enveloppe et locaux casematés, étaient en chantier -depuis peu- en exécution du prix fait. Pour autant, Desjardins n'a pas introduit sur son plan de convention graphique (couleurs) qui permettrait d'apprécier l'avancement des travaux de l'ensemble du bas fort et de son enceinte en 1663, en différenciant les parties commencées de celles encore en projet où à l'état de fondations. La première porte de la citadelle, vers le port et la ville, ménagée dans la courtine entre les deux demi-bastions P-Q est exprimée comme encore en projet, au mieux ébauchée, de même que les casemates adossées à cette courtine et au demi-bastion Q.
Le plan Desjardins indique clairement l'intention d'aménager devant le front d'entrée de la première enceinte et ses deux demi-bastions, un quai relativement étroit, permettant l'accès charretier à la porte de la citadelle, en retour du quai du côté sud du port. Ce quai bordant le pied des revêtements est projeté aussi en prolongement le long de la face ouest de l’avancée polygonale, regardant le port, jusqu'au point d’accroche des chaînes barrant l'entrée du port.
Dans l'état du projet exprimé par Desjardins en 1663, la première enceinte se raccorde à la seconde, à l'est par une muraille reliant le demi-bastion Sainte Marie (Q) à l'angle de capitale du bastion de Clerville (A), et à l'ouest par une courtine reliant le bastion du moulin (O) à l'angle d'épaule droit du bastion de La Guette (D). Ces dispositions sont celles qui ont été réalisées à la suite du prix-fait.
On relève sur le plan de Desjardins d'autres indices d'une réalisation encore limitée de la première enceinte : la forme polygonale élargie de l'avancée de Saint-Nicolas (dite "grosse tour" dans le prix-fait de juillet 1663) y diffère, côté mer (ouest), du polygone définitif réalisé. De même, le plan du bastion du Moulin (O), est plus aigu dans l'état réalisé que sur le plan, et la courtine reliant ce bastion au bastion D de la 2e enceinte est implantée dans un axe différent dans son état réalisé. Autre point remarquable : Desjardins ne figure pas dans cette courtine la porte de secours de la citadelle, qui n'était donc pas encore prévue dans le projet en 1663.
On note que Desjardin exprime le plan des locaux casematés de la basse cour du bas fort, à bâtir sur trois de ses côtés, avec plus de précision qu'il ne le fait pour les logements et casemates du haut fort (qui étaient achevés en juillet 1633). Il s'agit donc pour ces locaux bordant la basse cour et s'étendant dans le demi-bastion Q, jusqu'à la porte de la citadelle, d'un état projeté, dont le détail doit servir de référence pour la réalisation, d'où la figuration précise de voûtes d'arêtes reposant sur des piliers adossés ou libres. De plus, pour desservir la série de travées décloisonnées adossées en enfilade au revêtement Est formant une aile voûtée partant de la tête de la "grosse tour", puis se retournant dans le demi-bastion jusqu'à la porte vers la ville, le dessin de l'architecte prévoit un escalier monumental à double volée symétrique dans un pavillon à l'angle de l'aile et des casemates de la face gauche du demi-bastion Q. A côté de ce corps d'escalier, l'accès même à cette basse cour est proposé, sur son petit côté sans bâtiment, ouvert sur l'aire intérieure de l'enceinte, sous la forme d'un escalier à ciel ouvert à deux volées en fer à cheval. L'ensemble de ces aménagements projetés, le plan même de la basse cour, rectangulaire orthogonal avec galerie promenoir desservant les ailes et locaux sur ses trois côtés bâtis, évoque au moins autant un projet d'architecture civile de type édilitaire qu'un projet d'architecture militaire.
Sur la partie du plan Desjardins figurant le haut fort, des traits de couleur rouge prolongent l'alignement des faces des bastions devant les courtines, révélant l'imperfection de la géométrie des fronts bastionnés et, par conséquent, de leur plan de flanquement. Ce tracé montre que les embrasures basses ménagées dans les flancs des bastions, quel que soit leur nombre, ne pouvaient assurer efficacement un tir d'enfilade sur les faces du bastion voisin sans laisser d'importants angles morts. Ce point confirme le peu d'intérêt porté par les ingénieurs architectes concepteurs de cette citadelle à la rationalité du système défensif actif. Implantée sur une hauteur de dimensions limitée dominant la ville, la citadelle bastionnée de Marseille a été conçue avant tout comme un ouvrage ostentatoire, cumulant autour du "donjon" central quadrangulaire dans une organisation trop resserré et contrainte, cinq bastions, un redan et trois demi-lunes rattachées au corps de place. L'effet d'accumulation spectaculaire a clairement prévalu sur une recherche d'efficacité défensive.
L'évolution du projet architectural de la citadelle entre 1660 et 1663, d'après les plans de la British Library
La comparaison du plan Desjardins avec le plan et la vue cavalière de la British Library46 montrent, pour le haut fort, des différences intéressantes, qui démontrent l'antériorité de ces derniers et créditent l'hypothèse qu'il s'agit bien de copies des projets de Clerville. Cet examen révèle des repentirs assez importants survenus en cours de réalisation dans la seconde enceinte du haut fort. Muet et assez peu détaillé, le plan (Fig.4), pourrait exprimer le projet initial de 1660.
Plan de la citadelle et du port de Marseille, c. 1660.
Le donjon y est figuré parfaitement rectangulaire mais ses dispositions, à ce détail près, sont conformes à l'état réalisé. Différence remarquable, ce plan figure autour du donjon un fossé qu'il avait donc été prévu de creuser au pied de ses revêtements, dans les terrassements de la seconde enceinte. La réalisation d'un tel fossé intérieur n’aurait laissé que très peu de place autour de sa contrescarpe, pour la circulation en chemin de ronde dans la seconde enceinte, créant des points de passage très étranglés, au raz des parapets des bastions. Ce fossé aurait également enveloppé la demi-lune d'entrée du donjon (Dauphine), qui est représentée sur ce plan nettement détachée, donc plus petite que dans l’état réalisé, isolée dans ledit fossé, et reliée à la porte du donjon par une passerelle, conformément à l'usage pour les demi-lunes. Les deux autres demi-lunes (de Villeroy et de Beaufort) sont également figurées détachées du corps de place de la seconde enceinte, reliées à une poterne de la courtine par une passerelle. L'aire intérieure de ces demi-lunes est plus haute que le sol extérieur à l'enceinte, d'où une coupure de retranchement entre elle et la courtine, faute de fossé continu autour de l’enceinte. Si le redan du front de la seconde enceinte, face à Saint Victor, apparait sur ce plan conforme à l'état réalisé, il n’en va pas de même des dispositions du côté opposé de la seconde enceinte, qui ne comporte que quatre bastions, dans l’axe de ceux du donjon. En effet, ce plan ne figure pas encore le cinquième bastion (bastion de La Guette, D sur le plan Desjardins) mais un ample redan qui enveloppe la demi-lune d'entrée du donjon (Dauphine) et son fossé projeté.
La vue cavalière de la British Library (Fig. 5) donne les noms des bastions réalisés -et seulement des bastions- conformes à ceux du plan Desjardins, avec une nomenclature différente47.
Vue cavalière du port de Marseille, c. 1662. Détail.
Elle présente, pour la citadelle, des dispositions intermédiaires entre celles données sur le plan précédent et celles du plan Desjardins de 1663. On doit y voir les indices d'une évolution, ainsi que la représentation d'un état du haut fort réalisé pour l'essentiel, mais encore susceptible d'adaptations, soit probablement un état des lieux en 1662. La seconde enceinte y a bien son plan définitif pentagonal, avec son cinquième bastion (de la Guette, F sur la vue cavalière, D du plan Desjardins), mais elle est encore vide de toute casemate. La demi-lune d'entrée du donjon (Dauphine, L sur le plan Desjardins) est encore figurée détachée, sans flancs, avec ses casemates adossées à l'intérieur ses deux faces, et une passerelle la reliant à la porte du donjon. La demi-lune de Beaufort (F du plan Desjardins) apparait elle aussi encore détachée, avec passerelle, et sans aménagements internes. En revanche, du côté opposé, face à l'aire intérieure de la première enceinte ou bas fort, la demi-lune de Villeroy (B du plan Desjardins), est figurée rattachée à l’enceinte, dans le même état abouti qu'en 1663, avec ses casemates adossées et son étroite cour intérieure occupée par un important perron curviligne montant sur une plate-forme adossée à la courtine, bordée d'une balustrade, et de là communiquant à la poterne du donjon en traversant la courtine et la terrasse de la seconde enceinte par un escalier souterrain.
Une autre vue cavalière de la ville, non datée, conservée dans un fonds particulier du SHD de Vincennes48 (Fig. 6), donne, avec moins de précision, un état de la citadelle intermédiaire entre le plan et la vue cavalière de la British Library, donc datable de 1661. Le donjon y est figuré inachevé, la série des casemates adossées aux courtines étant seule réalisée; son fossé n'est plus exprimé -ou projeté- que devant le front d'entrée, qui n'intègre pas encore le cinquième bastion. Les demi-lunes Dauphine et de Villeroy sont figurées détachées, celle de Beaufort étant en revanche exprimée (par erreur du dessinateur?) comme un redan.
On doit conclure des données de ces plans et vues cavalières qu'entre 1660 et 1662, Clerville et Desjardins avaient renoncé au fossé intérieur autour du donjon, et avaient remis en cause la conception des trois demi-lunes, préférant finalement les raccorder au corps de place, ce qui permettait d'y aménager plus largement des locaux et magasins casematés en toute sécurité. Les demi-lunes avaient du être construites selon le premier projet, soit détachées, le changement de parti aura ensuite été mis en œuvre d'abord à la demi-lune de Villeroy, qui accueillait une poterne, puis dans un second temps appliqué aussi à la demi-lune Dauphine, accueillant l'avant-porte d'entrée du donjon, et à la demi-lune de Beaufort. Dans le cas de cette dernière, le plan Desjardins montre que la coupure entre demi-lune et courtine a été transformée en courette encaissée desservant deux poternes divergentes débouchant dans les flancs ajoutés. Ces changements apportés aux demi-lunes pourraient résulter d'une proposition de Desjardins, architecte, voyant pragmatiquement les avantages de leur agrandissement et de leur raccordement, aux dépends du schéma classique de demi-lune détachée proposé initialement par Clerville, d'ailleurs sans grande pertinence en l'absence de fossés.
La vue cavalière de la British Library donne une vision de l'organisation interne du haut fort complémentaire de celle donnée par le plan Desjardins, en particulier des logements casematés, qui se répartissent d'une part sur les quatre côtés de la cour intérieure du donjon, d'autre part dans les deux des trois demi-lunes traversées par un passage, la demi-lune Dauphine, devant l'entrée du donjon, et la demi-lune de Villeroy, devant la courtine nord de la seconde enceinte, accueillant la poterne débouchant dans l'emprise de la première enceinte. Les façades de ces logements casematés comportent deux niveaux, et ceux de la cour du donjon sont disposés en double profondeur : immédiatement au revers des courtines, une première série de petites casemates de casernement et de cachots, était établie sous le chemin de ronde périphérique dallé. Sur les deux grands côtés de la cour, et sur leurs retours d'angle dans les deux petits côtés, ces casemates couvertes par le chemin de ronde, avaient une façade, avec une porte et une petite fenêtre pour chaque casemate, qui donnait pas sur la cour mais sur une étroite ruelle à ciel ouvert qui les séparait d'une deuxième série de casemates parallèle, aussi à deux niveaux, affectées aux officiers, avec façade sur cour. Couvertes d'un toit à deux versants revêtu de tuiles-canal, cette seconde rangée de casemates était sans ouverture sur la ruelle. Les portes de l'étage de toutes les casemates, tant dans les façades sur cour que dans les façades sur la ruelle, étaient desservies par une coursive-balcon étroite et non couverte. Au centre des deux petits côtés du quadrilatère, les casemates et la ruelle intermédiaire étaient interrompues et remplacées par un corps de logis d'officiers supérieurs chargés du commandement, avec un toit indépendant. Au milieu de la cour, la vue cavalière indique un margelle, dévolue au puisage des eaux pluviales collectées dans un large réservoir creusé sous la cour.
Les changements et l'évolution du plan entre 1660, 1662 et 1663, d'après la comparaison des quatre documents, sont très importants en ce qui concerne la première enceinte ou enceinte du bas-fort, qui n'existait pas encore sur les deux premiers, puisqu'elle a été construite seulement à partir du prix fait de 1663.
Sur le plan et sur la vue cavalière de la British Library, qui l'un comme l'autre ne montrent donc qu'un projet, le front vers le port, avec la porte de la citadelle, n'est pas encore proposé avec ses deux demi-bastions égaux encadrant la porte, mais avec un demi-bastion équivalent à celui de Saint Louis (coté P sur le plan Desjardin), accueillant la porte dans sa face droite, face au quai du port. Etait prévu alors sur ce front Est, à mi-distance entre le demi-bastion d'entrée et la "grosse tour" polygonale en tête de l'avancée, un bastionnet entre deux courtines. Dans cet état de projet, la tête de l'avancée aurait fait saillie sur la seconde courtine du front Est en formant un flanc, ce qui lui donne, sur la vue cavalière, l'aspect d'un demi-bastion. Si cette partie basse de la première enceinte est clairement légendée sur cette vue cavalière "basse cour de la citadelle", aucun projet de bâtiment n'y figure encore.
La vue cavalière du SHD de Vincennes présente l'intérêt de figurer pour le bas fort un état hybride, avec des portions d'enceinte projetées partant du haut fort, non conformes à l'état réalisé, et pour la partie basse ou avancée, un état des lieux antérieur a toute réalisation du projet, figurant la chapelle Saint-Nicolas toujours en place sur l'avancée rocheuse avec son petit bâtiment annexe. Le fait que cette chapelle soit vouée à la démolition dès 1660 explique qu'elle ne figure pas sur le plan et la vue de la British Library, qui expriment un état projeté.
Sur cette vue cavalière datable de 1661 et sur le plan de la British Library donnant l’état du projet en 1660, est aussi figurée, en vue perspective, une maison à l'intérieur du demi-bastion d'entrée, qui doit pouvoir être identifiée à une maison préexistante, théoriquement à supprimer49, non à un projet de corps de garde.
Sur ce même plan datable de 1660, la partie haute de la première enceinte, autrement dit le front ouest, opposé au port, du côté des infirmeries, apparait très différent de l'état de projet donné par Desjardins en 1663. Il y est exprimé beaucoup plus long, du fait d'une surestimation de la distance entre le haut fort et l'anse précédant l'entrée du port, et d'une erreur d'appréciation de la déclivité. Tel que proposé primitivement, ce front ouest aurait dû partir du haut fort non en se greffant à l'angle d'épaule droit du bastion de La Guette (D du plan Desjardins) -celui-ci n'étant encore ni construit ni projeté- mais à l'angle de capitale du bastion de Lisle (C du plan Desjardins). Il aurait été flanqué de deux bastions, le premier à mi-longueur, le second à l'angle du retour d'enceinte longeant l'anse, relativement pointu, projeté plus en avant et plus près de la côte que le futur bastion du moulin figuré (en O) sur le plan Desjardins.
Sur la vue cavalière de la British Library montrant l'état des projets en 1662, la disposition proposée pour cette partie ouest de l'enceinte est pratiquement conforme à celle du plan Desjardins, mais le futur bastion du moulin y est figuré plus grand, plus en retrait et sans moulin. On doit en conclure que le projet d'y bâtir un moulin n'apparait qu'en 1663.
On notera que le projet de 1660 comporte une incohérence : si la partie haute de la première enceinte avait dû se raccorder au bastion de Lisle comme indiqué, la porte du haut fort aurait débouché à l'extérieur de cette première enceinte, en sorte qu'en entrant dans la citadelle par la porte donnant sur le port, on n’aurait pu monter directement intra-muros, au haut fort, qu’en passant par la poterne de la demi-lune de Villeroy (B du plan Desjardins). Pour accéder à l’entrée principale du haut fort, il aurait fallu ressortir de cette première enceinte par une porte à ménager dans le front opposé, près de la pointe du bastion de Lisle, et tourner à gauche aussitôt après être ressorti. Ces tâtonnements du projet témoignent peut-être d'une idée première de faire de la porte définitive du haut fort l'équivalent d'une porte de secours, à l'opposé du port, et de donner à la poterne passant par la demi-lune de Villeroy le statut d’entrée principale du haut fort. Quoiqu'il en soit, l'état des accès donné par la vue cavalière en 1662 a évolué et il est conforme a celui du plan Desjardins de 1663, même si on peut encore y soupçonner un projet de petite poterne, à l'emplacement de la future porte de secours, dans la courtine entre le bastion de La Guette (F de la vue 1662, D du plan Desjardins) et celui du moulin (O du plan Desjardins).
L'état des lieux en 1665, d'après une vue du bas fort en construction
Les incertitudes laissées par le plan de Desjardins sont en majeure partie résolues par une vue panoramique et semi-cavalière du fort -prise de la tour du fort St Jean- datant de 1665 (Fig.7), non signée50, vraisemblablement attribuable au même Desjardins. En principe associée à un état chiffré (non conservé), cette vue figure l'avancement des travaux à cette date, le chantier étant interrompu depuis le 31 mars 1665 : Des repères sur le dessin localisent les travaux faits en 1663 (repère en croix grecque +) et ceux faits en 1664 (lettres alphabétiques).
[Vue panoramique de la citadelle prise de la tour Saint Jean],1665.
Le haut fort, soit les ouvrages du "donjon" à quatre bastions et de la seconde enceinte pentagonale bastionnée, y apparaissent logiquement entièrement achevés. La porte d'entrée de cette seconde enceinte est exprimée avec son pont-levis à flèches, surmontée d'un haut fronton curviligne d'aspect baroque inscrivant une guérite. Les bastions et demi-lunes ont tous une guérite sur l'angle de capitale, au niveau du parapet, ce qui était déjà exprimé sur la vue cavalière de 1662.
Les parements des revêtements du "donjon" inclinés en fruit, sont figurées ornés de chaînages en relief à bossages, aux angles saillants et rentrants, mais aussi, dans un rythme serré, et plus étroits, traités comme des pilastres, sur les faces des bastions et sur les courtines. Ces chaisnes ou pillastres à bossages, mentionnés dans le prix-fait de février 1660, montaient jusqu'au cordon qui fait transition entre le revêtement avec fruit et le parapet vertical percé d'embrasures à canon. Sur les revêtements de la seconde enceinte du haut fort, ce traitement est limité aux angles saillants et rentrants.
La première enceinte et l'ensemble des ouvrages du bas fort apparaissent largement inachevés sur cette vue : aucune élévation murale n'est encore montée jusqu'au dessus du cordon. Dans la partie haute de cette enceinte, le bastion du moulin et la courtine qui le relie au haut fort ne sont pas encore commencés, excepté le flanc droit du bastion, en partie monté en 1664. Ils sont exprimés par un pointillé, indiquant au mieux une tranchée de fondation, qui montre pour ce bastion un tracé en plan plus aigu que sur le plan de 1663, tracé qui correspond à l'état réalisé. La longue muraille à pans rentrante qui dévale la pente en suivant l'échancrure de l'escarpement naturel au-dessus de la passe d'entrée du port, entre le bastion du moulin et l'avancée polygonale (grosse tour ou queue d'aronde) renfermant la basse-cour, a été commencée en 1663, et complété en 1664 sur ses trois pans (cotés I-K-L sur le dessin). Sur les pans I et K du mur d'enceinte, le dessin semble exprimer le cordon.
Le revêtement polygonal irrégulier de l'avancée renfermant la basse cour du bas fort, face à la tour de la commanderie Saint Jean, est, de même, commencé en 1663 (pans vers la mer et la bouche du port) et complété en 1664 (pans F et A).
La basse cour (G) est décaissée et aplanie, mais seule l'aile de casemates (A) adossée au front rectiligne Est, vers le port, et la galerie parallèle (B) qui les distribue, ont été construits en 1664, jusqu'au niveau du cordon du revêtement, la galerie sans voûtes, non encore bâties.
Sont également construits jusqu'au cordon le demi-bastion qui fait suite (Sainte Marie, coté D sur le dessin, Q sur le plan Desjardins), et les casemates adossées à ses faces. A l'angle de la série des casemates de la basse-cour (A-B) et de celles de la face gauche du demi-bastion (D), le pavillon du grand escalier à double volée symétrique (C) prévu sur le plan de Desjardins est en grande partie construit mais non couvert. Le second demi bastion (E du dessin, P du plan Desjardins) n'est que commencé, dans la partie inférieure de son élévation, de même que la porte d'entrée vers la ville et le port (O)51.
Les locaux casematés prévus sur les deux autres côtés de la basse cour ne sont pas commencés, à part une fondation de la façade (H) en vis a vis de l'aile construite (A-B). Les casemates profondes projetées sur le plan de 1663 dans la tête de l'avancée, donnant sur le petit côté de la basse cour, ne sont pas commencées en 1665, sinon en retour d’angle de l'aile A-B, l'emplacement du reste étant manifestement encore du rocher brut à déroqueter avant toute construction, d'après ce que montre la vue. L'escalier en fer à cheval projeté par Desjardins en 1663 pour descendre dans la basse cour depuis le cheminement entre porte du bas-fort et porte du haut-fort n'est pas commencé.
Le dessin montre aussi que le principe des chaînes verticales à bossages formant pilastres disposées en rythme serré sur les parements des revêtements du "donjon" du haut fort, était repris sur les revêtements des fronts du bas fort regardant vers le port et la ville, soit sur les deux demi-bastions Sainte-Marie et Saint-Louis (D-E du dessin 1665, Q-P du plan Desjardins 1663) et sur le front latéral rectiligne de l'avancée ou "grosse tour" auquel s'adosse l'aile A-B, jusques et y compris le premier pan de la tête en retour d'angle (F) sur l'entrée du port. pour la tête de l'avancée Saint-Nicolas, l'état réalisé en 1663 et 1664, non conforme au projet exprimé sur le plan Desjardins, n'a aménagé qu'un segment de galerie souterraine au revers du premier pan (F), sur quatre travées, en retour d'équerre de celle de la grande aile (A) face au port, l'aménagement de souterrains au revers des autres pans étant empêché par la plus grande hauteur de l'affleurement rocheux, qu'il aurait été trop coûteux de déroqueter et niveler plus bas. Cette partie haute de l'affleurement a seulement été taillée pour former la partie inférieure de l'élévation des pans nord-ouest de la tête de l'avancée.
Une autre information importante est donnée par la vue semi cavalière de 1665: le revêtement d'escarpe des bastions Sainte-Marie et Saint-Louis (D-E) et des pans F et A (élévation non visible sur le dessin), vers le port et la ville, sont percées, au niveau inférieur souterrain, d'une embrasure à canon dans chaque travée définie par les chaînes à bossage. Cette systématisation des embrasures à canon servies depuis les casemates basses et débouchant dans le revêtement n'est absolument pas normative dans l'architecture militaire moderne. En règle générale, il n'y a pas d'embrasures à canon en partie basse des courtines et des faces des bastions, mais seulement dans les flancs casematés desdits bastions. Cette règle générale est d'ailleurs appliquée dans le haut fort, en particulier pour le donjon, qui comporte dans les flancs de ses bastions des embrasures basses desservies depuis des galeries casematées. Peu utile dans les faits, la multiplication des embrasures basses sur les fronts du bas fort regardant le port et la ville, en plus de celles des parapets, doit être interprétée comme une démonstration ostentatoire de la puissance publique royale face aux marseillais tenus en respect par la citadelle. Ces embrasures suggéraient une batterie de canons permanente considérable prête à faire feu au niveau des quais et des navires du port, dans une intention d'effet dissuasif plus que dans un objectif opérationnel. Leur fonction ordinaire était d'apporter ventilation et prise de jour aux casemates basses.
Le haut fort achevé, d'après son plan relief
Les dispositions architecturales du haut fort, à peu près tel qu'il était achevé en 1665, sont très opportunément documentées en volume avec un bon degré de précision et de fiabilité par le plan relief qui lui est consacré (Fig. 8), conservé dans la collection du Musée des Plans Reliefs à l'hôtel des Invalides à Paris.
[Le haut fort de la citadelle de Marseille], c. 1670.
Très précis dans les détails, bien qu'imparfaitement rigoureux dans sa géométrie (il exprime le plan trapézoïdal du donjon plus orthogonal qu'il ne l'est), ce plan-relief est réputé avoir été construit vers 1754, en remplacement d'un plus ancien antérieur à 1680, mais l'état des lieux qu'il documente correspond bien en réalité à une date comprise entre 1665 et la décennie 1680. On y reconnait les dispositions indiquées par le plan Desjardins de 1663 et des détails complémentaires déjà exprimés sur la vue panoramique de 1665, ce à quoi le relief apporte d'importants compléments d'informations quand au traitement des élévations architecturales. Les terrasses de la seconde enceinte bastionnée, formant chemin de ronde autour de l'embase des revêtements du donjon, étaient généralement nivelées à l'horizontale, régnant de plain-pied avec les plates-formes terrassées des bastions pour desservir les embrasures des parapets d'artillerie et les guérites de cette enceinte. Le plan-relief exprime en volume le dédoublement du chemin de ronde dans le secteur contournant la demi-lune d'entrée du donjon, dite Dauphine. La branche basse intérieure de plan en V, bordant directement le revêtement des faces de la demi-lune, plonge en rampe descendante peu pentue, symétriquement de chaque côté, à partir des flancs de cette demi-lune, pour atteindre le niveau du seuil de la porte d'entrée du haut fort, percée dans la courtine nord-ouest. Cet abaissement du niveau du sol intermédiaire permet, en entrant dans le haut fort, de passer presque sans montée de cette porte du haut fort à l'avant-porte du donjon, ménagée en vis à vis dans la face droite de la demi-lune Dauphine. La branche haute du chemin de ronde, extérieure et parallèle à la première, est portée sur les voûtes des casemates adossées aux deux courtines de l'enceinte basse et à celles logées dans le bastion de La Guette. Elle assurait la continuité, restant à peu près à niveau, du chemin de ronde et des terrasses desservant les embrasures des parapet des courtines et bastions de la seconde enceinte. La branche haute communiquait à la branche basse par une volée d'escalier recoupant les casemates.
Cette disposition particulière a remplacé avantageusement, autour des faces de la demi-lune, le principe du fossé intérieur proposé en 1660 et abandonné.
La cour intérieure de la demi-lune Dauphine, de plan hexagonal, est bordée de casemates adossées aux faces -ou elles sont élevées de deux niveaux- et aux flancs retirés et bas -ou elles sont en simple rez-de-chaussée (Fig. 9).
[Le haut fort de la citadelle de Marseille], c. 1670. Détail du front d'entrée.
La plate-forme desservant les embrasures du parapet d'artillerie des faces de la demi-lune, est portée sur les voûtes de l'étage des casemates adossées, ventilé par des cheminées. Deux volées d'escalier y sont disposées pour passer de la plate-forme du niveau haut à celles des flancs bas. Le plan-relief montre dans cette cour un imposant perron curviligne montant à la porte du donjon en passant par une terrasse ou plate-forme adossée à sa courtine d'entrée, entre les flancs des deux bastions, disposition conforme à celle indiquée sur le plan Desjardins de 1663. La plate-forme desservant la porte du donjon recouvre deux citernes, dont les regards sont indiqués sur le plan-relief, et elle communique de plain-pied, en retour d'équerre, avec les plates-formes des flancs bas de la demi-lune. Le plan-relief indique aussi, pour les larges volées d'escalier montant de la plate-forme des flancs bas à celle des faces, la présence d'une rampe ajourée à balustres. Ce détail disparu contribuait aux références à l'architecture civile des compositions architecturales, caractéristiques de l'apport de Nicolas Desjardins. Les dispositions de la demi-lune dite de Villeroy, saillant hors œuvre de la seconde enceinte et en net contrebas de ses revêtements, apparaissent aussi sur le plan-relief conformes à ce qu'indiquait la vue cavalière de 1662. On y retrouve les dispositions particulières comparables à celles de la demi-lune Dauphine, justifiées par la présence d'une issue ou poterne sur ce front, sortant du donjon et traversant successivement la seconde enceinte et la demi-lune (casemates à deux niveaux adossées portant chemin de ronde , perron curviligne monumental montant à la porte au milieu de la courtine de la seconde enceinte en passant par une plate-forme adossée).
Le plan-relief apporte d'intéressantes informations, assez précises, sur le traitement monumental des différentes portes du haut fort. La porte d'entrée principale, au centre de la petite courtine entre le bastion de La Guette et celui de Lisle, avec son pont-levis à flèches franchissant un fossé spécialement creusé devant cette courtine est surmontée d'une guérite immédiatement au-dessus de l'arcade d'entrée, dont le cul-de-lampe règne au niveau du cordon, comme celui des guérites d'angle des bastions52. L'encadrement architecturé de la porte, pourvu de deux pilastres à bossages, portant un entablement recoupé par les rainures des flèches du pont-levis, diffère de celui figuré sans pilastres sur la vue de 1665. De plus le haut fronton baroque à courbes et contrecourbes incorporant la guérite centrale et dépassant la hauteur du parapet, représenté en 1665 a disparu sur le plan relief, remplacé sur les côtés de l'entablement par deux boules d'amortissement, encadrant la guérite et passant devant le cordon. La porte qui fait suite dans l'axe, soit celle de la demi-lune Dauphine, avant-porte du donjon, a un encadrement tout aussi monumental, avec pilastres lisses sur dosserets encadrant l'arcade d'entrée plein-cintre et portant un fronton en ailerons à volutes dégageant un motif central engagé dans le mur en moyen relief. L'encadrement de la troisième porte, soit celle du donjon, donnant sur la plate-forme en haut du perron, est d'une composition proche de celle de l'avant-porte, mais avec pilastres à bossages et fronton cintré brisé dégageant le motif central.
L'issue en poterne du haut fort par la demi-lune de Villeroy était, comme l'entrée, jalonnée de trois portes successives à encadrement architecturé, de plus petites dimensions, bien exprimées sur le plan-relief (Fig. 10): celle du donjon, en milieu de courtine, avait des pilastres lisses et un fronton cintré brisé dégageant un motif central de type cartouche héraldique, celle de la courtine de la seconde enceinte avait des pilastres de même portant entablement avec motif central encadré de deux boules, enfin celle de la face droite de la demi-lune de Villeroy, variante des précédentes, est exprimée avec un fronton brisé, motif central et boules sur les rampants du fronton.
Le plan relief exprime quelques particularités de détail des aménagements d'origine de la seconde enceinte. On mentionnera notamment les casemates de plan en V logées à la pointe du bastion de Beringhen, sous la terrasse, alors desservies par une petite cour triangulaire encaissée accessible depuis la terrasse par un escalier à deux volées divergentes (Fig. 11).
[Le haut fort de la citadelle de Marseille], c. 1670. Détail du bastion de Beringhen
On remarque aussi en deux points de cette seconde enceinte bastionnée un décrochement de hauteur limitée dans le nivellement général des terrasses et chemin de ronde; la premier point ou se manifeste ce décrochement, est localisé au raccord du flanc gauche du bastion de La Guette avec la courtine attenante, d'où résulte d'une part un emmarchement descendant du chemin de ronde de cette courtine sur le terrasse du bastion, et, d'autre part, en haut du revêtement du flanc du bastion, un traitement original du parapet d'artillerie et du cordon rattrapant le décalage de niveau en rampant en courbe et contrecourbe, fantaisie architecturale que l'on peut qualifier de "maniériste".
Le plan-relief exprime aussi avec un degré de précision plus grand que la vue cavalière de 1662 (British Library) l'organisation initiale des logements et casernements du donjon autour de la cour en double profondeur avec ruelle étroite intermédiaire. Cette disposition était très particulière et peu commune53. On note, sur le plan relief, la présence d' une cheminée pour chaque casemate de la série adossée aux courtines, émergeant du mur garde-corps du chemin de ronde, et de cheminées semblables dans le toit à deux versants couvert en tuiles de la seconde rangée de casemates ayant façade sur cour (Fig. 12).
[Le haut fort de la citadelle de Marseille], c. 1670. Détail des bâtiments du donjon.
Sur ces façades, le plan relief exprime la répétition, sur les deux niveaux, d'une porte cintrée et d'une petite fenêtre pout chaque casemate, et la coursive-balcon étroite et non couverte portant sur des consoles de pierre qui desservait celles de l'étage. La porte d'entrée du donjon traversait la double rangée de casemates d'un des deux grands côtés (ouest), y formant un porche occupant une travée équivalente à celle d'une casemate, travée ouverte reproduite au premier étage, au-dessus du porche (pour desservir une herse).
Le plan relief donne à la façade des deux logis au centre des deux petits côtés du quadrilatère, plus saillants que les casemates, trois travées pour celui du major, quatre pour celui du gouverneur, avec larges fenêtres et un toit indépendant à quatre versants, le versant postérieur s'égouttant sur le pavé du chemin de ronde. Le logis du gouverneur comportait une travée d'escalier à rampes droites formulée sur le plan Desjardins de 1663 et une travée ouverte en porche sur la cour au rez-de-chaussée (Fig. 13). Le logis du major était traversé par le passage de la poterne du donjon, descendant en escalier vers les terrasses chemin de ronde de la seconde enceinte et vers la demi-lune de Villeroy.
[Le haut fort de la citadelle de Marseille], c. 1670. Détail du donjon côté poterne
La sobriété des façades des casemates sur cour, tant celles du donjon que celles de sa demi-lune d'entrée, dite Dauphine, faisait contraste avec l'ornementation des revêtements extérieurs et des encadrements architecturés des portes. On en conclut que dans le programme architectural, conçu pour les élévation par Desjardins, l'effet de luxe et d'ostentation avait été réservé à l'aspect que découvraient les visiteurs en entrant de la citadelle, les façades postérieures, vues par la garnison, étant traitées de façon minimaliste.
Le plan relief donne l'aspect d'origine des quatre bastions du donjon. Les embrasures ou canonnières basses y sont exprimées avec exactitude : deux dans chaque flanc, excepté le flanc droit du bastion Mazarin et le flanc gauche du bastion de Vendôme, qui ont trois embrasures. Les plates-formes d'artillerie sommitales couvraient la totalité de la surface des bastions, portées par les voûtes des casemates, la casemate axiale en couloir de chacun d'eux étant ventilée par une succession de trois oculi circulaires percés dans la voûte et débouchant en file dans la plate-forme. Ces oculi procuraient une prise de jour zénithale à la casemate, et pouvaient sans doute servir aussi à hisser des canons sur les plates-formes. Le troisième oculus du bastion de la Paix, le plus proche de l'angle de capitale et de sa guérite, est remplacé par une souche de cheminée, liée à la présence, dès l'état d'origine, d'un fournil en dessous au niveau des casemates. Le plan Desjardins de 1663 l'exprime sommairement, de même qu'une différence dans le plan des casemates de ce bastion.
Le plan relief montre un mur de cloisonnement peu élevé, avec porte et petit corps de garde, fermant sur le chemin de ronde la gorge des bastions Mazarin et de Vendôme. On note un certain flottement dans le nombre des embrasures des parapets d'artillerie du donjon entre le plan relief, la vue de 1665, et les plans. On en retiendra pour constantes, la présence d'une embrasure dans le parapet de chacun des flancs des bastions, de trois embrasures dans le parapet de la face des deux bastions du Roy et Mazarin qui font face au fort Saint Jean (leur autre face n'en ayant que deux), deux embrasures dans celui de la courtine intermédiaire entre ces deux bastions, et aucune embrasure dans le parapet des trois autres courtines. Les parapets des deux faces du bastion de la Paix semblent n'avoir eu qu'une embrasure. Cette absence de régularité dans l'implantation des positions des canons à barbette du donjon, qu'on ne retrouve pas dans celles de la seconde enceinte, dont les embrasures de parapets étaient plus systématiques, ne s'explique guère, si ce n'est, pour les parapets des courtines, par l'étroitesse du chemin de ronde qui rendait incommode la circulation en présence de canons en batterie.
Le bas fort achevé d'après une vue cavalière de 1676
L'atlas des places-fortes de 1676 dans lequel figure une vue cavalière donnant l'état des lieux de la citadelle et du fort Saint-Jean54exprime, au cas par cas, en trait lavé jaune les ouvrages "qui sont projetés et ceux auxquels l'on travaille cette année 1676". A la différence du fort Saint-Jean, objet d'une planche de plan particulière, pour la création de dehors (demi-lune, chemin couvert), la citadelle (Fig. 14) ne fait l'objet d'aucun projet, ce dont on devrait pouvoir conclure qu'un an avant la mort de Clerville et dix ans après l'injonction de Colbert a achever de tout point la basse-cour de Saint-Nicolas, d'y élever des plates-formes et d'y placer des batteries, ces ouvrages du bas-fort avaient été entièrement réalisés, autrement dit que le projet de Clerville était considéré comme achevé dans cette partie, au prix de quelques adaptations par rapport au plan Desjardins de 1663. Pour autant, si la vue de 1676 confirme pour le haut fort les dispositions achevées en 1663 et documentées plus en détail par le plan Desjardins et par le plan-relief, elle donne pour le bas fort l'impression d'un programme en partie inabouti comportant des éléments non proposés par Desjardins.
Plan relevé de la citadelle de Marseille et du fort Saint Jean, 1676. Détail.
La principale réalisation postérieure à 1665 qui n'était pas proposée en 1663 mais qui figure sur cette vue cavalière de 1676, est une série de casemates portant chemin de ronde, adossée vers l'intérieur des deux pans inférieurs de la muraille rentrante descendant du bastion du Moulin jusqu'à l'avancée et à la basse-cour (pans K et L du dessin panoramique des travaux en 1665).
De la basse-cour proprement dite, deux côtés seulement sont réalisés et achevés en 1676 : le premier est celui de grande aile Est adossée au mur de l'avancée vers le port, qui était en cours de construction sur le dessin de 1665 (cotée A-B). En 1676, elle est figurée couverte de sa plate-forme complète et avec l'escalier d'angle, qui donne accès à cette plate-forme ou chemin de ronde. Egalement réalisé est le petit côté nord de la basse-cour, en retour d'angle droit du premier, adossé a l'affleurement rocheux de tête de l'avancée, qui n'était pas encore aplani en 1665, mais porte en 1676 une large terrasse d'artillerie. En revanche, le troisième côté de la basse cour, ouest, amorcé en 1664 (H sur le dessin de 1665) n'est toujours pas réalisé sur la vue de 1676, à la différence des casemates non prévues qui lui font suite; seule la continuité du chemin de ronde est assurée, de façon provisoire, de ce côté de la basse-cour. Le dénivelé entre la basse cour proprement dite et le reste de l'aire intérieure de l'enceinte est traité comme une aire décloisonnée en pente douce, l'idée d'une fermeture en terrasse au sud de la basse cour avec escalier à deux volées, proposé par Desjardins en 1665, est définitivement abandonnée.
Le front vers la ville et le port est achevé, avec ses revêtements jalonnés de chaînes à bossages encadrant les embrasures basses, son chemin de ronde continu sur casemates avec parapet d'artillerie et guérites à l'angle saillant des deux demi-bastions Sainte-Marie et Saint-Louis, une autre guérite étant placée à l'angle de l'avancée polygonale, au-dessus de la chaîne de l'entrée du port.
Au centre de la courtine entre les deux demi-bastions, la porte de la première enceinte, autrement dit la première porte d'entrée de la citadelle, est figurée en 1676 équipée d'un pont-levis à flèches, qui franchit un fossé étroit ménagé dans le quai ou fausse braie qui règne devant ce front. L'arcade d'entrée est couverte d'un arc plein-cintre, mais elle n'est graphiquement pas assez précise pour donner une idée de l'encadrement extérieur de cette porte, qui devait être architecturé, comme celui des portes du haut-fort.
Dans la partie haute de l'enceinte du bas fort, la vue cavalière figure le bastion du Moulin achevé selon le plan à angle aigu projetée en pointillé sur le dessin de 1665, avec sa guérite en capitale et le moulin à vent auquel il devait son nom, construit au milieu de sa terrasse55. Ce bastion allait peu après être renommé bastion d'Amfreville56.
L'indication la plus intrigante donnée par cette vue cavalière de 1676 est l'absence d'une porte de secours, à l'emplacement où celle-ci est bien en place sur d'autres plans postérieurs de dix ans, soit dans la courtine reliant le bastion du Moulin au haut-fort, au droit du bastion de La Guette, et ouvrant vers les Infirmeries, affectées pour moitié depuis 1665 à l'hôpital de l'équipage des galères. Il parait a priori aberrant, au plan défensif, qu'une citadelle, de surcroit conçue avant tout pour contrôler la ville, ce qui induit une capacité de contrôle des accès sans servitude, soit dépourvue d'une porte de secours permettant des entrées et sorties du côté opposé à la ville et au port, et non exposée aux vues de ceux-ci.
