« Il s’agit de vous raconter 200 ans de la Manufacture Brun de Vian-Tiran, deux siècles et deux lustres, 210 ans, une manufacture qui a été fondée à l’époque du blocus continental, époque où il fallait produire parce qu’on n'importait plus les draps d’Angleterre.
1 Manufacture Brun de Vian Tiran : d’où vient ce nom bizarre ?
Un certain Charles Tiran et un certain Pierre Laurent Vian qui sont respectivement le beau-père et le gendre se sont associés en 1808 pour installer un moulin à foulon sur la Sorgue. Ils ont repris en fait la roue de Sainte-Elisabeth au portail d’Avignon qui était une roue à des fins d’irrigation pour la transformer avec l’autorisation préfectorale en une roue à des fins industrielles. Donc au départ c’est la manufacture Vian-Tiran qui va devenir Brun-de-Vian-Tiran lorsque la petite fille Vian va épouser le fabricant d’en face, ce que vous connaissez aujourd’hui sous la forme du village des Antiquaires, qui était l’affaire Jean-Jacques Brun. Celui-ci a eu 17 enfants, 8 ont survécu ; parmi eux, le dernier du premier lit était mon arrière-grand-père Emile Brun. Il a épousé la petite fille Vian et il a quitté l’entreprise familiale pour aller s’installer en face rue Victor Hugo et reprendre l’entreprise Vian-Tiran. Donc il a mis son nom, sur la raison sociale Brun, et de, sous-entendu, provenant de Vian-Tiran. C’est bien Veuve Vian Tiran qui a été à l’origine de notre fabrication de tapis et de couvertures, (voyez ce qui est marqué sur cet entête de lettre, l’indication des médailles, vous voyez indiqué tapis, couvertures, cabans, mac-ferlands) ce qu’on appelait autrefois des tissus grossiers, tissus lourds d’habillement mais il s’agit déjà de fabrication lainière. Trois générations de gauche à droite, Emile qui a accroché son nom à Vian-Tiran, son fils Jean Brun mon grand-père, et mon père Louis Brun.
II C’est d’abord une histoire d’eau, sans eau nous ne serions pas là. Voyez cette vue aérienne. C’est la configuration classique d’une usine sur les bords de la Sorgue. Pourquoi ? Vous avez des bâtiments qui suivent la berge, voyez ils sont tordus, chez nous tout est un peu bizarre, tout est un peu de coin. Arrive un canal qui passe devant la manufacture, deux petites voûtes qu’on peut deviner et puis sous la manufacture passent les canaux qui actionnent les roues hydrauliques. Vous remarquerez que le bâtiment principal, de gauche à droite sur la photo est perpendiculaire à un canal qui prend sa source à l’angle du pont des Cinq Eaux, qui rejoint la grande Sorgue tout à fait en haut. Donc voilà la configuration on ne peut plus classique, il y a donc un bâtiment principal à cheval sur la rivière. Il y a en bas à droite des bâtiments, une maison, c’est en principe la maison du patron puisqu’il faut être là le plus longtemps possible de préférence le jour et la nuit et c’est ce qui m’est arrivé et est arrivé à mes prédécesseurs…
Ça c’est la roue de Tiran. Tiran était fabricant de couvertures avant 1808 car la manufacture a été fondée en 1808 et Tiran était déjà fabricant de couvertures installé en face de là où nous sommes aujourd’hui c’est-à-dire au bout du cours Victor Hugo au 10 et voici la roue qui actionnait le moulin à foulon dont il subsiste le mouvement des engrenages de la roue en face.
III On ne peut pas parler de la maison BVT sans parler d’abord de l’industrie textile à l’Isle sur la Sorgue. Nous sommes dans une ville drapière d’abord, qui plonge son histoire quasiment dans l’Antiquité. Il nous manque beaucoup d’éléments mais il est vraisemblable que l’industrie de la laine est très antérieure à celle de la soie qui nous a été amenée par les papes à partir de 1275. Les papes ont eu à cœur d’industrialiser le comtat Venaissin et ils ont amené l’industrie de la soie partant de Toscane, du Venete bref la soie est arrivée à l’Isle sur la Sorgue dans un pays où l’on faisait déjà de la laine. Là je vais être obligé de vous infliger un petit cours de textile : comment cela a t-il démarré ?
Le tissu de laine qui sort d’un métier à tisser est une catastrophe, c’est moche et cela ressemble à une toile à beurre, c’est un sac de patates et cela ne fait pas une belle couverture. Pour faire une belle couverture il faut quelque chose de plus, il faut traiter ce tissu dans l’opération des apprêts qui vient du latin paratus (qui veut dire beau) ; le premier traitement après le tissage va consister dans le foulage. Le foulage c’est l’opération pour obtenir un certain degré de feutrage. Le feutrage c’est ce qui vous arrive quand vous lavez trop énergiquement une paire de chaussettes ou un pull-over, c’est la cata et c’est irréversible. Mais ce défaut de la laine est en réalité sa principale propriété et nous allons l’utiliser à foulon. Tous les tissus qui sortent de tissage vont être foulonnés, foulés, foulés vous savez c’est la même chose que le foulage de la vendange, c’est avec les pieds qu’on foule et vous voyez l’esclave pompéien est appuyé sur un paravent et il foule le drap. A L’Isle sur la Sorgue, on n'a pas d’esclaves mais on a des moulins à foulon.
Les moulins à foulon reproduisent le mouvement des pieds, qui sont des marteaux qui sont soulevés par des mécaniques entrainées par une roue bien sûr et ils retombent dans une cuve pour feutrer le tissu. Nous avons donc sur les bords de la Sorgue des moulins et des moulins à foulon qu’on appelle des moulins paroirs, pour parer l’étoffe qu’on appelle ici des moulins paradou. Ces nombreux moulins à foulon sont toujours installés au bord d’un ruisseau. A L’Isle sur Sorgue c’était plus qu’un ruisseau, c’était la Sorgue.
Ils actionnaient des mécaniques plus ou moins rustiques qui ont donné l’activité du foulage. C’est l’opération la plus difficile du cycle de fabrication au point de vue de la pénibilité : imaginer fouler toute la journée…Et c’est la première étape à être mécanisée parce que par chance c’est une étape simple, elle n’est pas compliquée, c’est une étape qui consiste tout simplement à actionner des masses qu’on soulève et qui retombent.
Pour la filature, ce sera une autre histoire, je vais vous dire un mot de la filature. La filature de la soie et la filature de la laine sont totalement différentes. La soie c’est un cocon d’un gramme, on attrape le bout du cocon ce qui n’est pas une petite affaire et une fois qu’on le tient on a un filament d’un kilomètre de longueur. Si ce filament n’est pas assez solide, on en met deux, trois, dix, on les mouline ensemble et on a belle et bien un câble d’un kilomètre de long. Dans la laine, quand on tond un mouton on a des fibres de cinq centimètres et avec ces fibres de cinq centimètres il faut faire un kilomètre. C’est une autre paire de manches car il s’agit de passer par des étapes complexes, des étapes qui ne seront inventées que très tard. La filature de la soie mécanisée existe 2 000 ans avant notre ère en Chine ; il faudra attendre 2 000 ans après notre ère pour avoir la mécanisation de la filature de laine. Pas tout à fait, car c’est à partir de 1850 que les premières machines à filer arriveront principalement d’Angleterre. Le premier inventeur étant un certain Hargreaves qui a eu l’idée de combiner la force motrice qu’il obtenait avec sa mule tournant sur une aire à l’habilité de sa fille qui faisait les mouvements principaux de la filature. Sa mule c’était sa mule et sa fille s’appelait Jenny, il a appelé la mécanique la mule Jenny : c’était la première invention. La mule Jenny est arrivée à l’Isle sur Sorgue dans les 1850 et elle a fonctionné dans les différentes manufactures de l’Isle. Cela a été la première étape de la filature mécanisée. Où est-ce qu’on a installé ces machines ? Dans les moulins à foulons parce que c’est là qu’il y avait un moulin hydraulique qui donnait le mouvement. Il faudra attendre pratiquement la fin du 19e siècle, c’est-à-dire 1895, pour qu’arrive à l’Isle les premières machines à tisser mécanisées ; elles nous viennent d’Allemagne, de Saxe, elles sont construites pour le monde entier pratiquement dans des ateliers qui sont situés à Chemnitz connue sous le nom de Karl Marx Strat du temps de l’occupation soviétique. Où va-t-on installer ces métiers à tisser ? Également dans les moulins.