L'absence de cette porte de secours en 1676, sans indication de projet la concernant, trouve son explication grâce à un plan de Marseille avec ses agrandissements, contenu dans le même atlas de 1676. La partie alors réalisée de l'enceinte urbaine, commencée par le front de la nouvelle porte royale, au nord, enveloppait largement la partie de la ville déjà existante à l'Est hors les murs de l'ancienne enceinte médiévale, autour du cours, tandis que la partie encore en projet non commencé, au sud-est, devait envelopper un nouveau quartier à créer. Dans l'état projeté en 1676, cette partie d'enceinte restant à construire devait se refermer sur le côté sud du port, en un point situé deux fois plus près du fond du port (où s'élevait l'arsenal construit de 1665 à 1669 sous l'autorité d'Arnoul), qu'il ne l'était de la citadelle. La mise en œuvre d'un nouveau projet plus étendu, non documenté mais attribuable l'administration royale, n'a été commencée qu'après 1685, voire 1690 : elle consistait à étendre largement le périmètre clos de la ville au sud du port en prolongeant la nouvelle enceinte en cours de construction par un front bastionné allant jusqu'au bastion Mercœur de la citadelle, en incluant l'abbaye Saint-Victor.
En résumé, la citadelle avait été commencée en 1660, alors que la ville de Marseille était encore enclose dans son enceinte médiévale, exclusivement du côté nord du port. Cette situation resta inchangée jusqu'au commencement de réalisation du projet d'extension de la ville en 1666, alors que la première enceinte ou "bas fort" de la citadelle était en cours d'achèvement. La porte de la citadelle faisant face aux quais du côté sud du port, à bonne distance de la ville close, dans un secteur peu bâti, pouvait communiquer à la campagne alentours, au sud et à l'ouest par des chemins existant. C'est sans doute la raison pour laquelle Clerville n'avait pas jugé nécessaire de doter sa citadelle d'une porte de secours à l'opposé de la porte vers le port et la ville.
Dès lors que fut arrêté le nouveau projet d'extension sud de l'enceinte de ville, dont la réalisation allait imposer le passage par l'intérieur du nouveau périmètre de la ville intra-muros tant pour entrer dans la citadelle que pour en sortir, par la porte existante, la création d'une porte de secours devenait indispensable.
La date exacte de la percée de cette porte de secours n'est pas documentée. Elle est vraisemblablement de peu antérieure au mémoire succinct sur Marseille rédigé par Vauban en mars 1679, concentré sur la citadelle et sur le réduit de Saint-Jean. Dans ce mémoire, l'illustre commissaire général des fortifications, successeur de Clerville, n'évoque pas l'absence (qu'il n'aurait pas manqué de critiquer) ou la présence d'une porte de secours, mais le toisé estimatif de ses propositions rédigé à la suite par Jean-Louis du Cayron, mentionne "la porte des champs", qui doit pouvoir correspondre à la porte de secours. Quoiqu'il en soit, c'est sans doute à Du Cayron, en fonction à Marseille depuis 1665, major de la citadelle depuis 1668, puis lieutenant royal et concepteur de la nouvelle enceinte de la ville, que l'on doit l'initiative de la percée de cette porte de secours, vers 1678.
La visite de la citadelle par Vauban en mars 1679
En séjour à Perpignan après un passage rapide à Marseille, Vauban exprima une réaction à chaud sur la citadelle dans une lettre à Louvois, secrétaire d'Etat à la Guerre, avant de rédiger, à tête reposée, un mémoire de projets de réparations limités à la citadelle et au "réduit Saint-Jean"57. Datée du 18 mars 1679, cette lettre est particulièrement agressive à l'égard de feu Clerville : « …J’ai visité la citadelle de Marseille qui est un assemblage fort magnifique de tout ce qui a jamais passé d’extravagant et de ridicule par la tête des plus méchants ingénieurs du monde, figurez vous que la plupart des flancs n’y servent que d’ornement et ainsi du reste, si elle n’a été faite que pour maintenir l’autorité du roi, elle est beaucoup plus que suffisante, et la moitié moins y aurait suffi, mais si on a pensé à autre chose, on a très mal pensé (...) il y a un lieu fort près de là appelé Tête de Maure ou pour 200 mille écus de dépense on aurait fait une place imprenable qui aurait beaucoup mieux commandé à la ville et au port, et n’aurait été commandé que de la hauteur ou est la citadelle, qu'on aurait aplanie pour 10.000 l. J’appréhende que quand le roi la verra, la honte qu’une telle pièce se soit faite sous son règne et par ses ordres, ne lui fasse prendre une résolution peu favorable pour elle. Le réduit de St Jean est bon, bien situé et vaut beaucoup mieux que la citadelle."
Le mémoire des réparations les plus nécessaires, daté du 22 mars , ne revient pas sur l'état des lieux, mais propose directement des travaux à réaliser pour améliorer la défense périphérique de la citadelle en réalisant (haut fort) ou en continuant et corrigeant (bas fort) les dehors antérieurement déjà envisagés ou amorcés, à savoir, faute de fossé, une enveloppe tenant à la fois de la fausse braie et du chemin couvert : "escarper le roc au pied du revêtement de la seconde enceinte, former un espace de niveau pour faire un petit chemin couvert parallèle audit revêtement, distant de 5, 6 à 7 toises, non plus ni moins et revestis en dedans . Jeter tout ce qui proviendra de cet escarpement dans les endroits les plus renfoncés de la pente, coupant toutes les pointes de roc qui en formeront les inégalités, jusqu'à ce que la superficie ait acquis une pente plus unie (...) sans que d'ailleurs il se faille mettre extrêmement en peine de la faire raser partout des pièces supérieures (soit : il est peu utile de faire un véritable glacis) dont il suffira, au pis aller, qu'elle soit bien flanquée.
Déffaire ce qu’on a commencé de la fausse braie au pied de la plate-forme St Nicolas (avancée polygonale du bas fort) et la refaire parallèlement à quatre toises de distance du pied du revêtement si le lieu le permet, ou du moins à trois, la continuer tout a l’entour de ladite plate-forme d’un angle rentrant à l’autre, l’élever de 8 pieds au dessus de la superficie de l’eau, et, sur cette hauteur, tracer les embrasures et les espacer également (...) donner 7 pieds d’épaisseur à son parapet et le rehausser de trois pieds et demi au-dessus du tracé desdites embrasures, observant de revêtir le tout en pierre de taille et d'y faire les terre-pleins, pentes, gargouilles et conduites nécessaires à leur écoulement. Depuis la plate-forme St Nicolas jusqu’au bastion du moulin, continuer ladite fausse braie en forme de chemin couvert jusqu'au pied dudit bastion où elle sera jointe au bord de son fossé ou au chemin couvert s'il y en a un. Ajouter de plus une barrière ou deux a l’entrée de la ville à la citadelle, pour en augmenter la fermeture d'autant."
L'Etat de la dépense à faire à la citadelle de Marseille pour achever les dehors d’icelle, conformément au projet qu'en a fait M. de Vauban, daté du 8 avril par Jean-Louis du Cayron, lieutenant royal de la citadelle et du fort Saint Jean de Marseille, produit un toisé et un chiffrage des travaux, divisé en quatre postes, en fonction des qualifications des entrepreneurs qui seront chargés de l'exécution. L'excavation est estimée à 1494 toises cube et demi, à 9 livres 10 sols la toise, soit un total de 14197 livres 15 sols . Le creusage et transport des terres est évalué à 295 toises cubes, à 4 livre la toise, d'où un total 900 livres, le lot maçonnerie à 580 toises cubes, à raison de 22 livres 10 sols la toise , pour un total de 13050 livres. Enfin le lot pierre de taille, évalué à 180 toises carrées, à raison de 35 livres la toise, coutera 6300 livres. Le total général s'élève à 34.447, 15 livres.
Le descriptif contient quelques précisions, certaines renvoyant à un plan non conservé : "Pour former le chemin couvert et mettre de niveau le roc et le peu de terrain graveleux qui se trouve depuis la porte des champs marquée sur le plan D jusqu'à E (...) Diverses autres parties à escarper sur le glacis afin de le rendre uny et pour estre bien flanqué aux endroits marqués Znnn
Maçonnerie (...) pour former le chemin couvert à l'angle flanqué de la demye lune de Beaufort, il convient aller chercher le fondement sur le roc, laquelle maçonnerie contiendra 77 toises cubes.
Idem à l'angle flanqué de la demye lune de St Victor, 52 toises cube"
La mise à niveau du chemin couvert "à tout le pourtour de la place (...) de la contenance de 495 toises courantes de longueur qu'il faut revestir pour servir de parapet aud chemin couvert, d'un mur de cinq pieds de hauteur de deux pieds despaisseur sur ladite longueur de 495 toises courantes y compris sa banquette de pareille longueur, contiendra 192 toises cubes.
La partie de maçonnerie derrière le revestement de taille de la faussebraye de St Nicolas (bas fort) marqué 1-2-3 contient 258 toises et demi cubes.
Pierre de taille - Pour le revestement de taille de lad faussebraye au bord de la mer marqué sur le plan 1-2-3 contient 180 toises quarrées y compris les embrazeures".
On notera, dans les termes employés par Vauban, notamment pour l'aménagement projeté autour du haut fort, l'hésitation à le qualifier de fausse braie ou de chemin couvert. En principe, il s'agit bien d'une fausse braie, ce terme désignant un ouvrage bas enveloppant, à fonction de chemin de ronde extérieur et de plate-forme d'artillerie, adossé directement au pied des revêtements du corps de place, tandis qu'un chemin couvert, en fortification classique, est un ouvrage enveloppant étroit, plutôt dévolu à l'infanterie, en principe toujours placé autour de la contrescarpe du fossé et couronnant les glacis, soit la pente aménagée du terrain environnant. Dans le cas de la citadelle de Marseille, l'absence de fossé est responsable de cette ambiguïté des termes pour le haut fort, mais dans le cas des fronts de la première enceinte donnant directement sur les eaux du port, de la passe et de l'anse, le terme fausse braie est le seul adéquat, d'autant que l'ouvrage comporte des parapets d'artillerie en pierre de taille avec embrasures.
Les modifications et projets de la citadelle entre 1679 et 1700
A partir de 1680, l'exécution et la conception des projets de la citadelle et du fort Saint Jean relevait en partie des responsabilités de l'ingénieur Antoine Niquet (c. 1640-1726), promu à cette date directeur des fortifications de Provence, Dauphiné et Languedoc. Tout comme du Cayron, Niquet n'était en principe que le subordonné et exécuteur des préconisations de Vauban, commissaire général des fortifications, dès lors que les financement étaient accordés pour une réalisation plus ou moins ambitieuse. Dans le cas de la citadelle de Marseille, le peu d'enthousiasme de Vauban à améliorer l'œuvre de Clerville, jointe à l'importance considérable des dépenses occasionnées par la construction depuis 1660, n'étaient pas des circonstances favorable à l'obtention de nouveaux financements accordés en haut lieu par les ministres d'Etat en charge, soit Colbert jusqu'en 1683, puis Louvois. Dans cette conjoncture, on peut constater qu'Antoine Niquet disposait une marge d'initiative pour instruire des variantes au projet général de principe posé sommairement par Vauban en 1679.
Quoi qu'il en soit, les logements de la citadelle (donjon et basse cour) nécessitaient dès 1684 des travaux d'entretien et de réparation, concernant en particulier les menuiseries vitrées et les cheminées, dont "cent trente cinq pieds quarrés de vitres neuves".58
Les améliorations (plutôt que réparations) préconisées par Vauban en 1679 et devisées par Du Cayron ne furent qu'en partie réalisées à la suite, à l'évidence pour des raisons de financement. Le petit chemin couvert (ou fausse braie) projeté autour du haut fort n'a reçu aucun commencement d'exécution. Seuls les travaux d'amélioration et de prolongement la fausse braye de St Nicolas autour de la première enceinte ou bas fort, ont été mis en œuvre.
Le plan de la citadelle et fort St Jean de Marseille, daté de 1686 ou 168459 montre l'état des lieux et des projets à cette date (Fig. 15).
Plan de la citadelle et du fort Saint Jean, 1684.
Le détail de la citadelle sur ce plan montre que le parapet de la fausse braie de la première enceinte se termine en formant la contrescarpe du fossé autour du bastion du moulin, la fausse braie proprement ditr se confondant avec ce fossé. Le revêtement de la contrescarpe du fossé franchi par le pont de la porte de secours , bien en place avec ses trois piles de pierre, n'est en revanche pas encore construit en prolongement de celui du fossé du bastion, mais il est en projet, comme l'indique son tracé en trait lavé jaune. Le plan indique aussi en pointillé lavé jaune, et par les cotes A-B-C-D-E-F-G-H-I-K-L, le tracé du projet -toujours d'actualité en 1684- de la fausse braie/chemin couvert enveloppant l'enceinte du haut fort ou seconde enceinte, tel que proposé alors : elle n'est prévue que sur les fronts donnant à l'extérieur de la première enceinte, et se prolonge en partie au-dehors de cette première enceinte, d'une part en véritable chemin couvert autour de la contrescarpe du fossé de la porte de secours et du bastion du moulin (A-B-C), d'autre part, à l'opposé (K-L), en bordure du côté droit du demi-bastion Saint-Louis.
Le plan de 1684 montre une évolution du bâti depuis 1676, surtout dans la première enceinte : le côté gauche des bâtiments de la "basse cour Saint-Nicolas" est désormais en place, raccordé aux casemates adossées aux deux premiers pans de la muraille montant vers le bastion du moulin. Les casemates adossées à l'intérieur du revêtement du demi-bastion Sainte-Marie ne se retournent pas sur la courtine d'entrée jusqu'à la porte de la citadelle (à la différence de ce prévoyait Desjardins en 1663) et celles du demi-bastion Saint-Louis ne concernent que son flanc et la moitié de sa face. En revanche, un corps de garde important flanque la porte de la citadelle à sa droite (sud), et un autre, plus petit, flanque la porte de secours aussi à sa droite.
A la différence des précédents, ce plan de 1684 exprime clairement le chemin ou rampe d'accès montant, dans la première enceinte, de la porte de la citadelle à la porte du haut fort et à la porte de secours60, et comportant à mi-longueur à gauche une branche annexe montant à la poterne de la demi-lune de Villeroy. Par l'aspect sinueux et irrégulier que lui donne le plan, ce chemin d'accès ne semble pas dans un état d'achèvement définitif. A son extrémité ouest, il bute contre la courtine entre le haut fort et la porte de secours, vraisemblablement pour desservir une poterne qui avait été ménagée dans cette courtine avant la percée de la porte de secours61.
Dans le secteur sud-est de la première enceinte, à l'arrière du demi-bastion Saint Louis, en contrebas de la poterne du haut-fort (demi-lune de Villeroy) sont figurés plusieurs bâtiments, absents de la vue cavalière de 1676 : au plus bas, près du corps de garde de la porte de la citadelle, un corps de logis complété d'une aile en retour allongée, infléchie en angle obtus, donnent sur une cour directement bordée par le chemin ou rampe montant à la porte du haut fort et à la porte de secours. Le corps de logis pourrait correspondre à la maison préexistante figurée sur le plan de 1660 et sur la vue panoramique de 1665, ignorée des autres plans, parce qu'elle était promise à démolition, mais peut-être finalement conservée et réhabilitée62.
Au-dessus, un autre bâtiment, rectangulaire, est en place, adossé à l'intérieur du revêtement de la muraille refermant la première enceinte entre le demi-bastion Saint Louis et le haut fort,
accessible par un prolongement de la branche latérale du chemin ou rampe, qui dessert la poterne de la demi-lune de Villeroy.
La fonction de ces nouveaux bâtiments n'est pas renseignée avant une date avancée du XVIIIe siècle. Le bâtiment adossé à l'enceinte en hauteur est qualifié de magasin aux salpètres en 1752. Sur un plan de 173163, l'ensemble avec cour dans l'enceinte à l'arrière de la porte de la citadelle et du demi-bastion est identifié au logement du lieutenant du roi, et sur une légende plus précise du plan de 1752 : logement de l'aide major puis depuis 1718 du major (logis) et logement et forge à l'artillerie et depuis 1721 logement du commandant (aile).
On ignore ce qu'il en était en 1686, et ou était alors le logement de Jean-Louis du Cayron, à la fois major et lieutenant du roi : dans le donjon, ou à ce nouvel emplacement ? Cet officier ingénieur disparait des documents après 1691, tant à Marseille que pour d'autres places de Provence ou il avait compétence (Toulon, Antibes, Fort Sainte Marguerite de Lérins), étant décédé en 1692.
Au début de 1693, sur ordre du roi, Jean-Louis Habert, seigneur de Montmort, intendant des galères de France et des fortifications de Provence (successeur d'Arnoul) recrutait le Sieur Jourdain, ingénieur du roi, pour assurer la conduite des ouvrages de la citadelle et du fort Saint Jean de Marseille64.
Un plan de la citadelle St Nicolas de Marseille du 26 mars 1693, signé d' Antoine Niquet65, donne l'état des réalisations et des projets à cette date (Fig. 16).
Plan de la citadelle St Nicolas de Marseille, 1693.
Le projet de chemin couvert du haut fort (coté 22) est toujours d'actualité, sans commencement de réalisation. En revanche, le fossé de la porte de secours et sa contrescarpe ont été achevés, en phase avec la construction, hors enceinte en avant de cette porte, d'un grand magasin à poudre dit des galères (coté 21 sur le plan) 66. Ce magasin est renfermé dans une enceinte dont le plan triangulaire évoque celui d'une grande demi-lune, d'autant qu'elle est détachée en avant de la porte de secours, mais elle n'est formée que d'un simple mur sans remparement intérieur et sans fossé. Au débouché du pont de la porte de secours et à la gorge de l'enclos triangulaire, un dégagement assez spacieux est inclus dans le prolongement rectiligne des murs des deux faces de l'enclos jusqu'à la contrescarpe du fossé, avec une avant-porte à gauche, vers les infirmeries, et une poterne à droite, près du fossé du bastion du moulin, voisinant avec un corps de garde. Le projet de chemin couvert s'adapte à ce nouveau bâti conçu et réalisé par Antoine Niquet. Il enveloppe désormais les deux faces de l'enclos triangulaire du magasin à poudre avant de border la contrescarpe du bastion du moulin, et dégage des petites places d'armes devant porte et poterne de l'enclos triangulaire. A l'intérieur de la première enceinte, l'amélioration de la rampe d'accès est en partie réalisée (vers le bas, à l'est), en partie en projet (cotée 23).
Datée de 1696, une intéressante vue panoramique de la citadelle et du fort Saint Jean prise du Pharo67 (Fig. 17) soit depuis l'extérieur du port, sur la côte après l'anse, montre en élévation l'ensemble de la citadelle, dominée par le donjon lardé de ses chaines-pilastres à bossages (et en fond de décor, la silhouette du fort Notre-Dame de la Garde). Au premier plan, on reconnaît le revêtement de la première enceinte, son parapet à embrasures, le bastion du moulin surmonté de son moulin à vent et pourvu de trois guérites, à l'angle de capitale et aux angles d'épaule, le tout bordé par la fausse braie dont le parapet remonte pour se transformer en contrescarpe du fossé du bastion. On voit aussi à droite le mur bas de la pseudo demi-lune du magasin à poudre des galères, avec une guérite à l'angle de capitale, le toit du magasin émergeant de ce mur, et le pont de la porte de secours. On remarque à l'arrière plan du bastion du moulin une superstructure architecturée qui existait au-dessus de la porte de secours et, encore en arrière, une haute barrière de charpente qui masquait l'encadrement de la porte du haut fort, non exprimée, à l'exception de sa guérite.
[Vue de Marseille prise du coté du Pharo], 1696. Détail.
Etat et projets de la citadelle en 1701, d'après le mémoire détaillé de Vauban
Revenant à Marseille en avril 1701 pour définir un projet général, vingt deux ans après son premier rapport ciblé sur la citadelle et le fort Saint Jean, Vauban, alors âgé de 66 ans et en fin de carrière, y prit le temps d'un examen plus attentif et détaillé de la citadelle qu'il ne l'avait fait en 1679. Sans évoquer la non réalisation, à l'époque, de son projet de chemin couvert et de glacis autour du haut fort, et sans distinguer les aménagements complémentaires faits depuis lors dans la citadelle sous l'autorité de du Cayron puis d'Antoine Niquet, le commissaire général se montre toujours aussi sévère et impitoyable dans son jugement sur l'œuvre de ses prédécesseurs. Au sein de son très long mémoire du 11 avril 1701 sobrement intitulé Projet de Marseille68, les paragraphes et chapitres consacrés à la citadelle ou fort St Nicolas méritent d'être transcrits in extenso et commentés, avec l'appui visuel du Plan de la citadelle de St Nicolas pour servir à son projet, 1701. Ce plan détaillé avec retombes exprimant différents niveaux (Figs. 18, 19, 20), et les projets par un lavis jaune, n'est pas conservé dans le fonds du dépôt des fortifications, où le plan joint au mémoire de Vauban fait défaut, mais au département des Cartes et plans de la Bibliothèque Nationale de France69. Il n'est pas signé mais attribuable à Antoine Niquet, et sa nomenclature chiffrée est conforme à celle du mémoire de Vauban, et à celle du plan de 1693. Le légendage de cette nomenclature permet de constater un changement -qui peut prêter à confusion- dans la dénomination des deux demi bastions de la première enceinte encadrant la porte de la citadelle : l'appellation bastion St Louis s'applique désormais au-demi-bastion situé au nord de la porte (n° 3), faisant transition avec l'avancée de la basse-cour, tandis que le demi-bastion sud (n°2) est renommé bastion Sainte Anne70.
Plan de la citadelle de St Nicolas pour servir à son projet, 1701. Niveau 1.
Plan de la citadelle de St Nicolas pour servir à son projet, 1701. Niveau 2.
Plan de la citadelle de St Nicolas pour servir à son projet, 170. Niveau 3.
Le poste financier consacré aux réparations de la citadelle (103.548 livres) n'est pas le plus lourd du projet de Marseille, car Vauban ne croyait pas à une amélioration significative de l'existant sans reconstruction radicale. Il ne proposait donc que des corrections limitées, dans l'espoir d'imposer son idée, incluse au projet, de créer une nouvelle citadelle en enveloppement du fort de Notre-Dame de la Garde (chiffrée à 1.625.142 livres). C'est cette intention qui explique la formulation ambivalente "citadelle ou fort Saint Nicolas", car, écrit Vauban, en supposant que le projet étant agréé par sa Majesté, elle veuille bien le faire exécuter, la vieille citadelle Saint Nicolas aurait été rétrogradée au rang de fort Saint Nicolas, et remplacée par la nouvelle citadelle Notre-Dame de la Garde.
Dans la partie introductive du projet, présentant brièvement l'état des lieux des différents objets considérés, la citadelle est le huitième objet : La situation en a été bien choisie car de nécessité il fallait qu'elle pût dominer sur l'entrée du port (...) le mal est qu'elle est fort petite, la situation n'ayant pas permis de la faire plus grande (...) Du côté de la ville, l'abbaye St Victor est presque aussi forte qu'elle, la resserre et occupe une grande partie de ce qui devrait être une esplanade, et les bâtiments qui bordent le port achèvent de fermer le reste de l'espace (...) et de la si bien brider que dès que les lieux seraient saisis par l'ennemi, on ne pourrait pas espérer d'autre action de la citadelle sur la ville que par l'effet du canon et des mortiers (...) la fortification en est mauvaise, mal faite, toute composée de petites pièces mal arrangées et confusément entassées l'une sur l'autre, qui perdent beaucoup de flancs; d'ailleurs, elle n'a ni fossé, ni chemin couvert, et les parapets sont faibles et non terrassés, les embrasures mal réglées et pas assez plongeantes, les terrepleins pavés de pierre de taille ou de pavés communs, l'épaisseur des remparts occupée de voûtes et de bâtiments logeables et tous les dehors (demi-lunes) attachés au corps de la place, ce qui est directement contre les règles. Au surplus elle a bien deux ordres de fortification et presque trois l'un sur l'autre, mais il faudrait mieux qu'elle n'en eût qu'un ou un et demi au plus et qu'il fut bien conduit. De sorte qu'à tout considérer bien qu'elle ait de bonnes parties, on peut dire (...) que c'est une très mauvaise place."
Beaucoup plus détaillé, le chapitre consacré aux Réparations développe les points résumés dans l'introduction, non sans redites :
(...) exposé de ce qu'elle a de bon : Elle commande à l'entrée du port qu'elle voit fort bien, au port même, fort bien à la ville. Elle a une porte de derrière, c'est à dire de secours (n° 23 du plan à retombes de 1701), partie absolument nécessaire. Les revêtements en sont très bien faits et bien sains tout à parement de belle pierre de taille posées par assises réglées et très proprement mise en œuvre avec des refends d'un pouce de saillie sur les angles qui se soutiennent très bien, un beau cordon et de belles guérites quoique la plupart un peu rongées par la lune. Tous les logements en sont aussi bien faits la plupart voûtés (...)
Voila tout ce qu'elle a de bon, voyons-en le mauvais.
Je ne crois pas que le roi n'ait jamais vu un véritable plan, dès les commencements on a eu soin de l'embellir et d'en cacher les défauts plus marqués et on s'attacha à faire ressembler au moins mal qu'on put, après quoi on n'a fait que toujours copier les premiers desseins, et ce n'est que depuis que je suis à Marseille que j'en ai pu voir et comprendre les défauts.
Le premier que j'ai remarqué est qu'elle est trop petite et incapable de contenir un grand corps (de garnison).
Le 2e qu'elle ne communique à la ville que par un défilé fort étroit d'ou s'ensuit que si la ville était révoltée ou occupée par l'ennemi, la citadelle ne pourrait agir que du canon et des bombes, attendu que de ladite ville on peut compter tous les hommes qui pourraient sortir de la citadelle (par la porte principale, n°1, dite porte Saint-Nicolas sur le plan de 1701) un a un, de la demi-portée du mousquet.
Le 3e qu'elle est fort commandée par la hauteur de Notre-Dame de la Garde et en partie commandée, en partie contrariée par celle de Tête de More d'ou l'on peut beaucoup l'incommoder.
Le 4e qu'elle est facile à circonvaller de près par le dehors et par le dedans, l'abbaye St Victor et les bâtiments prochains la resserrent à demi portée de mousquet et le bossillement de la campagne de beaucoup moins que de la demi-portée de canon.
Le 5e est qu'elle est aisée a attaquer en suivant le bord de la mer parce que de la plage de la Veaume lieu de débarquement (...) il est aisé de l'approcher (...) par le fond des valons et couvert des hauteurs qui les cachent (...) jusqu'à bonne portée du mousquet de la place sans en pouvoir être incommodé. A quoi il faut ajouter qu'il y a trois petites cales le long de ce bord ou on pourrait décharger l'artillerie, les poudres, le plomb et les boulets fort près de la tête des attaques.
Le 6e que la construction est très confuse et toutes les pièces entassées l'une sur l'autre se dérobent les défenses avec si peu de ménagement qu'il n'y en a pas une qui ne s'entrenuise.
Le 7e que toutes les règles y ont été absolument négligées qu'on n'en remarque point la moindre trace dans ces deux enceintes non plus que dans ses dehors.
Le 8e que de ces trois ordres de fortification l'un sur l'autre, il y en a un seul de quelque mérite, savoir la basse enveloppe, parce que la mer l'environne, qu'elle borde le port et son entrée. Et à l'égard des deux autres on ne saurait les considérer que comme l'abrégé d'un désordre qui ne connait pas d'autre règle que le caprice et ne mérite pas de porter le nom de fortification.
Le 9e est qu'elle n'a ni fossé ni chemin couvert d'ou s'ensuit qu'elle n'a pas de quoi recevoir un secours qui serait poussé un peu rudement, ni de quoi faire un dispositif de sortie ni de quoi faire la meilleure partie de sa défense. Entrons un peu dans le détail : Toutes les pièces (bastions, demi-lunes) sont trop petites et les flancs les plus grands des deux enveloppes n'ont que six toises et tous les autres moins, le bastion 16 perd la place de deux embrasures au flanc de sa droite (le plan de 1701 montre un bâti , casemate + corps de garde, sur la terrasse et chemin de ronde au-dessus de la demi-lune de Beaufort, entre la courtine de le 2e enceinte et celle du donjon entre les bastions 15 et 16, neutralisant la capacité de tir des embrasures basses des flancs de ces bastions), le bastion 11 deux toises de flanc le bastion 9 trois pieds, le face droite 13 quatre toises, le bastion 6 quatre toises et demi. Les deux flancs du bastion 15 perdent chacun deux toises, le bastion 7 deux toises au bastion de 16. Le flanc gauche perd moitié de sa défense et le droit 10 pieds.
Le 10e défaut est que des quatre demi-lunes (du haut fort) 8, 10, 12, 14, deux, savoir 10 et 14 sont attachées au corps de la place et les deux autres 8 et 12 le resserrent de si près que les défenses au corps de la place en sont absolument interrompues, en sorte que dès que l'ennemi sera logé sur la pointe de l'une de ces pièces, il sera à même de pouvoir attacher le mineur en telle partie des bastions qu'il lui plaira sans que les flancs du corps de place le puisse voir.
Le 11e défaut consiste à ce que les remparts de la place et des demi-lunes sont creux et occupés de couverts et de logements voûtés mais faiblement et non à preuve de la bombe. Vauban généralise abusivement ce défaut, qui concerne en réalité l'intégralité du donjon, les demi-lunes , 2 bastions sur 5 de la 2e enceinte, et le front vers la ville de la 1ere enceinte ou bas fort.
Le 12e que tous les parapets sont de pierre de 6 à 7 pieds d'épais et les embrasures mal espacées et non assez plongeantes ni couvertes comme il faut et tout le terre-plein du donjon pavé de même de sorte que tout est pierre dans cette place.
Le Clos des vignes et les bâtiments de l'hôpital des galères de même que le magasin à poudre et la cloture 23 placée là très mal, le resserrent encore beaucoup par le dehors , tout cela (...)fait encore un 13e défaut (...) Vauban évoque ici les aménagements au-devant et à l'extérieur de la porte de secours 23, soit le magasin à poudre des galères 21, et son mur de clôture de plan triangulaire évoquant une demi-lune, mais non retranché. L'hôpital des galères et le clos des vignes correspondent à l'ensemble anciennement nommée l'infirmerie (des pestiférés), réhabilité et réaffecté.
Le véritable remède à tous ces malfaçons serait de raser entièrement les deux enceintes supérieures avec leurs dehors et tous les bâtiments qu'elles contiennent et de recommencer une autre citadelle sur un meilleur plan, mais il coûterait effroyablement (...) Il faut donc chercher d'autres moyens à la corriger s'il est possible à moindre frais tirant parti de ce qu'il y a de fait le mieux qu'on pourra. C'est le sentiment auquel je me réduits en considération de l'occupation proposée de Notre-Dame de la Garde qui la protégera beaucoup de son canon et de celle de la tête de More (...) Venons aux corrections :
1° Réformer les embrasures (des parapets) notamment des flancs à chacun desquels il en faudra faire au moins deux, ne fussent-elles espacées que de 14 pieds d'un milieu à l'autre.
2° Corriger à même temps celles des faces et leur donner 6 pouces par pied de plongée que 15 à 18 de plat à la genouillère les espaçant de 18 pieds d'un milieu à l'autre, et murer après les deux tiers de ces embrasures par un petit mur de 18 pouces d'épais élevé jusqu'au sommet du parapet percé d'un créneau dans le milieu (...)
Le plan de 1701 indique en projet quelques changements limités pour modifier l'état existant des embrasures des parapets de 3 des 4 bastions du donjon, rien de plus.
3° Détacher les demi-lunes 10 et 14 du corps de la place de 3 à 4 toises de large aux dépens de quelques petits logements de soldats dont on se pourra passer, et les rattacher au même corps de place par un mur tout nu de 15 à 18 pieds de haut sur 3 réduits d'épais qu'on pourra facilement ôter dans les besoins et ce en considération des magasins et logements qui sont dans ces pièces qu'il ne faut pas laisser ouvertes.
4° Ecorner aussi les coins des pièces (demi-lunes) 8 et 12 qui resserrent trop la place et les rattacher après par le petit mur comme il est proposé pour les deux autres 10, 14, le front 9-11 aurait grand besoin de correction considérable notamment la face droite de 11 qui n'est presque vue de rien, mais ce serait donner trop avant dans l'étoffe, c'est pourquoi je m'abstiendrai de la proposer (...)
Le plan de 1701 n'exprime aucun projet pour la pièce n° 10 (de Saint Victor) qui n'étant pas une demi-lune, mais un redan intégré au front 9-11, ne pouvait être détachée du corps de place comme le propose Vauban (erreur de mémoire des lieux ?) En revanche, il exprime sommairement en traits pochés jaune les modifications à apporter aux trois demi-lune 8, 12 et 14 en application du projet, soit un mur de fermeture à la gorge à deux pans, les retranchant des courtines et des bastions du corps de place en créant un dégagement intermédiaire. On constate sur ce plan que l'exécution d'un tel projet, revenant à rétablir l'état initial documenté par le plan de 1660 et la vue cavalière de 1662 71, aurait réduit à peu près de moitié l'aire intérieure utile de ces trois demi-lunes, en sacrifiant les casemates des flanc de la demi-lune 14 (Dauphine, à l'entrée du donjon), l'escalier monumental montant de l'aire intérieure de cette demi-lunes 14 à la porte du donjon, et celui montant de la demi-lune 12 à la poterne du donjon après avoir traversé la 2e enceinte entre les bastions 11 et 13; dans la demi-lune 8, le projet aurait supprimé les souterrains divergents desservant les deux poternes débouchant dans les flancs, tout en conservant le magasin souterrain.
Ce constat montre que pour Vauban, l'intention de détacher les demi-lunes était exclusivement une question de principe, pour faire en sorte que leur conception soit conforme aux règles. Le bénéfice que pouvait en tirer la défense était quasiment nul : pas d'amélioration sensible de l'efficacité des embrasures basses de flanc des bastions 17-18 encadrant la demi-lune Dauphine, pas d'amélioration du flanquement de la seconde enceinte de part et d'autre des demi-lunes 8 et 12. En revanche l'impact de ces modifications en termes de démolition-reconstruction des communications entre demi-lunes et corps de place, y compris au plan pratique (nécessité de traiter la communication en dénivelé dans la coupure à créer) aurait été lourd. Le caractère arbitraire et illogique de cette part du projet, la mauvaise foi de son exposition sont d'autant plus évidents que son auteur concède que pour sécuriser les magasins et logements qui sont dans ces pièces, on ne pourrait les laisser ouvertes, en sorte qu'après les avoir retranchées, il admettait qu'il faudrait les rattacher par un mur qu'on se serait réservé de démolir en cas de besoins (lesquels?)
5° Faire un chemin couvert à demi fausse braie autour de la 2e enveloppe observant de revêtir l'extérieur de tous les angles saillants remontant et se réduisant à rien ou fort peu de choses sur les rentrants ou il faudra faire le parapet en glacis si la possibilité du lieu le permet afin de pouvoir recevoir des secours qui se jetteront brusquement dans la place et faire des sorties en rentrées en foule sans être obligé à défiler par une porte contre laquelle l'ennemi sera préparé.
Cet article du projet et le suivant reprennent et actualisent celui que Vauban avait déjà proposé en 1679 et qui n'avait pas été réalisé autour du haut-fort, bien que proposé à nouveau par Antoine Niquet en 1686 et 1693.
6° Bien aplanir le corridor de ladite fausse braie, l'égaler du mieux qu'on pourra et lui donner trois à quatre toises de large et ou il y aura lieu de faire parapet en glacis le bien aplanir, mais ou cela ne se pourra pas le faire de maçonnerie de tuf (...) de 8 à 10 pieds d'épais revêtu devant et derrière de pied et demi d'épais réduit, de brique choisie sur 6 de haut penchant d'un pied vers le dehors avec un plat au sommet pour servir à l'arrangement des paniers et sacs à terre; observant d'y faire une banquette partout et des barrière et sorties sur les angles rentrants. Continuer ladite fausse braie non seulement sur les côtés de la citadelle opposés à la campagne, mais encore sur les opposés à la ville au port, et à la basse enveloppe de la même autant qu'on le pourra, et la communiquer partout la soutenir sur un même niveau (...)
Le plan à retombes de 1701 figure assez précisément ce projet de "chemin couvert à demi fausse-braie" autour de la seconde enceinte ou du haut fort, à peu près semblable à celui exprimé sur les plans de 1686 et 1693. La principale différence tient à ce que, conformément a la demande de Vauban, ce chemin couvert projeté est étendu sur le plan au front de la seconde enceinte donnant sur l'intérieur de la première enceinte, ce qui compliquait assez inutilement les accès à la porte du haut fort et à la poterne de la demi-lune de Villeroy (12). Enveloppant de près les faces des cinq bastions (6, 7, 9, 11, 13) des deux demi-lunes (8, 12) et du redan (10) le chemin couvert projeté réserve dans chacun de ses huit angles rentrants une petite place d'armes formant une saillie en épi à deux faces, chacune percé d'une sortie débouchant sur la pente du glacis72.
7° Et parce que la fausse braie que l'on a faite au pied de la basse enveloppe le long de l'ancien port et du port même renferme un chemin tout couvert au moyen duquel on peut entrer de la campagne dans la ville sans empêchement à quelque heure que ce soit, il est nécessaire de prévenir les accidents qui en pourraient arriver en y faisant une fermeture qui ne saurait être mieux placée que vis a vis le bout de la chaine de l'entrée du port 24 c'est pourquoi il faudra bâtir une porte et un pont-levis le tout renfermé dans un petit couvert construit sur ce passage avec un corps de garde à côté, observant de joindre ladite fermeture à celle de la chaine de manière qu'on ne puisse passer entre deux ni par ailleurs que par la porte.
Le plan de 1701 figure la fausse braie de la première enceinte ou du bas fort telle que réalisée dans les années 1680 en application des préconisations du mémoire de Vauban de 1679 : elle enveloppe entièrement la grande avancée polygonale ou en queue d'aronde (4), en formant sur les côtés deux épis, dont un dans un angle rentrant évoquant une place d'armes de chemin couvert. Elle se prolonge en remontant jusqu'au bastion du moulin ou d'Amfreville (5), ou elle fusionne avec le fossé enveloppant les faces de ce bastion73. Le parapet de la fausse braie y cède place à un mur de contrescarpe de plan arrondi en capitale du bastion, renforcé de contreforts au revers. Ce fossé se prolonge après la face gauche du bastion pour former le fossé de la porte de secours (23), plus large, traversé par un pont dormant en bois. Dans ce secteur, le seul changement projeté à l'état existant sur le plan de 1701, non formulé dans le mémoire, mais repris du projet dessiné en 1686, est un segment de chemin couvert autour de la contrescarpe du fossé de la porte de secours et du bastion, formant un angle aigu, ce qui suppose l'apport un terrassement sur la pente naturelle du terrain, autour du mur de contrescarpe du fossé du bastion; il n'est plus question d'étendre ce chemin couvert autour de la pseudo demi-lune enveloppant le magasin à poudre des galères (21).
En tête de l'avancée (4), au droit du point d'accroche de la chaine de l'entrée du port, le plan exprime, coupant la continuité de la fausse braie, la petite porte retranchée, très étroite, avec pont-levis, proposée par Vauban pour barrer l'accès hors personnel autorisé à la partie haute de la fausse braie débouchant dans le fossé de la porte de secours.
8° - Réparer les ébrèchements de cette fausse braie, rehausser son parapet de trois pieds plus qu'il ne l'est et achever de la terrasser et de bien unir son corridor notamment depuis la porte ci-dessus en tirant vers celle de la place ou elle manque de parapet et n'est pas achevée. Il ne sera de même que bon de l'élargir car elle n'a que quinze pieds de corridor et quelques pieds en d'autres endroits qui est trop peu. Il y faudra faire une banquette du côté du port et n'y point faire d'embrasures. Je serais même d'avis d'y faire une estacade parallèle à 3 toises de distance de ladite fausse braie pour empêcher les bâtiments d'en approcher.
Le plan de 1701 exprime en lavé jaune le projet d'élargissement de la partie de la fausse braie face au port, bordant le front d'entrée de la citadelle, soit les demi-bastions 2 et 3 et la courtine intermédiaire, percé de la porte de la citadelle (n°1, Porte de St-Nicolas). Devant cette courtine et cette porte, le projet comporte un élargissement de la fausse braie en forme d'épi.
On observe qu'en ce point, le plan de 1701 n'exprime plus le fossé particulier et le pont-levis de la porte, visibles sur la vue cavalière de 1676 (le fossé y bordait toute la courtine), sur le plan de 1686 (le fossé y est exprimé limité au devant de la porte). Le plan de projet d'Antoine Niquet de 1693, ne figure déjà plus ce fossé et ce pont-levis, auquel le mémoire de Vauban, en 1701, ne fait aucune allusion. On doit pouvoir en conclure à leur suppression vers 1693, sans certitude toutefois (suppression ou projet de suppression, réalisé plus tard), certains plans ire postérieurs le figurant encore.
L'estacade demandée par Vauban est indiquée sur le plan de 1701, depuis l'entrée de la fausse braie à la pointe du demi-bastion 2 jusqu'à la porte projetée pour barrer la fausse braie au droit de la chaîne. Autre indication du plan, non formulée dans le mémoire : le projet, comme en 1686 et en 1693, comporte la continuation de la fausse braie du bas fort en retour de la pointe du demi-bastion 2, en remontée, pour rejoindre la fausse braie du haut fort, avec un cloisonnement interne à la transition.
9° Il n'y a point d'autre magasin à poudre dans cette place que ceux qui remplissent la capacité des bastions de la 2e enveloppe 7 (soit dans les souterrains casematés à la pointe du bastion de Beringhen, quid de ceux du redan 10- Saint Victor-, et du magasin de la demi-lune 8, bien exprimé sur le plan de 1701 ? ) et quelqu'un de ceux du donjon 15-16 (bastions de la Paix et de Vendôme, dont les casemates ne sont pas adaptées à accueillir des poudres, surtout dans le cas du premier, qui inclut un fournil), lesquels sont distribués d'une façon fort bizarre et dont les voûtes sont toutes simples et peu épaisses, c'est pourquoi mon avis est de les découvrir, nettoyer, épaissir et redoubler par d'autres voûtes appuyées sur les vieilles qu'il faudra bien cimenter avant que de les recouvrir de terre et y mettre la plate-forme de pierre, après quoi je dois dire qu'il serait encore dangereux de tenir là des poudres en temps de siège, attendu qu'étant exposés au canon et à l'effet des mortiers le moindre accident pourrait faire creuser les bastions comme des bombes et n'y pas laisser trace, ce qui tuera partie de la garnison et ouvrirait la place à même temps. Mon avis est donc de redoubler les voûtes de cinq ou six endroits différents éloignés les uns des autres et de plus détournés des vues du canon et des attaques pour les y loger pendant un siège - il y a des caves dans la basse enveloppe couvertes par deux voûtes, ou en en pourra mettre une bonne partie- , de bâtir un magasin à poudre à deux étages dans le creux du bastion 3 (demi-bastion Saint Louis, à gauche de la porte de la citadelle), qu'il faudra agrandir et faire le bas en souterrain et le haut en magasin ordinaire, coupant une descente dans le terrain (...) pour y aborder et l'environner d'un petit mur en revêtement du terrain (...) pour le soutenir et empêcher l'approche de ce magasin.
Le plan de 1701 n'indique aucun projet de magasin à poudre dans le demi-bastion 3.
10° - Il n'y a ni hangar ni salle d'armes qui vaille dans cette place, on en peut faire un dans le fond de la basse enveloppe (dans la basse cour) figuré comme le marqué 25, l'isolant de toutes part par des rues de 4 toises de large, on pourra aussi prendre quelqu'une des casernes prochaines (voisines) pour y faire des forges et boutiques d'armuriers et forgerons. Le plan de 1701 ne comporte pas de n° 25, mais à l'emplacement désigné, isolé au milieu de la basse cour, exprime un projet de magasin aux affuts coté n°24.
11° Accommoder quelqu'une des basses casernes de ce quartier (la basse-cour et ses abords) pour servir d'écuries au commandant, n'y ayant pas de quoi mettre un cheval à couvert dans toute la citadelle.
Le plan n'exprime aucun projet d'écuries, mais détaille la distribution interne des ailes de casemates sur les trois côtés de la basse-cour et, en prolongement, le long des deux premiers pans de la muraille montant vers le bastion n°5, d'Amfreville. On y observe que les travées de casernement casematé le long du premier pan de ce mur cette muraille ont toute un escalier intérieur desservant leur étage; les travées irrégulières bordant ce côté de la basse-cour et le petit côté en retour d'angle droit sont sans escalier mais cloisonnées, un grand escalier occupant une travée au milieu du petit côté étant conçu pour monter à la terrasse qui s'étend au-dessus entre les casemates et les pans de tête de l'avancée (4), face à l'entrée du port. La longue aile occupant le second grand côté Est de la basse-cour et s'étendant dans le même alignement jusqu'à l'angle de l'avancée, pour s'y prolonger en retour d'angle sur le premier pan, est doublée par le corridor qui était exprimé encore inachevé et découvert en 1665. Les dix travées voûtées d'arêtes de l'aile et du corridor sont décloisonnées en enfilade, mais sans communication du corridor aux travées de l'aile, disposition curieuse. Ce décloisonnement se continue dans la série de casemates adossées à l'intérieur des faces et flanc du demi-bastion Saint Louis (n°3), et dans celles du demi-bastion Sainte Anne (n°2). Les travées ayant façade sur la basse cour, notamment celles du corridor ne sont pas exprimées ouvertes par une arcade de même largeur, mais fermées d'un mur de remplage percé d'une simple fenêtre (corridor) ou d'une porte et une fenêtre (aile nord et deux angles rentrants incurvés).
Le plan exprime le' sas carré de la porte Saint-Nicolas (1), voûté, et flanqué d'une salle carrée d'ampleur équivalente, formant le soubassement du corps de garde.
A l'arrière, les bâtiments sur cour fermée (avec puits) du quartier de logement de l'aide major et forge de l'artillerie, non cotés, sont détaillés sur le plan et comportent deux escaliers internes distribuant leur étage.
Toujours dans la première enceinte, la rampe d'accès a été améliorée selon un tracé rectiligne, qui n'est pas complètement abouti à l'ouest, vers la porte du haut fort et le porte de secours. De ce côté, la seule nouveauté est la modeste chapelle de la citadelle, cotée 22, construite en 169974 à l'arrière de la gorge du bastion d'Amfreville (5), contigüe au corps de garde de la porte de secours (23). Ce choix d'implantation pour la chapelle se justifie par le fait que sa façade se trouvait ainsi dans l'axe de la rampe d'accès montant dans l'enceinte depuis la porte Saint-Nicolas.
A l'extérieur de la porte de secours (23), le plan de 1701 indique une disposition de la contrescarpe du fossé différente de celle exprimée sur le plan de 1693, ce qui suppose un réalignement, et la réfection du pont, devenu plus long. De plus, le fossé de la porte de secours ne se retourne plus au pied du bastion de La Guette (6) pour se fondre avec la fausse-braie du haut-fort, et le mur prolongeant la face gauche de l'enceinte triangulaire du magasin à poudre des galères (21) s'en trouve rallongé et coudé pour atteindre la contrescarpe définitive du fossé de la porte de secours. Ce changement de disposition semble toutefois n'avoir été qu'un projet non réalisé d'Antoine Niquet, car les plans postérieurs à 1701 donnent pour le fossé et sa contrescarpe les même dispositions qu'en 1686 et 1693. On note cependant sur le plan de 1701 que la face droite de l'enceinte triangulaire est désormais formée d'un double mur, ce que confirment les plans postérieurs.
Dans le haut fort, l'état des lieux en 1701 comporte un changement notable : le perron monumental curviligne montant en saillie de la cour de la demi-lune Dauphine (14) à la porte du donjon a été remplacé par un escalier à deux volées convergentes partant en quart tournant, prolongé au palier haut, sur la plate-forme bordant la courtine dans l'ase de la porte, par un petit perron curviligne inversé, soit rentrant et encaissé dans la terrasse. Le projet de Vauban de détacher cette demi-lune aurait condamné à la destruction ce bel escalier de construction récente.
Le détail du rez-de-cour et du sous-sol du donjon sur les plans liés au projet Vauban de 1701 (Figs. 21, 22) , très précis et géométriquement rigoureux, documente plus complètement que les plans antérieurs la distribution interne d'origine de cet ensemble très dense de locaux casematés. Les principaux escaliers étaient localisés dans les angles rentrants du corps central trapézoïdal, à la gorge des bastions : aux quatre angles, deux branches d'escalier se retournent en quart tournant partant dans la masse murale de chaque côté du couloir diagonal d'accès aux bastions. En principe, l'une des deux branches desservait l'étage des casernements casematés et montait au chemin de ronde des courtines et aux plates-formes des bastions, tandis que la seconde branche desservait le sous-sol. Cette organisation a priori rationnelle n'était cependant pas conçue sur un plan et selon une logique identique aux quatre angles. Le logis du gouverneur (19) et celui du major (20), plus exigu, sur les petits côtés de la cour, avaient leur propre escalier interne distribuant leur étage.
Plan de la citadelle de St Nicolas pour servir à son projet, 1701. Détail donjon, RC.
Plan de la citadelle de St Nicolas pour servir à son projet, 1701. Détail donjon, sous-sol.
Le porche ou couloir d'entrée du donjon traversait la double profondeur des casemates ouest, en sorte qu'il se décomposait en deux segments recoupés par la ruelle intermédiaire. Passé les deux segments, on débouchait dans la cour, pour accéder aux travées des casernements sur les deux grands côtés de cette cour, et aux logis du gouverneur et du major. On pouvait aussi ne passer que le premier segment du porche d'entrée et emprunter la ruelle pour accéder aux casemates adossées aux courtines, très mal éclairées sur ce corridor, dévolues aux hommes de troupe et en partie à des cachots (en rez-de-chaussée), puis aboutir, aux deux extrémités, aux bastions de la Paix (15) et Mazarin (18) ainsi qu'aux escaliers d'angle. L'accès au second corridor-ruelle, sur le grand côté opposé (Est) du quadrilatère, n'était possible qu'en traversant la cour et en passant par une travée de porche ménagée au centre de la façade des casernements disposés de ce côté de la cour. De là, on retrouvait le même principe distributif du corridor étroit et mal éclairé, entre les bastions de Vendôme (16) et du Roi (17) et les escaliers d'angle. Les casemates étaient toutes cloisonnées les unes des autres de façon étanche. Le même principe distributif était reproduit à l'étage, assuré par la coursive balcon sur consoles de pierre, la largeur de cette coursive représentant la moitié de celle de la ruelle. Cette disposition ne laissait qu'un faible dégagement du côté du dos aveugle des casemates de casernement ouvertes sur la cour; d'où une prise de jour très parcimonieuse pour la ruelle sous ce balcon-coursive. Pour la série parallèle des casemates du même étage donnant sur la cour, affectée aux logements d'officiers, la coursive-balcon était bien dégagée en façade, mais son accès était assez indirect. En effet, les escaliers disposés dans les angles du quadrilatère à la jonction des courtines et des bastions ne desservaient directement que l'étage des deux coursives de la ruelle intermédiaire. Il fallait donc, du côté ouest, passer par cette coursive- pour y trouver une petite passerelle traversant le dégagement de la ruelle (Fig. 23), et l'aile des casemates sur cour, au-dessus du second segment du porche d'entrée, pour déboucher sur la coursive balcon sur cour. De l'autre côté de la cour, le balcon-coursive des logements d'officiers semble avoir été accessible par le balcon en façade du logis du major (20), et, à l'autre bout, par un petit escalier partant du retour de la ruelle du rez-de-cour, en appui contre le mur-pignon du logis du gouverneur (19). Ces dispositions complexes ne sont lisibles sur le plan de 1701 qu' avec une marge d'interprétation, l'étage des casemates n'y étant pas inclus.
Plan de la citadelle de St Nicolas pour servir à son projet, 1701. Détail donjon, toits.
Les volumes intérieurs des quatre bastions ne formaient qu'un niveau casematé haut voûté sur l'équivalent d'élévation des deux niveaux de casemates des casernement et cachots. Ils n'étaient accessibles, comme les escaliers d'angle, qu'en passant par les deux corridors-ruelle sombres du rez-de-cour. La distribution interne des casemates de ces bastions prenait la forme d'un couloir axial, partant en diagonale de l'angle rentrant des corridors dans la direction de l'angle de capitale du bastion. Le départ des couloirs axiaux des quatre bastions desservait les escaliers d'angle déjà mentionnés, et se prolongeait dans l'axe, divisant le volume intérieur casematé des bastions en deux moitiés tendant à une certaine symétrie. Le premier espace distribué par des portes latérales, juste après les départs des deux branches d'escalier, était, de chaque côté du couloir, une casemate étroite et allongée, desservant les canonnières des flancs des bastions. Ensuite, le couloir d'axe, plus haut voûté, éclairé par les évents zénithaux déjà mentionnés, desservait, de chaque côté, des casemates plus spacieuses, de plan trapézoïdal tendant au triangle.
En dépit d'un principe de base unique et de faibles différences de taille des bastions (ceux placés aux angles obtus quadrilatère : n°16 et 18 du plan de 1701, sont un peu plus larges que ceux placés aux angles aigus : n° 15, 17), le plan, le volume et le nombre de ces casemates latérales variait d'un bastion à l'autre. Dans le bastion du roi (n°17), il n'y avait que deux grandes casemates trapézoïdales presque symétriques, de part et d'autre du couloir central; dans le bastion de Vendôme (16), le plus large des quatre, ces casemates étaient dédoublées par un mur de refend pour en définir deux de chaque côté du couloir. Dans le bastion Mazarin (18), le couloir central desservait de façon asymétrique une casemate à droite et deux à gauche. Le bastion de la Paix (15) présente une disposition particulière (très bien conservée dans l'état actuel) : le couloir d'accès, après avoir distribué les casemates des flancs à embrasures, s'y élargit pour former une salle centrale de plan en trapèze tendant au rectangle, flanquée d'une casemate de chaque côté, avec porte et fenêtre sur la salle centrale. Dans cette salle, , étaient disposés deux escaliers en bois montant contre les murs, pour desservir des réduits ménagés en demi-niveau l'un au dessus des fours, l'autre au dessus du débouché du couloir d'entrée.
Les sous-sols ne régnaient que sous les deux logis du gouverneur et du major (19, 20), sous la série des casemates donnant sur la cour et sous les deux corridor-ruelle. On retrouvait donc au sous-sol les principales caractéristiques du plan de ces parties des bâtiments, si ce n'est que certaines travées sous les casemates étaient décloisonnées, et d'autres sous le corridor, cloisonnées. Il s'agissait donc principalement des caves des bâtiments dévolus aux officiers et officiers supérieurs. Le plan n'exprime pas les réservoirs souterrains sous la cour, mais seulement les deux margelles jumelles qui les servaient.
Les différents articles du projet détaillé de Vauban, qui ouvre le XVIIIe siècle, n'ont, pour l'essentiel, pas été suivis d'exécution, notamment en ce qui concerne la citadelle.
Etats des lieux et nomenclatures des ouvrages et bâtiments au XVIIIe siècle
A partir de 1714, Antoine Niquet est secondé par l'ingénieur Charles-Joseph Lefebvre, qui assure la fonction de directeur des fortifications de Basse-Provence et à ce titre programme et dirige les travaux jugés nécessaires aux fortifications de Marseille, limités, en ce qui concerne la citadelle, à des réparations et à de l'entretien.
Son Mémoire de ouvrages ordonnés par le Roy pendant l'année 1716 et apostille de l'estat auquel ils se trouvent le 8 septembre de lad. année75 signale, pour la Citadelle de St Nicolas, au titre des ouvrages restants de 1714 le rétablissement des pont levis et pont dormant de la porte de secours, entre (les bastions) 5 et 6 et celui du pont de la courtine entre 13 et 6 (porte du haut fort); dans les deux cas, l'apostille mentionne : on attend les bois pour y travailler. Ces deux ponts à rétablir sont soulignés par un lavis plus sombre, indiquant les travaux exécutés, sur le plan de la citadelle St Nicolas et du fort St Jean, daté du 30 novembre 1718, signé Lefebvre (Fig. 24).
Plan de la citadelle St Nicolas et du fort St Jean, 1718.
Les travaux urgents de 1716 consistaient à rétablir le four qui sert à la garnison, plusieurs cheminées dans les logements et changer les seaux des citernes.
Un autre plan de la citadelle St Nicolas et du fort St Jean, daté du 27 décembre 1722 (Fig. 25), signé du nouvel ingénieur territorialement compétent, Maximilien Goulet de Montlibert, porte en commentaire la mention de la dépense totale faite à la citadelle, au forts, arsenaux et port depuis 1716. Sur ce plan sont soulignés en lavé foncé les points de la citadelle ayant fait l'objet de travaux, soit les deux ponts mentionnés en 1716, mais aussi l'escalier à deux volées montant à la porte du donjon depuis la cour de la demi-lune Dauphine, le flanc gauche de cette demi-lune, et le moulin à vent du bastion (5). Ce plan exprime également un projet de tambour pentagonal crénelé sur le quai devant la porte de la première enceinte (porte n°1). Ce projet ne sera pas réalisé.
Plan de la citadelle St Nicolas et du fort St Jean, 1722.
En 1718, il fut arrêté que le Major de la citadelle (à l'époque le sieur de Villers de Riencourt) délaisserait de façon définitive son logement dans le donjon à son aide-major (alors le sieur de Miremont) en échange du logement que ce dernier occupait dans le logis de la cour privative du bas fort, à l'arrière de la première porte de la citadelle, à gauche en montant. En 1721, c'est le lieutenant du roi commandant la citadelle (François Garnier de Ménonville, fondateur de la chapelle en 169976) qui abandonne à son tour le logis du gouverneur qu'il occupe dans le donjon, au service de l'artillerie et à son responsable, et s'installe dans l'aile sud-ouest de la même cour privative du bas fort, antérieurement dévolue au personnel et à la forge à l'artillerie77. Les gouverneurs en titre, en l'occurrence, les Beringhen, sur deux générations jusque 1723, puis le maréchal de Villars, gouverneur de Provence, jusque 1734, puis le lieutenant général Henri de Landscron, jusque 1756, ne résidant jamais dans la citadelle, et rarement à Marseille, le commandement était assuré par le lieutenant du roi, d'ou l'emploi alternatif des formules : logement du commandant ou logement du lieutenant du roi pour désigner l'aile sud de la cour privative. Ce changement est sans doute lié à la position contraignante des deux logis du commandement dans le donjon, en vis à vis sur une cour relativement étroite, ce qui imposait à ces officiers supérieurs une promiscuité avec la garnison, et un accès piéton fastidieux à leur lieu de résidence. On a vu à cet égard qu'en 1701, Vauban préconisait de disposer d'une partie des basses casernes, dans la première enceinte, pour servir d'écuries au commandant de la citadelle.
Dans la période 1714-1719, la garnison de la citadelle, répartie entre haut et bas fort, se composait de dix compagnies de 95 hommes chacune, appartenant à différents régiments, dont une compagnie Royal-Italien, régiment de Nice, une du Régiment de Péry.
En 1717, un arrêt du conseil de ville aurait demandé de murer la porte de secours78(sans doute plutôt son avant-porte) pour juguler la contrebande du vin, ce qui ne fut pas suivi d'exécution; de fait, depuis 1667, les troupes de la garnison pouvaient faire entrer dans la citadelle du vin étranger, en quantité non négligeable79, à la différence des marseillais, qui par privilège ne pouvaient boire que du vin local.
Le plan de la citadelle et du fort St Jean pour l'année 1731, dû à Honoré Antibes de Bertaud, ingénieur en chef des fortifications à Marseille, futur directeur des fortifications de Provence, signale par une recharge en lavé jaune et un renvoi chiffré (A-B , C-D) à des coupes de détail (absentes) de nouveaux travaux projetés sur les ponts de la porte de secours et du haut fort. Le bastion de La Guette est alors rebaptisé bastion de Singhen.
La nomenclature des ouvrages et bâtiments militaires de la citadelle est réformée et enrichie au milieu du XVIIIe siècle, ce dont témoigne un plan daté de 1752 (Fig. 26), non signé80. Exclusivement numérique, cette nomenclature de 1 à 54 diffère de celle en usage depuis 1693.
Plan de la citadelle St Nicolas, 1752.
Le bastion Sainte Anne et le bastion Saint Louis sont numérotés 10 et 11, la porte de la citadelle, qui conserve le n° 1, est dite alors Porte Marine . En avant de cette porte, devant la pointe du demi bastion Sainte Anne, une avant porte est ménagée dans un mur léger refermant du quai sud du port la partie du quai ou fausse braie au service de la citadelle. Cette avant-porte , repérée par le n° 2 est dite simplement porte de l'avancée . Le mot "avancée" désigne parfois de façon générique et imprécise un dehors clos plus sommaire qu'une demi-lune, placé en avant d'une porte et comportant une avant-porte. Ainsi, à l'opposé de la première enceinte, hors la porte de secours, l'enclos triangulaire du magasin à poudre des galères est qualifiée d'avancée de secours (n°4).
A l'arrière de la porte Marine et du bastion Sainte Anne, autour de la cour privative, le logement du commandant et celui du major portent les n° 27 et 28. Au-dessus de ces bâtiments, contre le mur d'enceinte sud, le magasin aux salpètres Sainte Anne porte le n° 30. Les casemates adossées à l'intérieur du flanc et d'une partie de la face du bastion Sainte Anne abritent alors le corps de garde des soldats (n° 50) tandis qu'à côté, l'emplacement initial du corps de garde de la porte de la citadelle, est qualifié de plate-forme et par-dessous un magasin souterrain (n°49) : il s'agit d'une erreur de légendage, celle du n° 49 ayant été intervertie avec celle du n°50, comme le montrent des plans postérieurs. La série continue des casemates (n° 48) portant plate-forme et chemin de ronde, adossées au revêtement du demi-bastion Saint Louis et du côté Est de l'avancée nord du bas fort ou Queue d'hyronde (n°9) est qualifiée de "plate-forme au levant et par dessous de grands souterrains", tandis que la galerie parallèle à la partie droite de ces casemates, bordant la basse-cour à l'Est (n°47), terminée par un escalier, est légendée "plate-forme au levant et par dessous logement d'officiers". Les logements d'officiers mentionnés, devaient s'étendre en profondeur au rez-de-chaussée dans l'aile n°48, les souterrains de cette aile étant sous le niveau de la basse-cour. Du côté opposé (ouest) de la basse-cour, la longue série de casemates (n°40, 41) qui s'adosse à la courqualifiée de "Plate-forme du côté du couchant et par-dessous logement des soldats, cantine et four". On note que cette désignation s'étend à la moitié ouest du côté nord de la basse-cour (n°42), partie sans souterrains, du fait de la hauteur de l'affleurement rocheux dans ce secteur ouest de l'avancée en Queue d'hyronde. Les locaux casematés sous la plate-forme qui règne à la tête de l'avancée (n° 44-45), y compris ceux de moitié Est du côté nord de la basse-cour (n° 43) sont qualifiés de " Plate-forme au midy (erreur : au septentrion) et par-dessous logement de l'entrepreneur des fournitures et un grand magasin aux bois". L'escalier qui traverse en son centre l'aile nord de la basse-cour (n° 42-43) pour monter à la grande plate-forme, y dessert à gauche un "magasin à l'entrepreneur des fortifications" (n°46).
A l'ouest de la première enceinte, à l'extérieur de la porte de secours (n°3), les deux avant-portes latérales (n°4) ménagées, au sud et au nord, aux extrémités des deux faces de l'enceinte triangulaire du magasin à poudre des galères (n°33), sont qualifiées "porte(s) de l'avancée de secours". A l'intérieur de ce secteur, seule la chapelle Saint-Nicolas est chiffrée (n° 31)
S'agissant du haut fort, la nomenclature de 1752 apporte quelques éléments nouveaux. La porte d'entrée de la seconde enceinte (n°5) est nommée porte Royale, suivie de la porte Dauphine (n°6) dans la face droite de la demi-lune Dauphine (n°21) , puis de la porte du donjon (n° 7). La poterne nord, dans la face droite de la demi-lune de Villeroy (n°19) est nommée porte de Villeroy (n°8). Dans le bastion de Singhen (n°13)81, au nord de la seconde enceinte, les locaux casematés n° 52 et 37 sont légendés "Platte forme et par dessous logements d'officiers et de soldats", en réservant une travée, près de l'escalier montant à la plate forme, pour le corps de garde des soldats (n°50). Les locaux casematés ou souterrains inclus dans les demi-lunes de Villeroy (n°8), de Beaufort (n°15) et dans le redan Saint-Victor (n°17), ne sont pas identifiés ni qualifiés dans cette nomenclature. En revanche, les souterrains dans la pointe du bastion de Beringhen (n° 14) sont qualifiés de magasin à poudre de Beringhen (n°32). A la gorge de la demi-lune de Beaufort (n°15), la terrasse entre la courtine sud de la 2e enceinte (14-16) et celle du donjon (22-23) est occupée par un petit corps de garde (n°38) et recouvre deux magasins souterrains (n°39). Ces deux magasins souterrains asymétriques encadraient l'escalier souterrain de la poterne d'accès à la demi-lune, qui les desservait au passage; ils apparaissent pour la première fois comme existants sur le plan de 1701 de même que le petit corps de garde.
L'état de la citadelle en 1754 est documenté par le détail d'une grande huile sur toile très réaliste représentant l'entrée du port de Marseille (Fig. 27), peinte par Joseph Vernet dans le cadre d'une série de vues des ports de France commandée par le Marquis de Marigny, intendant des bâtiments du roi82. Cette vue, prise de la Tête de Maure, montre l'ensemble de la citadelle vu de l'ouest est intéressante à comparer à celles de 1665 et de 1693. On y retrouve le bastion de Singhen, avec son moulin, à l'arrière plan duquel on repère la chapelle construite en 1699. Les courtines ouest du bas fort descendant de ce bastion à la tête de l'avancée en Queue d'Hironde, sont bien exprimées, avec trois décrochements "baroques" du parapet. Précisément figurée aussi, est la fausse braie, pourvue d'un parapet percé d'embrasures à canon uniquement dans sa partie basse à fleur d'eau, autour de la tête polygonale de l'avancée. On repère un mur cloisonnant la fausse braie, percé d'une porte, à la transition entre cette partie équipée pour le défense de l'entrée du port par le canon, et la suite, formant fossé, remontant vers le bastion de Singhen.
Vue de l'entrée du port de Marseille, 1754. Détail.
La nomenclature de 1752, imparfaite, a été encore réformée et compliquée une vingtaine d'années plus tard. La nouvelle version, à la fois alphabétique et numérique, fut définie par Nicolas-François Milet de Monville, directeur des fortifications de Provence (depuis 1758) et reportée en 1773 sur un plan83 signé de l'ingénieur Fabry de Landas (Fig. 28), qui semble servilement copié sur celui de 1752. La logique de répartition entre objets cotés par des chiffres (1 à 29) et ceux cotés par des lettres capitales (A à Z + & + AB à AM) n'est pas évidente. A priori, le lettrage s'applique aux bâtiments militaires dans leur intégralité, en incluant les ouvrages de fortification qui sont en majeure partie occupés par des locaux casematés non définis plus précisément, souterrains ou non (bastions et demi-lune d'entrée du donjon, demi-lunes de la seconde enceinte du haut fort). Les chiffres sont réservés aux ouvrages (portes et poternes, bastions, demi-lunes, Queue d'hyronde) dont la désignation est indépendante de celle des bâtiments militaires ou souterrains qui peuvent s'y trouver84.
Bien que n'appliquant pas les mêmes chiffres aux mêmes objets, cette nouvelle nomenclature de 1773 reprend les mêmes désignations et qualifications que celle de 1753, en y apportant des corrections et y ajoutant 9 entrées supplémentaires. Ces précisions concernent notamment les annexes de la porte Marine (n°3): sur son côté sud, on trouve, au bon emplacement (coté F) le corps de garde de la porte Marine, au-dessus un magasin; en excroissance nord de ce magasin, un petit bâtiment (coté G) est le corps de garde de l'officier de la porte Marine, ayant pour pendant un peu plus au nord un autre petit bâti (H) abritant l'escalier qui communique à la herse (de la porte Marine).
Les autres précisions concernent le donjon : Sa poterne nord est qualifiée de "seconde porte du donjon" (n°22), en face, la poterne en escalier descendant dans la demi-lune de Villeroy est nommée "porte intérieure de Villeroy" (n° 23). S'agissant des casernements casematés en double profondeur autour des quatre côtés de la cour, la nomenclature confirme que ceux ayant façade sur la cour, des grands côtés est et ouest (cotés O et N), sont les logements d'officiers, ceux adossés aux courtines donnant sur la ruelle intérieure sont, du côté de l'entrée (ouest) des casernes (cote P), tandis que ceux du côté opposé sont des casernes cachots (cote Q). Aux angles nord-est et nord ouest de ces casernements sur cour du donjon sont logés le corps de garde et magasin de la porte 22 du donjon (AL), soit de sa poterne nord. Dans la seconde enceinte du haut fort, de part et d'autre de la porte Royale, les casemates portant chemin de ronde adossées à la courtine d'entrée (AD) abritent auberge, chambre d'officiers et corps de garde, tandis que celles dans le bastion de Singhen (n° 14) et adossées à la courtine à sa gauche (AC) sont dévolues à un magasin d'entrepos et chambres de soldats. Le petit corps de garde (coté AK) sur la terrasse de la seconde enceinte au sud entre le donjon et la gorge de la demi-lune de Beaufort est qualifié de corps de garde de soldats vis à vis la demy lune de Beaufort. Le magasin souterrain traversé et desservi par la poterne d'accès à cette demi-lune de Beaufort n'est pas oublié, mais il est localisé par erreur du dessinateur (en AM) au revers de la demi-lune de Villeroy.
Les bâtiments militaires aux abords de la porte de secours font l'objet de compléments d'information. Côté intérieur de l'enceinte, les trois bâtiments successifs et jointifs en enfilade, bordant au nord le chemin vers la porte de Secours et la porte royale sont identifiés : chapelle et sacristie (AE), corps de garde de l'officier de la porte de secours (AF), corps de garde des soldats de la porte de secours (AG). A l'extérieur, sont aussi identifiés, du côté nord de la clôture triangulaire du magasin à poudre de la marine (n°28), les deux corps de garde de l'avancée de secours, celui de l'officier (AH) et celui des soldats (AI).
S'agissant de la fausse braie de la première enceinte, le plan y indique, près de la porte Marine, contre le flanc du demi-bastion Saint Louis, une fontaine et lavoir (n°4) à l'usage de la citadelle. Il signale plus particulièrement (n°7) la partie de la fausse braie enveloppant la tête de l'avancée en Queue d'hyronde, pourvue d'un parapet d'artillerie, et y mentionne une porte de sortie (n°8) dans l'épi ou place d'armes qu'elle forme à l'ouest de l'avancée. Cette porte ou poterne accompagnée d'un corps de garde de la fausse braye (n° 28) non exprimé graphiquement, communiquait à l'anse de la Fontaine du Roy.
Des informations analogues et complémentaires concernant la partie basse de la fausse braie de la première enceinte, à partir de la porte de la citadelle (porte Marine), et les servitudes qui s'y rapportent liées au port et à la navigation, font l'objet d'un mémoire et d'un plan (Fig. 29) datés du 9 juillet 1768.
Plan de la citadelle St Nicolas et du fort St Jean, 1768.
Milet de Monville, auteur du mémoire, y précise : "La porte de la citadelle n'a ny fossé, ny pont-levis; depuis sa création on a gardé devant cette porte (et la fausse braie) un terrein (partie des eaux du port) marqué par des piquets pour empêcher qu'on ne puisse insulter cette porte et que les bâtiments ne viennent y mouiller devant, attendu que les antennes (les mâts) seroient plus hautes que le rempart. Ce terrein a toujours été affecté à la citadelle mais il y a deux ou trois ans que les prudhommes des maitres calfats représentèrent que ce terrein leur serait nécessaire pour y parquer leurs ponts. ils demandèrent ce terrain au commandant de la citadelle, qui consulta l'ingenieur en chef. Il fut décidé que pourvu qu'on laissera entre ce parc et la muraille qui sert d'enceinte un espace de quatre à cinq toises, on pouvait céder le reste aux Me calfats, à condition qu'ils entourroient leur parc avec des piquets (...) le parc a été fait en conséquence, en sorte qu'il ne reste plus en avant de l'enceinte qu'un terrain de quatre à cinq toises de largeur.
A la sortie du port il y a une fausse braye mouillée à fleur d'eau de la mer. Cette fausse braye règne tout au long d'un bastion et d'une courtine; il y a toujours dans la fausse braye six pièces de canons (...) pour la défense de l'entrée du port (...); on empêche les bateaux d'y aborder parce que l'on pourrait y entrer par les embrasures, et prolonger même jusques au magasin à poudres, qui est extérieur (magasin à poudre dit de la marine, anciennement des galères, en avant de la porte de secours).
Le projet général de nouveaux ouvrages de Charles Marie d'Aumale, directeur des fortifications, et l'état des lieux, 1774-1775.
L'année 1773, qui voit la charge de directeur des fortifications de la Provence passer de Milet de Monville à l'ingénieur Charles François Marie d'Aumale (1723-1798) est mal documentée s'agissant des travaux entrepris à la citadelle. La porte Marine avait été restaurée cette année, notamment sa façade, ce que mentionne rétrospectivement un mémoire de projets pour 1777.
Il semble plausible d'attribuer à Charles François Marie d'Aumale, plutôt qu'à son prédécesseur, le lancement de la construction d'un nouveau magasin à poudre extérieur dépendant de la citadelle, deux fois plus grand que celui de l'avancée triangulaire de la porte de secours. Isolé en avant de l'angle de capitale du bastion d'Amfreville et de son fossé, au-dessus de l'anse précédant l'entrée du port et au nord-est de l'enclos des vieilles infirmeries , ce nouveau magasin coupait et condamnait le chemin d'accès d'une savonnerie en location, située plus au nord-ouest, regardant l'anse du Faro et la Tête de Maure. L'accès à ces fabriques depuis la ville passait par l'intérieur de la première enceinte de la citadelle, par autorisation spéciale accordée au propriétaire, Joseph Caire, conseiller au parlement d'Aix, qui entrepris une action en justice pour préjudice subi.
D'Aumale consacra à la suite, en 1774, les premiers articles de son projet général de la place de Marseille aux améliorations à apporter à la défense et aux bâtiments de la citadelle85. Ce projet, le plus ambitieux, sinon le seul, proposé depuis celui de Vauban en 1701, fut représenté ensuite d'année en année, jusqu'en 1790, et jamais réalisé, a l'exception de quelques sous-articles relevant du gros entretien, au titre des ouvrages de réparations urgentes. Ce projet général de 1774 est accompagné de plans signés de l'ingénieur en chef à Marseille Claude-Quentin La Chiche, dont un grand plan d'ensemble de la ville et des abords et un plan particulier de la citadelle. Le plan d'ensemble (Figs. 30, 31) exprime par une retombe le premier article du projet86, soit un grand retranchement extérieur fossoyé d'axe est-ouest partant du bastion d'Amfreville de la citadelle et aboutissant face à la mer, destiné à mettre à couvert le nouveau magasin à poudre, l'anse du Faro et le cap de la tête de Maure.
Plan de Marseille relatif au projet de 1774. Détail, état des lieux.
Plan de Marseille relatif au projet de 1774. Détail, projet.
Plan de la citadelle Saint Nicolas de Marseille pour servir au projet de 1774.
Le plan de la citadelle (Fig. 32) porte les lettres et chiffres de la nouvelle nomenclature, pour repérage des éléments concernés par les articles du projet chiffré, formulés comme suit :
1° Pour renfermer par un front de fortification avec communication au fossé du bastion d'Amfreville cotté 13 le magasin à poudre que l'on construit en avant dudit bastion, l'anse dite du Faro, ainsi que les batteries de hauteur accessible de la tête de Maure , 380.070 livres
2° Pour couvrir d'un réduit de maçonnerie la tête du pont dormant de la porte de secours cottée 25 et réparer les contrescarpes, 16485 livres.
L'article 3 propose l'escarpement à pic, sur 20 pieds de haut, du contour du pied de l'éminence rocheuse portant le haut fort, a confier aux particuliers, qui récupèreront la masse rocheuse à leurs frais et profit, 21132 livres
Les articles 4 et 5 concernent l'entretien et les réparations des bâtiments militaires, dont celle du logement du commandant coté A.
6° pour réparer les platteformes au-dessus des citernes de la demi-lune cottée X (Dauphine), et de celles du donjon cottée 27, ainsi que le lavoir cotté 4, achever d'en réparer la conduite et la faire servir à amener une fontaine au milieu de la grande rampe cottée 6. 10.000 livres.
D'Aumale défendit son projet en rédigeant un mémoire circonstancié, daté du 31 décembre 1774, exposant les raisons sur lesquelles est fondée la demande d'ouvrages neufs et de réparations dans l'extrait du projet général 87. L'argumentaire relatif à l'article 1er , le plus coûteux, est de loin le plus développé, s'appuyant sur un fait accompli, le nouveau magasin à poudre : "Le magasin à poudre que l'on construit au devant de cette citadelle pourra en contenir 5 à 600 milliers. C'est un dépôt, non seulement pour les provinces méridionales et les isles adjacentes mais encore pour l'Italie, l'Espagne et autres états ou la guerre et différentes circonstances peuvent en demander (...) ce magasin (que néanmoins on ne pouvait placer nulle part ailleurs) ne seroit garanti contre les entreprises de l'ennemy que par une simple enceinte ordinaire et qui serait commandée par une des hauteurs voisines de la Tête de Maure, laquelle, en outre plonge, enfile ou voit de revers à bout touchant le bas fort de la citadelle St Nicolas, le grand front intérieur du fort St Jean, le port, l'hôtel de ville, la bourse, l'arcenal (...) Ce plateau dangereux couvre contre toutes les découvertes de la ville et de ses forts une anse dite du Faro, accessible aux chaloupes (...) Ce sont sans doute de semblables considérations qui avaient déterminé autrefois M. le Mal de Vauban à projetter le front et la communication qui font l'objet de cet article, mais avec un appareil plus considérable (...) ce front, ainsi disposé, assure le magasin à poudre contre toutes les tentatives de l'ennemy (...) renferme également les hauteurs et batterie de Tête de Maure, ainsi que l'anse du Faro, que l'on ferme en outre d'un mur crénelé pour prévenir toute surprise.
Un long mémoire de présentation générale des ressources défensives de la place de Marseille, rédigé par d'Aumale en 177588, donne de précieuses indications sur l'économie de la citadelle, en temps de paix ou de guerre.
Les ressources en eau sont : le puits coté 5 (cour du logis du commandant) de sept pieds de diamètre et cinq pieds d'hauteur d'eau ordinaire tarie dans les grandes sècheresses (...) au pied de la grande rampe cotée 6 deux autres petits puits (...) qui sont dans le même cas, ce qui a décidé le ministre à accorder des fonds pour amener une fontaine prise des eaux de la ville dans lasditte citadelle, pour l'usage de la garnison en temps de paix. Au donjon, une grande citerne cotée 27 au milieu de la place, contenant 15306 pieds cubes; une petite citerne à l'usage de l'ancien gouvernement (sous l'ancien logis du gouverneur) cotée L, 376 p c. Au bastion de Belinghen cotté 15, une petite citerne à l'ancien magasin à poudre cotté AB, 1943 pieds cubes. Sous la plate-forme de la demi-lune cottée X (Dauphine), deux citernes, de 1581 et 3249 pieds cube. 35 pintes par pied cube font 785.925 pintes, consommation de 2400 hommes de garnison 480.000 pintes. Les citernes de la citadelle St Nicolas contiennent donc au-dela de ce qui est nécessaire aux troupes destinées à sa défense; cet excédent est indispensable dans le cas d'incendie, lors d'un siège pendant lequel les ennemis n'auroient pas manqué de couper la fontaine cy dessus.
Le nombre d'hommes en garnison dans la citadelle est de 824 couchés 2 à 2 en temps de paix, 1236 en cas de presse ou de guerre, 2472 en cas de siège.