Le moulin drapier à l’origine qui est un moulin à foulon va intégrer progressivement la filature puis le tissage et à partir de 1900, on a une configuration à l’Isle sur Sorgue de cinq usines intégrées, on peut étendre le champ, il y a une manufacture à Fontaine de Vaucluse (Fourmon) ; à l’Isle il y a trois manufacture Brun : la manufacture familiale de Gaspard Brun, l’aîné de notre famille qui s’est installé pour faire des feutres de papeterie à l’angle du bassin à Notre Dame, il y a la manufacture Vian Tiran future BVT et la maison mère qui est la manufacture de Jean-Jacques Brun qui se trouve au village d’Antiquaires.
On va passer la vue suivante pour dire que la soie est arrivée à l’Isle sur Sorgue au 13e siècle. Certainement pas pour rien d’abord parce qu’il y avait l’eau, la force motrice.
J’ai mis ici la photo d’Alphonse Benoit qui est certes notre bienfaiteur ; il venait de Lyon, il a développé la soie dans des proportions vraiment phénoménales, il était successeur de la famille Juge, il a repris les ateliers Juge et il les a fait fonctionner jusqu’à la deuxième moitié du 19e, nous avons eu une industrie puissante de la soie à l’Isle sur la Sorgue.
Extrait des « Notes sur L’Isle de Guigue » (qui fournit une intéressante histoire de l’Isle à cheval sur le 18e et le 19e siècles) avec les emplacements des roues et des moulins sur la Sorgue. Il y a à l’Isle une soixantaine de moulins : phénoménal. Quelle était la ville qui pouvait prétendre avoir soixante moulins sur une rivière… En plus de ça, il y avait les conditions idéales parce que si on se reporte à cette époque, au 18e, il n’est pas possible d’installer un moulin sur une chute d’eau importante, je veux dire par là que les grandes chutes qui sont recherchées aujourd’hui dans les Pyrénées, les Alpes avec 500 mètres de chute c’est magnifique mais ça n'existait pas, on n’avait pas les moyens de les exploiter.
Par contre nous avions la chance d’être dans un pays de basse chute avec des débits relativement régulier. Soixante moulins sont installés on va voir la vue suivante je me suis amusé à colorer les moulins de l’Isle, en bleu quand ce sont des moulins lainiers, des moulins de draperie, en rose les moulins à soie et vous voyez très nettement se découper les quartiers de la soie et les quartiers de la laine. Vous avez ici un ensemble de moulins de la Sorgue Nord qui sont tous roses ce sont des moulins à soie, vous avez encore des moulins à soie dans le canal de l’Arquet, c’est logique, le canal de l’Arquet est un petit canal de faible chute qui prend sa source sur Bouïgas. Les dix-sept moulins se partagent une chute de 2,70 mètres ça veut dire pour chacun rien du tout, de toute petite puissance et suffisamment pour que dix-sept moulins soient installés sur cette petite branche de la Sorgue et créent environ 300 emplois dans la soie… Vous voyez que l’énergie était précieuse quand elle était bien exploitée et le génie des hydrauliciens de l’Isle sur Sorgue a été justement d’être capable de se répartir les chutes, les grosses chutes étant réservé à la laine, les petites à la soie.
Vous voyez le quartier de la laine ici, là vous avez Vallabrègue, là vous avez la Manufacture ; ici vous avez encore un quartier de la laine, c’est le village des Antiquaires et puis vous avez le quartier de la laine, de Notre-Dame….C’est là qu’était l’usine de Gaspard Brun établi sur une petite turbine qui était sur le tombant du déversoir du bassin. Voilà donc la répartition très favorable à une industrialisation lainière. La laine et la soie se sont partagées une quarantaine de moulins, il y en avait vingt autres dans des activités diverses. Là nous avons vraiment une configuration de l’industrie textile l’isloise.
IV La Sorgue c’est l’élément N°1 de l’environnement naturel, l’autre élément favorable au développement de l’industrie : le chardon. L’Isle sur Sorgue est une ville drapière très spécialisée. A part quelques draps grossiers, on fabrique d’abord des couvertures. Une couverture qu’est-ce que c’est ? C’est un tissu de laine gratté, qu’est-ce qu’on a pour gratter un tissu de laine à l’époque, on n’a pas trente-six choses, on a des chardons. Il est cultivé dans toute la Basse-Provence, il s’en fait des milliers d’hectares, c’est une culture d’assolement. Le chardon va être employé pour sortir le poil de couverture. Le chardon, on l’appelle la cardère, on dit souvent le chardon carde la laine, et bien non c’est un faux ami, cardère c’est le nom qui est donné au chardon, le chardon sert à gratter, il n’a jamais cardé la laine ; il a un deuxième nom c’est celui de foulonum car c’est le chardon des moulins à foulon. On l’emploie dans le moulin à foulon parce que pour gratter la laine, les tissus de laine, rien ne remplace l’humidité comme ambiance, c’est en présence d’humidité que la laine est la plus élastique et se brise le moins sous l’effet du chardon. Donc le chardon a aidé considérablement l’activité de L’Isle sur Sorgue. Il venait beaucoup de Saint-Rémy, avec la famille Mistral qui étaient des fabricants de chardons, c’est eux qui faisaient des contrats avec les paysans et ils rachetaient aux termes de deux ans la récolte de chardons après avoir fait des contrats garantissant les prix. Vous voyez l’utilisation des chardons, on les monte sur des croix de cardage (le terme de cardage est impropre c’est comme ça : ces chardons sont fixés sur des espèces de raquettes et toute la journée les ouvriers tirent sur ces raquettes pour gratter le tissu et pour sortir le poil, travail très pénible qui sera relativement vite mécanisé, beaucoup moins tôt que le foulage, mais qui sera mécanisé dès que l’on aura installé des machines sommaires dans les moulins à foulon.
Là vous avez l’illustration sur les planches de l’encyclopédie de Diderot du grattage à la main, vous avez des ouvriers qui grattent verticalement le tissu posé sur des espèces de perches hautes.
Voilà des chardons vus de près, vous avez la pointe du chardon qui est assez exceptionnelle, c’est un crochet très court qui permet de faire une entaille de grande qualité, on n’a jamais trouvé rien de mieux aujourd’hui ; les plus belles qualités sont faites là-dessus, on utilise toujours le chardon naturel.
On a développé une ligne de chardon métallique à partir d’une copie du chardon naturel et je dirais que mieux on a copié le chardon meilleur a été le chardon métallique.
Petite diversion, on a parlé textile, on a parlé laine et on a parlé soie. Une période intérimaire est celle du 19e siècle au cours de laquelle on exploite la garance qui est cette plante qui donne un jus tinctorial, le rouge garance utilisé pour teindre les costumes de l’Empire jusqu’à la guerre de 14 lorsque l’on se rend compte qu’il valait mieux se battre en bleu marine qu’en rouge. La garance donc a vu son apogée à l’Isle au milieu du 19e siècle. C’est Jean Althen qui l’a introduite au début du 18e siècle. A l’Isle sur Sorgue, cette activité est amenée par la famille Vallabrègue, une grande famille juive de Carpentras qui a exercé son métier dans la production de garance.