Le mémoire fait ensuite une évaluation des approvisionnement de bouche et effets (y compris ustensiles, bois de chauffage, fourrage et avoine pour les bestiaux et volailles, meubles de l'hôpital), sur la base d'une garnison de 2400 hommes, avec estimation de la surface que ces denrées et effets occuperaient dans l'ensemble des souterrains de la citadelle (y compris la chapelle cotée AE et son entresol, et, dans le bas fort, les souterreins au dessous du peristille et des logements du bâtiment cotté E, soit l'aile Est de l'avancée en queue d'aronde et sa galerie). Ces provisions occuperaient 463 toises, sur une étendue totale de souterrains de 549 toises, le surplus de souterrains est réservé par l'artillerie pour l'emplacement de ses munitions. Donc, il ne resterait après l'emplacement des munitions (provisions) pour mettre la garnison à couvert, qu'un espace de 86 toises, lesquelles (...) à raison de 3 ou 4 hommes par toise quarrée garantiroient environ 300 hommes; le tiers de la garnison devant reposer à couvert est de 800 hommes, reste donc à mettre reposer à l'abri de la bombe environ 500 hommes. D'Aumale en conclut que, faute de pouvoir établir des blindages en sécurité dans la citadelle, il vaudrait mieux se resteindre à une moindre garnison pour pouvoir mettre en sureté les munitions et les troupes fatiguées destinées au repos (...) Quand à l'emplacement pour l'hôpital, nous lui destinons au commencement de siège jusqu'à la reddition du bas fort les souterrains au pourtour du bastion de St Louis cotté 11, qui ont plusieurs issues et ou l'on peut établir une grande circulation d'air. Pour les mêmes raisons, lors de l'abandon du bas fort, nous le transporterons dans les demi-lunes Dauphine cottée X ou de Villeroi cottée Z, dont vraisemblablement les locaux seront vacants par la grande perte que l'assiégé aura faite à cette époque. Et enfin nous lui assignerons pour dernier azile, au donjon, les souterreins du bâtiment cotté L, de l'artillerie, ou de celui de l'aide-major cotté M, les souterreins correspondant aux courtines qui sont moins aérés restant jusqu'à la fin occupés par les munitions de bouche.
L'état de l'artillerie et munitions de guerre jugées nécessaires est détaillé à la suite. Cinquante pièces de canon de fonte de différents calibres existent dans la place, une de 40, seize de 24, cinq de 18, huit de 16, six de 12, six de 8 et huit de 4. Les boulets à pourvoir pour ces pièces, à raison de 50 coups par pièce est de 25000 unités. Soixante affûts de place et de marine sont nécessaires, y compris le rechange. L'artillerie comporte en outre dix mortiers de fonte, (dont quatre de 12 pouces sphériques, deux de 12 pouces cylindriques, deux à jeter des grenades), avec quinze affuts, à approvisionner de 3000 bombes et grenades, et trois obusiers de fonte de 12 pouces, deux pierriers de fonte de 15 pouces, avec leurs affûts. Le nombre des fusils de soldats jugés nécessaire en temps de guerre est de deux mille cinq cent, avec 400.00 cartouches d'infanterie, 9000 plombs en balle, 150.000 pierres à fusil.
Vient en suite l'évaluation de la capacité de logement des troupes de garnison et de passage, en capacité d'accueillir des hommes en plus de la garnison permanente. Dans le bas fort, les casernes cotées C comptent quatre chambres servant de cantine, celles cotée D , trente six chambres pouvant contenir 6 lits chacune, au prolongement desdites casernes (?) sept chambres de 1, 2, 4 ou 7 lits. Dans le haut fort, la demi-lune de Villeroy cotée Y compte treize chambres la plupart de 2 ou de 4 lits; la demi-lune Dauphine cotée X, quatre chambres de 1, 4 ou 5 lits, les casernes cottées AC, quatre chambres de 3 lits. Dans le donjon, les casernes cotées P et Q (casemates adossées aux courtines) offrent chacune vingt chambres de deux lits, capacité maximum. La caserne cotée M (logement de l'aide major), procure deux chambres de deux lits.
L'état des fours et moulins de la place de Marseille et ses dépendances (appartenant au roi, ou fours civils) précise qu'il y a dans la citadelle quatre fours, deux au bas fort, deux au donjon (dans le bastion de la Paix). Le grand four du donjon peut produire en 24 heures (soit 10 fournées), 2670 rations de pain et 1000 rations de biscuit, le petit four 780 de pain, 290 de biscuit. Le grand four du bas fort a la même capacité que celui du donjon, et son petit four peut produire 1480 rations de pain et 560 de biscuit. Une mention d'ordre général précise que les fours appartenant au roi sont pourvus de magasins suffisants pour recevoir les farines nécessaires au travail desdits fours et manutention du pain et biscuits.
Le 19 novembre 1776, indépendamment des articles du projet général reconduits depuis 1774, d'Aumale rédigea un projet et estimation des ouvrages les plus pressés et indispensables à faire aux fortifications et bâtiments qui en dépendent dans les places du département de Marseille pendant l'année 1777. Concernant la citadelle, l'unique article retenu, sous ensemble de l'article 4 du projet général, consiste à achever le rétablissement du réduit de la porte de l'avancée cottée I (avant-mur et avant-porte isolant du quai sud du port la fausse braie Est) et faire sculpter les armes du Roy au-dessus de la porte Marine cottée 3, moyennant 687 livres. Une note marginale précise, à propos de la sculpture de la porte Marine, évaluée à 60 journées de sculpteur : Cette porte rétablie à neuf en 1773 a laissé des pierres en bosse au milieu du tympan pour recevoir les armes du Roy : c'est le seul ornement dont elle puisse être décorée. Le projet n'est accompagné d'aucun dessin.
Travaux de réparations ponctuels, jusqu'à la Révolution
L'ingénieur Nicolas de Pontleroy, nouveau directeur des fortifications de la Provence et du Dauphiné succéda à d'Aumale au cours de l'année 1777. Il présentait à nouveau, le 15 septembre, l'extrait du projet général de 1774, pour l'année 1778, et, parallèlement, produisit un projet et estimation des ouvrages les plus pressés et indispensables (...)89 qui se limite, pour la citadelle à des articles relevant de réparations et finitions, dont en premier lieu l'ex article 5 du projet général. : Réparer et rendre habitable le logement du commandant coté A (dans la cour privative du bas fort); proposé à rétablir à neuf. Le second article, compris dans le 4e du projet général (actualisé), consiste à rétablir, en fer, les deux barrières cotées 2 à droite et à gauche de la porte Marine de la citadelle cotée 3. Cet article, illustré d'un dessin (Fig. 33), est demandé par le commandant de la citadelle pour fermer les avenues à la populace... Toujours issu du 4e article du projet général, le 3e article consiste en Réparations à faire aux lavoirs de l'Etat Major dans la demi-lune X (Dauphine) du donjon.
Le projet et estimation des ouvrages les plus pressés et indispensables de 1780 pour 178190comporte la réfection à neuf de l'escalier qui conduit sur la platte forme de la Queue d'hironde cottée 9 et celui qui conduit à l'étage du bâtiment cotté F (corps de garde de la porte Marine) et aux logements du major et du commandant. Le second article concerne des réparations urgentes dans la demi-lune cottée X (Dauphine), qui rendront habitable le logement que les canonniers garde côtes occupent pendant les tenues de leurs assemblées. Le troisième concerne des réparations comparables à la demi-lune cotée Y (Villeroy), pour loger le détachement du corps royal d'artillerie chargé de l'instruction des canonniers garde côtes. L'article 5 touche la réparation de partie de la plate-forme au-dessus de la citerne du donjon cotée 27.
L'année suivante, le logement du commandant coté A n'ayant pas été refait à neuf, mais seulement réparé, il n'est plus prévu au premier article des ouvrages les plus pressés et indispensables91 que d'en rétablir à neuf la couverture, de même (second article) que celle du logement du major coté B. Le troisième article de 1782 concerne des travaux indispensables et urgents aux casernes du donjon cotées Q, comportant des reprises des plates-formes et sols dont 32 toises de pavé de dalles de la Couronne posées au ciment, et 13 toises de pavé de briques de champ. L'article 4 demande le réfection à neuf de la couverture en tuiles plates d'une travée du casernement coté N (sur cour, en avant du coté Q), au-dessus de l'horloge neuve qui vient d'y être placée. Cette horloge était installée sur un campanile carré en maçonnerie construit sans doute quelques années plus tôt (?) en surélévation, d'un étage sur la travée centrale de cette aile de casernement pour les officiers; sa couverture à quatre pentes, surmontée d'un clocheton était en tuiles plates, à la différence de celles des ailes et bâtiments sur cour, en tuile-canal.
Les articles des ouvrages les plus pressés et indispensables pour 1783 font l'objet d'un plan signé de Pierron, colonel en second au corps du génie de Marseille, et de Lagravière (Fig. 34), avec une teinte lavée jaune sur les parties des bâtiments de la citadelle objet des travaux demandés. Il s'agit essentiellement de grosses réparations de maçonnerie sur les bâtiments de casernement casematés D et E du bas fort, AC et AD de la 2e enceinte du haut fort (bastion de Singhen n°14 et courtines adjacentes) et Q du donjon, avec reprise des sols des plates-formes, et des reprises de couvertures du bâtiment O du donjon et du logis du major B dans le bas fort. Ces travaux comportent en second œuvre des reprises des menuiseries et de la vitrerie. Une chambre de discipline qui avait été construite dans le flanc retiré gauche de la demi-lune Dauphine (X) est également à réparer, de même que la moitié du pavement de la cour de cette demi-lune.
Plan de la citadelle de Marseille pour servir au projet de 1783.
Des travaux de grosses réparations au pavement du terre-plein de la demi-lune de Villeroy, Y, sont programmés pour 1784, 1785 et achevés en 1786. Sur ces mêmes exercices sont projetés et réalisés des réparations aux maçonneries de la fausse braie du bas fort, cotée 7. Les réparations des logements du commandant (A) et du major (B) se poursuivent également, ainsi que ceux de certains casernements.
En 1787, la Queue d'Hironde du bas fort et sa basse cour, jusques et y compris le bastion Saint Louis, fait l'objet d'un plan de détail (Fig. 35) pour illustrer les aménagements qu'il conviendrait d'apporter aux casemates de casernement du front Est, au niveau inférieur, dit souterrains (cotés E) pour accueillir le renfort de garnison d'un régiment d'infanterie considéré sur le pied de guerre, évalué à 130 hommes. Il est précisé qu'au-dessus de ces grands souterrains casematés, soit au rez-de-chaussée, l'aile E est occupée par des logements d'officiers et un magasin d'artillerie (...) sous plateforme. Ce plan qui qualifie la basse cour de place d'armes, comporte, au sud de celle-ci, près du logement du commandant, mais du côté nord de la rampe d'accès un projet de nouveau bâtiment militaire, soit un pavillon d'officiers (coté d), la légende précisant que les chambres qu'ils occupent à présent étant peu convenables le seront par les soldats. Ce pavillon d'officier ne fut pas construit avant 1796, mais sa réalisation n'est pas documentée.
Fragment d'un plan de la citadelle (...) pour les emplacements à occuper pour garnisons, 1787.
En 1787 pour 1788, et l'année suivante, les travaux urgents projetés concernent à nouveau une partie du terre plein de la demi-lune Dauphine (X), en pavé de brique de champ en pouzzolane la continuation des travaux de la fausse braie (7) mais aussi de réparations de parapets d'artillerie, sur la Queue d'hironde (9), et sur les bastions de Singhen (14) et de Lisle (18). Un nouveau plan de repérage des travaux (Fig. 36), toujours signé de Pierron et daté du 15 septembre 1788, rend compte de l'importance des travaux de réparation, notamment de pavement dans la demi-lune Dauphine (X) et ses plates-formes, et sur les couverts du casernement Q du donjon, ainsi que ceux de la grande aile D du bas fort. On remarque que ce plan, à la différence de celui de 1784, n'omet pas de figurer les deux magasins à poudre extérieurs, celui devant la porte de secours et celui construit en 1773-1775 devant le bastion de Singhen.
Plan de la citadelle St Nicolas pour servir au projet de 1788 pour 1789.
La démolition du haut fort de la citadelle en 1790
En avril 1790 était fondée à Marseille la Société des amis de la Constitution, animée par les idées révolutionnaires d'abolition des symboles d'oppression du pouvoir royal..
Les compagnies des Dragons du Roi, des Dragons de Lorraine et le Royal-Marine évacuèrent Marseille et la citadelle Saint Nicolas du 17 au 21 avril. Ne restait alors dans les deux forts de l'entrée du port qu'une garnison du régiment de Vexin, le commandement de la citadelle étant assuré, en l'absence du lieutenant du roi, par le chevalier de La Roque, major depuis 1751, infirme, secondé par son aide-major, le sieur Jean-Louis Marion.
Le 30 Avril, La Roque ouvrait la citadelle aux gardes Nationaux et représentants municipaux qui s'étaient déjà emparés du fort Notre-Dame de La Garde.
Considérée symboliquement comme l'équivalent à Marseille de la Bastille à Paris, "monument odieux d'un despotisme superbe", la citadelle fut, le 18 mai, livrée à la démolition. D'abord entrepris par la population, sous le contrôle de commissaires nommés par la municipalité, ce démantèlement fut bientôt confié à des ouvriers carriers ou maçons rémunérés, en partie (une soixantaine) recrutés aux Cadenaux et à La Bédoule, qui utilisèrent des mines explosives et des pétards. Ces démolitions se concentrèrent sur le front Est du haut fort, 2e enceinte et donjon, et s'étendirent sur le front nord, ces front en surplomb étant ceux d'où l'artillerie de la citadelle pouvait directement battre la ville de ses tirs. Le financement des travaux fut produit par des dons patriotiques montant à 16.000 livres, plus de la moitié apportée par des particuliers, le reste par les corps constitués et le clergé, à parts égales92.
Un décret de l'Assemblée Nationale du 28 mai ordonna l'arrêt des démolitions, qui durèrent jusqu'au 1er juin.
L'impact de cette démolition partielle de la citadelle est formulé dans un Mémoire abrégé de l'état actuel des fortifications des places du département de Marseille, établi après visite du 20 aout 179093. Toutefois, les termes de ce mémoire sont souvent imprécis ou simplificateurs, et renvoient à un plan non conservé. Pour autant, la nomenclature employée est conforme (excepté des lettrages supplémentaires) à celle fixée en 1773 et reprise sur les plans postérieurs.
Des vues au lavis très réalistes du haut fort de la citadelle en ruines, signées de l'architecte ingénieur Joseph-Noël Ponge, prises en 1791,94 en représentent l'élévation Est et l'élévation nord (Figs. 37, 38,39), soit les fronts détruits en priorité en mai de l'année précédente, et l'élévation sud, épargnée pour l'essentiel.
[Vues de la citadelle Saint Nicolas après démantèlement en 1791]. Côté Est.
[Vues de la citadelle Saint Nicolas après démantèlement en 1791]. Côté Nord.
[Vues de la citadelle Saint Nicolas après démantèlement en 1791]. Côté Sud.
L'apport de ces trois vues, de bonne fiabilité documentaire, permet de nuancer le témoignage écrit trop succinct du Mémoire, que l'on transcrit sélectivement ci-dessous (dans sa logique de présentation parfois incohérente), en l'analysant :
(portes et avant-portes):
1, 2, 8, 19, 20, 21, 25, 26 : Portes et barrières en assez bon état - On en conclut que les trois portes successives du Haut fort, 19 (porte royale), 20 (porte Dauphine), 21 (porte du donjon), la porte de secours (25) et ses avant-portes (26) n'ont pas été touchées par les démolisseurs. De même pour les deux barrière d'avant-portes successives (1,2) filtrant l'accès à la porte de la citadelle ou porte Marine (3)
3 - Porte d'entrée de la citadelle démolie jusqu'à l'imposte (?) les vanteaux enlevés et détruits, le revêtement et parapet au-dessus, ainsi que la voûte du passage entièrement démolis. Ces termes -excepté ce qui concerne les vantaux et la voûte- sont difficiles à interpréter. L'état de dégradation de la porte principale du bas fort (porte Marine) n'est pas autrement documenté, faute d'iconographie. Il semble que les destructions aient visé la partie centrale de façade architecturée et son décor, alors récemment restaurés, avec cartouche héraldique aux armes du roi.
22 - Porte de communication du donjon à la demi-lune de Villeroy, entièrement démolie. 23 et 24 - Portes de la demi-lune de Villeroy Idem. Les termes employés sont exagérés : ce qui est indiqué démoli pour ces trois portes de l'issue nord ou poterne du haut fort n'est pas leur structure (arcade, voûte), mais leur encadrement architecturé, qui a été sans doute mutilé. La vue nord de 1791 montre le revêtement des faces de la demi-lune conservé sur la moitié de son élévation, avec l'arcade complète de la porte 24 dans sa face gauche, avec un reste d'encadrement architecturé. On y discerne aussi à l'arrière-plan la porte 22 du donjon, conservée dans la courtine dont la moitié supérieure est dérasée.
(autres ouvrages défensifs)
Bas Fort :
9-10-11 dégradations signalées aux parapets de la Queue d'hironde, à ceux des bastions de Sainte Anne et de Saint Louis.
13 Bastion d'Enfreville, en bon état de même que les courtines adjacentes.
Ouvrages extérieurs:
7 - fausse braye. Il y a des dégradations, on les rétablira insensiblement en demandant un fonds annuel de 500 livres porté en projet pour 1791.
36 (hors nomenclature)- Escalier pour communiquer du fossé au glacis du bastion cotté 13, en très mauvais état.
Le mur crénelé sur le saillant du bastion cotté 10 en bon état. Il s'agit du mur de clôture dit avancée accueillant l'avant-porte 1 en avant de la porte Marine 3 et de la partie de fausse braie formant quai, qui la dessert.
Donjon (= Haut fort),
enceinte inférieure (2e enceinte):
14 et 18 -Bastion de Singhen et de l'Isle, partie des parapets de la courtine dégradée, ceux du bastion 14 démolis en grande partie, la face droite du bastion 18 presqu'entièrement détruite. La vue nord de 1791 confirme cette formulation pour le bastion 18.
15 - Pointe de Belinghen, intacte
16-17 - Bastions de Mercoeur et de Clairville, démolis presque entièrement. La vue Est de 1791 confirme cette formulation, montrant le revêtement de ces deux bastions dérasés plus bas que leur terre plein, mais la vue sud montre que la moitié sud du bastion de Clerville (17) est conservée, parapet inclus.
Y - demi-lune de Villeroy entièrement détruite. La vue nord de 1791 dément ce témoignage, exagéré : cette demi-lune n'est dérasée que de la moitié de l'élévation de son revêtement.
Z - demi-lune de Saint Victor, totalement rasée La vue Est de 1791 confirme cette formulation
& - Demi-lune de Beaufort : elle a souffert quelques dégradations peu importantes
La vue sud de 1791 montre cette demi-lune intacte, avec sa guérite en capitale; en revanche, la guérite du bastion 15 dit pointe de Beringuen, est ruinée, et celle du bastion 17 (Clerville) détruite.
Ouvrages extérieurs :
Ce terme désigne des segments de murs de soutènement de fausse-braie/chemin couvert avortée du haut fort, qui avaient été en partie réalisés :
32 - Mur de terrassement sur le saillant du bastion cotté 16, en bon état .
35 - Mur de terrassement sur le saillant du bastion 14, en bon état
Enceinte supérieure (= donjon)
R-S-T-V - Bastions de la Paix, de Mazarin, du Roy et de Vendôme : Le bastion R intact, les parapets, partie de revêtement et les plattes formes des bastions S et V démolis et les voûtes percées en plusieurs endroits, le bastion T presque entièrement détruit, de même que les courtines des fronts ST et TV. Les vues nord, ouest et sud de 1791 confirment cette formulation, la démolition du bastion T (du Roy) étant la plus avancée, voûtes détruites. La vue sud montre toutefois que la guérite de capitale du bastion R (de la Paix) était détruite, donc qu'il n'était pas intact, comme celle du bastion de Vendôme (V), dont la moitié sud du revêtement restait complet.
X - Demi-lune Dauphine, partie des parapets détruits et le reste dégradé.
Batiments
Bas fort :
A-B-C-D-E-F-I en bon état ou assez bon état
G - Corps de garde (de la porte Marine), la voûte et partie du mur démolis
H - Escalier de la herse (idem)considérablement dégradé
AE - Chapelle en bon état
AF-AG, AH, AI - corps de garde en assez bon état
AN - Moulin à vent en bon état. Entretenu en paix par l'Etat Major.
AT, AZ en bon état
Donjon:
M - L'étage du logement (de l'aide-major) sous la plate-forme détruit, le reste un peu dégradé - La vue nord de 1791 confirme cette formulation.
N.O - La couverture et souches de cheminée dégradées - La vue Est de 1791 montre l'aile N sur cour toujours debout surplombée au centre par le campanile de l'horloge, vue en arrière plan de l'aile Q, dont l'étage est démoli avec le haut de la courtine à laquelle elle s'adossait.
P- les souches de cheminée détruites en partie
Q - L'étage sous plate forme entièrement démoli La vue Est de 1791 confirme cette formulation.
R - Les n° 1,2,3, 7 et 8 de ce bastion sont en mauvais état. On ignore ce que désignent ces chiffres rapportés au bastion de la Paix, resté intact (casemates? fours?)
S. T.V. - Considérablement dégradé et encombré Qualifie l'état des casemates de ces trois bastions, celles du bastion T comblées de remblais de démolition.
X - En assé bon état - Qualifie les casemates de casernement de la demi-lune Dauphine.
(seconde enceinte)
Y - Entièrement démoli - Qualifie les casemates de casernement de la demi-lune de Villeroy.
& - En assé bon état - Qualifie les magasins de la demi-lune de Beaufort.
AC-AD - En assé bon état - Qualifie les casemates de casernement du bastion de Singhen et de courtines attenantes
AK - corps de garde en bon état - celui de la terrasse ouest, derrière la demi-lune de Beaufort.
AL - corps de garde en assé bon état - corps de garde de la porte du donjon
AP. AQ. AR. AS - latrines en ruines - Non localisées, la nomenclature s'arrête à AN
AX - En bon état - Non identifié
AY. AU - Corps de garde en ruines- Non identifié
AV. AW - Citernes en bon état - citernes de la demi-lune Dauphine (?)
Cet état des lieux confirme que l'importance des démolitions rendait le haut fort indéfendable du côté de la ville, mais que ses ouvrages et bâtiments face à la campagne et à la mer restaient utilisables. Le bas fort restait clos et défendable, au prix de quelques réparations, plus spécialement celle de la porte principale (porte Marine, 3) et de la fausse braie défendant l'entrée du port (cette réparation d'ailleurs déjà envisagée pour 1791).
Un compte-rendu succinct de l'inspecteur général des fortifications du 30 fructidor an 3 donne l'avis de l'administration militaire95 : "L'entrée de ce port est déffendu par les batteries basses qui ont été conservées à la citadelle Nicolas d'une part et d'autre au fort-Jean. Il eut été à désirer que les batteries supérieures n'eussent pas été endommagées; quel que soit le parti qu'on prenne relativement à ces forts, il sera indispensable de rétablir les batteries hautes pour en imposer avec certitude à un ennemi entreprenant. J'ay examiné l'intérieur de la citadelle, les casernes du Bas fort et bâtiments dépendants de l'Etat major sont en bon état. Je ne puis pas en dire autant du donjon, dont il ne reste que des vestiges; on a tout volé, les plombs, les chéneaux des citernes qui sont inutiles."
Des réparations ponctuelles furent entreprises en l'an 6, notamment aux bâtiments N,O,P du donjon, et à ceux de la demi-lune Dauphine (X), épargnés par les démolisseurs. Excepté ce point, et d'autres réparations au bas fort, un état des lieux de l'an 8 confirme l'état général des lieux de 1791, et le fait que les décombres des démolitions n'ont pas été déblayées de l'intérieur des bastions et demi-lunes du haut fort qui ont souffert des démolitions96.
Le pavillon d'officiers projeté dans la première enceinte entre la rampe et la basse-cour en 1787 a été construit à cette époque; il ne figure pas encore sur un plan d'ensemble de Marseille daté de l'an 5 , mais il est mentionné dans le mémoire sur l'état des fortifications et bâtiments militaires de fructidor an 8, sous la cote n° 3297, en précisant qu'il exige des réparations. S'agissant d'un bâtiment neuf, il devait s'agir de finitions plutôt que de véritables réparations. La construction de ce pavillon d'officiers libérait de cet usage l'aile Est de la basse cour ou place d'armes du bas fort. C'est donc vraisemblablement à cette époque que les travées à arcades de la galerie de cette aile, qui n'avait plus d'usage de casemates ont été ouvertes sur la basse-cour.
L'œuvre de réhabilitation du fort par l'ingénieur Tournadre aîné, 1814-1830
Un nouvel état de la citadelle, désormais nommée fort Saint Nicolas est inclus dans un mémoire sommaire sur la place de Marseille98 rédigé le 10 juillet 1814 par Jean-Joseph Amable Tournadre, dit Tournadre aîné (1774-1854), chef de bataillon du génie, sous-directeur des fortifications de Toulon99. Il montre que l'état de ruine du donjon n'a fait que s'aggraver depuis l'an 8, notamment du fait du défaut de surveillance des parties ruinées.
Rappelant l'importance des destructions du délire révolutionnaire, le rédacteur donne quelques précisions : "Le donjon rendu accessible par ces démolitions, les vols ont achevé la dévastation des bâtiments qu'il renfermait. On a brisé les toitures, renversé les planchers pour en avoir les bois, emporté les portes et fenêtres, les ferrements, tout enfin jusqu'aux pierres et même aux moellons a tenté la cupidité des dévastateurs (...) Les réparations qu'on a dû faire aux parties les moins délabrées ont été bientôt en pure perte pour le gouvernement parce que la diminution des troupes, ayant forcé de retirer les postes qui pouvaient veiller à la conservation des établissements, les voleurs y ont trouvé de nouveau de quoi exercer leur rapacité. Il ne reste de logeable dans le donjon que la caserne de la demi-lune cottée X (Dauphine), les prisons militaires cottées AC et AD (anciens logements de troupes du bastion de Singhen et des courtines attenantes) et le corps de garde de la porte d'entrée qui exigeraient néanmoins quelques réparations. Tournadre donne à la suite les capacités d'hébergement de troupes du Bas fort : "...casernes voûtées sous plates-formes pour environ 500 hommes, en casemates cotées E pour 190 hommes, un pavillon d'officiers pouvant en loger 28. Le tout en assez bon état. Deux fours très dégradés pouvant fournir 2800 rations par jour, cinq corps de garde dont deux inoccupée sont hors de service, des prisons pour 72 hommes, sans compter celles du donjon qui en peuvent contenir 100; les portes et fenêtres de ces dernières sont en très mauvais état. Deux magasins à poudres, le premier cotté 28 pouvant contenir 119.500 kilogrammes de poudre a sa toiture très dégradée; le second cotté AO est en très bon état et peut contenir 265.500 kilogrammes; trois magasins pour la fortification sous plate-forme, quatre pour l'artillerie.(...) Les bâtiments qui règnent autour de l'enceinte sont tous voûtés sous plate-forme; Ces voûtes (...) sont loin d'avoir l'épaisseur convenable pour être à l'épreuve. Il en est de même de celles du donjon, a l'exception des bâtiments sous les courtines des fronts RS et VT dont les voûtes paraissent assez solides (...) Il n'y a que deux souterrains au donjon, celui cotté AB et celui sous la demi-lune cottée & qui soient à l'épreuve.(...) Il y avait une fort belle citerne au donjon. Elle parait être encore en assez bon état mais l'eau n'y vient pas, les toitures qui l'alimentaient étant en grande partie détruites, on ne peut être certain si l'eau, s'y élevant à une certaine hauteur, ne se perdrait pas. Il existe aussi deux fours qui pourraient, étant réparés, cuire 2400 rations en 24 heures. Le Bas fort a un puits dont l'eau est un peu saumatre et une fontaine alimentée par les eaux de la ville; la conduite en est tellement dégradée que l'eau manque très souvent...". Dans le chapitre suivant, l'officier évoque le souhait de mettre ce fort en état (...) d'offrir un asile au fonctionnaires du gouvernement et une retraite aux troupes répandues dans la ville, en cas d'émeute populaire. Pour ce faire, il conviendrai de rétablir les deux fronts du donjon et celui du bas fort du côté de la ville qui furent en partie démolis en 1790, et de faire dans les autres parties les réparations qu'elles exigent.." Il poursuit sur les inconvénients de la position du fort, et aussi de celle de ses deux magasins à poudre, hors de l'enceinte, enveloppés d'une simple muraille assez faible (...) exposés aux vues des attaques(...) sur le front qui y parait le plus exposé. Il rappelle le grand retranchement proposé dans le projet général de 1774, qui eut ajouté à la force de la place de ce côté, pour décider l'ennemi à choisir un autre front d'attaque. Ce projet, est évalué en 1814 à un coût de 750.000 francs, tandis que la reconstruction des parties détruites du haut fort est estimée à 180.000 francs.
En juin 1815, Tournadre, à la demande du comité de défense, fit l'estimation de réparations provisoires100, consistant, pour 20.000 francs, à couronner d'un mur crénelé les deux fronts démolis de l'enceinte extérieure du donjon, en déblayer le pied, combler une partie des souterrains qui y sont adossés ou masquer les ouvertures de leurs voûtes avec des bois recouverts de terre, faire une banquette de charpente derrière le mur crénelé des courtines et en pierre sèche et en décombres dans les bastions. A la porte du bas fort cotée 3, il est proposer pour un coût de 3000 francs, de faire une communication en charpente à la place de la voute qui la recouvrait, et un parapet sur cette charpente.
Un mur provisoire monté sur les fronts ruinés pour en interdire l'accès aux voleurs fut construit à la suite, à l'économie; il était jugé imparfait mais suffisant à son objet en 1816.
Un véritable projet de restauration et d'amélioration du fort St Nicolas est proposé en novembre 1818 par Tournadre aîné, objet d'un mémoire circonstancié illustré d'un plan d'ensemble incluant les abords (Fig. 40), et d'un plan de détail du fort (Figs. 41,42), avec retombes pour les projets101.
Plan du fort St Nicolas et de ses environs, pour un projet de restauration et d'amélioration de ce fort, 1818.
[Plan du fort St Nicolas pour un projet de restauration], 1818. Détail, projet.
[Plan du fort St Nicolas pour un projet de restauration], 1818. Détail, état des lieux.
Pour mettre en sécurité et défiler autant que possible les abords ouest du fort et le magasin à poudre de 1773 le chef du génie propose, au conditionnel, une disposition différente du grand retranchement proposé par d'Aumale en 1774. Exprimés avec le projet de 1774 sur le plan d'ensemble, les nouveaux dehors proposés, moins étendus, comporteraient un grand ouvrage à cornes au devant du bastion d'Amfreville, enveloppant le grand magasin à poudre, et une grande demi-lune devant la porte de secours. Tel que conçu et dessiné, ce projet entrainerait, par ses terrassements, la démolition du premier magasin à poudre, sacrifice "pas bien onéreux", ce magasin "dont la voûte est fendue sur toute sa longueur" étant "peu propre à l'usage auquel il est maintenant employé". L'implantation de la demi-lune projetée entrainerait aussi la démolition de la majeure partie du bastion de Singhen (n° 14). A l'occasion, Tournadre mentionne et indique sur ses plans de façon explicite les portions de terrassements anciennement réalisés pour commencer à mettre en place la fausse-braie ou chemin couvert du haut fort proposée par Vauban en 1707 : ils étaient limités, sur le front ouest, à une amorce de fausse braie avortée, non maçonnée, et une ébauche de glacis, autour du bastion de Singhen et devant la face gauche du bastion de Belinghen. Un petit terrassement existait aussi au sud-est autour de la pointe du bastion de Clerville (n°17), au point de raccordement de l'enceinte de la ville102.
S'agissant du haut fort, Tournadre précise : En 1815, une portion des murs du donjon (=du haut fort103) fut rétablie sur une partie seulement de leur épaisseur et à peu près jusqu'à la hauteur des cordons. Ce travail fait à la hâte et d'ailleurs peu considérable ne parait pas valoir la peine d'être conservé d'autant que le parement étant en moellons bruts au lieu de pierre de taille comme tout le reste de l'enceinte ferait un disparate choquant avec ce qui l'entourerait, les anciens revêtements de cette première enceinte étaient ornés de pilastres ou chaines de pierre de taille en bossages. Cet ornement offrant des facilités pour la désertion et pouvant même jusqu'à un certain point favoriser une surprise104, il sera je pense plus convenable et plus économique de recouper ces pilastres dans les parties ou ils existent encore que de les reproduire dans les parties neuves, ainsi que l'ont demandé la symétrie et l'uniformité.
Quand aux bâtimens casematés adossés aux revêtements de la première enceinte du donjon, on laisse avec quelque regrets subsister dans ceux qui ne sont point absolument démolis, la distribution vicieuse de ces petites chambres obscures peu aérées et très incommodes qui semblent plutôt construites pour servir de cellules de moine que de chambrées de soldats, et qui ont par-dessus tout cela le défaut de contenir très peu de monde (...) Les bâtimens de la courtine VT étant complètement ruinés et les voûtes détruites, on propose de les remplacer par cinq casemates voûtées à l'épreuve et partagées dans leur hauteur par un étage de voûtes plattes en plâtre (...) plus économique, de plus de durée, prenant moins de place en hauteur que les planchers de bois, et (...)incombustibles. La communication à ce premier étage se fera par une gallerie extérieure en pierre de taille comme celles qui existent déjà, et par deux escaliers, celui du bastion V et un autre que l'on construira (...) chacune des chambres des casemates contiendra dix lits (...) elles fourniront ainsi du logement pour 200 hommes tandis que les logements de la courtine opposée en contiennent à grand peine que 68. A la suite, Tournadre propose de convertir l'ancien logis du gouverneur coté L à un pavillon d'officiers en changeant sa distribution, et en gardant au 2e étage la salle d'armes. En vis a vis dans la cour du donjon, l'ancien logement de l'aide major coté M sera affecté à celui du commandant du donjon. Ses voûtes supérieures sont presque toutes détruites et seront rétablies à l'épreuve.
Le plan général et le plan de détail du fort expriment en ruines et encombrées d'éboulis les ouvrages et terrasses des fronts Est et nord de la seconde enceinte pentagonale, soit le bastion de Clerville (17), la demi-lune de Villeroy (Y), le redan Saint Victor (Z), les courtines attenantes et, aux deux extrémités, la face et le flanc gauche du bastion de Mercoeur (16) et la face et le flanc droit du bastion de Lisle (18). Les fronts correspondant du donjon, avec le bastion du roi (T), la moitié des bastions de Vendôme (V) et Mazarin (S) avec les deux courtines intermédiaires sont figurés remontés avec un mur de moindre épaisseur. Les bastions sont représentés au niveau de leur plate-forme, sans détail, et sans exprimer la ruine des voûtes des casemates du bastion T, comblé de décombres. Sur le plan de détail, seules les casemates Q adossées à la courtine Est et les locaux casematés voisins tenant à la courtine nord sont figurés en ruines, la totalité de la seconde rangée de logements casematés avec façades sur cour ayant encore leur toit, celui de l'aile Est (N) étant seul exprimé en mauvais état. Les retombes de ce plan expriment en lavé jaune le projet de rétablissement des fronts ruinés, au niveau des plates-formes, avec des parapets d'artillerie sur les bastions, courtines et demi-lunes concernées. Du projet du nouveau bâtiment Est en simple profondeur à cinq grande casemates sur deux niveaux n'est figurée que la plate-forme, faute de plan de détail des étages.
Dans le bas fort, Tournadre propose de construire une nouvelle fontaine dans le coude de la rampe allant vers la place d'armes, en y déplaçant le lavoir de la garnison qui est mal placé à l'extérieur du fort. Ainsi placée, la nouvelle fontaine lavoir serait en face de la porte du pavillon d'officiers. Mentionné dans l'état de situation de 1814, comme contenant 28 chambres, ce pavillon d'officiers construit vers 1797, est identifié sur les plans de 1818 par la cote AA. C'était un bâtiment rectangulaire compact, à trois ou quatre niveaux, dont la porte, dans le petit côté est, regardant le bas de la rampe, était desservie par un escalier à deux volées. S'agissant du moulin à vent du bastion d'Amfreville (13), l'ingénieur précise que sa charpente étant pourrie a été enlevée depuis longtemps, et ne propose pas de le rétablir, l'espèce de tour dans laquelle il était contenu pourrait, étant rasée à la hauteur convenable, former un petit cavalier dans ce bastion.
En 1819, Tournadre, en tant que chef du génie, soumit au comité des fortifications son projet de restauration du fort St Nicolas, en 19 articles d'ouvrages et 9 articles pour les bâtiments. Ces articles font l'objet de commentaires de l'inspecteur du génie.
Aucun article du projet ne propose de démolir les parties de murs du donjon remontées en blocage en 1815 au-dessus du niveau de démolition des revêtements ruinés en 1790, pour les reconstruire en pierre de taille, d'où la conservation de ces deux types de parement jusque dans l'état actuel. Ce même principe d'économie, sans souci d'uniformité, a ensuite été appliqué pour la restauration des parties d'élévation semi dérasées de la seconde enceinte, objet des 11e , 12e et 13e articles du projet. Le 7e article d'ouvrage est proposé Pour recouper les pilastres à bossages des revêtements du fort, avec commentaire : on a proposé cet ouvrage parce qu'on a l'expérience qu'on peut s'en servir comme d'échelle pour monter au fort et en descendre. Le principe du bûchage au nu du parement des pilastres à bossages, tant sur les parties d'élévation semi-ruinées que sur celles conservées, fut approuvé. Il sera réalisé non seulement sur le haut-fort, mais aussi sur les revêtements Est/ nord-est du Bas fort, ou ces pilastres étaient également présents.
Le général Antoine Michaux, inspecteur du génie, donna un avis radical à propos des articles relatifs aux réparations des voûtes des bâtiments adossés aux courtines du donjon : La meilleure réparation des voûtes à adopter sera celle dont le projet a été présenté pour la courtine du front VT (1er article des bâtiments, portant sur le projet de bâtiment de 5 travées de grandes casemates en simple profondeur, à construire à neuf) Il faut faire le sacrifice de tous les bâtiments qui existent dans l'intérieur du donjon, et ne pas faire attention aux anciens piédroits des voûtes qui les composent. Il faut sur tout le pourtour du fort (=donjon) une plate-forme générale soutenue sur de nouvelles voûtes à l'épreuve qui auront une largeur moyenne de 6 mètres et une longueur égale à la largeur des anciens bâtiments. Ces plates-formes seraient mises à couvert des vues de l'ennemi par un parapet ou parados élevé sur les quatre côtés intérieurs du fort.
Cet avis synthétisait les commentaires du comité et du directeur des fortifications Charles-Antoine Pinot, qui avaient approuvé le projet du bâtiment neuf casematé du front VT (sud) sous réserves que les piédroits des nouvelles casemates fussent distribuées de manière à porter sur ceux des anciens souterrains. Le comité avait exprimé en outre de sérieuses réticences sur la conservation de la disposition ancienne en double profondeur avec ruelle intermédiaire des casernements O et P du front RS (nord). Celles-ci sont formulées d'abord à propos du 5e article d'ouvrage portant sur la réparation du pavé en dalles de la place du donjon et de la ruelle entre les bâtiments, cotés O et P (grand côté nord de la cour) : la réparation du pavé de la place est indispensable, mais on ne peut adopter le rétablissement de celui de la ruelle qu'après que le comité aura prononcé sur la (...) double galerie (double série de petites casemates) qui n'offre pas de ressources réelles et qui encombre tout ce côté du fort (= donjon). A propos du 2e article des bâtiments, proposant la réparation de ces ailes parallèles O et P, le directeur des fortification était d'avis de les remplacer par les mêmes dispositions que celles proposées sur le front TV, considérant qu'une large plate-forme favorable à la manœuvre du canon sera bien plus nécessaire sur la courtine RS du front d'attaque qui aura à contrebattre les hauteurs qui la dominent, que sur la courtine TV qui ne voit que sur les maisons de la ville. S'agissant des 3e et 4e article des bâtiments, proposant de convertir en pavillon d'officiers le bâtiment coté L, ancien logement du gouvernement, et de réparer le bâtiment M, pour le faire servir de logement au commandant du fort, le comité et le directeur étaient d'avis qu'il serait préférable de remplacer ces deux bâtiments anciens par le système de casemates déja proposé sur les deux fronts RS et TV.
Le rétablissement des parties ruinées de la 2e enceinte du haut fort, demi-lune Y et redan Z compris, objet des articles d'ouvrages 11, 12 et 13, fut approuvé sans réserves par l'inspecteur du génie, estimant que les escarpes étant encore conservées en grande partie, la réparation à faire pour les relever ne sera pas assez considérable pour faire négliger ou rejeter ce moyen de défense. Le comité avait émit des réserves estimant que le front 16-17 (front Est) face à la ville, est celui dont la reconstruction est la plus urgente, tandis que le front 17-18 (nord) est une défense(...) dont l'utilité peut être contestée, que ce front n'avait pas lieu d'être rétabli, à moins qu'on ne le juge utile comme fausse braie pour couvrir les escarpes du bastion S et de la demi-lune X.
S'agissant de l'article 14 dédié à rétablir la porte d'entrée de la Marine cotée 2 et reconstruire la voûte du passage, le comité estimait qu'il était utile, mais sera un des derniers du projet auquel on devra travailler, invitant le chef du génie à y joindre un projet de pont-levis à la Delille, pour rendre cette fermeture plus complexe.
Le comité des fortifications et l'inspecteur du génie approuvèrent la démolition de l'ancien moulin à vent (AN; 8e article), inutile, le comité estimant que l'on devra proposer sur son emplacement une traverse pour aider au défilement de l'enceinte.
Le total des fonds demandés par le chef du génie pour les différents articles de son projet s'élevait à 113.000 francs. La nécessité de retravailler le projet en tenant compte des avis du comité des fortifications et de l'inspecteur du génie ajourna tous les articles, à l'exception du 20e article d'ouvrage, chiffré à 2300 francs, consistant à vider les égouts obstrués qui évacuent les eaux du donjon, et faite les travaux préliminaires pour entreprendre et pousser avec rapidité la restauration du fort.
Après une nouvelle campagne de relevés, Tournadre aîné élabora un nouveau projet rendu le 30 décembre 1820, divisé en deux parties. La première, en ordre de priorité, est consacrée au rétablissement du donjon, pour un coût estimé de 358.000 francs, la seconde, conçue pour relever et améliorer la 2e enceinte et le bas-fort, et construire les ouvrages extérieurs, est estimée à 1.364.000 francs105.
Le projet de restauration du donjon, illustré par deux planches de plans exprimant les quatre différents niveaux, met en application les principes préconisés l'année précédente par le comité des fortifications et l'inspecteur du génie, à savoir le remplacement de tous les bâtiments d'origine existant dans le donjon, ruinés, délabrés ou en bon état, par de nouveaux corps de caserne casematé de même emprise, mais en simple profondeur, et composés de casemates deux fois plus larges que celles des bâtiments du XVIIe siècle (Fig. 43). Ce principe, joint à une forte épaisseur donnée à certains murs de refend, ne permettait pas de faire correspondre la majeure partie des ces murs projetés aux soubassements de ceux des bâtiments anciens, dans les caves. Le projet incluait donc d'importantes démolitions et reconstructions dans les cloisonnement de ces caves. Pour autant, il conservait certains murs des anciens logis du gouverneur et de l'aide major L et M, notamment ceux de façade sur cour.
Dans le projet, les nouvelles casemates ne prennent jour que sur cour au rez-de-chaussée, mais à l'étage, il est proposé de les éclairer aussi par des percées dans les courtines, sur trois des quatre côtés (Fig. 44). Au nord c'est une série rapprochée de petits créneaux de fusillade, dans la partie d'élévation remontée en 1815. A l'ouest, front d'entrée, au-dessus de la demi-lune Dauphine, quatre embrasures à canon sont à percer dans la courtine du XVIIe siècle, desservies depuis les quatre casemates, prévues à cet étage moins profonde pour faire place à un corridor de distribution voûté assez large (pour le passage des canons).
A l'est, six créneaux sont proposés à percer dans la courtine, au service des cinq grandes casemates. Le projet de ce nouveau bâtiment Est reprend à l'étage le principe de distribution des casemates par une coursive balcon accrochée à la façade, qui caractérisait les façades des ailes en double profondeur du XVIIe siècle. Cet ensemble de nouveaux bâtiments est conçu pour être distribué verticalement par les quatre escaliers d'origine à la gorge des bastions (cotés d-e) et par deux autres cages d'escalier, dans les bâtiments nord et sud, la première à créer, la seconde adaptant celle de l'ancien logis du gouverneur. L'accès aux bastions depuis la cour est disposé dans les angles rentrant, soit dans l'axe du couloir médian desservant leurs casemates, excepté pour le bastion nord-est (T) dont l'accès depuis la cour est plus contraint et forme un passage en chicane. Les casemates des quatre bastions sont à restaurer à l'identique de leurs dispositions d'origine, en plan. Le projet mentionne une herse à rétablir à la porte du donjon.
Le projet des plates-formes au-dessus des bâtiments et des bastions est entièrement conçu sur de nouveaux principes, adaptés au service des pièces d'artillerie et à leur défilement. Il propose de gros parapets ou ouvrages en terre sur tous les bastions et sur les courtines, certains parapets percés d'embrasures, la plupart des autres, servant de parados ou de traverse. Sur les bastion de la paix (R) de Mazarin (S) et du roi (T) il s'agit d'une traverse casematée desservant des embrasures à percer dans le haut du revêtement maçonné existant. Une très longue traverse en parados qui embrasse la moitié du pourtour du donjon, est prévue au-dessus de la façade du bâtiment projeté sur le front ouest, au-dessus de celle du bâtiment nord cette traverse se continuant pour fermer la gorge du bastion T.
Le projet du donjon inspira d'importantes réserves au comité des fortifications, qui le jugea trop coûteux. Il rejeta le principe des parapets terrassés pour les bastions, préférant conserver le principe des parapets maçonnés, et il préconisa, après démolition, de ne pas construire de nouveau bâtiment au revers de la courtine nord (S-T).
Le plan d'ensemble illustrant les deux parties du projet (Fig. 45) montre les très importantes transformations proposées pour la seconde enceinte enveloppant le donjon, tendant à réduire cette enceinte à une fonction de fausse-braie. A savoir, la suppression des bastions 15, 16 et 17 des fronts Est (ruiné) et sud (en état), ce que rejeta le comité, prescrivant de conserver le tracé existant. Le dessin propose, sur ce front sud, la réduction de moitié de la demi-lune de Beaufort (cotée &) pour former une demi-lune complètement détachée, ce que le comité désapprouva. La demi-lune de Villeroy, au nord, y est transformée en redan de l'enceinte, par suppression de la courtine et des flancs des bastion 17-18, afin de dégager un espace suffisant pour accueillir un grand magasin à poudre de plan presque carré; la suppression de la courtine était admise par le comité mais le magasin fut désapprouvé par le directeur des fortifications. Le projet transformait aussi la moitié gauche (sud) du front ouest, en rognant le bastion de Singhen (14) pour créer un font rectiligne bordé d'un fossé et surmonté d'un parados en terre; un autre parados semblable y est proposé au dessus de la courtine d'entrée de la face gauche du bastion de l'Isle (18), couvrant des logements voûtés à l'épreuve, à construire. Des glacis et un segment de chemin couvert sont proposés en bordure des fronts sud, est et nord.
Le même plan d'ensemble exprime les projets pour la première enceinte ou bas fort, en incluant le principe des dehors à créer en avant du front ouest et de la porte de secours, dans l'esprit des propositions sommaires de 1818 : on retrouve la suppression du magasin à poudre de 1690 et de son enclos triangulaire, remplacé par une demi-lune fossoyée et enveloppée d'un chemin couvert avec glacis, ainsi que le prolongement sud du fossé, rognant une partie du bastion de Singhen. Le retranchement proposé au nord-ouest pour mettre à couvert le grand magasin à poudre de 1773 n'est plus un ouvrage à cornes mais un fossé avec une lunette en tête. L'ensemble de ces propositions est rejeté par le comité.
Plus limitées, les propositions pour le bas fort ne recueillent pas davantage d'avis favorable de la commission : il s'agissait d'un cavalier à établir à la place du moulin à vent du bastion d'Amfreville, du terrassement des deux demi-bastions du front d'entrée, pour recevoir chacun une traverse, et la mise en place d'une traverse casematée au dessus de la porte Marine restaurée.
A partir de 1822 jusqu'en 1829, plusieurs variantes du projet de décembre 1820 furent proposées par le même Tournadre aîné, alors sous-directeur des fortification de la direction de Toulon, les premières années sous l'autorité de son directeur le colonel Charles Pinot.
A cette époque est adoptée une nouvelle nomenclature, plus cohérente que celle de 1774 reconduite et complétée jusqu'alors. Elle désigne les ouvrages de fortification par des chiffres, et les bâtiments militaires par des lettres capitales. Les bâtiments du donjon, en devenir durant ces années, sont repérés sur les plans de projet par des lettres minuscules, qui changent entre 1822 et 1829.
Les projets concernant le bas fort et les dehors ouest, revus à la baisse, ne furent pratiquement pas réalisés, à l'exception de la restauration de la porte Marine (6), proposée en 1822 avec un pont-levis franchissant un fossé en eau à creuser dans le quai ou fausse-braie devant la courtine. Ce fossé, qui aurait entrainé la suppression du lavoir et d'un petit corps de garde, ne fut pas plus réalisé que le pont-levis. La tour du moulin (T) fut conservée en l'état dans le bastion d'Amfreville (4).
A la suite du projet de 1822 pour 1823, qui proposait encore des modifications à la seconde enceinte, autour du donjon, beaucoup plus limitées que celles formulées fin 1820, cette enceinte fut finalement restaurée en ne changeant rien à l'existant. Les parties d'élévations des revêtements qui avaient été dérasées en 1790 furent remontées en blocage de moellons, avec, sur le front Est, rétabli en premier, un cordon portant parapet, en continuité de ceux des parties du XVIIe siècle non touchées par les démolitions. Sur ce front Est, les locaux casematés (i) et la cour de la demi-lune de Villeroy (21) furent déblayés des décombres qui les comblaient, dans l'intention de les restaurer, de même que ses portes (29, 30), sa cour, sa terrasse et son perron en hémicycle du XVIIe siècle. On note la présence, sur le plan de 1822, de deux étroites caves (h) existantes au revers de la courtine de ce front, desservies au passage par l'escalier de la poterne de communication de la demi-lune aux terrasses de la seconde enceinte et à la poterne du donjon.
Toute l'attention du comité des fortifications et de l'inspection du génie semble s'être concentrée sur la restauration et l'amélioration des bâtiments du donjon, y compris ceux de la demi-lune d'entrée Dauphine (22), objet d'une variante à chaque exercice annuel.
Le plan détaillé du haut fort en 1822106 (Fig. 46) exprime à la fois l'état des lieux et le projet, comme celui de 1820, en exprimant les bâtiments à démolir en traits plus clairs et sans couleurs. On y remarque, dans les casemates du bastion nord-est (du Roi, n° 25 de la nouvelle nomenclature) la figuration de décombres non encore évacués, les voûtes restant à reconstruire.
Plan des 3 niveaux du haut fort de St Nicolas, 1822 pour le projet de 1823. Détail.
Le bâtiment Est (coté p sur le plan) à cinq travées de grandes casemates voûtées à l'épreuve sur deux niveaux en simple profondeur et portant terrasse, est à nouveau seul proposé, comme en 1818, mais sur une emprise au sol plus profonde qu'en 1820, sa façade sur cour n'étant plus sur les fondations de celle du XVIIe siècle mais en avant. L'ancien logis sud ou du gouverneur (coté o) est conservé par ce projet en 1822, au prix de quelques adaptations et reprises, surtout à l'étage, ses murs devant porter une plate-forme sur voûtes à l'épreuve. Sur le côté ouest de la cour, côté de l'entrée, le projet prévoit la démolition de la rangée avant (cotée r) des anciens casernements en double profondeur, couverts d'un toit et ayant façade sur cour, ce qui revient à un agrandissement de la cour de l'équivalent de la largeur de ce bâtiment et de la ruelle intermédiaire, compensant largement la petite perte de surface de cour du côté opposé, dûe à la largeur du bâtiment neuf projeté. Cette démolition sélective démasquait la façade sur ruelle des casemates arrière en la plaçant sur cour. Du côté nord, l'ancien logis de l'aide major (coté q) est aussi démoli dans le projet, en ne conservant que ses locaux arrière adossés à la courtine au rez-de-chaussée, formant une série de petites casemates comparables à celles du côté ouest. Le mur intérieur de séparation entre ces casemates et les locaux sur cour de l'ancien logis, étant parfaitement aligné (à la différence de ce que montrait le plan de 1701), il pouvait être démasqué et tenir lieu de façade sur cour. Cette démolition agrandissait la cour aussi vers le nord, et les deux portes du donjon, la porte principale ouest et la poterne nord, pouvaient déboucher dans la cour en simple profondeur.
Ce projet de répartition des bâtiments autour de la cour présenté en 1822 est celui qui a été réalisé et qui correspond toujours à l'état actuel, à quelques nuances près. La première différence tient au fait que le corps de caserne neuf à cinq travées, à l'Est (coté p en 1822, o en 1824, q en 1829), construit en 1824 (Fig. 47), remanié et achevé en 1830, n'est pas conforme à celui projeté en 1822, sa travée centrale, plus étroite n'étant pas une casemate mais une cage d'escalier, et sa façade étant plus en retrait, superposée aux fondations de la façade de l'ancienne aile sur cour qu'elle remplace. Le principe de cet escalier central signe l'abandon du schéma distributif "à l'ancienne" proposé par Tournadre depuis 1818 : il n'est plus question de placer une coursive balcon en façade pour accéder aux casemates de l'étage, mais d'une communication de ces casemates entre elles par des portes ménagées dans les murs de refend. La seconde différence tient au fait que le nouveau corps de caserne casematé sud (coté p en 1829), à trois travées, construit seulement en 1830 sur projet de 1828 pour 1829107, n'a rien conservé des murs de l'ancien logis du gouverneur (coté o en 1822). Dans les deux cas, les murs de refend définissant les travées neuves partent du sous-sol, modifiant par conséquent le compartimentage ancien des caves.
Plan du rez-de chaussée et des caves du donjon de la citadelle St Nicolas et de sa demi-lune, 1824.
La démolition sélective des bâtiments du XVIIe siècle, conforme au projet de 1822, n'a donc été accomplie qu'en 1830.
Les projets intermédiaires alternatifs de 1823 et de 1825108 proposaient la démolition complète de ces anciens bâtiments sur leur double profondeur, et leur remplacement par les casemates neuves. Ces projets proposaient aussi la démolition des casemates adossées au côté gauche de la demi-lune Dauphine (22), pour les reconstruire dans les mêmes proportions que le bâtiment casematé construit en 1824 du côté Est du donjon. Le projet de 1828 pour 1829109 ne changeait rien aux casemates en place de la demi-lune, mais proposait encore, comme dans le projet pour 1825, d'édifier un nouveau bâtiment de casernement casematé identique à celui bâti en 1824 à l'est de la cour du donjon, contre la face extérieure de la courtine d'entrée, entre les flancs des bastions (25 et 26) sur la plate-forme existante surplombant la cour de la demi-lune. La succession de ces projets alternatifs témoigne d'une intention d'augmenter la capacité de casernement du donjon tout en agrandissant la surface de la cour intérieure, paradoxalement plus étroite que celle de la demi-lune Dauphine, dans l'état du bâti créé au XVIIe siècle.
Les grands travaux du haut fort dans la décennie 1830
Les plans coupes et élévations détaillés du projet de 1829 pour 1830110 (Fig. 48) expriment la construction des voûtes en berceau surbaissé des casemates neuves, sur les trois niveaux, celles de l'étage étant conçues moins surbaissées et rechargées chacune à l'extrados d'une maçonnerie épaisse à deux versants destinées à être recouvertes d'un terrassement les mettant à l'épreuve des bombes.
Plan, coupes et élévations détaillés du projet de 1829 pour 1830. Détail, bâtiments du donjon.
L'élévation dépliée des façades sur cour du même projet de 1829 pour 1830 (Fig. 49) exprime en teinte rose les façades conservées du XVIIe siècle. Celle du bâtiment (o) du côté ouest, à deux niveaux et neuf travées de casemates, dont une réservée à la porte du donjon, était toujours desservie à l'étage par le balcon-coursive d'origine (donnant sur la ruelle avant démolition de l'aile sur cour o' en 1830) et avait toutes ses portes et fenêtres inchangées, à la différence de l'état actuel. L'extrémité nord de cette façade est occupée par une dixième travée ouverte en porche sur les deux niveaux (comme la travée de la porte du donjon), correspondant à l'entrée du couloir d'accès au bastion nord-ouest.
Du côté nord de la cour, à la suite, la suppression programmée de l'ancien logis de l'aide major (r') laisse subsister à l'arrière une série de casemates anciennes en simple rez-de-chaussée (r), décrite dans la légende du plan du projet : "Partie casematée sous le terre-plein de la courtine 25-26 qu'on propose de conserver dans la distribution actuelle en reconstruisant les voûtes des deux premières pièces du côté du bastion 26, et réparant les autres très dégradées". Le plan montre trois travées ordinaires, une travée plus étroite et haute pour la poterne du donjon, et une double travée décloisonnée à usage de cuisine, l'élévation exprimant en projet une porte cintrée et une fenêtre carrée par travée ordinaire, l'élévation murale supérieure, portant terrasse, étant aveugle et massive. La façade neuve et la façade en projet des deux autres côtés de la cour sont teintées en jaune ou jaune et rose sur l'élévation dépliée de 1829-1830. Le rythme des baies de la façade du bâtiment Est (q ), à cinq travées dont celle d'escalier au centre (une sixième, à gauche, étant le porche d'entrée du bastion nord-est), a deux baies rectangulaires (fenêtres et portes-fenêtres) par travée de casemate aux deux niveaux, n'est pas celui des façades construites dans un premier temps en 1824, qui comptait trois baies plus étroites par travée, comme le montre la retombe de l'élévation dépliée. En effet, cette façade a été complètement reconstruite selon le projet de 1829, pour l'harmoniser avec celle du nouveau corps de caserne sud (p) projeté en 1828 et réalisé en 1830-1831. L'ensemble des deux façades sur cour Est et Sud, dans leur état définitif, est donc une réalisation homogène de 1830-1831, y compris le surcroit d'élévation murale à arases rampantes au dessus des corniche, liés au couvrement en terrasse de ces deux bâtiments, exprimé plus précisément sur une élévation de projet du 17 mars 1830 (Fig. 50).
[Fort Saint Nicolas bâtiments du donjon élévations des façades, projet], 1830.
En effet, l'élévation dépliée des façades sur cour et les coupes de la planche de plans de 1829 montrent que les voûtes à l'épreuve des deux nouveaux bâtiments casematés sur cour étaient destinées à porter un terrassement épais formé d'une banquette et d'un parapet d'artillerie en terre, revêtu de maçonnerie au-dessus du cordon des courtines. Ces terrasses et parapets ne sont pas nivelés à l'horizontale, à la différence des anciens parapets maçonnés du donjon, mais en pente montant vers un point haut situé à l'angle sud-est du donjon, au raccord des deux bâtiments neufs et à la gorge du bastion de Vendôme (24). Ce pendage était conditionné par un principe de défilement des terrasses, les plus hautes et montantes, dévolues à l'artillerie, faisant face aux points dominants des environs. Cette composante avait déjà justifié les projets de parapets, traverses et parados plus complexes proposés en 1822.
Sur ces deux fronts concernés du donjon, Est et sud, la mise en œuvre des terrasses d'artillerie en pente, globalement plus hautes que les anciennes plates-formes, a entrainé un surhaussement du mur des façades sur cour au-dessus des corniches, avec arase rampante.
Le pendage des arases se retrouve à l'extérieur, au parapet maçonné de la courtine Est, montant vers le bastion de Vendôme sud-est, se prolongeant sur la face ouest de ce bastion et redescendant sur sa face sud, prolongé de ce côté dans le pendage descendant du parapet de la courtine sud. Le surhaussement du revêtement du bastion était destiné à contenir un parapet d'artillerie en terre construit sur ses deux faces.
Trois plans du haut fort en 1832 et 1833111, dont un avec coupes (Fig. 51), dessinés par le nouveau capitaine du génie en chef Lolier, successeur de Tournadre, montrent l'avancement des travaux de réalisation du projet.
[Plan et coupes du haut fort Saint Nicolas, projets pour 1832].
En 1831, la restauration du front Est de la seconde enceinte est terminée, ainsi que les terrassements (banquette, parapet d'artillerie) de la courtine Est du donjon, au dessus de la caserne. En revanche celui de la courtine sud du donjon n'est pas encore fait en février 1832, les reins des voûtes des trois grandes casemates étant encore à découvert, comme le montre le plan (Fig. 52).
[Plan des dessus du haut fort Saint Nicolas, état des lieux], 1832.
Le bastion nord-est (25) n'est pas encore restauré en 1832, ses parapets et les voûtes ruinées de ses casemates restent à reconstruire. Les parapets maçonnés et les terrassements en pente du bastion sud-est (24) restent à reprendre ou à faire, de même que le flanc et la face droits du bastion nord-ouest (26). On remarque sur les coupes de février 1832, une proposition de continuer le principe du cordon du XVIIe siècle sur les fronts à remonter, en lui faisant suivre le pendage des nouveaux parapets, ce qui n'a pas été réalisé.
La plupart des ouvrages ont été terminés en 1833 et 1834 , soit l'achèvement du bastion nord-est (25), le parapet d'infanterie crénelé des courtines nord et ouest, la refonte des parapets du bastion sud-ouest (23). Pour la seconde enceinte, les parapets maçonnés du bastion sud-ouest (15), des deux courtines attenantes et de la demi-lune sud (19) furent simplement restaurés à l'identique de leurs dispositions du XVIIe siècle, bien conservées.
En revanche, le rétablissement du front nord de la seconde enceinte, principalement celui la demi-lune de Villeroy (21) fut réalisé en dernier lieu, en 1835, selon un parti différent de celui, simplement restitutif, proposé dans le projet initial de 1822. En effet, en décembre 1830, Tournadre aîné, alors au seuil de la retraite, représenta à nouveau le principe qu'il avait proposé en 1820, d'installer un magasin à poudre dans cette demi-lune. Le premier projet, de sa main, daté du 31 décembre 1830112 (Fig. 53), était limité par le souci de ne pas changer les dispositions anciennes à restaurer de la demi-lune: le magasin y était proposé dans les deux caves étroites existant au revers de la courtine, avec percements d'évents dans cette courtine, alternés avec des contreforts extérieurs; dans la cour, de part et d'autre du perron curviligne du XVIIe siècle, l'ingénieur disposait deux citernes pour recevoir les conducteurs des deux paratonnerres du magasin.
Projet de magasin à poudres [dans la demi-lune 21 (de Villeroy)], 1831.
[Plan des dessus du haut fort Saint Nicolas, plan et coupe du magasin à poudres, projet pour 1833].
En février 1832, un nouveau projet113, plus ambitieux, signé du capitaine du génie Lolier (Fig. 54), proposa un magasin à poudre neuf et normatif, de plan rectangulaire avec mur d'isolement, implanté dans la cour de la demi-lune et jusqu'à la courtine, ce qui entrainait la suppression du perron, de la terrasse et de la poterne en escalier souterrain, reliques du XVIIe siècle, remplacés par deux escaliers latéraux à ciel ouvert ou par une rampe et un escalier. L'emprise de ce magasin projeté entrainait aussi dans le projet la suppression de la majeure partie des casemates de la demi-lune. C'est ce projet qui fut réalisé en 1833-1834, en réduisant la longueur du magasin et en abattant ses angles nord, pour conserver les casemates, avec une circulation sur trois côtés dans le mur d'isolement. En février 1835, la partie haute des revêtements et les parapets maçonnés de la demi-lune (21) et du reste du front nord restaient à achever, selon un projet114 proposant un parapet d'infanterie crénelé sur la face nord du bastion nord-est (17), et un parapet maçonné à deux embrasures à canon sur la face nord du bastion nord-ouest. Des créneaux de fusillade serrés sont proposés dans les petits flancs de la demi-lune. Dans l'état réalisé et achevé en 1837 pour la demi-lune115 (Fig. 55), une cour de dégagement triangulaire est créée dans cette demi-lune du côté ouest du magasin, avec un unique escalier à ciel ouvert montant sur les plates-formes de la seconde enceinte vers la poterne du donjon. Du côté est, au droit du flanc sont aménagées de nouvelles casemates souterraines, portant une plate-forme élargie, à la place de ce côté du mur d'isolement. Les créneaux de fusillade projetés en 1835 dans les flancs de la demi-lune sont réalisés sous forme de fente plongeante très allongée, et étendus à la partie la plus proche de la face nord du bastion contigu nord-est (17), mais pas au-delà.
[Plan partiel du haut fort Saint Nicolas autour du nouveau magasin à poudres, projets pour 1838].
Le haut fort ne fera plus l'objet de refontes importantes après l'achèvement du front nord de la seconde enceinte, qui marque le terme de la grande campagne de réhabilitation et modernisation de la décennie 1830.
Une ultime retouche, proposée en octobre 1840 et réalisée en 1841, est la réfection du pont-levis et de la façade de la porte du haut fort (n°27), dans la courtine 10-18 (Fig. 56). Il s'agissait de remplacer l'ancien pont-levis à flèches par un système "à la Derché" (inventé en 1808 par le capitaine Derché, pour la place de Palmanova), recommandé en 1839 au capitaine du génie en chef Faissolle par le comité des fortifications, de préférence au système de pont-levis "à la Poncelet"116, plus fréquent, initialement proposé. Il s'agit d'un système dans lequel les chaines de levage du tablier, après avoir traversé la façade par deux ouvertures ad hoc dans lesquelles est placée une poulie, s'enroulent, sous la voûte du passage, sur deux grandes roues à collet participant d'un treuil comportant une roue secondaire en spirale recevant la chaîne d'un contrepoids formé de masselottes de fonte. Pour la mise en place de ce nouveau système, la façade architecturée de cette porte a été entièrement reconstruite en pierre de taille, en supprimant toute trace de l'ancienne façade du XVIIe siècle.
[Plan, coupes et élévation d'un pont-levis à la porte 27 de la 2e enceinte du fort St Nicolas, projets pour 1841]
Le fort coupé en deux, démolitions et nouveaux ouvrages
Considéré comme achevé dans la décennie 1840, le fort Saint-Nicolas n'allait plus faire l'objet que de retouches ponctuelles, et d'une importante mutilation, sous le second Empire, pour cause d'intérêt public.
Le détail du fort représenté en vue cavalière prise d'ouest sur une lithographie d’Alfred Guesdon publiées en 1848 (Fig. 57), assez réaliste en dépit de rares erreurs, a le mérite de donner l'état de l'ensemble complètement réhabilité durant les deux décennies précédentes.
Vue cavalière ouest de Marseille, 1848. Détail.
Entre autres détails affectant la silhouette et l'aspect, comparée aux vues d'Ancien Régime et au Plan-relief, on remarque qu'il n'existe plus que trois des multiples guérites qui, dans la citadelle du XVIIe siècle, ornaient l'angle de capitale de chaque bastion, de chaque demi-lune, et de certains angles d'épaule (bastion d'Amfreville, alias du moulin). Les vues du haut fort en ruines en 1791 montraient que ses guérites avaient été particulièrement visées par les démolisseurs, sans doute à cause de l'emblématique qui y était affichée; celle de la demi-lune de Beaufort avait seule été épargnée, celle du bastion de Beringhen réduite à son cul de lampe.
Les projets dessinés par l'ingénieur Tournadre et les travaux réalisés à la suite dans les décennie 1820-1830 n'ont jamais inclus le rétablissement de ces guérites, seules celles encore en place étant stabilisées, celles en ruines étant implicitement négligées à l'exception de celle du bastion de Beringhen, seule rétablie. Les bastions et demi-lunes des fronts est et nord du haut fort qui avaient été ruinés en 1790 ont été remontés sans construire de guérite à leur angle de capitale, cet accessoire de la fortification classique n'étant plus à l'honneur dans la première moitié du XIXe siècle. On note aussi que la vue lithographiée de 1848 est une des rares, voire la seule, sur laquelle apparaissent en élévation -certes exprimés assez sommairement- les bâtiments privatifs du bas fort, à l'arrière de la porte Marine, affectés depuis 1718-1721 au logement des responsables du commandement de la citadelle, le major et le commandant lieutenant du roi. On repère aussi, toujours à l'arrière et en contrehaut de la porte Marine, pavillon d'officiers construit peu avant 1800, et particulièrement mal documenté dans les archives du génie. Ce pavillon y apparait avec une élévation imposante de quatre niveaux, qu'il conservera, un peu modifiée, jusqu'à sa démolition au XXe siècle. Un autre bâtiment militaire connu seulement par les plans, faute d'élévations dessinées, est également figuré sur cette vue cavalière de 1848 : c'est le grand magasin à poudre extérieur nord-ouest construit en 1773-1774, qui apparait couvert d'une épaisseur de terre mettant ses voûtes à l'épreuve. Il sera sacrifié moins de dix ans plus tard.
Cette vue lithographiée montre aussi la porte de secours, vue de face ; cette porte est rarement représentée et peu documentée par les archives. En 1844, le fossé bordant sa courtine avait été partiellement surcreusé par retaille dans le roc pour en unifier la profondeur, et en 1846, la porte proprement dite avait l'objet d'un projet de restauration de son pont-levis à flèches, illustré d'une planche de plans, coupes et élévations (Fig. 58). Le projet ne changeait rien au système du pont-levis, mais proposait la rectification du sol, pour supprimer une brisure entre la pente descendante de la chaussée pavée et l'inclinaison remontante du tablier du pont. Pour ne pas perdre de hauteur de passage sous l'arc surbaissé de l'arcade d'entrée, le projet comportait le démontage de cet arc et sa reconstruction une vingtaine de centimètres plus haut. La chaussée a bien été rectifiée après 1846, mais sans démonter et remonter l'arc d'entrée, laissé à son niveau d'origine.
En 1853, un projet d'amélioration fut consacré à la grande rampe montant depuis la porte Marine dans l'enceinte du bas fort et faisant une chicane au droit de la chapelle, au revers de la porte de secours et de son corps de garde, couverts en terrasse117, pour remonter vers la porte du haut fort. Le projet d'amélioration concerne aussi la branche divergente de la rampe montant vers la poterne de la demi-lune de Villeroy (29) et vers le magasin à salpètre. Non réalisé, ce projet fait l'objet d'une variante plus économique en 1855-1856. La pertinence de ces projets allait être complètement invalidée cinq ans plus tard.
Dès 1835, le principe de l'intégrité du fort Saint-Nicolas était remis en cause par des projets concurrents de nouveaux docks à créer à l'ouest ou au sud-ouest du fort, desservis par des canaux maritimes. Le projet des sieurs Thérond et Maurel, présenté par l'ingénieur civil Eugène Flachat, et le projet grandiose de l'ingénieur civil Alexandre Corréard intégrant un nouveau port militaire extérieur (Fig. 59), proposaient l'un comme l'autre, en 1836, la percée d'un grand canal rectiligne partant du port en traversant l'avancée en Queue d'hironde du bas fort; un autre canal était projeté au sud du fort, partant du bassin de carénage creusé quelques années plus tôt (sur projet de 1818) à l'ouest du fort. La réalisation du premier canal aurait détruit la place d'armes, ancienne basse-cour du bas-fort, en coupant la tête de l'avancée du reste de la première enceinte. Le canal aurait aussi isolé du fort le grand magasin à poudre extérieur de 1773-1774.
Ces projets nuisant à l'intégrité du fort et désapprouvé par l'administration militaire furent finalement rejetés en faveur du nouveau port de la Joliette, voté en 1844. Pour autant, sous l'impulsion de la chambre de commerce de Marseille, se manifesta dans la décennie 1840 un mouvement demandant la rétrogradation du fort Saint Nicolas en ouvrage de 3eme classe, avec suppression de la zone de servitude empêchant les constructions aux abords.
En 1853, Napoléon III ayant manifesté l'intention de faire construire une résidence impériale sur la hauteur du Pharo (anciennement Tête de Maure) la ville de Marseille mit en œuvre une politique d'acquisition de terrains privés situés aux abord ouest du fort, au dessus de l'anse de la fontaine du roi, de l'anse du Pharo, et sur la hauteur, suivie jusqu'en 1858, pour les offrir à l'Empereur. Le palais fut construit entre 1858 et 1866.
La percée d'un nouveau boulevard rectiligne traversant le bas fort Saint Nicolas pour relier le port à la résidence impériale, promu par la Compagnie des Catalans, société civile fondée en 1859 pour le développement de l'anse des Catalans, fut validé par décision ministérielle du 2 aout 1860, et confirmée par l'empereur lors de son séjour à Marseille de septembre 1860. Les travaux furent conduits en 1862, sous la maitrise d'ouvrage de la Compagnie, avec une subvention municipale de 125.000 francs, le génie militaire prenant en charge l'adaptation du fort à cette coupure urbaine qui le séparait définitivement en deux sous-ensembles complètement dissociés. Hors périmètre des enceintes du fort coupé en deux, le projet d'aménagement du parc du palais impérial entraîna la démolition préalable, à bas bruit, du grand magasin à poudre construit en 1773-1774; cette démolition, réalisée avant 1859, avait été demandée par la municipalité depuis la décennie 1840118. La municipalité proposa, jusqu'en 1860, un plan d'urbanisme alternatif peu réaliste comportant la démolition complète du haut fort, avec dérasement de l'éminence rocheuse, pour y substituer un nouveau quartier conçu sur une trame orthogonale.
A la différence des projets de canal de 1835, le boulevard de l'Empereur recoupa la première enceinte le plus au sud possible, en fonction du relief, pour déboucher dans l'axe des quais sud du port. Cette partition isola et préserva dans la partie nord, correspondant au bas fort au sens propre du terme, la totalité de la place d'armes ou basse cour, jusques et y compris le pavillon d'officiers, qui se trouva en bordure du nouveau boulevard. L'axe de la coupure, différent de celui de l'ancienne rampe, permit de conserver en place l'ancienne porte Marine, mais entraina la démolition du demi bastion Sainte Anne, du logement du commandant (coté B) et de l'ancien logement du major, ce dernier devenu caserne (cotée A).
Le projet d'adaptation du génie militaire redéfinissait les nouvelles limites augmentées du haut fort pour préserver un ensemble défensif autonome dont l'enceinte fortifiée devait être solidement refermée et retranchée, tandis que le bas fort, diminué en surface et privé de capacité d'autonomie défensive, mais contenant une large place d'armes et des bâtiments de logements d'officiers et de casernement, était plus spécialement dévolu à ces fonctions. De ce fait, il n'était prévu de le refermer le long du boulevard que d'un mur ordinaire, percé à mi-longueur d'une nouvelle porte non fortifiée, plus commode que l'ancienne porte Marine.
Etabli le 19 mars 1861 par le lieutenant colonel chef du génie Guillemaut, visé par l'ingénieur de la ville de Marseille Aristide Galland, le projet prévoyait plus formellement une nouvelle porte fortifiée pour le haut fort, desservie par une rampe qui partira, comme le boulevard, de l'extrémité du quai, près le bassin de carénage et passera au pied des fortifications nouvelles. Le chef du génie donna des précisions d'ordre économique sur les nouveaux ouvrages du haut fort et les nouveaux bâtiments projetés, dans un courrier adressé à l'administrateur de la Compagnie des Catalans : le logement du commandant du fort sera reconstruit dans l'intérieur de la nouvelle enceinte, à la gorge du bastion n° 4 (d'Amfreville), et la caserne A dans l'enceinte avancée du fort (nouveau bas fort redéfini). Les travaux de fortification, magasins et murs de soutènement à exécuter à droite et à gauche du boulevard sont évalués à la somme de deux cent cinquante mille francs, ceux des bâtiments militaires à construire à la somme de cent mille francs, et ceux des déblais à faire tant pour l'assiette des fortifications que pour la nouvelle rampe du fort et pour le passage du boulevard, à la somme de deux cent quatre vingt mille francs. Tous les travaux relatifs aux fortifications et aux bâtiments militaires seront exécutés directement par le service du génie. Ceux des déblais pourront être faits par la Compagnie des Catalans, mais toujours sous la direction des officiers du génie119.
S'agissant du nouveau front nord du haut fort redéfini par la coupure, le plan du projet (Fig.60) montre la rampe extérieure à créer montant en pente douce le long du boulevard, sans rien conserver de l'ancienne rampe intra-muros, ainsi que la nouvelle porte du fort à construire ex nihilo au point d'aboutissement de la rampe.
Cette porte est disposée face à l'Est, au centre d'un pan de mur à créer faisant retour d'angle droit de la portion de courtine nord conservée partant du bastion 4 (d'Amfreville). Ce mur ou façade d'entrée s'articule en angle rentrant avec la courtine à construire pour fermer le nouveau front nord, qui se termine à l'est par un demi-bastion. Précédée d'un petit fossé sec en haut de la rampe, la nouvelle porte est conçue pour former un bâtiment casematé peu profond en simple rez-de-chaussée, couvert d'une plate forme, de trois travées, celle du centre pour la porte proprement dite, les deux latérales, percées chacune de deux créneaux de fusillade côté rampe, pour le corps de garde et la loge du concierge (Fig.61). Le projet prévoyait, à droite de la façade, un angle saillant arrondi en orillon, qui, dans l'état réalisé, fut remplacé par un pan coupé avec une guérite d'angle inspirée de l'architecture militaire du XVIIe siècle.
[Plans du projet spécial pour reconstruire les fortifications et bâtiments démolis par la traversée du boulevard], 1861. Détail.
Le nouveau bâtiment de caserne remplaçant l'ancien bâtiment A condamné est proposé dans le demi bastion Saint Louis (1) du bas fort, y complétant le quartier de garnison. C'est, tel que dessiné, un corps de caserne rectangulaire de cinq travées de baies en façades, sur trois niveaux, prévu un peu plus petit que le pavillon d'officiers voisin.
En revanche, le bâtiment plus modeste destiné au logement du commandant, pavillon de trois travées et deux niveaux, est proposé dans l'enceinte du haut fort, non loin de la porte de secours, à l'arrière de l'ancienne chapelle (convertie de longue date en locaux incluant ateliers et magasins), plus précisément à la gorge du bastion 4, ce choix d'implantation induisant en principe la démolition de la tour du moulin à vent, absente du plan du projet. Ce bâtiment projeté dans le bastion d'Amfreville n'y fut pas construit, la tour du moulin, conservée, y ayant été intégrée à une traverse terrassée, comme le montrent un plan d'état des lieux de 1867 (Fig. 62) et des photographies des années 1910 (Fig. 63).
[Plan d'état des lieux des contours de l'enceinte du fort supérieur St Nicolas], 1867. Détail.
[Front d'entrée du fort d'Entrecasteaux et des bâtiments du fort Ganteaume], 1914.
En revanche, le nouveau bâtiment de casernement dans le bas fort fut construit à l'emplacement prévu, mais plus long d'un bon tiers que sur le dessin du projet, avec huit travées de baies (Fig. 64). L'Etat major fut dès lors exclusivement installé dans le bas fort.
Les prisons militaires dans le haut fort
Dans la décennie 1850, la construction de grandes casernes dans la ville de Marseille par l'administration du génie, dont la caserne d'infanterie Saint Victor, au pied du fort Saint Nicolas au sud, (projetée en 1857, un corps de caserne construit en 1861), entraina une transgression d'usage des bâtiments militaires casematés du haut fort. Libérés progressivement de l'impératif de logement de troupes, ces casernements renfermés en sûreté dans des enceintes fortifiées bien retranchés, et, depuis 1862 complètement dissociées du quartier militaire du bas fort, furent reconvertis en prison militaire. Cet usage fut investi en priorité dans les casemates exigües du XVIIe siècle conservées dans donjon (aile ouest) et de la seconde enceinte, qui étaient devenus mal adaptés aux logements des soldats, mais convenables pour l'usage carcéral, et dans celles de la seconde enceinte, notamment dans celles du bastion de Singhen et courtines attenantes, qui avaient déjà cet usage en 1818 120. Dans la décennie 1860, le chemin de ronde inférieur entre la demi-lune Dauphine et ces casemates-prisons du bastion de Singhen et des courtines contigües fut cloisonné de plusieurs murs dégageant des petites cours à l'usage des prisonniers, ensemble amélioré en 1875 par la mise en place de latrines à fosse et d'une fontaine (Fig. 65).