V Les bâtiments de l’usine de Vallabrègue, vue du bord des Cinq eaux, sont mentionnés en 1793 comme moulin paroir au singulier ce qui peut laisser supposer que c’était un moulin banal dans lequel on amenait son drap de laine pour le feutrer. C’est une supposition personnelle, et il y a beaucoup de choses qui prouvent que c’est ça. Notamment sous le bâtiment, quand on descend dans une espèce de catacombe, on trouve des arcs de cercle qui sont gravés dans le calcaire des murs qui montrent des installations multiples de petits moulins, des moulins à façon certainement dans lesquels on venait amener son drap de laine. Donc la famille Vallabrègues va acquérir ces bâtiments. Et ce moulin drapier typiquement l’islois va devenir un moulin à garance, et ce jusqu’à pratiquement la fin du 19e (1868) jusqu’à ce que la BASF (Badische Anilin Soda Fabrik) en Allemagne invente l’alizarine (à partir du goudron de houille), la base de tous les colorants modernes. Voilà donc pour l’étape de Vallabrègues et de la garance.
VI Passons à BVT : qu’est-ce qu’on a fait pendant ces 200 ans ? Au début 1808, qu’est-ce qu’on produit ? On produit des couvertures, c’est certain. Et on produit des cabans, c’est un manteau qui est taillé dans un cercle, il y caban de berger, caban de marin… c’est un drap de laine lourd qui est très feutré et qui est tissé sur une grande largeur : on tisse deux mètres de large et on sort péniblement 1,40 mètres. C’est du vrai feutre…
Ensuite, 2e fabrication importante à l’époque c’est le drap damier c’est ce qui sert à faire les chaussons pour les pêcheurs à Marseille, les paveurs de rues, c’est un drap feutré on l'appelle aussi des bas d'herbages parce qu’on en faisait des cuissardes quand on allait à la chasse, pour être au chaud et à l’abri de l’humidité donc un drap lourd et feutré. Aujourd’hui, vous le verrez sous les selles de chevaux vous le verrez sur les couvertures de chevaux. Dans la Camargue vous en avez des kilomètres, aujourd’hui c’est surtout pour l’extérieur qu’on met ce drap, on n’en fait plus des chaussons ; du reste la fabrique de chaussons qui était installée dans la manufacture c’est la première chose que mon père (Louis Brun) a arrêté en 1932 quand il est entré dans la manufacture, la confection des chaussons était devenue non rentable par ce que nous étions concurrencés par les ateliers arméniens de Marseille qui dans l’arrière-boutique fabriquaient des chaussons à des prix imbattables, ils ne comptaient pas leurs heures. Alors mon père est allé à Marseille et a négocié pour qu’ils lui achètent le tissu. Et on est resté fabricant de drap damier et on en fabrique toujours, on en fait des kilomètres mais pas tous les jours. Ce drap damier sert à toute sorte d’applications techniques, pour du revêtement de cylindres enfin toutes sortes de choses. Il est même assez emblématique de la maison puisque quand on a sorti la collection Mérinos d’Arles antique avec des laines ultrafines, on en a fait le dessin des couvertures.
1830 c’est l’invention du tapis d’Avignon par un certain Charles Tiran. Il a eu l’idée tout simplement de faire un caban très lourd, un drap encore plus feutré, de le gratter avec des chardons, d’en tondre le poil et d’en faire un pseudo tapis. Il n’a pas du tout inventé le tapis, le tapis d’Orient… mais il a inventé quelque de très particulier, il a réussi à faire du tapis à partir d’un métier à tisser de couverture. C’est-à-dire qu’un tapis d’Orient, un tapis turque, un tapis perse ou chinois sont des tapis à points noués qui sont engendrés point par point c’est-à-dire qu’on met côte à côte des aigrettes de fils et un millimètre sur un millimètre on fait un point. Un point, un point, un point et après quand on finit toute la largeur du tapis on recommence parce qu’on a avancé d’un millimètre donc il faut recommencer et on fait mille fois le point et ça se traduit par des millions de points. C’est un travail de main-d’œuvre très lourd. Le tapis d’Avignon a en fait été le premier tapis très démocratisé en ce sens qu’il est une fabrication beaucoup plus simple. Il est tissé sur un métier à navettes c’est-à-dire que là où il faut faire mille points on fait un passage de navettes, certes dans l’autre sens il faut passer mille fois mais au lieu de faire mille fois mille on ne fait qu’une fois mille. C’est un tissu classique qui est très lourd, qui est fait avec des fils assez grossiers et souvent à partir de laines du bassin méditerranéen, je vous dirai pourquoi, à partir de poils de bœufs, de veaux, de chevreaux. On récupère les poils dit grossiers. En 1830, on est au tout début du tapis d’Avignon, mais exactement trente ans après l’invention de Jacquard à Lyon. Jacquard n’a pas inventé le tissage mais il a inventé le moyen de faire des dessins automatiquement au tissage. Et donc nous avons bénéficié de cette invention de Jacquard très tôt et on l’a exploité pour créer du tapis d’Avignon, du tapis à dessins. Le tout est tiré sur du papier Ozalid. A l’école, on a tous tiré des plans sur la machine à Ozalid avec le bac d’ammoniaque. Ce sont les débuts de l’Ozalid et du tapis d’Avignon Jacquard.
VII La provenance des laines ; 1850 vous avez là un document qui a été essentiel lorsque j’ai voulu écrire l’histoire de la manufacture pour le bicentenaire, il y a 10 ans, je suis tombé sur ce document qui porte un titre assez sympathique, c’est presque un peu romanesque, ça s’appelle "nomenclature des laines de notre emploi", si vous décodez aujourd’hui c’est un inventaire de ce qu’on emploie. On est dans un pays calcaire, la culture est pauvre, on fait de l’élevage de moutons parce qu’on ne peut pas faire autre chose, donc l’industrie lainière à l’Isle sur Sorgue est partie de la production de laines locales. En 1850, vous avez un peu l’idée d’où viennent les laines. Vous savez que quand on désigne une laine, la première chose qu’on désigne c’est le pays d’origine. Un marchand de laine qui vient me voir, il ne me demande pas si je veux de la laine de 22 ou 35 microns, il attend de moi que je lui dise Zélande, Australie, Amérique du Sud…
Nous avons toutes les origines de matières qui sont chez nous. On utilise des laines du Turkestan, de Caramanie, du Liban actuel, de Smyrne, d’Italie, de Syrie, d’Alep, bref vous voyez apparaître tout un tas de noms qui englobent le bassin méditerranéen, une partie de l’Afrique du Nord. Il y a une explication : c’est la foire de Beaucaire qui est la grande foire du Sud. Le Rhône, c’est là qu’arrivent toutes sortes de navires en provenance de tous ces pays qui nous amènent des matières premières et qui nous achètent des produits et je me suis souvenu que mes arrière-grands-parents, chaque année, pour la Sainte-Madeleine allaient à la foire de Beaucaire pour vendre les fabrications qu’ils avaient effectuées avec des laines qu’ils avaient achetées un an plus tôt. Donc nous avions déjà grâce à la foire de Beaucaire une ouverture phénoménale sur le monde extérieur. Certes la navigation à la vapeur n’est pas encore arrivée, l’Océanie est loin, l’Amérique du Sud et l’Afrique du Sud aussi mais nous avons quand même un choix phénoménal de laine qui proviennent d'abord de l’environnement du bassin méditerranéen.
VIII La période de 1870 à 1914 va être essentiellement marqué par l’arrivée d’Emile BRUN qui va être un bâtisseur et un inventeur. Il a doublé la puissance de la manufacture en installant une deuxième roue hydraulique pour la faire marcher. On avait une roue qui datait de la famille Jassot, on l’a doublé et sous la manufacture on trouve encore aujourd’hui des canaux, la Sorgue est canalisée par des canaux en pierre de taille calibrée qui ont des formes extraordinaires, des éperons, bref il a y toute une stéréotomie fabuleuse sous la manufacture qui conduit l’eau à travers des pertuis vers les deux roues qui actionnaient la manufacture.
Deuxième chose qu’il a faite ; il avait observé que la filature du poil de chèvre qui était indispensable pour fabriquer les scourtins des moulins à huile. Vous savez que dans les moulins à huile traditionnels, il y a des scourtins, des espèces de bérets dans lesquels on met la pâte d’olives écrasées. Et ces scourtins sont pressés, mais il faut les entretenir aussi bien au plan mécanique qu’au plan de l’hygiène. Le poil de chèvre n’ayant pas d’écaille… comme la laine, il est beaucoup plus propre plus facile à nettoyer et entretenir. Donc les scourtins sont faits en poils de chèvre mais le poil de chèvre ne se file qu’à la main et à la main on s’abime les doigts, les fileuses qui filent la laine déjà c’est pénible, le poil de chèvre c’est raide. Alors il a inventé tout simplement les machines pour filer le poil de chèvre. Il a réussi à faire des composants de machines qu’il a accouplés et qui ont donné ce fil qui a servi pendant très longtemps (aujourd’hui on est sur des fibres synthétiques) mais en réalité pendant très longtemps la manufacture a fourni aux fabricants de scourtins les fils de poils de chèvre.
Donc c'est une activité dans le tissu technique. Il devait être inspiré un peu par son frère aîné Gaspard, qui lui, avait inventé beaucoup de choses dans le domaine du feutre à papeteries puisque les feutres à papeteries les plus délicats étaient fabriqués à L’Isle-sur-Sorgue dans la manufacture de Notre-Dame.
IX Alors je vous ai parlé de l’arrivée de la mule Jenny, la voilà, c’est mon grand-oncle qui s’exerce sur la mule Jenny, une machine phénoménale, semi-automatisée pour la filature mécanique. Et je vous amène là, donc la facture des premiers métiers à tisser mécanique, venant de Chemnitz qui ont été installés dans la manufacture en 1895.
Ces mêmes métiers, cinquante ans après étaient quasiment les mêmes. J’ai commencé à travailler sur ce type de machine, ces métiers ont duré cent ans. Les perfectionnements qui ont été apportés étaient d’ordre minime. En réalité la conception était absolument fabuleuse, ce sont des métiers qui pouvaient tisser avec cinq boites de chaque côté c’est-à-dire jusqu’à neuf couleurs, cinq navettes de chaque côté, quatre – un, pas cinq navettes de chaque côté car quand il y a une navette qui part il faut qu’en face il y ait une boîte vide sinon c’est embêtant. Donc voilà le type de machine qu’on a utilisé pour tisser avant d’arriver aux métiers à tisser sans navette, le premier un DEWATEX, en 1965, breveté par Raymond Dewas.
Alors le caleu c’est la lampe à huile de l’époque. J’ai fait exprès de noter avant l’électricité parce que l’électricité est arrivée à l’Isle dans les années 1900 mais quand je dis elle est arrivée on l’a amenée parce qu’il n’y a pas de lignes en 1900, pas d’EDF, il n’y a pas de producteurs. On achète dans les usines, manufactures des alternateurs pour faire de l’électricité. Cette électricité, on ne s’en sert pas pour faire tourner les moteurs parce que c’est une hérésie. Faire de l’électricité avec un alternateur vous perdez 20% de l’énergie. Après vous transportez par la ligne et au bout il y a un moteur, au moteur vous perdez encore 20% ce qui fait que quand vous avez produit avec une roue hydraulique 1KW à la sortie il vous reste les deux tiers. Alors l’énergie était tellement précieuse qu’il n’était pas question d’en perdre un tiers en route. Donc l’arrivée de l’électricité n’a été qu'un début de changement dans les modes de transmission de l’énergie à l’intérieur des manufactures. En revanche, là où c’était sordide, c’était au niveau de l’éclairage, l’éclairage d’une lampe à huile ça éclaire à peine plus que rien, c’est impensable d’avoir travaillé aussi longtemps dans des conditions aussi difficiles. L’arrivée de l’électricité est une révolution sur le plan de l’éclairage. L’électricité servait de lumière électrique.
X Après la guerre de 14. En 1925 la mule Jenny, cette machine complexe est remplacée par le self-acting cette machine qui marche toute seule, comme son nom l’indique ça vient d’Angleterre et voilà la première qui est arrivée chez c’est une machine énorme de 32 mètres de long qui avait 400 broches et là mon grand-père et mon grand-oncle mettent en route en 1925 le 1er renvider (self-acting) c’est comme cela qu’on dit en France qui provient de Leeds et qui va produire une grande partie des fils de la manufacture tout de suite. Une autre variante du self acting pour faire des cocons de trame, pour mettre dans les navettes, voyez ce sont des cocons que des ouvriers emportent dans leurs bras, ils sont fabriqués sur des machines verticales, ça c’est le continu à filer, qui ne permet de faire que des fils floches, autrement les fils solides on les fait sur le self-acting et sur le continu chapon qui est là, on fabrique des cocons.
Alors l’énergie nous a été fournie par la Sorgue, on l’a exploitée au mieux. Dans les années 1900, la Sorgue est devenue insuffisante, la mécanisation a demandé plus de kw, de chevaux ; elle a demandé plus de stabilité dans la fréquence parce que quand vous avez un métier à navettes qui est commandé par une roue hydraulique, il vaut mieux que la roue tourne bien régulièrement car si elle tourne trop vite, on emballe et les navettes partent très fort, on ne sait pas où elles arrivent. C’est assez cocace de faire tourner un métier à tisser avec une roue. Ici nous n’avons pas accéder aux machines à vapeur, comme l’usine du Moulin Vert, nous avions des moteurs à gaz avant d’avoir des moteurs diesel. C’étaient des moteurs énormes, de plus de 70 litres de cylindrée qui tournaient à 200 tours/minute, il n’y avait qu’un seul piston, il pesait quelque chose comme cinq ou six tonnes. La même version en diesel a pris la suite vers 1932.
11 Alors la crise de 1929. En 1932 Louis Brun arrive dans une manufacture qui est en sommeil. Il y a à peu près dix ouvriers qui travaillent à mi-temps, l’après-midi ils font le jardin. La crise de 29 a des séquelles qui n’en finissent plus, c’est le marasme alors il se dit « quand-même il faudrait faire quelque chose pour trouver de l’activité ». Il sort de l’école textile de Vienne en Isère où il a fait un brevet supérieur (actuel CAP-BEP) de monteur en draperie. Il a beaucoup travaillé, il a fait partie notamment des volontaires qui, à l’école de Vienne étaient d’accord pour travailler la nuit. Le train bleu amenait les échantillons d’Angleterre à la gare de Vienne, ils récupéraient les échantillons des fabricants anglais et pendant la nuit, les élèves décortiquaient les échantillons, les analysaient, les reproduisaient en fils cardés qui était la spécialité de Vienne et au petit matin quand ils allaient se coucher, les documents partaient dans les usines et on fabriquait la copie des draps anglais. Donc il a fait partie de cette contrebande mais c’était une très bonne formation et une si bonne formation que quand en 1932 il arrive à la manufacture, il se dit qu'il faut relancer l'activité et faire autre chose que des couvertures et du tapis, Alors il est allé à Angoulême plus précisément dans le choletais. Il a vu qu’on fabriquait du tissu pantoufle, et que ce tissu de charentaise pouvait être un tissu de très belle qualité. Il s’est intéressé à ce qu’il se faisait de mieux, il a ramené des idées et après deux collections successives de six mois, l’activité de la manufacture était remontée à une cinquantaine d’employés. Il a donc redonné toute sa prospérité à la manufacture dès 1933, 1934. La vie est belle, tout va bien jusqu’à la déclaration de guerre et là gros problème : tous les clients du choletais sont en zone occupée, c’est-à-dire qu’il a perdu tous ses clients. C’est réglé, tout ce qu’il a fait ne sert plus à rien ; ça a servi à remonter la trésorerie de la maison mais enfin ça ne donne pas d’activité. Pour couronner le tout, le tapis est condamné parce qu’il est interdit : la laine est une matière première stratégique, il n’est pas question de consommer de la laine pour en faire des tapis ; les tapis on peut s’en passer ce n’est pas stratégique, la laine en revanche l’est et donc il y a interdiction de faire des tapis. Alors il a bien un contingent pour faire quelques couvertures, il est réquisitionné mais il va se tourner vers le tissu d’habillement. Il va donc reconvertir la manufacture pour faire des tissus cardés, des tissus chauds pour faire du pantalon, de la veste. Voilà un aperçu des fameux tissus tweed dont j’ai porté encore quelques exemplaires en souffrant dans le pantalon ; j’en ai un grand souvenir car au moment de la guerre le tissu tweed, ça piquait beaucoup les jambes.