Parallèlement, en 1869, dans le bas fort, cinq travées de casemates du côté ouest de la basse cour ou place d'armes, et les deux première travées en retour d'équerre du côté nord avaient été organisées pour l'infirmerie réglementaire du fort.
En 1887, le haut fort fut renommé fort d'Entrecasteaux, du nom du contre amiral de la marine royale, directeur adjoint des ports et arsenaux sous Louis XVI, et le bas fort ou enceinte avancée nord, fort Ganteaume, nom d'un vice amiral de la Marine et comte d'Empire, né à la Ciotat et mort à Aubagne. Ces nouvelles dénominations scellèrent symboliquement la scission entre les deux parties du fort Saint-Nicolas définies en 1862 par la percée du boulevard.
A la fin du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, le développement exclusif et l'organisation des fonctions carcérales du haut fort sont à l'origine des principaux remaniements et adjonctions de bâtiments intra-muros. Cependant, certains remaniements qui ont altéré l'aspect extérieur du fort dès le dernier tiers du XIXe siècle ne sont pas spécifiques à la fonction carcérale : il s'agit de la percée de baies de jour dans les revêtements de parties de murailles ou d'ouvrages du XVIIe siècle. Ces percées ont été en effet plus nombreuses, et presque systématiques, dans les revêtements du bas-fort ou fort Ganteaume, pour améliorer le confort des casemates de casernement adossées à ces revêtements, sur leurs deux niveaux (les baies des casemates basses du front Est ayant remplacé les anciennes canonnières). Dans le haut-fort, ces percements dans les revêtements anciens n'ont pratiquement pas concerné le donjon, à une exception près (embrasures du flanc gauche du bastion de Vendôme transformées en porte et fenêtre) : ils ont été opérés presque exclusivement dans la demi-lune Dauphine, au service de ses casemates adossées, dans le flanc sud du bastion de Singhen et dans la courtine attenante.
Le plus important remaniement subi par l'organisation interne d'origine du donjon a consisté à supprimer les voûtes et les murs de refend des casemates du bastion de Vendôme, pour y aménager une cour intérieure à ciel ouvert bordée de petites cellules, en lieu et place du corridor casematé axial et des quatre casemates latérales; seules les étroites casemates murales desservant les embrasures des flancs ont été conservées. On ignore la date et les circonstances de cette transformation, déjà en place sur une photographie aérienne oblique de février 1920 (Fig. 66).
[Vue aérienne oblique de l'ensemble des forts Ganteaume et d'Entrecasteaux prise du nord-est], 1920.
Egalement déjà en place sur cette photographie, et sur une autre, verticale, de 1924 (Fig. 67), deux nouveaux bâtiments avaient été construit en adossement extérieur de deux des courtines du donjon.
[Vue aérienne verticale de Marseille, détail du fort d'Entrecasteaux], 1924.
A l'ouest, de part et d'autre de la porte du donjon, une aile en deux segments couverte en appentis, avait été bâtie sur la plate-forme bordant la courtine, au-dessus de la cour de la demi-lune Dauphine. Au sud, un bâtiment à deux niveaux couvert d'un toit à deux versants régnait contre la courtine entre les flancs des bastions de Vendôme et de la Paix. Au nord, un mur bâti entre les angles d'épaule des bastions du roi et de Mazarin isolait une cour, communiquant à la poterne du donjon, encadrée en 1924 de deux travées de cachots adossés aux flancs des bastions. La photographie de 1924 montre également divers bâtiments, principalement baraquements ou hangars à l'extérieur du front ouest du fort, y compris dans l'enclos de l'ancien magasin à poudre des galères. La plupart de ces bâtiments extérieurs n'étaient pas encore en place en 1920, à l'exception de deux d'entre eux, construits après 1903 : une loge de concierge placée dans le fossé de la courtine de la porte de secours près du bastion de Singhen, et une poudrière civile au-dessus de la contrescarpe de ce fossé, plus au nord, devant le bastion d'Amfreville.
Pendant l'occupation allemande, entre novembre 1942 et fin aout 1944, le fort d'Entrecasteaux fit l'objet de quelques aménagements stratégiques limités du Sudwall, pour trois unités de DCA, au nord-est, sur le bastion de Clerville et sur l'ancien magasin aux salpètres, et pour des positions de mitrailleuses, sur les bastions d'Amfreville, de Béringhen, de Mercoeur et sur le redan Saint Victor. Une dalle de béton vint couvrir la plate-forme du bastion du roi, une autre fut disposée sur une partie de celle du bastion de la Paix. Un bâtiment avait été construit en avant de la façade de l'ancienne chapelle. Parallèlement, des souterrains en caverne furent creusés dans le roc sous le fort, peu au-dessus du niveau de la mer, avec issue sur le bassin de carénage du port, à l'est. Les bombardements alliés de décembre 1943 et de mai et aout 1944 n'ont eu que peu d'impact sur le fort. Cependant, une photographie aérienne verticale de 1946 (Fig. 68) montre que le bâtiment ajouté contre la courtine sud du donjon était en ruines, de même qu'un des deux segments de celui adossé à la courtine d'entrée.
[Vue aérienne verticale de Marseille, détail du fort d'Entrecasteaux], 1946.
Ces bâtiments furent démolis à la suite, et un nouveau bâtiment à usage de chenil construit contre la courtine Est du donjon, entre les flancs des bastions de Vendôme et du roi. Cet état des lieux montrant en détail la répartition des locaux carcéraux du donjon, avec cloisonnements des casemates du XIXe siècle, est exprimé sur une planche de plan d'un petit atlas des bâtiments militaires de 1947 (Fig. 69). Dans l'aile ouest du donjon héritée du XVIIe siècle les casemates du rez-de-chaussée étaient chacune divisée en deux cachots individuels avec porte sur cour donnant sur un une minuscule courette grillagée.
[Plan des prisons du donjon du fort d'Entrecasteaux], 1947.
Evolution des usages des deux forts depuis la seconde moitié du XXe siècle, restaurations
L'usage carcéral du fort d'Entrecasteaux n'étant pas reconduit après guerre, les bâtiments furent laissés dans un relatif abandon. En 1954, la partie intérieure en escalier de la rampe d'accès, entre la porte de 1863 et le bastion d'Amfreville, fut réaménagée sur un plan différent, avec deux branches parallèles, la principale dégagée par la démolition préalable du bâtiment délabré de l'ancienne chapelle de 1699, plusieurs fois remaniée au XIXe s. Cet aménagement valorisait l'accès à la plate-forme du bastion, dans lequel la tour semi-ruinée du moulin à vent devint le support d'un monument commémoratif dédié aux morts des deux guerres mondiales, avec aménagement d'une crypte dans l'embase plus large de la tour, et apposition de deux plaques de marbre le 8 mai 1955.
En 1959 -1960, l'installation par le ministère des armées d'un centre de transmission téléphonique automatique dans les souterrains-caverne allemands entraina la percée d'un accès en escalier débouchant au pied du front sud du fort dans la cour de la caserne d'Aurelle (ex caserne Saint Victor), et le percement, du même côté sud, d'un puits vertical de sortie des câbles. Ce puits fut aménagé à la verticale de la demi-lune de Beaufort, ce qui entraina la démolition de l'ancien magasin du XVIIe siècle qui en occupait le centre, remplacé par la couverture en béton armé du puits, large bouchon de plan octogonal. Ce chantier en cours dans la demi-lune est visible sur une photographie aérienne de 1960 (Fig. 70), de même que la nouvelle rampe intérieure vers le bastion d'Amfreville. On voit aussi sur cette photographie le délabrement des locaux carcéraux désaffectés et la persistance des aménagements en béton de l'occupation allemande (dalles, postes de mitrailleuse).
[Vue aérienne verticale de Marseille, détail du fort d'Entrecasteaux], 1960.
A cette même époque, le fort Ganteaume avait fait l'objet d'importants réaménagements : la plate-forme ou chemin de ronde sur les casemates du front ouest avait été couverte d'un toit revêtu de tuiles, et plusieurs nouveaux bâtiments de type locaux techniques avaient été construits, dans l'ancienne place d'armes (double hangar entre le pavillon d'officiers et l'aile ouest, local couvert en terrasse adossé à la galerie des casemates Est) et dans le demi-bastion Est, autour de la caserne de 1863, et au dessus de l'ancienne porte Marine.
La réalisation d'un important projet de voirie aux abords du vieux port entre 1964 et 1967 entraina la percée d'un tunnel automobile sous l'angle nord-est du fort d'Entrecasteaux, prolongeant l'axe nord-sud de la rampe Saint-Maurice jusqu'au boulevard Charles Livon (ex boulevard de l'Empereur). Le débouché de ce tunnel recoupant la rampe extérieure créée en 1862-1864 pour relier les quais à la porte de haut fort, cette rampe a été raccourcie, transformée en grand escalier. Le dégagement nécessaire à ce débouché du tunnel entraina la retaille en retrait du rocher au droit de l'angle, et la démolition du bastion nord-est du front nord construit en 1862-1863, ainsi que d'une partie de la courtine attenante; l'ancien magasin aux salpêtres a été épargné par ces démolitions.
Le classement Monument Historique du fort Saint Nicolas, en date du 14 janvier 1969, concerne l'ensemble, soit les deux sous-ensembles, fort d'Entrecasteaux et fort Ganteaume, sans précisions inclusives ou exclusives relatives aux bâtiments.
Les travaux à entreprendre relèvent alors de l'architecte en chef des Monuments Historiques territorialement compétent. En 1973, l'architecte en chef Jean Sonnier est consulté par l'administration militaire pour un projet de construction du cercle et mess des officiers de la garnison au fort Ganteaume, mais aucune décision n'est prise jusque 1979, date de prise de fonction de son successeur, Jean-Pierre Dufoix. Dans le fort d'Entrecasteaux, le bâtiment de casernement casematé Est de 1830 fit l'objet en 1978 de travaux de mise hors d'eau des couverts et d'aménagements internes pour y installer une unité de service vétérinaire militaire relevant de l'institut de médecine tropicale du service de santé des armées. Les campagnes de travaux plus ambitieuses ne sont lancée qu'après 1985, qu'il s'agisse de restaurations sur le fort d'Entrecasteaux, posant pour principe la suppression des aménagements carcéraux et défensifs du XXe siècle, ou de réaménagements, avec démolitions sélectives et constructions nouvelles, au fort Ganteaume, au service du projet de mess des officiers. Les bâtis du XXe siècle adossés à l'extérieur des courtines du donjon pour la fonction carcérale, furent progressivement supprimés à partir de 1986, et la plate-forme du bastion du roi a été restaurée en 1993-1995, en supprimant la dalle de béton et en recréant une guérite à l'angle de capitale, en l'occurrence sans pertinence restitutive puisque le revêtement supérieur de ce bastion avait été reconstruit en 1815 et en 1830 en blocage et non en pierre de taille, sans y rétablir la guérite détruite en 1790.
En 1987, les bâtiments militaires du fort Ganteaume construits entre 1863 et 1es années 1950 étaient démolis. Le pavillon d'officiers construit peu avant 1800 fut rasé à son tour en 1989, en ne laissant en place que les casemates du XVIIe siècle adossées aux revêtement et portant plate-forme et chemin de ronde. A partir de cette purge monumentale, suivie d'opérations de sondages archéologiques, l'architecte en chef conçut et mit en œuvre, entre 1989 et 1996 le projet de réhabilitation au service du mess des officiers, avec restauration des façades des casemates sur la place d'armes. Le bâtiment neuf du restaurant, achevé en novembre 1990, occupe en totalité l'aire intérieure du demi-bastion Est (Saint Louis), et l'emplacement de l'ancien corps escalier (supprimé au début du XIXe siècle) conçu par Desjardins en 1665 pour desservir l'aile Est de l'ancienne basse cour; c'est une création contemporaine sans références historiciste. La restauration des ailes autour de la cour, et notamment celles formant galerie-portique à arcades, à l'est et au nord, a été conduite en plusieurs tranches entre 1992 et 1995.
Parallèlement, les aménagements des quais autour du fort Ganteaume ont entrainé la destruction progressive de l'ancienne fausse braie, encore entièrement conservée jusque vers 1965.
A partir de 2003, l'administration militaire, qui occupe toujours les locaux du donjon affectés au laboratoire vétérinaire des armées, accueille dans le fort d'Entrecasteaux le chantier d'insertion Acta Vista, pour poursuivre des travaux de restauration sous le contrôle de l'architecte des bâtiments de France. Ces travaux consistent à continuer de supprimer les restes d'aménagements carcéraux du XXe siècle apparents, notamment dans la cour du donjon (Fig. 71), les structures héritées de l'occupation allemande, mais aussi à réparer les maçonneries fragiles, comme celle des parapets crénelés du donjon, et à réaliser la restauration patrimoniale complète d'éléments architecturaux, tels que le magasin à poudre de la demi-lune de Villeroy (2004) ou les façades des casemates de cette demi-lune. Ont suivi plusieurs campagnes plus ou moins importantes, notamment en 2013-2014 la restauration de la demi-lune dauphine, avec réhabilitation des casemates, restauration des façades et de la cour, y compris le perron et les plates-formes. Le fort d'Entrecasteaux a été cédé fin 2010 à la ville de Marseille par le ministère de la défense, qui a évacué les locaux du donjon, mis a disposition du chantier Acta Vista. En 2013, José Pasqua, architecte du patrimoine (agence Périscope architecture), réalisa un diagnostic et étude de mise en sécurité du pont-levis de la porte de secours, qui déboucha sur une campagne de restauration de la façade de cette porte. En 2015 une étude d'expertise patrimoniale a été commandée à l'architecte du patrimoine Isabelle Guérin, qui assure depuis 2017 la maîtrise d'œuvre des travaux de restauration réalisés par le chantier Acta Vista.
II- Description
Site et implantation générale
Dissociée depuis 1863 en deux sous-ensembles indépendants par la coupure viaire du boulevard Charles Livon, l'ancienne citadelle ou fort Saint-Nicolas occupe un site étagé au sud de la passe d'entrée du vieux port. Le point haut, actuellement dans le sous-ensemble principal sud, dite fort d'Entrecasteaux, soit l'éminence rocheuse occupée par le haut-fort de l'ancienne citadelle, culmine à la cote d'altitude 37 m, tandis que l'altitude moyenne du fort Ganteaume, au nord de la coupure viaire, varie de 4 à 10m (Fig. 72).
Du fait de l'urbanisation du quartier du Pharo dans la seconde moitié du XIXe et au XXe siècle à l'ouest du fort, et des aménagements d'équipements portuaires réalisés au XXe siècle immédiatement à l'est et à l'ouest du fort Ganteaume (établissement de quais et de jetées à l'angle sud-ouest du vieux port et dans l'anse de la réserve, ancienne anse de la fontaine du roi), l'aspect des abords immédiats n'a plus rien de commun avec celui de l'ancienne citadelle, aujourd'hui cernée par le bâti urbain (Fig. 73).
Vue générale aérienne du fort Saint Nicolas et du fort Ganteaume prise de l'Est, 2023.
L'assiette rocheuse actuelle du haut fort a conservé à l'ouest un amortissement en pente modérée, mais sur le front sud, l'escarpement a fait l'objet d'une retaille verticale préalable à la construction de la caserne d'Aurelle, au milieu du XIXe siècle. C'est sous le front Est et sous l'angle nord-est su haut fort, soit vers le vieux port, que le socle rocheux a été le plus transformé, par retaille verticale profonde directement à l'aplomb des revêtements, et par le passage du viaduc et du tunnel de la rampe Saint-Maurice, qui ont entrainé la destruction du bastion d'angle de 1863. La transformation radicale de ce secteur est renforcée pat l'aménagement de la rocade routière à 4 voies entourant le bassin de carénage. Du fait de ces retailles au sud et à l'ouest, le raccordement au fort du mur de l'enceinte urbaine construit autour de 1700 n'a pas laissé de traces, ce mur d'enceinte ayant lui-même entièrement disparu aux abords du fort, effacé du parcellaire.
Plan, distribution spatiale, circulations et issues
Les caractéristiques du plan et de l’élévation de l'ensemble et des sous-ensembles du fort Saint Nicolas ont déjà été évoquées dans la partie historique de cette monographie à l’occasion de la description des différentes campagnes de construction et de l'évolution des dispositions architecturales.
La description de l’état actuel des lieux doit nécessairement tenir compte de la partition en deux sous-ensembles devenus indépendants, le fort d'Entrecasteaux et le fort Ganteaume, l'unité architecturale de la citadelle, qui a duré deux siècles, étant rompue par la coupure de l'actuel boulevard Charles Livon. Cette coupure viaire a partagé l'ancienne première enceinte entre les deux nouveaux sous-ensemble, la partie principale ou partie basse de l'ancien bas fort, avec la porte d'entrée d'origine, constituant l'actuel fort Ganteaume, sa partie haute , avec la porte de secours et le bastion du moulin étant rattachée à l'ancien haut fort, et formant le fort d'Entrecasteaux. L'intégrité des ouvrages de l'ancien fort Saint-Nicolas est donc assez complète et bien conservée dans l'état actuel, la seule véritable mutilation subie par l'ensemble architectural du XVIIe siècle remanié au XIXe siècle ne concernant qu'un court segment de muraille et un demi-bastion de l'ancienne première enceinte. L'intégrité du fort d'Entrecasteaux défini en 1862-1863 a subi un siècle plus tard une autre mutilation, la destruction d'une partie de son front nord, limitée au seul nouveau bastion et à un segment de courtine, sans nouvelle atteinte aux ouvrages du XVIIe siècle.
Le fort Ganteaume
Ancienne partie basse de la première enceinte jadis dite Queue d'Hyronde, le fort Ganteaume adopte un plan polygonal très irrégulier, d'une longueur moyenne de 155m dans le grand axe, soit du front en avancée nord sur la bouche du port jusqu'au mur de gorge de 1863 bordant le boulevard. L'avancée forme une tête élargie faisant saillie à l'ouest du côté de l'anse dite de la réserve (Fig. 74), composée de quatre pans en retour d'angle obtus l'un de l'autre, de 30m de long chacun en moyenne.
Le front ouest (Fig. 75) se continue après un angle obtus rentrant par un segment de muraille rectiligne long d'un peu moins de 90m, terminé par le raccord à angle droit au mur de gorge de 1863.
Front Ouest du fort Ganteaume.
La largeur minimum de front est à front ouest dans l'étranglement est d'un peu plus de 50m. Le front Est, face au Vieux port (Fig. 76), se compose, du nord au sud, d'un segment rectiligne long de 73m en retour d'angle droit du pan nord, des deux faces (nord et est) et de l'unique flanc (sud) du demi-bastion Saint Louis, large d'environ 50m, puis de l'ancienne courtine d'entrée de la citadelle, longue d'environ 45m, avec au centre l'ancienne porte Marine (Fig. 77).
Front Est, Sud-Est du fort Ganteaume et coupure viaire.
Détail du front Est du fort Ganteaume , demi bastion et Porte Marine.
Cette courtine se termine, depuis la destruction du demi-bastion Sainte Anne en 1862, par un pan coupé adoucissant l'angle aigu qui fait transition avec le mur de gorge construit en 1863. Les revêtements du XVIIe siècle de ces différents fronts, sont conservés sur toute leur élévation d'origine en pierre de taille appareillée de La Couronne, profilé en fruit jusqu'au cordon faisant transition avec le parapet d'artillerie maçonné percé d'embrasures à canon pour le tir à barbette, avec ébrasement extérieur. Ce parapet et ses embrasures ont été restaurés au nord et sur tout le front ouest, dans leur configuration du XVIIe siècle, avec une tablette de couvrement des arases profilée en glacis, mais les guérites qui ornaient certains des angles obtus ont disparu, à l'exception du cul-de-lampe et de la coupure d'accès dans le parapet laissés par l'une d'elles, à la transition du second et du troisième pans de la tête du fort. Au droit de chaque embrasure une gargouille de pierre est disposée sous le cordon. Les parapets du demi-bastion et de l'ancienne courtine d'entrée front Est sont moins bien conservés, les embrasures sont rebouchées même si leurs gargouilles restent toutes en place; il n'ont pas fait l'objet d'une restauration restitutive en 1990, lors de l'aménagement contemporain du restaurant du mess dans le demi-bastion. De même, les nombreuses fenêtres percées en travées régulières au XIXe siècle dans les revêtements de ce demi-bastion et du segment rectiligne du front Est pour éclairer les deux niveaux de casemates adossées ont été maintenues en place pour les besoins des services affectataires lors des restaurations et réhabilitations des années 1990. Les fenêtres des casemates basses occupent l'emplacement des canonnières qui avaient été disposées à ce niveau du revêtement sur l'ensemble du front Est, face au port, jusques et y compris sur le premier pan de tête au nord, face à la passe d'entrée du port, dans l'état initial construit en 1663-1666. La bouche extérieure de deux des quatre canonnières du pan nord, notamment celle près de l'angle nord-est du revêtement, est encore reconnaissable (Fig. 78), avec son couvrement en arc segmentaire, ces canonnières ayant été simplement murées et non transformée en fenêtre, à la différence des autres.
Détail de l'angle Nord-Est du fort Ganteaume, ancienne embrasure murée.
On observe à cet angle nord-est, en partie haute, l'emplacement d'une guérite détruite non restituée lors des restaurations121, et le soubassement du revêtement formant plinthe sous l'appui de la canonnière. Ce soubassement était bordé par la fausse braie, disparue à partir des années 1960, et formait l'embase des chaînes et pilastres a bossages décoratifs qui ornaient les parements en travées régulières correspondant au rythme des casemates adossées vers l'intérieur. Ces chaînes et pilastres bûchés au nu du parement lors des travaux des décennies 1820-1830 n'ont guère laissé de traces lisibles, excepté sur la face gauche (nord) du demi-bastion de Saint Louis, où la chaîne d'angle rentrant et les trois pilastres médians n'ont été que très partiellement bûchés, en partie basse, et restent donc en partie en place (Fig. 79).
Détail de la face Nord du demi bastion du fort Ganteaume, restes de pilastres à bossages.
Les canonnières basses du front Est équipaient systématiquement les casemates inférieures, mais la courtine d'entrée en était dépourvue, au moins au nord de la porte, contrairement à ce que laisse croire la vue cavalière de la citadelle datée de 1676. En effet, les casemates ne se continuaient pas au revers de cette courtine (comme le montre le plan de 1684) et l'état actuel du revêtement de cette courtine ne conserve aucune trace de percement, à la différence du flanc de la face droite directement attenante du bastion Saint-Louis (Fig. 80).
Détail du flanc Sud du demi bastion du fort Ganteaume.
Il existe un important décalage de niveau d'origine entre les casemates du front Est et celles du front ouest du fort Ganteaume. Le front Est, dans sa totalité, jusques et y compris le premier pan nord de la tête à quatre pans, est fondé au plus bas du substrat rocheux naturel de l'assiette choisie au XVIIe siècle, niveau très proche de celui des eaux du port. Il en résulte que dans l'état actuel, le sol du boulevard Charles Livon et celui du quai bordant ce front Est se trouve rechargé en pente douce montant vers le sud, à un niveau supérieur à celui de l'ancienne fausse braie disparue et du sol des anciennes casemates basses.
En revanche, la moitié ouest du fort, y compris les trois pans nord-ouest de tête, est fondée sur un affleurement rocheux plus haut de 3 à 5m, sommairement aplani lors des travaux préliminaires au chantier de 1663-1666 et retaillé en front lisse en continuité de nu à l'aplomb du parement en fruit du revêtement, cette différence entre front de taille et parement maçonné étant parfaitement visible sur les deux pans médians de la tête du fort. De ce fait, il n'existe pas de casemates au revers de ces trois pans saillants nord-ouest, et le premier des deux niveaux de casemates adossées au long segment rectiligne du front ouest qui leur fait suite correspond au second niveau des casemates du front Est, soit au niveau du sol de la cour intérieure, dite basse cour ou place d'armes. Le niveau inférieur des casemates du front Est est donc assimilé à des souterrains tandis que celui des casemates de l'ouest règne en rez-de-cour et porte un étage. Il en résulte une surélévation des revêtements du front ouest, pour permettre l'adossement de l'étage ou second niveau de casemates de ce côté. Cette surélévation s'amorce, par un ressaut très modéré, presque imperceptible, au droit des angles des parapets des trois pans de tête, qui se répercutent par un surhaussement des plates-formes d'artillerie, mais elle s'affirme beaucoup plus nettement immédiatement après l'angle rentrant, au début du long segment rectiligne, par un escalier de 18 marches établi sur le chemin de ronde, faisant transition d'un niveau de plate-forme à l'autre. Cet escalier est bordé, à l'extérieur, par un important ressaut du parapet et du cordon rattrapant le décalage de niveau en rampant en courbe et contrecourbe (Fig. 81), selon une disposition "maniériste" dont on a vu qu'elle était reproduites en plusieurs points des revêtements de l'ensemble de la citadelle, selon un parti original choisi dès les travaux de 1660-1662, probablement par Nicolas Desjardins. Sur ce long mur rectiligne ouest, les deux niveaux de casemates prennent jour par des fenêtres percées dans le revêtement vers la fin du XIXe siècle.
Front Ouest du fort Ganteaume, détail du ressaut maniériste du parapet d'artillerie.
Le fort Ganteaume a deux portes. Celle en usage aujourd'hui, non défensive, au sud, est celle donnant sur le trottoir du boulevard Charles Livon, ménagée au milieu du mur de gorge construit en 1862-1863 (Fig. 82).
Vue plongeante du fort Ganteaume depuis le fort st Nicolas : mur de gorge et porte de 1862.
Ce mur de gorge de médiocre élévation bordant le boulevard, parementé en moellons équarris de pierre de Cassis, est traité avec un cordon et un pseudo parapet, citations de l'architecture du fort du XVIIe siècle témoignant d'un souci d'harmonisation. Il est percé de trois créneaux de fusillade de chaque côté de la porte, desservis du côté gauche en entrant depuis des corps de garde adossés. L'arase de ce mur de gorge sud est nivelée à l'horizontale de celle du parapet du revêtement du front Est. Compte tenu du surcroit d'élévation d'un étage complet des casemates et du revêtement du front Ouest, l'arase du mur de gorge comporte, au revers du mur pignon de ces casemates, un segment rampant oblique du pseudo parapet et du cordon montant se raccorder au parapet XVIIe siècle au droit de l'angle sud-ouest. Cette porte sud de 1862-1863 aborde la cour intérieure actuelle dans son angle sud-est, toute la partie située à l'est de cette entrée étant bordée d'un mur contenant un terrassement rapporté à la fin du XIXe siècle dans cette partie sud-est du fort, au niveau de l'ancien chemin de ronde du front Est. Immédiatement à droite en entrant, au revers du mur de gorge crénelé, est ménagé un dégagement pour l'issue de la partie souterraine de l'ancienne rampe de la porte d'origine de la citadelle, désaffectée mais maintenue praticable.
Cette porte, dite porte Marine, se caractérise à l'extérieur (Fig. 83) par une façade monumentale, ménagée dans un segment médian de la courtine construit sur un plan vertical, donc en légère saillie progressive en avant-corps du revêtement ordinaire incliné en fruit.
Fort Ganteaume : détail de la façade de la Porte Marine.
L'encadrement architecturé de la porte proprement dite, à pilastres d'ordre toscan portant un entablement à corniche fortement saillante, est construit en pierre de taille calcaire blanche fine qui tranche avec le parement courant en pierre de taille de La Couronne, de teinte ocre. Toute la partie supérieure de l'avant-corps, au-dessus de la corniche de l'encadrement de la porte, cordon et parapet compris, est aussi mis en œuvre en pierre de taille blanche, de plus grande hauteur d'assises que les parements en pierre de la Couronne. L'arcade d'entrée est inscrite dans un cadre en retrait de nu des pilastres toscans de l'encadrement; elle est couverte d'un arc plein-cintre non extradossé (claveaux en crossette) avec une assise en légère saillie sous les sommiers. Dans l'état actuel, la partie inférieure de la porte et de la façade est enterrée d'environ un mètre sous la recharge d'épaisseur du sol du quai, ce qui explique son aspect mal proportionné et la non visibilité des bases des pilastres, enfouies sous le remblai du quai. Au dessus de la corniche de l'entablement, et jusque une hauteur d'une assise et demi au dessus du cordon, on voit encore dans le parement en pierre blanche les deux rainures verticales soigneusement rebouchées des flèches du pont-levis dont cette porte a été équipée à l'origine, soit vers 1666, et qui a été supprimé autour de 1700 et n'a jamais été rétabli par la suite122. En principe, les rainures des flèches devraient traverser au moins la corniche de l'entablement, ce qui n'a pas laissé trace dans l'état actuel. Le tableau en retrait dans lequel l'arcade d'entrée s'insère entre les pilastres correspond à un dispositif destiné à recevoir le tablier du pont-levis en position levée. Ces dispositions portent à considérer cette façade et l'encadrement toscan pour l'essentiel comme une réalisation de la campagne de construction primitive, la différence de matériau de construction et les mauvais raccords de parements entre les parties en pierre blanche et celles en pierre de la Couronne n'étant pas une preuve de chronologie absolue entre deux campagnes distinctes. En revanche, on sait que cette porte avait été restaurée en 1773, y compris par réfection d'une partie des parements, et qu'il était proposé peu après de sculpter les armes du roi sur des pierres laissées en relief à cet effet, sans doute au trumeau entre les deux rainures rebouchées des flèches, à l'emplacement ou est percée aujourd'hui une petite fenêtre. On sait aussi que le vandalisme révolutionnaire de 1790 s'était attaqué à cette porte, en lui faisant subir des déprédations difficiles à évaluer concernant la façade. Il est donc fort probable qu'une partie au moins de l'entablement et de sa corniche ont été restaurés ou refaits en 1773, peut-être pas à l'identique, voire rétablis une seconde fois lors des travaux de restaurations des années 1820 réparant les dommages de 1790. Pour autant, la présence des rainures rebouchées des flèches du pont-levis permet d'exclure une reconstruction complète de la façade soit en 1773, soit vers 1820.
A l'intérieur, on observe que le sol du passage d'entrée souterrain, qui était en pente douce jusqu'au seuil de l'arcade d'entrée, est rechargé à l'horizontale au revers de cette arcade pour le mettre au niveau du quai rehaussé, probablement au début du XXe siècle.. Les deux vantaux de la porte, cintrés en partie haute et armés à l'intérieur de grandes pentures de ferronnerie cloutées (Fig. 84), sont sans doute ceux qui avaient été rétablis dans les années 1820, mais ils ont été raccourcis en supprimant un mètre de leur partie inférieure pour les adapter à la recharge du sol, ce qui est clairement montré par la position trop basse, au ras du sol, des pentures inférieures, et par le gabarit également trop bas du petit vantail piéton réservé dans l'un des deux vantaux charretiers.
Fort Ganteaume : volume intérieur souterrain de la Porte Marine, sas d'entrée et salle voutée.
L'arcade d'entrée débouche dans un passage ou sas voûté en berceau surbaissé de même hauteur qu'elle, large de plus de 3m, profond d'environ 5m, comportant à mi-profondeur une seconde arcade, plus basse, couverte d'un arc en anse de panier, qui devait recevoir une seconde paire de vantaux ou une grille. Au dessus de la voûte en briques de ce passage d'entrée est ménagée une chambre haute également voûtée, en berceau, qui semble avoir été la chambre de manœuvre d'une herse mentionnée au XVIIIe siècle, dont il ne reste pas trace. Cette chambre haute occupe toute la largeur délimitée par l' avant-corps en façade; cette largeur correspondant, en dessous, au cumul de celle du passage d'entrée et de deux réduits carrés aussi voûtés qui encadrent symétriquement ledit passage, l'un dévolu à l'escalier montant à la chambre haute (Fig. 85), ces deux réduits comportant chacun trois créneaux de défense interne du passage123 (Fig. 86).
Fort Ganteaume, Porte Marine, détail intérieur du réduit crénelé défendant le sas d'entrée.
Fort Ganteaume, Porte Marine, créneaux défendant l'intérieur du sas d'entrée.
Le passage d'entrée et les deux réduits débouchent dans une grande salle rectangulaire, large de 10m et profonde de 8, 50m (Fig. 87), couverte d'une voute en berceau segmentaire en moellons avec oculus zénithal.
[Fort Ganteaume, plan de la Porte Marine après la percée du boulevard de l'Empereur en 1867]
Cette salle forme un large vestibule desservant des issues sur ses trois autres côtés. Le premier, au fond (Fig. 88), dans l'axe de l'entrée, dessert la rampe souterraine voûtée en berceau, de plan légèrement incurvé à son extrémité, qui débouche à ciel ouvert sur le côté Est de la porte 1863 du fort.
Cette rampe voûtée, décentrée et large seulement de 2,60m est, comme le mur de fond (et sans doute la voûte de la salle), une construction de la campagne de 1862, substituée à la rampe d'origine de la citadelle, qui était beaucoup plus large, adaptée à l'accès charretier, et débouchait à ciel ouvert après la salle formant sas. Du côté gauche (sud) en entrant, cette salle dessert une casemate large de 8m, profonde de 11m, couverte d'une voûte d'arêtes (Fig. 89), qui était le sous-sol du corps de garde de la porte Marine.
Fort Ganteaume : détail de la casemate souterraine flanquant la salle e la Porte Marine.
Cette casemate a été écornée à un de ses angles par la percée du boulevard en 1862, ce qui explique que cet angle, refermé par le mur de gorge du fort avec baie de jour ménagée dans ce mur, comporte un contrefort intérieur. A droite (nord) de la salle formant sas, l'issue dessert un large corridor souterrain rectiligne, haut couvert d'une voûte en berceau en brique (Fig. 90), qui passe sous la gorge du demi-bastion Saint-Louis et dessert au passage les casemates souterraines adossées au revêtement de ce bastion, puis, dans l'axe, celles du segment rectiligne du front Est, un escalier permettant de remonter dans celles du rez-de-cour.
Aujourd'hui très remaniée, les casemates du niveau 2 (rez-de-cour) du front Est adossées au revêtements, tant celles du segment rectiligne que celles du demi-bastion Saint Louis (Fig. 91) , ont toutes la même structure caractéristique (analogue à celles du 1er niveau, souterrain), constituée de travées rectangulaires voûtées d'arêtes, décloisonnées en enfilade les unes des autres à la manière d'une galerie. L' arc doubleau à la transition entre chaque travée a pu être refermé d'une cloison pour isoler les unités de logement. Ces casemates adossées du niveau 2 ne prenaient jour à l'origine que vers l'intérieur du fort, à la différence de celles du niveau souterrain, éclairées par les embrasures à canon. Dans l'état actuel, la majeure partie des casemates prend jour par les fenêtres percées dans le revêtement à la fin du XIXe siècle.
Fort Ganteaume : détail des casemates en rez-de-cour du demi bastion.
Les casemates du niveau 2 adossées au segment rectiligne du front Est comptent neuf travées jusqu'à l'angle nord-est du fort, et se retournent au revers du pan nord du revêtement, y formant quatre travées, en comptant la travée d'angle commune au revêtement Est. Les neuf casemates adossées de l'Est sont toutes bordées et distribuées à l'ouest par une galerie également voûtée, dont cinq travées et demi, donnent sur la basse-cour ou place d'armes124. Cette galerie semble avoir été conçue à l'origine, soit en 1663, comme un portique de distribution, avec apparemment la possibilité -dès sa conception- d'être refermée sur cour pour une utilisation comme casemates en double profondeur de celles qu'elle dessert, augmentant d'autant la capacité de logement de ce segment. Les travées de galerie ouvertes sur la cour ont un voûtement différent et plus complexe que la simple voûte d'arêtes des travées de casemates adossées au revêtement, ce qui est déterminée par la conception de leur façade sur cour. Chacune des cinq travées a une façade composée en serlienne, réalisée en pierre de taille, soit une large arcade centrale couverte d'un arc plein-cintre encadrée de deux baies couvertes d'un sous linteau portant sur l'imposte de l'arc central (Fig. 92).
Au-dessus du linteau des baies latérales est percé d'un oculus à clavage extradossé formant bandeau circulaire en léger relief sur le nu du mur, enduit125. Un pilastre toscan marque la transition entre chaque travée de façade, un bandeau continu surmonté d'un surcroît d'élévation murale terminé par une corniche courant en continu sur l'ensemble, immédiatement au dessus des arcs, oculi et pilastres. A l'intérieur, chaque travée est couverte d'une voûte en berceau enduite, à pénétrations ou lunettes (Fig. 93), celle au droit de l'arcade centrale plus large que celles au-dessus des oculi (Fig. 94).
Fort Ganteaume : intérieur voûté de la galerie portique à serliennes du Front Est.
Fort Ganteaume : détail intérieur d'une des serliennes de la galerie portique Est donnant sur la Place d'armes.
Un arc doubleau sépare chaque travée de voûte, portant sur un piédroit légèrement saillant. La façade des travées de casemates, sous ce même voûtement, comporte une porte piétonne surmontée d'un oculi aveugle, encadré symétriquement par deux petites fenêtres, le tout avec chambranle d'encadrement plat. Un bandeau règne en continu au-dessus des trois baies, sous l'oculi central, les lunettes et les retombées du voûtement. La sixième travée de galerie, au nord des cinq précédentes, est une travée d'angle ouverte sur la cour par une grande arcade plein-cintre (Fig. 95) ménagée dans un pan coupé d'angle de plan incurvé rentrant. Du fait de ce pan coupé, cette sixième travée empiète légèrement sur l'emprise des casemates cloisonnées du petit côté nord de la cour (Fig. 96), d'où un voûtement asymétrique à pénétrations.
Fort Ganteaume : intérieur de l'angle Nord-Est de la galerie portique donnant sur la Place d'armes.
Fort Ganteaume : élévation de façade de la galerie portique Est et amorce de celle du Nord.
Aujourd'hui remaniées et recloisonnées, les travées suivantes de la galerie Est, sans prise de jour ni façades, parce que adossées à la masse rocheuse nord aménagée du terre plein portant la large terrasse d'artillerie de la tête du fort, sont plus simples, couverte en voûte en berceau et voûtes d'arêtes. A l'extrémité sud de la galerie, la travée qui abritait le grand escalier d'angle d'origine, encore en place au début du XXe siècle, n'avait aucun décor architectural en façade sur cour; ce qu'il en restait dans un état remanié a été démoli en 1989 lors de la construction du restaurant du mess et remplacé par une travée supplémentaire de galerie imitant les autres travées en serlienne, dans des matériaux contemporains.
La façade de l'aile nord de la cour est composée de sept travées régulières de grandes arcades plein-cintre, séparées par un pilastre toscan, entre les deux travées d'angle de la cour en pan coupé incurvé, qui accueillent aussi une arcade. (Fig. 97) L'arcade centrale est réservée à la volée d'escalier qui dessert la terrasse d'artillerie nord en tête du fort. Les autres arcades étaient anciennement refermées par un mur de remplage maigre percé d'une porte et d'une petite fenêtre, remplacé dans l'état actuel par une menuiserie fixe aveugle. Ces six arcades desservent quatre casemates cloisonnées plus larges qu'elles ; soit, une casemate pour les deux arcades de chaque côté de l'escalier central, et une autre casemate desservie à chaque extrémité par l'arcade contigüe au pan coupé de l'angle de la cour. Cette aile nord de la cour n'a qu'un niveau, de plain-pied, dont la hauteur en façade est semblable à celle de la galerie de l'aile Est.
Fort Ganteaume : vue d'ensemble de la Place d'armes, façades Ouest et Nord.
La façade sur cour de l'aile ouest, en vis a vis de celle de la galerie Est, en reproduit la composition et le rythme, avec travées en serlienne séparées par des pilastres, mais elle comporte à son extrémité sud une sixième travée identique aux cinq autres, et une septième beaucoup plus étroite, avec une arcade de même proportions que celle des travées des pans coupés d'angle. L'ordonnance architecturale "savante" de ces trois façades sur cour est une œuvre d'architecte attribuable sans équivoque à Nicolas Desjardins, la façade ouest, construite seulement après 1676, ayant imité fidèlement la composition de celle de l'Est, bâtie sous la direction de l'architecte. Les travées supplémentaires au sud de la façade ouest étaient destinées à la rallonger de l'équivalent de la travée de l'escalier de la façade Est, en vis à vis, pour donner la même longueur à ces deux grands côtés parallèles de la basse cour proprement dite.