12 Dans le même temps, il faut que je vous dise un mot de cette fibre qu’est la ramie. La ramie c’est une plante qui ressemble un peu au lin qui donne une fibre extrêmement solide. La ramie c’est ce qui a servi depuis des lustres à faire les cordages de la marine et surtout de la Marine nationale. On a besoin de cordes légères et solides. La ramie est la fibre la plus résistante qui existe dans les fibres naturelles, elle a surtout l’avantage d’être totalement imputrescible. Elle vient de Cochinchine. La ramie a fait l’objet d’études un petit peu à la manière de Philippe de Girard qui a inventé la filature mécanisée du lin. Il y a un inventeur de Nîmes, un certain Pierre-Auguste Favier qui, 70 ans après Ph. de Girard invente la filature mécanique de la ramie, c’était stratégique pour la marine. Il a donc créé les machines pour faire la ramie et tout comme Ph. de Girard avec le lin, il a été pratiquement non entendu et il a dû se débrouiller tout seul. Pierre-Auguste Favier, lui, après beaucoup de déboires dans les expositions de 1885, 1886 à Paris, n’a jamais réussi à vendre ses brevets, il les a exploité lui-même en rachetant une garancine devenue brasserie à Entraigues, le Moulin de Valobre (cahier 5 de l’ASPPIV, 1985) qu'il a transformé en usine de ramie en y appliquant ses brevets. Phénoménal, il y a 600 personnes qui travaillent là. C’est vraiment stratégique, cette usine donc va prospérer sur des techniques modernes pour l’époque. En 1939, mon père a perdu ses clients et P.-A. Favier a perdu ses fournisseurs. Au départ, M. Favier a planté 30 hectares de ramie dans la plaine d’Entraigues. La ramie est une ortie, c’est une plante qui fait 3 mètres de hauteur. Au premier coup de mistral tout a été balayé et P.-A. Favier partir pour le Vietnam où il a planté 3 000 hectares, autrement dit il s’est approvisionné au Vietnam, il a ramené la ramie à Entraigues pour la filer et là en 1939, de même que mon père n’a plus de clients, devenus inaccessibles dans le choletais, lui n’a plus fournisseurs. Donc à deux ils font la paire ; ils sont bien embêtés, alors ils échangent leurs malheurs et se disent qu’est-ce qu’on pourrait faire ensemble. Alors l’idée a été que comme ersatz de la ramie, on se mette à filer du genêt. Ils ont fait des essais, ils ont réussi à faire du fils avec le genêt gris, pas le genêt jaune, mais une variante le genêt gris, qui donne un liber c’est-à-dire la tige de la plante assez fin, en tout cas plus fin que le lin, ça reste tout de même un ersatz de la ramie, et ce fil qu’ils réussissent à faire au moulin de Valobre va être amené à l’Isle sur Sorgue, à la manufacture où il y a une partie du tissage qui va être convertie en tissage de ramie et avec cette fibre très solide, on va fabriquer pendant la guerre du coutil matelas. Alors ça a été toute une acrobatie parce que le métier il fallait tout un tas de systèmes humecteur pour assouplir la fibre ; il fallait des conditions atmosphériques très particulières, bref c’était un véritable tissage aquatique et quand la guerre a été finie, la première chose qu’a fait mon père, ça été d’arrêter cette activité héroïque.
XIII Donc on a passé la guerre à tisser de la ramie et à faire des vêtements et du coutil matelas. Au lendemain de la guerre, il se présente une opportunité. Pendant toute la durée de la guerre, les voitures sont sur cales et les sièges sont en moleskine, ça veut dire qu'ils sont tout craquelés, les sièges sont devenus des pinces fesses remarquables à telle enseigne qu'il faut les protéger pour s'asseoir dessus. Et pour les protéger rien ne vaut un plaid, j'ai l'air de vous faire l'article mais c'est la réalité. Et donc on a créé une collection de plaid. 90% de ces plaids allaient dans les bagnoles et il y avait même un format spécial qui était le plaid 4CV, le plus petit et ça a très bien marché. On en a fait des dizaines de milles parce que mon père Louis, en fait, avait voulu, à la sortie de la guerre, il cherchait du travail bien sûr, mais il avait voulu volontairement freiner l'activité draperie parce que la draperie de laine, d'habillement c'est quelque chose qui se produit dans les centres textiles car il y a un tas d'opérations connexes dans la fabrication qu'on ne peut pas rassembler dans une seule manufacture. Et alors pour avoir la souplesse il faut être dans un centre où les uns sont équipés, dépannent les autres etc… A L’Isle sur sorgue on était un trop petit centre, on était trop isolé il a dit il faut ralentir le tissu d'habillement et il a lancé le plaid qui est en fait à cette époque une couverture écossaise.
Sur la vue, à l’arrière de la manufacture on aperçoit des espèces d’échelles horizontales en fait des rames qui sont des étendages qui font 100-150 mètres de long, sur lesquels on tire le tissu, on le tend et on le fait sécher pour qu’il prenne sa dimension : le séchage à l'air libre. Mais il dépend du beau temps et quand ça ne sèche pas c'est grave il faut arrêter la fabrication. Alors en 1954 la première chose que fait mon père après la guerre, premier gros investissement c'est une rame, une machine de dimension imposante, ce qu'il faut pour sécher du tissu dans des bonnes conditions, alors là on peut sécher des centaines de mètres par jour ce n’est pas un problème. Cette machine est toujours en activité chez nous. Elle a été beaucoup transformée mais c'est un gros séchoir avec le transport du tissu mécanisé
Vous avez vu la mule Jenny, vous avez vu le self acting ; aujourd'hui les premiers continu à filer en continu c'est-à-dire des machines à filer qui déroulent la mèche qui est produite aux cardes, l’étirent et la tordent sous forme de rouet là vous avez soixante rouets, on a des machines qui vont jusqu'à 160 broches qui donne la torsion pour solidifier le fil. En un mot, voilà les machines modernes de filature, c'est toujours d'actualité, cette machine est encore chez nous actuellement.
XIV Années 1960 – 1970
Le grand événement qui a finalement marqué pendant plus d'un demi-siècle la manufacture c'est l'invention de la couverture Mohair par Louis Brun.
Dans les années 1960 Louis Brun a observé que, de façon générale, le prix du fioul ne cessait de baisser. Dans ces années-là on est sorti de la guerre, on est sorti de l'après-guerre, on est sorti du plan Marshall, le fioul baissait, mon père s'est dit on va chauffer les maisons, on n'aura plus besoin d'avoir trois couvertures sur son lit donc il faut faire des couvertures plus légères, première idée. 2e idée beaucoup plus visionnaire, il observe aussi bien dans la manufacture que dans le travail de tous les jours, on force moins, c'est à dire qu'on a des machines, on a des auxiliaires, on a une aide au travail, ce qui ne veut pas dire qu'on travaille moins disons qu'on force moins même la secrétaire qui tape, vous vous imaginez quand on tape 4 exemplaires avec 3 carbones, il fallait taper sur les touches, tout ça fait rigoler aujourd'hui, c'est un fait qu'on a enlevé de la pénibilité à tous les stades du travail, les voitures avec l'assistance direction, au freinage bref quand on voit ce qu'étaient les mains d’un paysan qui conduisait une charrue au lendemain de la guerre et les mains qu'il a aujourd'hui, ce n’est plus du tout pareil. Donc Louis Brun s'est dit, pour avoir des couvertures plus légères il faudra aussi avoir des couvertures plus douces parce que les doigts sont sensibles à la douceur. Alors la réponse a été presque immédiate, il a dit : « il faut qu'on fasse une couverture plus légère inspirée de ce qui est fait en Angleterre dans les châles, dans les écharpes, on va faire une couverture en mohair, une couverture à la fois tissée très lâche et avec cette fibre mohair qui a des propriétés absolument extraordinaires de douceur et des propriétés de confort. Il a donc créé la "couverture mohair". La première année ça a été un fiasco, il a fallu quelques années pour que les clients s’y habituent parce que cette couverture était à l'inverse de toutes les couvertures qu'on avait faites. Quand on observait une couverture, quand on était du métier on regardait à travers jour et il fallait que la couverture ait du clos et du couvert. Le clos ça voulait dire qu’à travers il ne fallait pas qu'on voie les fils et le couvert, on écartait les points et si on voyait le fond c'est qu'elle était mal grattée et qu’elle n’était pas chaude. Et vous vous imaginez le jour où on allait voir des clients en leur disant voilà la couverture de l'avenir, de l’année le clos 0 et le couvert moins 2, on n'était pas crédible et pourtant quelques années après ça a été un succès. Vraiment la première année je crois qu'on en a fait 50 rapidement on en a fait 1000, 10000. Donc ça a été la bouffée d'oxygène pour la manufacture.