La discordance entre la répartition et la dimension irrégulière des casemates et la composition architecturée régulière de leur façade sur cour, constatée dans l'aile nord, est plus affirmée encore dans l'aile ouest. La composition de façade n'est pas associée, de ce côté ouest, à une galerie-portique continue à travées régulières, mais à des casemates cloisonnées de largeur et profondeur variable, incluant une travée d'escalier. La façade de ce côté de la cour est donc conçue comme un habillage qui masque complètement les irrégularités internes. L'adaptation de la composition des façades à des casemates imposait au demeurant que les trois baies de la serlienne ne s'ouvrissent pas sur la cour en toute largeur et hauteur, aussi intègrent-elles un mur de remplage maigre avec porte dans l'arcade centrale et fenêtre sous les linteaux des baies latérales, les oculi étant aveugles. Ces porte et fenêtres couvertes en arc surbaissé, avec chambranle plat, sont parfaitement intégrées d'origine. Elles montrent accessoirement l'adaptation qu'il aurait été possible d'apporter aux façades Est pour transformer, si nécessaire, les travées de la galerie en casemates, selon un principe d'architecture modulaire très moderne sans doute prévu dans le programme initial126.
La composition architecturale ordonnancée de la façade proprement dite (Fig. 98) s'arrête à la corniche.
Fort Ganteaume : façade de l'aile Est des casemates à serliennes donnant sur la Place d'armes.
Sur les côtés Est et nord de la cour, l'élévation des façades n'est complétée au-dessus de la corniche que par un simple garde-corps plein de faible hauteur bordant les plates-formes régnant au-dessus des voûtes. Le côté ouest de la cour imposait un traitement différent, plus compliqué, du fait du surhaussement d'origine du revêtement extérieur de ce front ouest, exprimé notamment par le ressaut baroque du parapet à courbe et contre-courbe, associé à un rehaussement des plates-formes d'artillerie couvrant les casemates, avec volées d'escalier passant d'un niveau à l'autre. L'escalier et le ressaut du parapet correspondent, côté cour, aux troisième et quatrième travées de la façade des casemates. Il en résulte donc un accroissement de la hauteur du mur de façade à mi-longueur de celle-ci. La rehausse des revêtements et parapets et des plates-formes d'artillerie commençant, discrètement mais sûrement, on l'a vu, sur les trois pans ouest/nord-ouest de la saillie polygonale de la tête du fort, il en résulte qu'un surcroît assez important d'élévation murale en façade sur cour, est présent au dessus de la corniche dès la travée d'angle nord-ouest et sur les deux travées suivantes; au milieu de la troisième travée, et sur la quatrième, cette rehausse du mur s'accroit, passant de l' arase horizontale à une arase rampante montant en bordure de l'escalier des plates-formes. Du fait de cette augmentation de hauteur à la fois générale et progressive, l'élévation de l'aile ouest est suffisante pour intégrer un étage de casemates, plus ou moins haut sous voûte, au-dessus des casemates du rez-de-cour. Au dessus des quatre premières travées de la façade, il se limite à un étage attique dont les fenêtres -trois par travée- sont intégrées dans le registre entre le bandeau et la corniche. Toutefois, si la corniche tient lieu de linteau aux deux fenêtres latérales, qui tiennent dans l'attique, celle du centre traverse et recoupe cette corniche, au-dessus de laquelle elle est couverte d'un arc plein-cintre, ce qui est une citation édulcorée du motif de la serlienne caractérisant ces façades Est et ouest. Au dessus des cinquième, sixième et septième travée de la façade, le surcroît de hauteur murale, arasé à l'horizontale, a atteint son maximum et procure une élévation propre à loger un étage complet de casemate assez haut voûté, avec fenêtres au-dessus de la corniche. Les plates-formes ou chemin de ronde portées sur ces travées se continuent à la suite, hors emprise de l'ancienne basse-cour, sur l'aile de casemates ordinaires sud-ouest, contigüe mais d'axe divergeant, adossée au prolongement du revêtement ouest.
A l'intérieur de l'aile ouest de la basse-cour, dans l'état actuel remanié, réhabilité et utilisé, les casemates sont très dissemblables, plusieurs d'entre elles étant difficiles à mettre en relation avec les façades. De profondeur et largeur variable, ces casemates n'étaient voûtées qu'à l'étage, séparé du rez-de-cour par un plancher, qui a été supprimé dans certaines d'entre elles, en sorte qu'elles sont aujourd'hui hautes sous voûte de l'équivalent des deux niveau des premières travées des façades (rez-de-cour et étage attique), mais sans corrélation avec celles-ci, avec des prises de jour zénithales ouvrant dans les plates-formes. On y remarque les voûtement en briques, dont une voûte en berceau de large portée, curieusement délestée latéralement par un arc diaphragme (Fig. 99), et une casemate profonde voûtée d'arêtes, dans laquelle ont été démasquées deux baies murées superposées à plein-cintre, encadrées en pierre (Fig. 100), qui portent à s'interroger sur une hypothétique conservation de fragments d'élévation d'un bâti plus ancien, par exemple relique de la chapelle médiévale.
Fort Ganteaume : intérieur de l'étage d'une des casemates irrégulières à l'Est de la Place d'armes.
Fort Ganteaume : intérieur d'une casemate à l'Est de la Place d'armes.
L’aile sud-ouest, dépourvue de tout décor de façade (Fig. 101), abritant des casemates sur deux niveaux en neuf travées régulières cloisonnées, a été construite initialement avant 1676, soit avant l'aile ouest et ses façades à serlienne à laquelle elle s'articule en rupture d'axe, avec décalage des niveaux.
Fort Ganteaume : aile casematée prolongeant au Sud les casemates Est de la Place d'armes.
Du fait du pendage du terrain - plus haut dans moitié sud de l'aire intérieure du fort que dans la moitié nord, ancienne basse-cour - le sol des casemates du premier niveau de cette aile sud-est, nivelées à l'horizontale, règne 2m plus haut que celui des casemates de l'aile Est, les plates-formes supérieures restant en revanche au même niveau que celles des travées 5 à 7 de ladite aile Est. Ces neuf travées de casemates comportaient chacune, d'après le plan de 1701, un escalier intérieur desservant l'étage, ce que facilitait le fait que ces deux niveaux sont séparés d'un simple plancher; elles sont équipées chacune d'une cheminée dans le mur de fond. L'état actuel de la façade de l'aile sud-est, enduite, avec par travée de casemates, une porte encadrée de deux fenêtre au niveau 1, et une fenêtre au niveau 2, (couverts en arc surbaissé) n'est pas représentative de l'état XVIIe siècle, mais de recompositions du XIXe siècle, l'une avant 1843. A cette date, d'après un plan de projet, un grand escalier était projeté dans la travée centrale, et la porte des autres travées était à droite des deux fenêtres, et non au milieu; la suppression des escaliers dans chaque travée, remplacés par une distribution en corridor à l'étage par des portes percées dans les murs de refend, date sans doute de cette époque. La coupure du boulevard de l'empereur est passée en 1862 au ras de la neuvième travée sud de l'aile, en supprimant une aile qui faisait suite, à quatre casemates, dans un axe différent, démolie avec le segment de muraille auquel elles s'adossaient.
Le fort d'Entrecasteaux
L'élément essentiel du fort d'Entrecasteaux est le "haut fort" de la citadelle, au point culminant, avec au centre le donjon de plan trapézoïdal à cour intérieure et quatre bastions d'angle. Le plan de ce donjon est un poncif de l'architecture bastionnée pour les forts et citadelles, mais les critiques sévères de Vauban sur l'architecture de la citadelle de Marseille portaient notamment sur les dimensions trop restreintes du haut fort. Dans les usages du XVIIe siècle, le haut fort aurait du comporter non pas "deux ordre l'un sur l'autre", mais une seule enceinte bastionnée, quadrangulaire comme celle du donjon ou pentagonale comme la seconde enceinte, occupant au mieux l'éminence, ce qui aurait permis une meilleure maîtrise de la géométrie du plan et du flanquement réciproque, et aurait procuré une capacité interne plus grande, pour la cour intérieure ou place d'armes et pour les bâtiments militaires, casernements, logements du commandement et magasins. Les dimensions hors œuvre du donjon, sans les bastions, sont de 58m dans le grand axe nord-sud et varient, en largeur est-ouest, entre 45m (front sud) et 42m (front nord). Les quatre bastions, de plan losangique, en forte saillie, sont également petits en regard des normes du XVIIe siècle (longueur jusqu'à l'angle de capitale 35m, largeur d'angle d'épaule à angle d'épaule de 32m pour le plus large bastion, de 26m pour le plus étroit). Pour autant, bien que entièrement casematés (et non terrassés) ils ne sont pas assimilables à des tours bastionnées, étant plus larges que hauts. Les cinq bastions de la seconde enceinte sont plus larges et terrassés, mais ne sont pas normatifs pour autant, comme précisé dans la partie historique de cette monographie. Les dimensions de cette seconde enceinte bastionnée, très resserrée autour du donjon et de sa demi-lune d'entrée, sont elles aussi très inférieures à celles des citadelles pentagonales bastionnées du XVIIe, plus régulières dans leur géométrie (comme celle d'Amiens). La distance de la courtine nord à la courtine sud de la seconde enceinte, est de 90m, ces deux courtines n'ayant que 35m de long environ entre flancs de bastions, ce qui explique qu'elles soient entièrement masquées par les demi-lunes rattachées qui s'y adossent. Dans l'axe est-ouest, la distance de l'angle de capitale du bastion de Singhen (alias de La Guette) à celui du redan Saint-Victor est d'environ 160m, et dans l'axe diagonal sud-ouest / nord-est, celle de l'angle du bastion de Beringuen) à l'angle de celui de Clerville est d'environ 190m, ce qui est la cote maximum d'amplitude pour cette enceinte. Cette configuration donne lieu a des courtines en moyenne très courtes, les flancs des bastions de la seconde enceinte étant en outre très inégaux, et deux des cinq bastions (d'Amfreville, de Mercoeur) n'ayant qu'un flanc pour deux faces. La première enceinte du fort d'Entrecasteaux telle que redéfinie après la coupure viaire de 1862-1863 conserve pour l'essentiel de la première enceinte de la citadelle ou fort Saint Nicolas, sa partie haute sud-ouest (Fig.102) , soit la courtine ouest avec la porte de secours (partant de l'angle d'épaule du bastion de Singhen), le bastion d'Amfreville (alias du moulin) et un segment de la courtine nord-ouest à la suite du flanc droit de ce bastion.
[Vue aérienne générale de fort Ganteaume et de Fort St Nicolas prise de l'Ouest], 2023.
Du côté Est n'est conservé qu'un segment de muraille partant en hauteur de l'angle de capitale du bastion de Clerville, dans un axe nord-est, puis après une rupture d'axe vers l'est, plongeant dans la direction du demi-bastion Sainte Anne, détruit en 1862, et remplacé par le bastion d'angle du nouveau front nord de 1863, ce dernier bastion détruit à son tour en 1965. Cette démolition a épargné le tronçon de muraille du XVIIe siècle, auquel est adossé l'ancien magasin au salpètres utilisé comme position d'artillerie allemande pendant l'occupation. A l'extrémité de ce tronçon subsiste un ample ressaut ou décrochement plongeant du parapet et du cordon traité en courbe et contrecourbe, justifié par le pendage très raide de l'escarpement naturel de l'éminence rocheuse en ce point. Le nouveau front nord construit en 1863 a refermé l'enceinte ouverte par la coupure sur une distance de 130m entre le segment de courtine du XVIIe siècle partant du bastion d'Amfreville, et l'angle nord-est. Cette fermeture nord inclut la porte du fort d'Entrecasteaux, construite en 1862-1863, et incluait le bastion nord-est, détruit depuis 1965 du fait de la percée du tunnel routier (Fig. 103).
Portes
Cette nouvelle porte de 1863, en haut de la rampe-escalier extérieure refaite en 1967, est à peu près conforme au projet de 1861-1862 ; faisant face à l'Est, elle s'intègre dans un pan du revêtement implanté en chicane, en retour d'angle rentrant de la nouvelle courtine nord (Fig. 104) et en retour d'angle saillant de l'ancienne courtine du XVIIe siècle joignant au nord-ouest le bastion d'Amfreville.
Fort St Nicolas : porte d'entrée de 1862, redan et guérite d'angle.
Le revêtement du nouveau front nord de 1862-1863 comporte un cordon copié sur ceux de la citadelle du XVIIe siècle. De plus, le segment en retour d'angle saillant à droite de la façade d'entrée, forme un large pan coupé joignant l'ancienne courtine par l'intermédiaire d'un angle obtus sur lequel a été construite une petite guérite, citation historiciste de celles du XVIIe siècle. L'ensemble est construit en assises réglées de pierre de Cassis blanche avec traces de boucharde apparentes, les angles, le cordon et le cul de lampe à modénatures de la guérite étant en pierres de taille lisse ou moulurée de plus grand gabarit. L'encadrement de la porte proprement dite (Fig. 105), qui intégrait un pont-levis à contrepoids " à la Poncelet", est d'un modèle néoclassique, en pierre de taille de grand appareil, encadrée de deux pilastres d'ordre toscan, portant entablement sans fronton.
Fort St Nicolas : détail de la façade de la porte d'entrée de 1862.
A la différence du projet dessiné, les pilastres de la porte sont inscrits sur un dosseret, et l'entablement, moins haut que projeté, la corniche régnant au niveau du cordon du revêtement étant surmonté en revanche d'un surcroit d'élévation en pierre de taille, régnant au niveau du parapet du revêtement. Les discrètes ouvertures en fente pour le passage des chaines du pont-levis sont entaillée dans une assise des dosserets, sous celle des chapiteaux. L'arcade d'entrée est couverte d'un arc plein-cintre non extradossé, ses claveaux latéraux se prolongeant en crossette dans les assises des pilastres sur dosseret. La grille de ferronnerie actuelle, à deux battants sous une grille de tympan fixe rayonnante, a remplacé celle de 1863, qui était plus haute et sans tympan fixe. La coupure qui tenait lieu de fossé est toujours en place, franchie par un pont dormant qui a remplacé le tablier du pont-levis lors de sa suppression. Les accessoires mécaniques de ce pont-levis (poulies, chaînes, chaînes contrepoids) ont également disparu, mais les murs du passage d'entrée conservent les réservations verticales des deux "puits" carrés destinés à la descente des parties mobiles des chaînes contrepoids. Après ce dispositif, le passage, assez peu profond, dessert les portes d'accès au corps de garde et à la loge de concierge intégrés de chaque côté au bâti de la porte, au revers du revêtement, et équipés chacun de deux créneaux de fusillade dans le revêtement, contrôlant la rampe extérieure. La pièce de la loge, à droite en entrant, est complétée, par une autre pièce incluse dans une petite aile étroite en retour d'équerre adossée au revêtement nord (Fig. 106).
Fort St Nicolas : façades intérieures des bâtiments de la porte d'entrée de 1862.
Une disposition symétrique complète aussi le corps de garde, en vis à vis, du côté sud. La façade postérieure comporte donc deux retours d'équerre ; la partie principale accueille l'arcade de sortie du passage, encadrée de chaque côté d'une fenêtre, une pour la loge, une pour le corps de garde, les deux retours de façade ayant chacun deux fenêtres. Toutes ces baies ont un encadrement en chambranle étroit couvert d'un arc plein-cintre extradossé ; les fenêtres sont pourvue d'une grille et de contrevents. La plate-forme ou chemin de ronde au dessus de ce bâti, prolongé sur une terrasse élargie qui borde le revêtement au nord de la rampe intérieure, sont ponctuée de bornes cylindriques monolithes reliées par des chaînes.
Le revêtement de la courtine nord du XVIIe siècle, légèrement rampante, et ceux du bastion d'Amfreville (ou du moulin), à angle de capitale aigu, sont bien conservés dans leurs dispositions d'origine, restaurées (Fig. 107), parapets d'artillerie à embrasures et cordon, auxquelles il ne manque que les guérites d'angle du bastion. Le raccord de la courtine au bastion se distingue par la présence de l'un des ressauts maniéristes du parapet et du cordon en courbe et contrecourbe, compensant un décrochement du niveau et masquant un escalier. La tour circulaire du moulin à vent, en pierre de taille, et son embase élargie ont résisté à plus de deux siècle d'abandon. Leur état ruiniforme est stabilisé depuis une tranche de travaux de restauration en 2023.
La rampe intérieure monte en pente douce directement de la porte d'entrée du fort d'Entrecasteaux (1862-1863) à l'ancienne porte de secours de la citadelle ou fort Saint Nicolas (c. 1678). A mi-longueur, la largeur de cette rampe se rétrécit de moitié, contournant à gauche un "grand degré" recoupé de trois repos, qui monte directement à la plate-forme du bastion d'Amfreville et aux chemins de ronde des courtines attenantes. Ce grand degré est une construction de 1954 qui occupe l'emplacement de l'ancienne chapelle de 1699, démolie alors pour lui céder place. Le mur latéral et le garde-corps rampant de ce grand degré (Fig. 108) remploie les vestiges du mur gouttereau sud de cette ancienne chapelle et de sa sacristie (en prolongement ouest), avec une embase ou plinthe en grand appareil de pierre de taille blanche, et un reste d'élévation en blocage, jadis enduit, percé de cinq baies murées. Certaines de ces baies encadrées en pierre de taille correspondent à un état remanié de la chapelle, qui avait subi des transgressions d'usage après la Révolution.
Fort St Nicolas : partie haute de la rampe intérieur et façade postérieure de la porte de secours.
En retour d'équerre de ce vestige de l'ancienne chapelle, la façade postérieure de la porte de secours intègre une fenêtre condamnée de l'ancien corps de garde et une porte remaniée, à droite de la grande arcade du passage d'entrée voûté en berceau. L'encadrement en pierre de taille de cette arcade, dont l'arc plein-cintre à claveaux réguliers saillant 1 sur 2, et celui des deux baies du corps de garde, tranchent sur le parement de la façade, en blocage de moellons de tout venant, qui était revêtu d'un enduit couvrant. Immédiatement au dessus du grand arc, le parement présente une arase rampante montant vers le sud (soit vers le haut fort) sur deux assises de pierre de taille. Le passage d'entrée se décompose en deux segments dont le cumul lui donne un grand développement en profondeur (Fig. 109).
Fort St Nicolas : volume intérieur voûté et sas à pont-levis de la porte de secours.
Le segment postérieur est flanqué au nord par le corps de garde intégré, qui s'y ouvre par une porte piétonne couverte d'un arc plein-cintre et une fenêtre couverte d'un arc segmentaire, mises en œuvre en pierre de taille. La grande voute en berceau qui couvre ce segment, entièrement en briques, semble n'avoir été construite, avec son arc de tête, que dans une seconde campagne de construction, pour couvrir un espace initialement conçu à ciel ouvert, avec corps de garde détaché et non intégré. En effet, cette grande voûte se raccorde assez mal à la partie supérieure du segment antérieur du passage, qu'elle couvre en partie. Ce premier segment, entièrement construit en pierre de taille, est d'un gabarit de chaussée plus étroit. Sa profondeur est conditionnée par l'emprise du rabattement à l'horizontale du châssis contrepoids en charpente du pont-levis à flèches de la porte de secours, en position ouverte. Ce châssis et les flèches du pont-levis sont toujours en place. A la transition avec le segment postérieur, les piédroits de ce segment antérieur forment deux piliers pourvus d'une feuillure pour des vantaux (disparus, déjà absents en 1846). Ce sous-ensemble antérieur abritant le pont-levis formait dans son état d'origine une tour-porte entièrement en pierre de taille, y compris, à la suite de l'arcade d'entrée et de son arrière-voussure, une voûte plus haute en berceau, peu profonde, qui portait la partie du chemin de ronde de la courtine passant au-dessus. Cette voûte, un peu plus basse et étroite que la grande voute en brique qui s'y raccorde, est en retrait des piédroits postérieurs qui portaient des vantaux disparus. La structuration verticale en tour-porte de l'ouvrage d'entrée initial est affirmée dans sa façade extérieure (Fig. 110).
Fort St Nicolas : façade estérieure à pont-levis de la porte de secours.
Elle est conditionnée par la hauteur des rainures verticales de rabattement des flèches du pont-levis, qui dépassent le niveau du voûtement intérieur et celui du sol du chemin de ronde de la courtine. La partie supérieure de l'élévation de la façade dépasse sensiblement l'arase rampante du parapet de la courtine sur laquelle elle se détache. Cette superstructure abrite, au revers de la façade, un petit local adossé, bas voûté en berceau surbaissé. L'aspect de la façade extérieure, avec arcade d'entrée couverte d'un arc en anse de panier (restauré à neuf) inscrite en retrait dans le tableau rectangulaire de rabattement du tablier du pont-levis et surmontée des rainures des flèches dégageant un trumeau central en encorbellement, comporte de fortes références aux tours-portes de l'architecture militaire médiévale, généralement plus saillantes sur le nu des courtines. Dans le cas de cette façade, comme dans celui de l'avant-corps de la porte Marine, cette saillie n'est générée que par le décrochement graduel du plan vertical de la façade sur le profil en fruit du revêtement de la courtine. Les références à l'architecture du XVIIe siècle sont exprimées par les deux pilastres élancés qui encadrent cette façade, terminés par un pseudo chapiteau participant de la corniche supérieure. Il s'agissait bien de pilastres, les relevés de 1846 montrant qu'ils comportaient des bases sur socle, aujourd'hui complètement effacées par l'érosion de la pierre des parements. Un autre motif architectural exprimé en 1846 et aujourd'hui presque entièrement effacé est un tableau rectangulaire à encadrement mouluré taillé en réserve dans le parement du trumeau, au dessus de l'arcade d'entrée. Ce tableau semble avoir été destiné à porter un motif emblématique sculpté en bas relief, qui n'existait plus en 1846 (bûchage révolutionnaire ? érosion naturelle ?).
Au dessus de ce tableau, le trumeau est percé de de trois petits créneaux de pied et, plus haut, d'un créneau de vue, desservis depuis le local voûté en superstructure. Ces créneaux sont d'un type qui n'est pas en accord avec la date de construction de l'état d'origine de la porte; ils pourraient avoir été percés dans la seconde moitié du XVIIIe siècle voire au début du XIX siècle, en phase avec la construction de l'état actuel du petit local supérieur. Une superstructure existait déjà en haut de cette porte dans son premier état, mais elle était apparemment plus petite et couverte d'un toit, à en juger par la vue panoramique de 1693. Elle pouvait participer d'une bretèche qui aurait été placée en encorbellement en haut de la façade. En effet, dans l'état actuel, immédiatement au-dessus du trumeau, la partie supérieure centrale du mur de façade dans laquelle est percé le créneau de vue, est constituée d'un mur de remplage maigre en brique refermant une ouverture qui était couverte d'un arc segmentaire, aussi en brique.
Avant la mise en place du mur de remplage en brique, cette ouverture devait desservir une bretèche en saillie sur consoles dégageant des mâchicoulis qui assuraient une défense verticale fichante. Après suppression de la bretèche, les trois créneaux de pied auraient été percés pour remplacer les mâchicoulis dans la fonction de défense fichante. Le mauvais état de surface des parements en pierre de taille de cette tour-porte en général a été aggravé, au XIXe siècle, par l'application systématique d'un enduit, avec piquage préalable, qui prétendait y remédier; cet enduit, qui s'étendait aux voûtes et aux parois du passage d'entrée, a été purgé lors des restaurations récentes qui ont repris des parties de parement en façade (arc d'entrée et base du trumeau, créneaux). La grille a deux battants actuellement en place en façade n'a aucune pertinence patrimoniale; elle est incompatible avec le pont-levis, qui est resté en fonction jusque dans la première moitié du XXe siècle. Le tablier en bois de ce pont-levis est remplacé dans l'état actuel par un pont fixe formé d'une dalle en béton armé (Fig. 111).
Le fossé du front d'entrée est actuellement remblayé sur la moitié environ de sa profondeur complète (sous le seuil de la porte), avec aménagement d'un terrain de jeu de boules. Les quatre cinquièmes de la largeur du fossé sont franchis par un pont dormant bordé d'un parapet garde-corps portant sur trois arches non équidistantes (actuellement murées), les deux premières rapprochées, à partir du pont-levis, séparées de la troisième par une pile plus épaisse. Ce pont conserve les infrastructures remaniées des piles de pierre de taille qui, dans l'état primitif, portaient un tablier en charpente, les trois arches en plein-cintre ayant été construites en briques sur ces piles, à une date non documentée entre 1788 et 1818, pour porter une chaussée maçonnée et pavée. Ce pont de la porte de secours était assez bien défendu par l'embrasure à canon ménagée dans le parapet d'artillerie du flanc gauche du bastion d'Amfreville. A la différence des deux demi-bastions encadrant la porte de la première enceinte du XVIIe siècle ou porte Marine (aujourd'hui dans le fort Ganteaume), le bastion d'Amfreville (ou du Moulin), seul bastion complet de la première enceinte, est entièrement terrassé et n'a jamais comporté de souterrains casematés au revers de ses hauts revêtements. La porte de secours n'étant pas encore en projet lors de la construction de ce bastion, il n'avait pas été jugé nécessaire de doter son flanc gauche de canonnières basses desservies depuis une casemate enterrée (selon le principe adopté pour les bastions du donjon). L' amélioration défensive qui aurait résulté d'un tel dispositif n'avait de sens qu'en présence de la porte de secours et de son pont.
A l'extérieur de la porte de secours, l'ancien magasin à poudre dit des galères ou de la marine, construit vers 1690, existe toujours avec son enclos mural triangulaire, cerné de près par de hauts immeubles de logement collectif. Remanié, réaffecté à d'autres usages depuis le XXe siècle, cet ensemble n'en conserve pas moins l'essentiel de ses constructions primitives. Le mur de l'enclos est intégralement conservé, adossé vers l'intérieur de bâtiments en appentis du XXe siècle, de type ateliers. Le plan de l'enclos triangulaire est équivalents à celui d'une demi-lune ou d'un bastion de dimensions normales pour le XVIIe siècle. La longueur des deux faces est d'environ 60m, celle du mur de gorge d'environ 55m. Réalisée à l'économie, la mise en œuvre de ce mur peu épais, adouci en chaperon à l'arase, est très sommaire, en blocage de petit moellons et de cailloutis unifiée en parement par un enduit ancien peu couvrant, refait en partie sous forme d'un enduit ciment couvrant (Fig. 112).
Fort St Nicolas : mur d'enveloppe triangulaire du magasin à poudre à l'extérieur du Front Ouest.
L'angle de capitale de l'enclos triangulaire a conservé le cul de lampe en pierre de taille de sa guérite de plan polygonal, dans un état très dégradé. Le magasin proprement dit, entièrement revêtu d'un enduit couvrant, est de proportions allongées, en considérations des normes en usage à la fin du XVIIe siècle; sa longueur est d'environ 36 m pour une largeur d'un peu plus de 10m. Son mur-pignon tenant lieu de façade d'entrée (Fig. 113) est percé d'une grande porte a encadrement en pierre de taille couvert d'un arc très surbaissé, avec feuillures extérieure et intérieure pour doubler les vantaux, selon l'usage ordinaire pour les magasins à poudre.. Les vantaux actuels en menuiserie, restaurés, sont conformes aux modèles du XIXe siècle, celui de droite incorporant une petite porte piétonne. La petite fenêtre rectangulaire au-dessus, dans le pignon, n'a plus de menuiserie. Les réaménagements intérieurs du XXe siècle ont créé des petites fenêtres dans les murs gouttereaux, remplaçant les évents. Le tiers postérieur du magasin a été surhaussé avant 1920 pour créer un étage au-dessus de cette partie de la salle des poudres. L'ensemble est couvert en tuiles canal.
Fort St Nicolas : extérieur du Front Ouest dans son mur d'enveloppe, magasin à poudre.
A l'arrière de la porte de secours, dans la première enceinte, la rampe intérieure du fort remonte vers l'est sur un mur de terrassement portant un segment limité, puis se retourne en lacet vers l'ouest pour aboutir sur les plates-formes du front ouest, montant du nord au sud au revers de la courtine. Ces plates-formes desservent à gauche, en montant, la porte du haut fort, et à droite en redescendant le chemin de ronde allant au bastion d'Amfreville en passant au-dessus de la grande voûte de la porte de secours. Dans le coude des deux segments de rampe en lacet se branche un chemin qui longe le front nord du haut fort pour desservir la poterne de la demi-lune de Villeroy, et, au-delà, l'ancien magasin aux salpètres.
La porte de la seconde enceinte du haut fort est ménagée au centre de la courtine nord/nord-ouest qui relie le flanc droit du bastion de Singhen127 à la face gauche du bastion de l'Isle (ou Lisle). La façade actuelle de la porte, sobre et peu monumentale, (Fig. 114) résulte d'une reconstruction complète réalisée à la suite du projet de 1840 pour 1841, destiné à adapter à cette porte un pont-levis "à la Derché".
Fort St Nicolas : façade de la porte de la seconde enceinte ou enceinte extérieure du Haut Fort.
Le projet dessiné ne donne pas l'état de la façade existant en 1840 (qui était adaptée à un pont-levis à flèches), mais indique une arcade d'entrée en place couverte d'un arc en anse de panier (comme celui de la porte de secours) et encadrée de deux pilastres, délimitant le tableau d'encastrement du tablier du pont en position levée. Le projet prévoyait de conserver l'arcade d'entrée, en reconstruisant son encadrement. L'état actuel montre que rien n'a été conservé de la façade du XVIIe siècle; celle en place, entièrement construite en pierre de taille blanche de moyen à grand appareil est insérée assez grossièrement dans le parement du revêtement en pierre de la Couronne, de moindre hauteur d'assises, sans aucune concordance d'assises, et en recoupant le cordon. Le seuil de l'arcade d'entrée semble établi plus haut que n'était celui de la porte primitive, pour réduire presque à l'horizontale la pente montante modérée de la chaussée intra-muros. De même l'arc de couvrement, très surbaissé, est plus haut placé que celui qu'il a remplacé. Cette arcade est inscrite en retrait dans le tableau rectangulaire d'encastrement du tablier du pont-levis, mais les jambages saillants de l'encadrement ne sont pas traités comme des pilastres, ils se fondent dans l'entablement sans chapiteau. Cet entablement est formé de deux assises, la première participant du clavage de l'arc surbaissé de l'arcade, surmontées d'une assise de corniche.
Le segment du parapet de la courtine régnant au-dessus de cette corniche est reconstruit en pierre blanche, sans relief ni traitement particulier. Les ouvertures verticales recevant les chaines et accueillant les deux premières poulies du mécanisme du pont-levis sont percés dans la partie supérieure des deux jambages. Les chaînes et les poulies du mécanisme de levage sont conservées en place dans l'état actuel, au revers de l'arcade d'entrée, sous la voûte du passage (Fig. 115) et correspondent au système "à la Poncelet" et non "à la Derché"; les deux grandes poulies de manœuvre sont semblables dans les deux systèmes, mais les poulies de renvoi du levage des chaines, placées sur le même axe que poulies de manœuvre, sont circulaire (système Poncelet) et non spiralées, le lest étant assuré par des chaînes contrepoids et non par des masselottes. Les grilles de fer en place dans l'arcade d'entrée, à deux vantaux, associées à une grille de tympan fixe, n'existaient pas dans l'état réalisé de 1841, mais elles datent probablement de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe siècle; elles sont conçues en fonction de la présence du pont-levis fonctionnel, comme le montre l'infléchissement en saillie frontale de la partie haute des barreaux des deux vantaux, destiné à éviter la butée contre les poulies de manœuvre en position ouverte.
Fort St Nicolas : porte de la seconde enceinte du haut fort, détail du mécanisme du pont-levis.
Bastion de Singhen
Le bastion de Singhen, bas fondé sur le terrain naturel, est celui de la seconde enceinte qui a les plus hauts revêtements (Fig. 116).
De plus, sa gorge rentrante et le revers des deux courtines attenantes sont dégagées sur une certaine profondeur par la nécessité de donner à l'espace en V entre ces courtines et les faces de la demi-lune d'entrée du donjon (demi-lune Dauphine) un niveau de sol de plain-pied avec le seuil de la porte du haut fort et celui de la porte de la demi-lune, en vis-à-vis. L'aire intérieure de la seconde enceinte, bastions et courtines (à l'exception des deux demi-lune), est partout ailleurs entièrement terrassée jusqu'au niveau des parapets d'artillerie, à la manière d'une fausse braie. L' abaissement strictement localisé du sol interne à la seconde enceinte autour des faces de la demi-lune Dauphine, excluait le terrassement du revers des revêtements du bastion de Singhen et des deux courtines attenantes, en particulier celle accueillant la porte du haut fort. De ce fait, le revers des deux courtines est adossé de casemates d'une profondeur suffisante pour porter la continuité du chemin de ronde desservant les embrasures des parapets, tout en dégageant un chemin de ronde inférieur autour de la demi-lune, desservant ces casemates. Le bastion de Singhen, à l'angle des deux courtines, est lui aussi entièrement casematé. Reconverties à l'usage carcéral dès la première moitié du XIXe siècle, ces casemates de casernement portant chemin de ronde ont été remaniées a plusieurs reprises jusqu'au cours du XXe siècle, avec adjonction de murs d'isolement recoupant l'ancien chemin de ronde inférieur et de bâtis annexes, le tout endommagé pendant la seconde guerre mondiale (Fig. 117) et en cours de restauration.
Du fait de l'adossement des casemates et des remaniements du XIXe siècle, le flanc gauche du bastion de Singhen et la courtine attenante joignant la face droite du bastion de Beringhen sont les seules parties des revêtements du haut fort percées de fenêtres , en contradiction avec l'état aux XVIIe et XVIIIe siècle128 (Fig. 118).
Excepté ce détail, cette partie des revêtements de la seconde enceinte, épargnée par les démolitions de 1790, a assez bien conservé ses caractéristiques du XVIIe siècle, à savoir le cordon, les parapets d'artillerie et leurs embrasures à canon (certaines murées ou remaniées). On observe la présence d'un ressaut en courbe du parapet et du cordon dans le flanc gauche du bastion de Singhen au raccord avec le courtine, lié à un décrochement limité du niveau du chemin de ronde. On note aussi la présence des restes d'une guérite d'origine à l'angle de capitale du bastion de Béringhen, l'une des deux seules encore en place dans le fort. Cette guérite octogonale, complète en 1848, décapitée par la suite, est actuellement défigurée par l'aménagement d'une dalle de béton pour une position de tir à l'arme légère pendant la seconde guerre mondiale; son cul de lampe, dégradé, a été médiocrement réparé par un enduit vers la fin du XIXe siècle. D'autre part, les parements des revêtements de ces ouvrages du XVIIe siècle épargnés en 1790 ont aussi été altérés dans leur aspect par la volonté, dans les années 1820-1830, de supprimer les bossages des chaines d'angle rentrants et saillants caractéristiques de l'architecture initiale de la citadelle. Une partie de ces bossages reste en place, incomplètement bûchée, à l'angle de capitale du bastion de Singhen (Fig. 119), notamment dans la partie basse de cet angle, qui semble avoir été masquée au XIXe siècle par un niveau de remblai extérieur plus haut que dans l'état actuel.
Fort St Nicolas : bastion de Singhen, faces et angle de capitale.
D'autres rares chaînes a bossages restent encore en place dans des points précis du revêtement, où l'on ne craignait en 1820 pas qu'elles puissent permettre d'entrer par échelade.
La courtine nord et les deux bastions de Clerville et de Lisle avaient été dérasés en 1790, en même temps que la demi-lune de Villeroy. Pour autant, à l'intérieur de la demi-lune entièrement refondue dans la décennie 1830, subsiste un segment de la partie inférieure de l'élévation XVIIe siècle de la courtine attenant au flanc droit du bastion de Lisle ; l'angle rentrant de l'une à l'autre conserve aussi une chaîne à bossages de l'état d'origine (Fig. 120).
De même, au front sud, une chaîne semblable est conservée dans l'angle rentrant du flanc gauche (et unique) du bastion de Béringhen (Fig. 121) et de la courtine sud du haut fort qui le relie au bastion de Mercœur.
Ce flanc et cette courtine, renfermés dans l'emprise de la demi-lune de Beaufort, sont fondés sur l'un des secteurs d'affleurement les plus hauts du substrat rocheux, d'ou la faible élévation de leur revêtement, sous le cordon (à la différence de celui du bastion de Singhen). On note dans ce flanc de bastion, près de l'angle rentrant, une étroite baie cintrée en forme de porte, parfaitement intégrée au parement, apparemment ouverte mais comblée vers l'intérieur par le terrassement du bastion. Il existe dans les revêtements du XVIIe siècle du haut fort plusieurs baies de ce type, jamais figurées sur les plans, ou a associer à la mention de "poternes masquées". Il a pu s'agir soit de poternes non pérennes, murées d'origine mais réservées pour être éventuellement ouvertes, ou encore d'exutoire de latrines établies sur la terrasse au-dessus.
Demi-lune de Beaufort
Au sud, la demi-lune de Beaufort, à la différence de celle de Villeroy, avait à la fois été épargnée par les démolition de 1790, comme tout le front sud du haut fort, et non retouchée au XIXe siècle. De ce fait, elle avait conservé touts ses aménagements du XVIIe siècle jusqu'en 1959, date à laquelle le petit magasin enterré qui existait au centre de cette demi-lune a été détruit par la percée du puits du centre de transmission téléphonique souterrain. Le revêtement extérieur, haut fondé sur le substrat rocheux, est conservé dans son état XVIIe siècle (Fig. 122), y compris le cordon, le parapet et ses embrasures, et la guérite de l'angle de capitale, la seule de l'ensemble de l'ancienne citadelle qui n'ai pas été ruinée ou supprimée. L'état actuel du corps octogonal de cette guérite et de son toit en pyramidal, en pierre de taille, ont fait l'objet d'importantes réfections de parement à l'occasion d'une restauration (Fig. 123), mais son cul-de-lampe a ressauts, y compris celui continuant le cordon, sont conservés en l'état et érodés.
Fort St Nicolas : vue extérieure du front Sud du Haut fort, demi lune de Beaufort.
Fort St Nicolas : détail de la face droite de la demi lune de Beaufort.
La disposition la plus remarquable de cette demi-lune, exprimée sur les plans de 1665 et de 1701, est son système de poternes, d'un plan savant et symétrique. L'accès à la demi-lune depuis les plates-formes de la seconde enceinte passe par une poterne piétonne ménagée au milieu de la courtine, desservie par un escalier descendant dans la terrasse de la plate-forme. Cette poterne débouche au point bas de l'aire intérieure de la demi-lune, au pied de la courtine par un perron carré de six marches (Fig. 124); elle desservait dans l'axe un magasin enterré dans la plate-forme terrassée de tête, remplacé en 1960 par un bloc octogone en béton armé.
De ce point central partaient latéralement deux branches de passage entre murs, divergentes, desservant deux poterne ménagées dans les flancs de la demi-lune attenants aux angles d'épaule des deux bastions. Les murs bordant les deux passage sont en partie conservés, celui du passage de gauche, côté intérieur, portant une volée d'escalier montant à la plate-forme d'artillerie (Fig. 125).
Fort St Nicolas : intérieur de la demi lune de Beaufort, poterne de sortie (gauche).
Les deux branches du passage entre murs sont d'abord à ciel ouvert, puis voûtées sous la partie de la plate-forme d'artillerie desservant les flancs. Construit en brique revêtue d'un enduit couvrant, le voûtement est en berceau surbaissé, avec pénétrations latérales (Fig. 126), il aboutit de chaque côté à la poterne, plus étroite et plus bas voûtée, qui traverse l'épaisseur du revêtement des flancs.
Celle de gauche (Est) est murée, mais celle de droite (ouest) toujours ouverte (Fig. 127).
La porte extérieure, couverte d'un arc plein-cintre extradossé parfaitement intégrée au revêtement en pierre de taille du flanc, est surmontée au niveau du parapet, par un segment de parement maigre de construction médiocre percé de deux créneaux de fusillade (Fig. 128); cet aménagement dû à un remaniement (XVIIIe ou XIXe s) a certainement remplacé une bretèche qui assurait la défense rapprochée de la poterne129.
Fort St Nicolas : flanc droit de la demi lune de Beaufort avec sa poterne de sortie.
Front Nord
Le front nord et sa demi-lune sont -a contrario- représentatifs des reconstructions et adaptations considérables apportées dans la décennie 1830 aux portions de la seconde enceinte partiellement dérasées lors des démolitions de 1790. L'aspect des revêtements de la demi-lune de Villeroy et des deux bastions de Clerville et de Lisle témoigne de cette histoire : les parements en pierre de taille du XVIIe siècle n'y sont conservés, selon une ligne d'arasement irrégulière, que sur la moitié inférieure en moyenne de l'élévation actuelle. La partie supérieure de ces revêtements, reconstruite, se caractérise par un parement plus économique en blocage de petits moellons (avec chaines d'angle en pierre de taille), terminé par des parapets sans cordon ni guérites (Fig. 129).
Fort St Nicolas : vue d'ensemble du front Nord du Haut Fort.
Ces élévations des années 1830 intègrent des créneaux de fusillade près des angles rentrants, et des embrasures de parapet moins amples que celles du XVIIe siècle. La face gauche (nord) du bastion de Clerville, en partie fondé sur un affleurement du rocher retaillé au nu du parement et réparé en blocage grossier, se distingue par la batterie de sept créneaux de fusillade plongeants en fente très allongée encadrée en pierre de taille, qui sont percés dans la partie supérieure du revêtement, dans le tiers le plus proche du flanc droit la demi-lune (Fig. 130), témoignant d'une partition du parapet aménagé en partie pour l'artillerie en partie pour l'infanterie.
Demi lune de Villeroy
Les flancs de la demi-lune de Villeroy sont également équipés de quatre créneaux de fusillade à fente longue plongeante aménagés en partie basse en 1838 et desservis depuis deux des nouvelle casemates (Fig. 131) construites en adossement intérieur, remplaçant celles du XVIIe siècle.
La voûte de cette casemate de flanc traverse le parement ou elle apparait comme un grand arc de décharge brique et pierre, le mur dans lequel sont percés les créneaux n'étant qu'un mur de remplage maigre (Fig. 132).
Immédiatement à côté du flanc gauche crénelé de la demi-lune, la face droite (nord) du bastion de Lisle présente un aménagement complexe également créé en 1838 en partie au revers des parements du revêtement du XVIIe siècle, soit un étroit couloir casematé mural partant de la cour de la demi-lune, percé d'un créneau à fente longue au ras de l'angle rentrant puis desservant un réduit voûté aussi ménagé dans l'épaisseur du mur. Fermé dans le revêtement par un mur de remplage à trois créneaux sous voûte traversante formant décharge, ce local dessert une gaine verticale au sol tirant parti d'une faille du rocher et débouchant en bas du revêtement sur une porte à seuil surélevé couverte d'un arc segmentaire; ce dispositif non expliqué dans les archives semble pouvoir être interprété comme un monte-charge au service du magasin à poudre construit dans la demi-lune en 1834.
Les casemates adossées au revêtement de la demi-lune ont presque toutes été reconstruites dans les années 1830, avec une voûte en berceau surbaissée traversante, couvrant le mur de façade individuel de chaque casemate, construit en carreaux de pierre de taille blanche de faible épaisseur en réservant porte et fenêtres. Ces casemates sont desservies depuis la petite cour triangulaire en pente réservée dans le tiers gauche de l'aire intérieure de la demi-lune (Fig. 133), et depuis un chemin de ronde bas étroit bordant le mur d'isolement du magasin à poudre; au revers du flanc droit de la demi-lune, le couloir d'isolement du magasin dessert directement les casemates.
Fort St Nicolas : vue plongeante intérieure de la demi lune de Villeroy, cour et magasin à poudre.
Dans la face droite de la demi-lune, la partie du chemin de ronde bas encore bordé par le mur d'isolement aboutit à l'ancienne poterne de Villeroy, porte secondaire du haut fort dès la construction initiale de 1660-1663, maintenue en place dans une travée étroite haut voûtée en berceau entre deux casemates (Fig. 134).
Fort St Nicolas : détail de l'ancienne poterne de Villeroy, vue intérieure.
La poterne d'origine traversant le revêtement a conservée son arcade piétonne en plein-cintre avec une arrière-voussure du type dit "de Marseille", qui témoigne du soin apporté à la stéréotomie, mais, au-dehors (Fig. 135), l'encadrement architecturé présent sur le plan-relief du haut fort a disparu pratiquement sans laisser de traces, entièrement bûché au nu du revêtement.
Fort St Nicolas : vue extérieure de l'ancienne poterne de Villeroy,
La poterne intérieure avec perron curviligne qui était ménagée dans la courtine entre les deux bastions, pour descendre en escalier souterrain des plates formes de la seconde enceinte à la demi-lune, a complètement disparu, détruite par l'aménagement du magasin à poudre, avec la majeure partie de la courtine dérasée. Cet accès du XVIIe siècle a été remplacée en 1834 par l'actuel escalier droit à ciel ouvert bordant le mur d'isolement du magasin pour descendre dans la petite cour triangulaire, pavée en opus incertum, et le chemin de ronde bas, pavé en calade de galets (Fig. 136).
Fort St Nicolas : escalier d'accès à l'intérieur de la demi lune de Villeroy et magasin à poudre.
Fondé sur le sol intérieur de la demi-lune pendant vers le nord, le magasin à poudre, de plan rectangulaire classique, avec angles abattus sur son petit côté postérieur (nord), est construit en blocage avec pierre de taille réservée aux encoignures, encadrement de baies et corniche (Fig. 137).
Fort St Nicolas : mur pignon postérieur du magasin à poudre de la demi lune de Villeroy.
Il inclut deux niveaux voûtés munis d'évents en chicane dans les murs latéraux et le mur nord: la salle des poudres, haut voûtée en berceau plein-cintre en briques (Fig. 138), et, au-dessous, une salle de soubassement bas voûtée, divisée en deux vaisseaux longitudinaux par un mur central.
Fort St Nicolas : intérieur du magasin à poudre de la demi lune de Villeroy.
La porte du magasin, dans le mur-pignon sud, au point haut de la pente (Fig. 139), est de plain-pied avec la grande salle des poudres du niveau 2. Les corniches moulurées du magasin ne couronnent que les deux murs gouttereaux et s'interrompent au droit des pignons.
Fort St Nicolas : façade d'entrée du magasin à poudre de la demi lune de Villeroy.
Le front Est de la seconde enceinte du haut fort, dérasé en 1790 et reconstruit en 1829-1830, présente, dans ses revêtements, la même transition qu'au front nord entre les parements du XVIIe siècle en pierre de taille et ceux de l'élévation supérieure reconstruite en blocage de moellons, avec emploi de pierre de taille limité aux angles saillants. La seule différence de traitement avec les élévations du front nord se manifeste par le choix de restituer un cordon à la transition entre le revêtement proprement dit et le parapet (Fig. 140). Là encore, les bossages des chaines d'angle qui subsistaient dans les parties de parement du XVIIe siècle ont été bûchées, excepté à l'angle de capitale du bastion de Clerville, auquel se raccorde l'amorce conservé du front Est de la première enceinte, avec son ressaut "baroque" du parapet et du cordon.
Fort St Nicolas : vue d'ensemble du front Est du Haut fort.
Demi-lune d'entrée du donjon dite Dauphine
Le plan de la demi-lune d'entrée du donjon dite Dauphine, comporte deux faces et deux flancs retirés joignant les angles d'épaule des bastions de la Paix et Mazarin. On n a vu que ces flancs avaient été ajoutés en cours de la construction à une demi-lune d'abord conçue détachée. Le revêtement des deux faces symétriques marquent une rupture d'axe rentrante en angle obtus dans leur tiers contigu aux flancs. L'avant-porte du donjon, ou porte Dauphine, qui s'ouvre dans la face droite de la demi-lune, est, on l'a vu, la seule des portes du haut fort qui ait conservé sa façade avec décor d'architecture d'origine, aujourd'hui en très mauvais état de conservation (Fig. 141).
Fort St Nicolas : porte de la demi lune d'entrée du donjon ou Porte Dauphine.
Les vestiges de cette façade du XVIIe siècle comporte, encadrant l'arcade d'entrée couverte d'un arc plein-cintre extradossé, deux pilastres élancés sur dosserets, très dégradés, conservant des vestiges de leur chapiteau d'ordre toscan. Le relief des pilastres se prolonge au dessus des chapiteaux, dans l'entablement non saillant dont la corniche formait la base d'un fronton brisé à rampants en ailerons à volutes. Le décor sculpté était plus développé qu'il n'apparait sur le plan-relief : les ailerons du fronton portaient des trophées d'armes en haut relief, encore reconnaissable dans leur composition générale en dépit l'extrême dégradation des reliefs. L'ensemble de ce décor d'architecture a été taillé et sculpté en réserve dans le parement en pierre de la couronne. Le motif central fait exception, étant sculpté en moyen relief dans un champ rectangulaire formé de deux grandes pierres blanches superposées insérées dans cinq assises du parement courant. Ce motif, inscrit dans un cartouche maniériste ovale à cuirs (base) n'est reconnaissable que par le double collier de l'ordre du Saint-Esprit et de Saint Michel qui en forme le cadre circulaire. Le double collier encadre les armes des chevaliers de l'ordre, et en en premier lieu celles du roi, grand maitre, sur les jetons, les cartouches héraldiques et les armoriaux, depuis Henri III, fondateur de l'ordre du Saint-Esprit. Il s'agissait donc ici des armes de Louis XIV, sommées d'une couronne.
L'arrière-voussure de la porte est formée d'une voûte plate en pierre de taille, type plate-bande appareillée, et le passage qui fait suite, traversant l'emprise des casemates adossées de la demi-lune, est couverte d'une voûte en brique en berceau très surbaissé (du XIXe siècle), déterminant le couvrement de la large arcade qui s'ouvre dans les façades sur cour des casemates (Fig. 142).
Fort St Nicolas : façade des casemates de la demie lune Dauphine sur cour intérieure.
Ces façades, continues sur cinq pans enveloppant la cour pavée en calade de la demi-lune, desservent en tout treize travées de casemates adossées au revers de ses faces et des flancs, cloisonnées par des murs de refend. Les neuf travées adossées aux deux faces, y compris celle occupée par le passage d'entrée, comportent un étage. La voûte en berceau de ces casemates couvre les deux niveaux, séparés par un plancher, pour porter le chemin de ronde ou plate-forme d'artillerie de la demi-lune. En façade, les huit travées du rez-de-chaussée, initialement cloisonnées de façon étanche l'une de l'autre, s'ouvrent sur la cour par une porte couverte d'un arc plein-cintre et par une fenêtre rectangulaire simple. Cette disposition est conforme à l'état d'origine, certaines fenêtres ayant toutefois été élargies.
A l'étage, les neuf travées de casemates sont percée d'une unique fenêtre sur cour, rectangulaire. L'accès aux casemates de l'étage est assurée symétriquement par deux volées d'escalier couvertes d'une voûte rampante, montant de chaque côté de la cour par une porte cintrée, à la transition entre les neuf travées de casemates des faces et les casemates des flancs. La distribution des casemates d'étage est assurée par de larges ouvertures ménagées dans les murs de refend. Les casemates des flancs n'ont qu'un niveau, en rez-de-chaussée, voûté en berceau plus haut que le niveau du plafond séparant rez-de-chaussée et étage des casemates des faces. En façade, on retrouve pour ces casemates des flancs le couple porte cintrée et fenêtre rectangulaire, le surcroit d'élévation interne sous voûte donnant lieu à un jour ovale au-dessus des fenêtres. Les façades sont très sobres et sans décor, construites en blocage revêtu d'un enduit couvrant (restauré), la pierre de taille étant réservé aux encadrements des baies. Il n'y a que deux casemates du côté du flanc gauche, qui viennent buter sur le mur de soutènement de la plate forme adossée à la courtine d'entrée du donjon, entre les deux bastions de la Paix et de Mazarin.
Cette plate-forme recouvre deux réservoirs d'eau voûtés, utilisées comme caves dans l'état actuel. Du côté du flanc droit, il y a trois casemates, la troisième, aveugle, accessible par un petit couloir-vestibule, étant logée sous la plate-forme, dans l'angle rentrant de la courtine d'entrée et du flanc gauche du bastion de Mazarin. Dans cette casemate, on trouve une preuve archéologique du fait que la demi-lune Dauphine avait été d'abord construite détachée, comme figuré sur la vue cavalière de 1662, avant l'adjonction en 1663 des flancs bas casematés et de la plate-forme bordant la courtine. En effet, une partie de l'élévation inférieure du flanc gauche du bastion reste visible dans cette casemate. On y reconnait la partie inférieure d'une des chaînes saillantes à bossages qui ornaient systématiquement les revêtements du donjon (Fig. 143), qui mérite effectivement le nom de pilastre, puisqu'elle comporte une base. Cette base se détache sur une plinthe moulurée qui remonte vers l'angle rentrant en quart de cercle jusqu'à la verticale, en un point ou elle formait la limite du soubassement de la chaîne d'angle, plus large que les chaînes ordinaires. Ces raffinements décoratifs confirment l'esthétique baroque qui s'affichait sur l'ensemble des revêtements du donjon, due à l'initiative de Desjardins. Les pilastres du flanc de ce bastion n'a donc été visible sur son élévation complète achevée que deux ans au plus, entre 1661 et 1662.
La plate-forme bordant la courtine d'entrée du donjon, dont le revêtement sur cour est en pierre de taille (Fig. 144), est desservie en son centre par un escalier à deux volées partant de la cour de la demi-lune, Largement réparée et en partie reconstruit lors de restaurations du XXe siècle et plus récentes, cet escalier avait remplacé avant 1700 l'ancien perron curviligne de 1663 visible sur le plan-relief.
La courtine d'entrée, ou courtine nord du donjon a conservé toute son élévation d'origine, ce qui permet de constater que son parapet, au-dessus du cordon, n'était recoupé d'aucune embrasure. Ce parapet d'origine est surhaussé depuis 1833-1834 d'un parapet d'infanterie plus maigre, en maçonnerie de blocage percé d'une série régulière de 19 créneaux de fusillade à fente courte encadrée en brique.
Porte du donjon
La porte du donjon, (Fig. 145), a perdu toute trace de sa façade monumentale du XVIIe siècle avec pilastres à bossages et fronton brisé curviligne, documentée par le plan-relief.
Fort St Nicolas : porte du donjon.
Son élévation actuelle présente des analogies avec celle de la porte du haut fort telle que reconstruite en 1841, ce qui porte à la dater de la même époque, voire de la décennie 1830, cette réfection n'étant pas documentée dans les archives. Entièrement repris en pierre blanche, son encadrement inscrit l'arcade d'entrée, couverte d'un grand arc très surbaissé, dans un tableau rectangulaire en retrait de nu du revêtement. Ce tableau évoque une disposition destinée recevoir un tablier de pont-levis relevé, mais aucun autre aménagement n'indique que l'on ait projeté d'équiper cette porte d'un pont-levis, ce qui aurait été possible en décaissant une fosse dans la plate-forme, devant la porte, sur une largeur limitée actuellement pavée en brique, un peu plus bas que le dallage de pierre du reste de la plate-forme.
Bastions et courtines du donjon
L'élévation du flanc droit du bastion sud-ouest (de la Paix) visible au-dessus de la plate-forme (Fig. 146) présente l'intérêt particulier d'avoir conservé le traitement d'origine de la bouche de ses deux canonnières, desservies depuis les casemates; l'encadrement de leur ébrasement extérieur, couvert en arc segmentaire, est souligné d'un chambranle traité en bossages, qui participait de l'animation des revêtements du donjon, au même titre que les pilastres, entièrement bûchés au nu du parement sur l'ensemble des revêtements du donjon, et des chaînes d'angles à bossages, dont quelques assises subsistent à l'angle d'épaule de ce flanc de bastion.
Fort St Nicolas : flanc droit du bastion de la Paix, Sud-Ouest du donjon.
La mise en œuvre des parements des revêtements des bastions et courtines du donjon témoignent de la localisation et de l'importance des démolitions de 1790 et de celles des reconstructions de 1815 et de la décennie 1830. L'angle de capitale du bastion sud-est (de Vendôme) marque la transition entre les parties du revêtement du donjon qui avaient été dégradées en 1790 (fronts Est et nord) et celles épargnées par les démolisseurs (fronts sud et ouest). Cette transition est lisible dans les élévations actuelles des deux faces de ce bastion (Fig. 147), par le niveau inégal du raccord entre les maçonneries du XVIIe siècle en pierre de taille de la Couronne et celles, en blocage de moellons, du remontage bâti en deux étapes, la première en 1815, jusqu'au niveaux des cordons, la seconde en 1830-1833. Sur la face droite (sud) du bastion, l'élévation du revêtement d'origine en pierre de taille est complète, avec son cordon et son parapet, surmontée par la maçonnerie grossière du surhaussement de1833, que termine une arase pendante.
Sur sa face gauche (Est), le revêtement en pierre de taille, dérasé quelques assises en dessous du niveau du cordon, est reconstruit en maçonnerie de blocage en 1815 (jusqu'au niveau du cordon) et en 1833 (sur l'élévation supérieure actuelle). On observe que le cordon n'a pas été rétabli en retour sur cette face du bastion, parce qu'il n'était plus en rapport avec l'élévation du parapet de 1830-1833, ce principe étant aussi appliqué sur la courtine Est, sur le bastion nord-est (du Roi), sur la courtine nord et sur la face et le flanc droit du bastion nord-ouest ( Mazarin), autrement dit sur toutes les parties du revêtement qui avaient été détruites en 1790 plus ou moins bas en-dessous du niveau du cordon. La reconstruction de l'élévation supérieure de ces parties ayant été montée plus haut que n'était le niveau de l'ancien parapet du XVIIe siècle (excepté pour le bastion nord-ouest) , et dans des formes différentes, il n'avait pas été jugé pertinent d'y recréer un cordon. Indépendamment de ces question de matériau et de présence ou absence de cordon, les parapets des revêtements du donjon et de ses bastions ont tous été, sinon reconstruits, au moins rehaussés ou retouchés en 1830-1833, pour les adapter à l'organisation renouvelée des plates-formes et chemin de ronde et au principe du défilement.
Ils sont donc variables dans leur hauteur, leur épaisseur et leur arase, horizontale ou rampante. Les fronts Est et sud étant dévolus à l'artillerie, avec terrassements et banquettes au-dessus des casemates 1830 adossées aux courtines, les parapets sont traités en conséquence, en terre au revers du revêtement, sans embrasures et rampant en en montée vers l'angle sud-est. Les courtines nord et ouest, portant un simple chemin de ronde d'infanterie, lui aussi en légère pente montant vers les terrasses d'artillerie est et sud, sont surmontées de parapets crénelés (Fig.148) plus hauts que les anciens parapets d'artillerie du XVIIe siècle.
Ces deux parapets crénelés se joignent à la gorge du bastion sud-est (de Vendôme) par un pan coupé percé d'une arcade en pierre de taille couverte en plein-cintre assurant la communication du chemin de ronde à la plate-forme du bastion; ce dispositif est reproduit à l'extrémité du parapet de la courtine ouest, à la gorge du bastion sud-ouest (de la Paix). Les créneaux du parapet de la courtine nord, à fente courte encadrée en pierre de taille (et non en brique, à la différence de ceux de la courtine ouest), sont étendus au parapet du flanc gauche attenant du bastion nord-est (Fig.149) soit quinze créneaux pour la courtine, neuf créneaux plus serrés pour le flanc du bastion.
Fort St Nicolas : bastion Nord-Est et courtine Nord : parapets crénelés.
Excepté l'aménagement particulier de ce flanc à parapet crénelé, les dessus des bastions ont tous été maintenus en 1833 dans leur usage initial de plates-formes d'artillerie, avec parapet percés d'embrasures, mais celles des bastions sud-est (de Vendôme) et sud-ouest (de la Paix) avaient été rechargées de terres (aujourd'hui déblayées) sur une épaisseur variable, d'où un parapet surhaussé (en moellons) et montant vers l'angle de capitale, avec embrasures à ébrasement en brique et pierre (Fig.150).
Fort St Nicolas : bastion Sud-Ouest, dit de la Paix, angle de capitale et parapet d'artillerie.
On observe une particularité non expliquée sur le flanc gauche du bastion sud-ouest (de la Paix) : le parapet y est surhaussé en pierre de taille de la Couronne, sans discontinuité avec le parement du XVIIe siècle, et percé d'une embrasure dont la bouche, en forme de porte, est couverte d'un arc plein-cintre en pierre blanche (Fig.151). On doit supposer que, par exception, la rehausse du parapet du bastion réalisée en 1830 a été faite, pour ce flanc seul, en pierre de taille de remploi130. Le bastion nord-ouest (Mazarin) est le seul des quatre qui ait conservé, sur toute sa moitié gauche (face et flanc), son parapet d'artillerie à embrasures dans son état du XVIIe siècle, le parapet de sa moitié droite, participant du front nord étant remonté en moellons, sans cordon, mais à la même hauteur que celui conservé du XVIIe siècle.
Fort St Nicolas : flanc gauche du bastion Sud-Ouest, dit de la Paix.
La répartition des canonnières de flanc des bastions du donjon desservies depuis les casemates est conservée dans l'état actuel, mais nombre de ces canonnières ont été remaniées ou transformées. Celles du flanc droit du bastion nord-ouest (Mazarin) et celles du flanc gauche du bastion sud-est (de Vendôme), sont au nombre de trois par flanc, à la différence de tous les autres flancs des bastions qui n'en ont que deux; elles sont bien conservées dans le cas du bastion nord-ouest, et transformées en porte et fenêtres au début du XXe siècle dans le cas du bastion sud-est (Fig. 152).
Fort St Nicolas : vue d'ensemble du donjon pris du Sud-Est.
Dans le flanc droit du bastion nord-est (du Roi), l'une des deux canonnières est transformée en porte (Fig. 153). Ce bastion est pourvu à son angle de capitale d'une guérite créée en 1995, qui est une restitution anachronique, puisqu'elle se greffe sur un parapet en moellons de 1833. Il ne reste aucune trace des quatre guérites de capitale des bastions du donjon fans l'état actuel, y compris au bastion sud-ouest (de La Paix), laissé intact en 1792 mais remanié pour ses parapets en 1833.
Fort St Nicolas : flanc droit du bastion Nord-Est du donjon dit du Roy.
Poterne du donjon
La poterne ou seconde porte du donjon, au centre de la courtine nord , dans l'axe de la demi-lune de Villeroy, n'a rien conservé de son décor architectural du XVIIe siècle documenté par le plan-relief. L'arc segmentaire en place et les trois assises de parement au-dessus, remplaçant un arc en plein cintre qui était plus haut placé, sont dus à une réfection du premier tiers du XIXe siècle. On lit encore sur les côtés, dans le parement les contours en négatif soigneusement bûchés au nu, des pilastres et de la corniche qui formait la base du fronton, et au centre, une grande pierre blanche dure carrée qui devait porter un cartouche emblématique en relief, complètement supprimé.
Fort St Nicolas : façade sur cour des casemates nord du donjon, avec débouché de la poterne.
A l'intérieur du donjon, cette poterne débouche par une haute arcade dans la façade des casemates nord (Fig. 154) qui, avec celles de l'ouest, fait partie des vestiges remaniés des dispositions d'origine construites en 1660-1661. Les casemates nord, en simple rez-de-chaussée sont celles qui étaient à l'arrière du logis du major et ont été conservées en place lors des démolitions sélectives de 1829, conformément au projet de 1822, pour servir d'assise au chemin de ronde de la courtine. Ces casemates n'avaient pas de façade, puisqu'elles donnaient sur l'intérieur du logis, qui comportait un porche pour le passage de la poterne ou porte secondaire du donjon. Le sol de la poterne est en pente, du fait du dénivelé entre la cour du donjon et les terrasses de la seconde enceinte. Les casemates proprement dites étaient desservies par des portes toutes surmontées, au dessus du linteau, par un fenestron carré, dans un même encadrement en pierre de taille couvert d'une plate-bande appareillée. Cet encadrement reste reconnaissable pour six des neuf portes actuelles, remaniées en 1830 en réduisant un peu la largeur des portes et en remplaçant leur linteau par un arc plein-cintre en brique, surmonté d'un fenestron plus petit avec grille de fer.
Fort St Nicolas : façade sur cour des casemates ouest du donjon, avec débouché de la porte d'entrée.
Casemates du donjon
Sur le grand côté ouest de la cour du donjon, la première série des casemates adossées reste seule de l'ancien ensemble en double profondeur. La façade sur cour actuelle (Fig. 155) est donc celle qui donnait, jusqu'en 1829, sur l'étroite ruelle intermédiaire entre des deux séries de casemates. Elle correspond à dix travées de casemates sur deux niveaux, intégrant, entre la quatrième et la cinquième (en partant de la gauche, vu de la cour) une travée supplémentaire réservé au porche de la porte du donjon, voûté en berceau et surmonté à l'étage par une chambre de manœuvre pour une herse (dont ne reste pas de vestige). Ces neuf travées de casemates ne sont voûtées qu'à l'étage, qui est séparé du rez-de-chaussée par un simple plancher. Selon une disposition identique à celle, mieux conservée, déja décrite pour les casemates de rez-de-chaussée de la demi-lune d'entrée (Dauphine), chaque travée avait deux baies en façade, une porte couverte d'un arc plein-cintre et une petite fenêtre carrée, à sa droite. Dans le cas de l'aile ouest du donjon, cette disposition se répétait à l'identique à l'étage, dont les portes étaient distribuées par une coursive en balcon formée de dalles de pierre dure blanche reposant sur des consoles de même nature. En 1830, la coursive en bacon a été supprimée et toutes les portes des casemates d'étage murées, la distribution étant désormais assurée de l'intérieur, par des portes percées dans les murs de refend. La grande arcade de la chambre de la herse a aussi été murée. L'état actuel de la façade résulte donc de ce remaniement, comme en témoignent plus particulièrement les deux travées en façade à gauche du porche, ou les portes de l'étage et les traces des consoles de la coursive, cassées au nu du mur, restent lisibles. Les six travées de façade à droite du porche ont subi d'autres remaniements au XXe siècle pour adapter les casemates à l'usage carcéral en les divisant en deux : des fenêtres supplémentaires ont été percées dans les portes murées de l'étage, et la plupart des fenêtres du rez-de-chaussée ont été transformées en porte, identique d'aspect à celle d'origine. Les aménagements complémentaires des cachots, en emprise sur la cour, ont subsisté jusqu'en 2020 (Fig. 156).
Les deux premières travées de casemates ouest ne participent pas de l'actuelle façade sur cour, car elles ont été incorporées, en 1830, dans le segment du couloir d'accès au bastion sud-ouest (de la Paix) délimité par le nouveau corps de caserne sud construit alors. Ce segment de couloir est en quelque sorte un vestige de l'ancienne ruelle entre les deux séries de casemates ouest, en sorte qu'y sont conservés des vestiges de la coursive-balcon du XVIIe siècle, qui s'y retournait pour un court segment sud, d'où la présence de consoles des deux côtés de l'ancienne ruelle (Fig. 157).
Les façades sur cour des deux casernements casematés Est et sud achevés en 1830, sont conservées sans remaniements postérieurs, avec un rythme de principe de deux larges fenêtres rectangulaires en façade pour chaque grande casemate. La construction de 1830 intègre, dans les angles rentrants à la jonction de ces deux corps de caserne (Fig. 158), et à leur raccord aux ailes anciennes remaniées ouest et nord, une grande arcade ouvrant sur le couloir d'accès aux bastions, soit partitionnée en deux niveaux, soit unique, sous arc plein-cintre.
Le corps de caserne du côté sud inclut trois grandes travées de casemates, celui occupant le grand côté Est en abrite quatre, séparées au centre par une cinquième travée plus étroite, disposant d'une porte d'entrée cintrée en façade sur cour (Fig. 159).
Fort St Nicolas : façade sur cour du corps de caserne casematé sud du donjon.
Les façades, parementées en moellons équarris revêtu d'un enduit ocre rouge sur lequel se détachent les encadrements des baies en enduit jaune clair simulant la pierre de taille appareillée, ont, au-dessus de la corniche un surcroit d'élévation murale aveugle en pierre de taille. Ce surcroit est un mur de terrassement pour contenir les banquettes de terres massées sur les reins des voûtes pour les mettre à l'épreuve des bombes, participer au défilement et porter l'artillerie. Le sol de la cour intérieure, d'un profil bombé pour guidé les eaux pluviales en périphérie, pavée de façon hétérogène de briques et de dalles de pierre, est pourvue d'une margelle de puits (ferronnerie démontée en 2020) et d'un regard fermé d'une dalle de pierre, desservant les deux réservoirs souterrains du donjon.
La travée centrale de corps de caserne Est accueille, dans sa moitié postérieure, la cage d'escalier à rampes droites qui dessert l'étage des casemates (Fig. 160).
Cette travée est couverte, sur ses deux niveaux d'une voûte en berceau en briques. La moitié antérieure sert de vestibule ou de palier, amorçant la distribution des casemates par des portes percées en enfilade au milieu des murs de refend. Les grandes casemates des deux corps de casernes sont voûtées sur leur deux niveaux : les voûtes de celles du rez-de-chaussée, peu épaisses, ne portant que le sol de l'étage, sont en berceau très surbaissé (Fig. 161).
Les voûtes de l'étage, conçues à l'épreuve des bombes et portant à l'extrados un épais terrassement, sont en berceau faiblement surbaissé (Fig. 162), avec parement de briques à l'intrados et maçonnerie de pierre sur le reste de l'épaisseur. Certaines voûtes sont percées d'un oculus zénithal débouchant sur les terrasses supérieures.
Fort St Nicolas : intérieur d'une des casemates d'étage des corps de caserne 1830 du donjon.
Les casemates des quatre bastions du donjon présentent une organisation complexe autour d'un couloir ou corridor de distribution central, déjà décrite dans la partie historique de cette monographie, à propos du parti architectural du XVIIe siècle. Cette organisation commune comporte des variations d'un bastion à l'autre, liée notamment à leur largeur inégale. En outre, l'état actuel de certains bastions a subi des remaniements plus ou moins importants aux XIXe et au XXe siècle. On note cependant que les voûtes des casemates du bastion nord-est (du Roi), qui seules avaient été ruinées en 1790, ont été reconstruites des les années 1830 en respectant le plan d'origine. Le bastion sud-est (de Vendôme) est le moins bien conservé des quatre, du fait de la démolition complète de ses casemates principales (excepté les étroites casemates des flancs desservant les canonnières) au XXe siècle, remplacées par une cour intérieure à ciel ouvert qui constituait un quartier de la prison (Fig. 163), dont les cellules adossées sont aujourd'hui détruites, à l'exception de quatre travées qui avaient été réhabilitées à un autre usage.
Il ne reste donc du couloir axial qui distribuait quatre grandes casemates latérales de ce bastion que la partie antérieure partant de la cour formant avec les cages d'escalier latérales un bloc à la gorge du bastion. Une distribution d'origine semblable, à la différence près que le couloir dessert asymétriquement trois casemates principales, deux à gauche, une à droite, est assez bien conservée dans le bastion nord-ouest (Mazarin). En partant de la cour, le couloir ou corridor axial dessert d'abord à gauche un étroit couloir en chicane qui distribue la casemate du flanc gauche du bastion, munie de deux canonnières, et qui se prolonge par un segment aveugle en cul-de-sac dans l'épaisseur de la courtine, que certains plans qualifient de "poterne masquée131. Le couloir axial s'élargit légèrement ensuite pour former un petit vestibule bas voûté en berceau à pénétrations (Fig. 164) qui dessert d'abord, de chaque côté, les volées d'escalier latérales, celle de droite descendant aux souterrains, puis ensuite, à droite, la casemate du flanc droit du bastion, munie de trois canonnières, et, à gauche, la première des trois casemates principales.
Le prolongement du couloir axial après ce vestibule est plus haut voûté, en berceau, mais il est recoupé de deux arcs diaphragmes segmentaires plus bas dont la fonction est inconnue (Fig. 165); il dessert ensuite à droite et à gauche les deux autres casemates principales, et se termine dans l'axe par un réduit avec porte cintrée surmontée d'un fenestron. Les casemates principales sont voûtées en berceau évasé s'adaptant à leur plan trapézoïdal asymétrique.
La voûte de la première casemate à gauche, en briques, est percée d'un oculus zénithal et soutenue d'un grand arc diaphragme qui l'interrompt en dégageant une étroite travée à ciel ouvert bordant le mur de refend qui sépare cette casemate de la suivante (Fig. 166). Cet aménagement est dû à un remaniement du dernier tiers du XIXe siècle manifestement destiné à affecter cette casemate à la cuisine des prisons, la travée découverte correspondant à la cheminée de la cuisine.
Le bastion sud-ouest (de la Paix) est celui dont l'état actuel à le mieux conservé les dispositions d'origine : le couloir d'accès axial y distribue d'abord, comme pour les autres bastions, les escaliers latéraux; celui de droite comporte deux volées parallèles contigües avec arc d'entrée en plein-cintre (Fig. 167), la première en entrant montant à l'étage des casemates adossées aux courtines, la seconde descendant aux souterrains.
Le couloir dessert ensuite, symétriquement, les casemates des flancs voûtées en berceau (Fig. 168), munies de deux canonnières à large embrasure couvertes d'une voûte en berceau surbaissée évasée et rampante parfaitement appareillée en pierre de taille (Fig. 169).
Fort St Nicolas : intérieur du bastion nord-ouest du donjon, dit de Mazarin, casemate de défense du flanc gauche.
Fort St Nicolas : intérieur du bastion nord-ouest du donjon, dit de Mazarin, casemates de défense du flanc droit détail d'embrasure.
A la suite, le couloir axial, à la différence du schéma des autres bastions, débouche directement dans une salle centrale (Fig. 170) haut voûtée en berceau, de plan en trapèze tendant au rectangle, flanquée d'une casemate de chaque côté. Ces deux casemates s'ouvrent sur la salle centrale par une porte couverte d'un arc plein-cintre avec sommiers et clef saillants, et deux et fenêtres rectangulaires (Fig. 171).
Fort St Nicolas : intérieur du bastion nord-ouest du donjon, dit de Mazarin, salle centrale des casemates, débouché du couloir axial.
Fort St Nicolas : intérieur du bastion nord-ouest du donjon, dit de Mazarin, salle centrale des casemates, porte et fenêtres de la casemate de droite.
La casemate de droite, triangulaire (Fig. 172), couverte d'une voûte en berceau à pénétrations s'adaptant au plan, est un peu plus grande que l'autre. L'extrémité de la salle centrale dessert deux fours de taille inégale à bouche couverte d'un arc plein-cintre en pierre de taille (Fig. 173) ménagés dans la masse murale de l'angle de capitale du bastion, ce qui, joint à la présence d'une cheminée qui émergeait sur la plate-forme du bastion, désigne cette salle comme la boulangerie et le fournil du donjon. Dans cette salle, d'après le plan de 1701, étaient disposés deux escaliers en bois montant contre les murs, pour desservir des réduits ménagés en demi-niveau l'un au dessus des fours, l'autre au dessus du débouché du couloir d'entrée. Les parements de cette salle ont conservé leur enduit du XVIIe siècle, avec les vestiges d'au moins deux états successifs de décor mural peint, l'un avec des surfaces ocres à bandeau horizontal rouge et noir, l'autre simulant un moyen appareil régulier de pierres de taille à faux joints gris sur fond blanc. Les portes et fenêtres conservent les restes d'un faux chambranle peint en gris intégré au décor de faux appareil. L'ensemble de ce décor peint sur enduit, joint à la présence de portes et fenêtres fans les murs latéraux et de porte et fenêtres hautes dans les murs de fond et d'entrée, créent l'illusion d'une cour intérieure bordée de façades, traitement soigné et insolite pour une salle casematée de bastion accueillant un fournil.
Fort St Nicolas : intérieur du bastion nord-ouest du donjon, dit de Mazarin, intérieur de la casemate de droite.
Fort St Nicolas : intérieur du bastion nord-ouest du donjon, dit de Mazarin, salle centrale des casemates, mur de fond avec fours.
Les sous-sols ou souterrains du donjon, reliés au rez-de-chaussée par les escaliers partant de l'entrée des couloirs axiaux des bastions, sont situés, comme on l'a vu, sous l'ancienne emprise des deux logis nord et sud (du major et du gouverneur), disparus depuis 1829, et sous l'ancienne emprise des ailes ouest et est qui bordaient la cour, y compris la ruelle intermédiaire, ces ailes ayant été aussi supprimées en 1829. La construction, entre 1824 et 1830, des nouveaux corps de caserne à l'Est et au sud de la cour du donjon a entrainé une modification en sous-œuvre des souterrains, en sorte que le sous-sol de l'ancienne aile Est a été complètement reconstruit selon le plan du nouveau corps de caserne; il est dans l'état actuel en partie inaccessible. Le souterrain ouest, bien conservé dans ses dispositions du XVIIe siècle, est aujourd'hui le dernier vestige, en sous-sol, de l'aile ouest sur cour et de la ruelle. Il se compose d'un corridor longitudinal, sous l'ancienne ruelle, bordant à l'ouest et distribuant des caves qui étaient sous les huit travées des casemates de l'ancienne aile sur cour. Dans la partie correspondant au quatre travées médianes, le corridor est décloisonné des caves (Fig. 174), elles-mêmes divisées en quatre doubles travées voûtées en berceau longitudinal, séparées par trois murs de refend.
Fort St Nicolas : souterrain sous l'aile ouest avec corridor longitudinal distribuant les caves.
Chacune des huit travées du corridor est séparée de la suivante par une arcade en plein-cintre appuyée, du côté des caves, soit sur un mur, soit sur un pilier isolé (dans les quatre travées médianes); ces huit travées du corridor sont couvertes chacune d'une courte voute en berceau transversal, surbaissée. Les voûtes des caves s'appuient, du côté de la cour, sur le roc naturel taillé, et comportent des soupiraux qui débouchaient au pied des anciennes façades sur cour disparues (Fig. 175).
Les deux travées de chaque extrémité du corridor sont cloisonnées des caves par un mur percé d'une porte dans une des travées, et séparées des travées médianes non par une arcade mais par une autre porte. Ces portes jadis fermées d'un vantail sont du même modèle, encadrement couvert d'un arc plein-cintre avec clef et sommiers en saillie, et arrière-voussure "de Marseille" . Un caniveau est aménagé à mi-hauteur le long du mur latéral des deux travées nord du corridor (Fig. 176).
Les caves sous l'ancien logis sud (du gouverneur) conservent leur volume et l'essentiel de leurs dispositions du XVIIe siècle, qui comportaient deux travées de salles séparées par un mur de refend. La plus grande de ces deux caves était à demi-cloisonnée du côté sud pour inclure le bas de la cage d'escalier du logis, qui lui donnait un accès direct depuis le rez-de-chaussée. Cet escalier a été détruit par la construction d'un des deux murs de refend du corps de caserne casematé sud en 1830, dont le soubassement, ajouré de deux grandes arcades à arc plein-cintre en brique recoupe en partie le volume de l'ancienne cave principale (Fig. 177).
Ventilée sur cour par deux soupiraux, cette grande cave est couverte d'une voûte en brique en berceau surbaissé, avec pénétration du berceau perpendiculaire d'une voûte d'arêtes couvrant sa travée sud semi-cloisonnée (Fig. 178) contigüe à celle de l'ancien escalier détruit. Cette cave devait être l'ancienne cuisine et office du logis, à en juger par les vestiges d'une grande cheminée en place dans son mur Est.
Des portes cintrées à arrière-voussure "de Marseille"(Fig. 179), semblables à celles déjà décrite, font communiquer cette grande cave d'une part avec la suivante, toujours sous l'ancien logis, d'autre part au vestibule qui la mettait en communication avec l'escalier montant vers le couloir axial du bastion sud-est. Ce vestibule souterrain a été un peu réduit en surface en 1830 du fait de la construction du soubassement du mur Est du corps de caserne sud. Pour autant, son volume actuel (Fig. 180) reste pour l'essentiel celui du XVIIe siècle, la structure complexe du voûtement, avec un pilier isolé le partitionnant entre une travée principale, le vestibule proprement dit, desservant l'escalier, couverte d'une voûte en berceau de briques de 1830 (avec large orifice zénithal), et une travée collatérale plus étroite voûtée comme les travées du corridor des caves ouest.
Fort St Nicolas : souterrain sous l'aile sud, cave de l'ancien logis sud XVII siècle, porte de communication à arrière-voussure de Marseille.
Fort St Nicolas : souterrain sous l'angle sud-est, vestibule avec escalier montant vers le rez-de-cour et le bastion
Docteur en archéologie médiévale, historien de l'architecture et de la fortification, spécialiste de castellologie médiévale. Chargé de l'étude du patrimoine fortifié pour l'Inventaire général du patrimoine culturel de Provence-Alpes-Côte d'Azur de 2003 à 2026.