Là nous arrivons dans les années 1967-1970, les métiers à tisser vont disparaître totalement, remplacés par des métiers sans navette. Les métiers sans navette, toute l'explication est fournie dans la Filaventure. Il y a donc un système de porte-trame, le fil au lieu d'être déposé par la navette en aller-retour successifs, est tiré par une pince au milieu du métier, repris par une autre pince pour faire la 2e moitié du parcours et donc avec ce système-là, on atteint des vitesses de tissage un peu supérieur mais surtout on obtient un tissage en continue, c'est à dire, au lieu de garnir une navette tous les 200 grammes quand elle est finie, on tire sur des bobines de 10 kilos qui sont attachées les unes après les autres. Voilà le métier à navette, le premier métier à navette à pinces négatives. Ce sont des métiers qui sont de haute production.
Alors le poil de chameau, oui 1965 je fais mes études à Roubaix et mon père a quelques idées de remonter du tissu il avait envie de refaire du tissu d'habillement il met au point un drap, un genre de loden, voyez avec les poils couchés à la surface. Confectionner les poils tournés vers le sol pour que l’eau s’écoule quand il pleut. Bref, je reçois par la poste un échantillon qu'il me charge de soumettre à mon logeur à Tourcoing, lequel est à la tête d'une manufacture de confections d'imperméables qui s'appelle dans le nord "Il pleut Bergère". Je vais donc vendre je vais me transformer en négociant voyageur et je vais vendre quelques mètres de tissu par ci par là. On se refait la main avec le poil de chameau, en réalité on se refait la main avec le loden, mais on remet le doigt dans une fibre fine et vous allez voir que c'est le plus important.
XV En 1975 on va être amené à faire éclater le nombre de fibres transformées parce que nous voulons exporter sur le Japon. Les Japonais sont venus nous voir on les intéresse, les grands magasins japonais ont besoin d'acheter. Alors on va aller en mission d'éclairage pour voir un petit peu ce qui se fait là-bas et on s'aperçoit que pour réussir là-bas il faut présenter une grande palette de fibres naturelles de qualité, on tape dans le haut de gamme, on va monter en gamme très nettement en transformant de l'alpaga (1975), du poil de chameau (1965) et d'autres fibres notamment le cachemire. (1975)
Le cachemire a des poils grossiers. En réalité ce qui nous intéresse c'est le sous-poil sous les poils très grossiers qui font 50 à 100 microns, il y a des poils à 15 microns qui eux font la douceur du cachemire. Donc nous allons élargir notre gamme de fibre, de la laine au chameau, on avait fait déjà le mohair, le chameau, l'alpaga et le cachemire.
En 1988, c'est anecdotique mais enfin c'est quand même intéressant, c'est l'arrivée du cashgora. Le cashgora, c’est en réalité une reprise du cacho angora, c'est une fibre nouvelle qui résulte du croisement d'un cachemire et d'une chèvre angora c'est à dire la chèvre mohair, on l'a appelé le cashgora, c'est une invention française qui date de 1825, c'est un certain Rémy Polonceau qui était élève de la première promotion de l'école polytechnique. C'est l'époque où dans la région parisienne, les bons bourgeois se faisaient plaisir dans leur maison de campagne à importer des animaux exotiques, c'était la mode. Il y avait notamment un comptoir remarquable qui était celui de Coromandel en Inde, dans le golfe du Bengale où ils étaient spécialisés dans l'exportation du cachemire. Alors ça faisait bien dans son jardin…mais ces pauvres chèvres cachemire qui venait de l'Himalaya et qui se retrouvait dans la région parisienne, ce n’était pas une promotion pour elle. Et donc, pour Polonceau, il en est effaré, trouve ça scandaleux. Et pour les sauver on va les croiser avec des chèvres méditerranéennes. Il va chercher les mohairs c’est la chèvre d’Ankara en Turquie, la chèvre angora et donc il ramène ces chèvres mohair pour compléter le troupeau de cachemire et il fabrique par croisement le cashgora, une fibre absolument fantastique qui est brillante comme le mohair et qui est fine comme le cachemire. Et puis Polonceau disparait et le cashgora a disparu. Ça s’appelait cashoangora à l’époque, on était français.
Plus tard dans les années 1980-1985, les néo-zélandais ont repris l'idée de Polonceau et ils ont refait du cashoangora. Comme nous étions présents dans les grands magasins, ils nous ont repéré, ils nous ont demandé si on ne voulait pas s'intéresser au casho angora. Nous tout ce qui est nouveau nous intéresse, on a sauté là-dessus et on a fait du cashgora, malheureusement, aujourd'hui cette histoire-là est en perdition parce que le trait angora du cashgora domine sur le trait cachemire et au bout de la 2e génération, on a pratiquement plus de caractère cachemire. La première génération c'est le meilleur du cachemire et le meilleur du mohair et puis après c'est le meilleur du mohair…Ce qui veut dire qu’il faut croiser à chaque génération et c’est un travail de fou qui est pratiquement abandonné. Nous avons encore du cashgora mais l’avenir est très compromis. Au passage le yack qui est un bovidé, c’est le « bœuf qui grogne », c’est le plus gros animal par rapport à la production de laine. Il ne produit pratiquement rien et il est très beau. Il produit un poil très hétérogène, c’est un mélange de poils très grossiers et de poils très fins. Cela étant c’est une matière absolument magnifique qui ressemble étrangement au cachemire iranien.
XVI années 1980 : les articles matelassés
C'est l'époque où on va introduire la fabrication des articles matelassés. Couverturier nous étions, nous avons été très sceptiques quand la couette est arrivée. Quand on a vu ça on s'est dit c'est une mode, ça durera ce que durent les roses et malheureusement ça a commencé à prendre et ce n’était pas fini. Alors j'ai proposé qu'on fasse vite des couettes parce ce que je voyais que la couverture déclinait, que la couette progressait et on m'a dit tu vas te tirer une balle dans le pied parce que ce n’est pas la peine de te concurrencer toi-même, mais je me suis rendu compte que, très rapidement, les gens qui voulaient des couettes achetaient des couettes, on n’y pouvait rien. En plus de ça nous avions des confrères autrichiens qui envahissaient les marchés français en vendant des couettes et des couvertures mohair. Donc on était copiés. Alors on a dit, on s'est décidé, il faut faire des couettes. La fabrication des couettes nécessite énormément de place car on travaille à plat. Après avoir fabriqué des couettes en Allemagne à Cologne quelques mois, en 1981, on a acquis les machines on a démarré une petite unité, la seule qui soit délocalisée au Thor, dans l'ancien moulin de Reydet .
Dans le même temps dans les années 1985 on a éprouvé le besoin de faire du plaid, la couverture déclinait et c'est toujours vrai et le plaid se développe toujours. On est devenu finalement presque autant fabricant de plaid que de couverture, voilà donc un revirement de situation.
XVII Qu'est-ce que c'est que le mérinos d’Arles et pourquoi ?
Je voyais venir malheureusement le moment où on serait les derniers fabricants de couvertures en France, quelque chose me gênait, c'est que nous étions incapables de faire une couverture 100% made in France avec de la matière de France. 100% made in France. 100% made in L’Isle sur Sorgue. Ce n'est pas un problème. Le problème c'était de la faire avec uniquement des laines de France. Pourquoi, les laines de France sont très intéressantes au point de vue du gonflant, elles ont du volume, du nerf, en revanche elles sont rêches. Les Mérinos d’Australie sont très doux mais ils sont plats. Donc quand on veut faire un bon compromis entre la douceur et le gonflant, on est amené à assembler (je ne dis jamais mélanger, c’est péjoratif) des Mérinos d’Australie et des Mérinos de France. En mettant 50% de chaque, c’est très embêtant parce que comment voulez-vous dire à la clientèle je fais la promotion d’un produit français mais avec de la laine qui est produite où ? Car si j'en mets plus que 50% ça pique, ça ce n’est pas un argument promotionnel. Donc je me dis il faudrait qu'on trouve un mérinos d’Arles plus fin, ça veut dire avec des écailles plus petites, ça veut dire donc plus doux, alors si on pouvait trouver un mérinos d'Arles fin et doux, on pourrait l’utiliser pur et là on pourrait faire la promotion de quelque chose de totalement français. Je me tourne vers les éleveurs, mon père me le déconseille, il me dit tu sais tu es filateur, l’élevage, c’est le monde rural, c’est autre chose, j’y vais doucement puis un jour mon père m’offre un bouquin c’était le bicentenaire de la bergerie de Rambouillet, j’ai dit tiens il y est peut-être. Je reprends le sujet et petit à petit je me rapproche des négociants en laine brute qui achète la laine dans les fermes. Je leur dis voilà il faudrait retrouver du mérinos d’Arles plus fin. On me dit on voit que vous n’êtes pas du métier, c'est infaisable. Quand on me dit que c'est infaisable ça m'excite beaucoup et j'ai dit on continue et on est parti à la recherche d'un producteur qui nous donnerait une poil plus fin que les autres. Le mérinos d’Arles était né du croisement de la race de la Crau, la Craulinque ou Cralinque déjà reconnue des romains pour la finesse de la laine. Les romains avaient installé 2 manufactures lainières dans la ville d’Arles pendant l’occupation et donc c’était parce que la laine était fine. Louis XVI (je fais des bonds entre les romains et Louis XVI) était jaloux des manufactures des Flandres parce que dans les Flandres on produit des draps de laine magnifiques qu’on était incapable de produire en France. Louis XVI s'intéressait aux manufactures et souhaitait meriniser le troupeau français, comment ? On n’avait pas de mérinos. Ils étaient en Espagne, c'étaient les joyaux de la couronne et le troupeau de la Mesta. Par chance Louis XVI avait de très bonnes relations avec Charles III qui était roi d'Espagne et il réussit à obtenir une centaine de béliers qu'il ramène à travers le Perthus. Arrivé à Paris ils sont accueillis dans la bergerie de Rambouillet qui a été construite pour le besoin. La bergerie de Rambouillet étant le sanctuaire du mérinos. À partir de là louis XVI va mériniser le troupeau français. Pas de chance pour Louis XVI ni pour nous. L'idée est reprise sous l'empire et c'est un échec. Les régions n'en veulent pas. C'est un échec sauf dans la région d’Arles. Et c'est comme ça qu’est créé le mérinos d’Arles en croisant la Craulinque avec le mérinos d'Espagne, le Negreti via Rambouillet.
Donc dans un premier temps je me dis on prend ce qui a de plus fin. Par chance, entre 2 pages, je lis 3 lignes et j’apprends qu’en 1930, les bergers des éleveurs de la région, Saint Martin de Crau, toute la plaine de la Crau, de nouveaux croisés le mérinos d’Arles avec des races bouchères ; quand on croise les races bouchères avec des races lainières, on fabrique plus de viande on fabrique plus de laine mais la laine est beaucoup moins fine. La laine c'est un peu comme le vin. Vous avez les vignes, vous taillez long, vous arrosez bien, vous faites des hectolitres, mais vous ne faites pas des grands crus, c’est autre chose, donc je me dis que si aujourd’hui nous avons dû mérinos d’Arles à 22 microns de finesse après ce croisement en 1930, c’est qu’avant on était plus fin, il suffit donc de retrouver des éleveurs qui en 1930 ont refusé de croiser, ça c’est la théorie, la pratique c’est qu’il y a 2000 éleveurs, et il faut effectuer 2000 analyses, 2000 tris séparés pour essayer d’y voir clair.
C’était en 1990, mon ami Claude Gutapfell s’est lancé dans l’opération et en 1997 on avait fait le tour, on a fini, il en restait un. Cet éleveur c’était un certain André Eychennes qui était sur le plateau de haute Crau qui avait gardé son troupeau parce que son père, son oncle, comme lui aimaient bien leurs moutons comme ils étaient et ils ne voulaient pas les croiser. Ils avaient conservé la race d’origine et au lieu de faire du 22 microns, ils ne faisaient plus que du 19. C’est-à-dire infiniment plus doux et plus fin. Donc on a sauté là-dessus, ça a été la révélation on a dit à André Eychennes qui n’avait que 700 moutons de développer sa production ; il a eu l’intelligence de prêter ses béliers à des éleveurs amis. Aujourd’hui il y a 15 éleveurs et 25000 moutons qui travaillent exclusivement pour la manufacture. On peut dire qu’on a sauvé en quelques sortes cette race d’origine du Mérinos d’Arles Antique.
Aujourd’hui Camargue c’est une grande gamme de couvertures, de plaids (diapos de couvertures). La collection Louis Brun, une collection complémentaire de la collection Brun de Vian-Tiran, avec des fibres rares comme le bébé lama, le Turk mohair, le yangir qui est un chevrotin sibérien.
18 Alors en 2008, c’est-à-dire 200 ans plus tard, la manufacture que vous connaissez, Vallabrègues, le moulin de Reydet, une manufacture intégrée bien sûr puisqu’on part de la balle de laine, on prépare la matière dans les shaker, on carde, on file, voilà les cardes qui sortent 80 mèches de fils en parallèle, les continus à filer, vous les voyez, la filature toujours, le bobinage automatisé, le tissage, voilà le nouveau métier sans navette, le métier à grande vitesse qui trame le fil, le tissage qui se fait au métier Jacquard pour les tapis d’Avignon, voyez le programme du tapis d’Avignon, ce que vous avez là-haut, cet espèce de dentelle, voilà la programmation telle que l’a créé Jacquard, en tout cas le principe Jacquard que nous utilisons essentiellement dans le tapis d’Avignon ; le contrôle du tissage c’est à dire le rentrayage, l’épincetage ; le foulage que nous avons conservé, à l’inverse de tous nos confrères qui ont supprimé le foulage, nous nous l’avons modernisé tant qu’on a pu, automatisé en partie et le foulage est une conditions absolues de qualité, on n’a pas sacrifier le foulage ; le lainage c’est fait sur des laineuses à tambours, voyez, sur un tambour, vous avez 2000 chardons, on gratte le tissu, la finition soignée, des produits de rêve, je parle du contenant, les plus prestigieux magasins de France, les grands magasins à Paris, le Bazar, en Europe, en Italie, voilà un peu tous nos clients, quelques clients phare dans chaque pays, à Madrid, à Berlin, à Bruxelles, oui, à New York, à Moscou et …à l’Isle sur Sorgue.
Il faut finir avec une note optimiste, là nous sommes en 2008, on n’a pas encore prévu de musée mais on a quand même changé tout le matériel de piquage, on est sur des automates, on a des machines automatiques pour piquer les couettes.
Je voulais vous dire en conclusion, je disais à notre personnel de ce bicentenaire, ce beau parcours de, excusez-moi je suis un peu narcissique, ce beau parcours de 200 hivers, un couverturier ne compte jamais en printemps, toutes ces inventions, ces investissements, ces créations de produits sont d’abord le fruit du travail des hommes et des femmes qui ont œuvrés et qui œuvrent dans la manufacture aux côtés de 8 générations de notre famille. En 200 ans ils ont affronté 2 guerres mondiales, des pénuries, des séismes économiques ; en 200 ans ils ont produit 40 millions de kilomètres de fils, 10000 fois le tour de la terre, ils ont tissé 2000 hectares de couvertures, la manufacture a transformé 25 millions de kilo de laine. En commençant son 3e siècle de production, chaque année la manufacture transforme les toisons de 50 à 100000 moutons, 5 à 10000 mohairs, 3 à 5000 chèvres cachemire, 1000 alpagas, 3000 lamas, 1000 chameaux auxquels il convient d’ajouter quelques yacks, yangir, et il ne faut jamais oublier de parler de soie, 2 ou 3 millions de cocons mis bout à bout et en excluant les cocons de soie, ces animaux formeraient une file indienne de 200 kilomètres, il faudrait pour l’escorter 200 bergers. Vous allez voir qu’on n’est pas toujours modeste dans la famille, 200 bergers sur 5 continents veillent sur nos bêtes à laine, jamais le soleil ne se couche sur toutes à la fois, pas une seule seconde sur 24 heures, il n’est quelque part, là c’est vraiment pire que tout, qu’il n’est quelque part un être humain qui n’entame une nuit pleine de promesse dans une couverture Brun de Vian-Tiran.
Les chardons sont des chardons originaires de Provence, ils viennent de la région de Tarascon, c’était une culture phénoménale dans le Vaucluse, les Bouches-du-Rhône et aujourd’hui il n’y a plus de fabrication de chardons ; il y a une 10aine d’années que ça s’est arrêté, les derniers fabricants de chardons c'était la fabrique Girard de Tarascon qui s’est arrêté. Il y avait des fabriques énormes à Avignon, vous aviez les Naquet, vous devez connaître les immeubles qui s’appellent « les chardons » à Cavaillon. Il y avait tout un tas de fabricant de chardons et aujourd’hui nous vivons sur nos réserves, nous avons des stocks importants, nous pouvons tenir encore des années et nous avons depuis 3 ou 4 ans maintenant, ça parait un peu curieux mais, sur les machines qui grattent avec les chardons, nous arrivons pratiquement à gratter sans user les chardons. Le chardon c’est l’outil qui a pu gratter les plus belles couvertures…Pour aller sur notre machine il faut qu’il soit calibré. Le chardon doit être calibré, en longueur, en diamètre, il faut les classer, pour les sécher, il y a un travail considérable, sélection de graines d’abord, et ensuite on les trie…J’ai consulté un constructeur de chardons métalliques pour qu’il fasse des chardons métalliques, bien adaptés, qui donnent de bonne performance de grattage et qui en même temps soient costauds, de bonne qualité. Je me suis heurté aux fabricants de chardons, je leur ai dit qu’il fallait me faire une forme de tube différent de ce qu’il faisait, là aussi on m’a expliqué que c’était infaisable. On a fini par faire évoluer la fabrication du chardon, j’y ai passé 20 ans ; on a passé beaucoup de temps pour faire modifier la forme de l’aiguille du chardon. On est arrivé pratiquement à retrouver la forme du chardon naturel, ça veut dire qu’on a un chardon qui est proche du chardon naturel mais il faut être honnête la copie ne vaut pas l’original. On est encore en recherche. Il s’agit d’améliorer la chose…Les étoffes les plus fragiles, les choses les plus luxueuses sont faites sur les chardons naturels ; nous avons encore 2 cylindres qui grattent avec des chardons naturels, le reste est fait avec des chardons métalliques ; disons qu’on a remplacé les chardons naturels dans 98% des cas mais il reste encore deux 2%.
Question : Le tapis d’Avignon c’étaient les Tiberghien, c’était surtout le Nord, et dans le Nord, tout s’est écroulé, quelle est la raison de cet écroulement complet ?
C’est tout à fait vrai, on nous appelait d’ailleurs le petit tapis. Le tapis d’Avignon c’était la grande usine, celle de Jean-Jacques Brun à l’origine qui avait été vendue la veille de la guerre aux Tiberghien du Nord. Ils ont fabriqué du tapis d’Avignon principalement et des couvertures. Ils étaient très fort en tapis, ils faisaient plus de tapis d’Avignon que nous. Ils avaient un capital de cartons Jacquard énorme, bref il y avait une structure commerciale qui permettait d’entretenir l’outil industriel à un haut niveau de production et nous, nous étions un peu dans l’ombre. Il y a une chose qui a aussi joué, c’est que mon père a été très réactif au moment des grands évènements, il a vécu la crise de 29, puis 39-45, il a créé beaucoup de choses. En un mot, mon père n’aimait pas la concurrence, il évitait la concurrence, il passait toujours à côté, il disait on va faire autre chose. Et pour ça il faut être inventif, il faut apporter des réponses. Il a à l’évidence joué sur ses compétences, moi j’ai appris plus avec lui qu’à l’école dans le textile bien entendu. C’est vrai qu’à l’Isle sur Sorgue il y avait deux usines concurrentes mais qui finalement, en raison de la position de mon père n’étaient pas très concurrentes. Chacun avait ces clients, en couverture on était vraiment à part, dans la draperie c’était notre métier on était bon, bref on a évité la concurrence.
La famille Tiberghien était issue de grandes sociétés lainières du Nord, c’étaient des grandes unités, chez nous c’étaient des petits unités. En réalité nous fabriquions tous du tapis d'Avignon. Cette usine qui avait pris la raison sociale comme nom a fermé en 1962 et les immeubles vendus. 1962 est une année de crise pour le textile. Manque de modernisation ? Nous, nous utilisons des machines standard qu’on adapte à nos besoins ; ça suppose que les patrons soient techniciens, dire ce qu’il faut faire pour faire évoluer le matériel, bref une histoire de compétences techniques alliées au fait qu’étant petit, on se retourne facilement, les reconversions sont plus faciles car il n’y a pas une grande hiérarchie.
Pourquoi la Filaventure ?
Actuellement nous avons de grosses difficultés commerciales pour écouler nos productions, nous sommes concurrencés terriblement surtout à l'export. On tient assez bien le marché français mais l'export c'est très difficile parce que nous sommes concurrencés par des pays à bas salaire. On a affronté deux guerres mondiales, la crise de 1929, la mondialisation et maintenant on affronte l'européanisation. A l'intérieur de l'Europe, les pays comme la Lituanie, la Slovénie, la Slovaquie, la Tchéquie, on paye le personnel 20% du prix français. Nous sommes connus et reconnus de nos principaux clients, de tous nos clients d'ailleurs, nous avons 1 500 clients en France, il y en a peut-être encore 500 qu'on pourrait avoir, ils nous connaissent, pas de problème. Le particulier, lui ne nous connaît pas donc on a pensé que le musée contribuerait à nous faire connaître.
Expliquer la laine et toutes ses propriétés qui sont immenses dans le musée de la Filaventure, ce n'est pas le musée des vieilles factures et des vieux bulletins de paye c'est un musée contemporain et dynamique qui explique ce que nous faisons aujourd'hui. On a reproduit la manufacture sous forme d'un labyrinthe dans lequel on passe de la filature au tissage, du tissage aux apprêts jusqu'à la confection. Ça permet au grand public de comprendre, de voir ce qu'est notre beau métier. Drapier c'est le métier qu'on appelait dans les Flandres dans le haut moyen-âge le métier des cinq professions : filateur, tisseur, teinturier, apprêteur à sec, apprêteur humide. Le problème de notre survie aujourd’hui passe par une notoriété très au-delà de L’lsle sur Sorgue ce qui explique la naissance du musée de la Filaventure."
Chercheur pour le patrimoine industriel à l'Inventaire Nord-Pas-Calais de 1991 à 2018 (DRAC puis Région Nord-Pas-Calais dès 2007 et Hauts-de-France suite à la réforme des collectivités en 2016). Puis chercheur à l'Inventaire Provence-Alpes-Côte d'Azur à partir de 2018.