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corderie

Dossier IA83001936 réalisé en 2014

Fiche

Historique, topographie et typologie générale

Un vaisseau de guerre à voiles est, matériellement, un immense rassemblement de matières essentiellement végétales, façonnées et assemblées par le génie humain. Le bois y domine largement, suivi de près par une fibre indispensable : le chanvre dont on fait les cordages. Constituant les manœuvres courantes ou dormantes du vaisseau, les cordages sont indissociables de la construction navale des vaisseaux en bois et à voiles. De la plus petite drisse de 1 pouce ¼ de circonférence au plus gros câble d’ancre de près de 25 pouces, sans oublier l’étai du grand mât, les cordages embarqués atteignent la masse considérable de près de 100 tonnes pour un vaisseau de 74 canons de la fin du XVIII° siècle. Si l’on s’intéresse aux longueurs, les chiffres ont de quoi impressionner ; plus de 200 kilomètres de cordages de toutes sortes sur un vaisseau de 120 canons. C’est dire toute l’importance du cordage dans la construction navale. Pour s’assurer de la qualité de ses cordages la marine royale se dota donc de corderies implantées dans ses arsenaux et placées sous son contrôle direct. La marine eut recours, au gré de circonstances ponctuelles, à la production privée, mais du temps de la voile elle préféra assurer par ses propres moyens la confection des cordages. Elle fut donc une grande consommatrice de chanvre, matière première du cordage jusqu’à l’apparition du filin d’acier au cours du XIX° siècle. Cannabis pour les botanistes, le chanvre de marine n’est pas de la variété Indica, la plus connue aujourd’hui, mais Sativa, assez répandue dans l’agriculture du XVII° siècle. Livrée dans les arsenaux sous forme de bottes de fibres, les « queues de chanvre », la matière première y subit toute une série de transformations destinées à produire des cordages de dimensions et d’usages variés.

Les étapes successives de traitement du chanvre pour transformer les fibres végétales en robustes cordages de différents diamètres ont été minutieusement décrites en 1747 par Duhamel Du Monceau qui, joignant la pratique à la théorie, a fait subir aux cordages toutes sortes d’expériences pour en évaluer précisément les caractéristiques mécaniques et physiques.

Le chanvre est livré dans l’arsenal sous forme de ballots regroupant la filasse brute formée en queues de chanvre. Les chanvres de la meilleure qualité proviennent du nord, de la région de Riga. Le port de Toulon s’approvisionne en France depuis le Dauphiné, la Bourgogne et le Piémont. Les premiers traitements que le chanvre subit dans la corderie sont l’espadage et le peignage, qui visent à séparer la fibre des impuretés résiduelles. Les peigneurs doivent travailler dans des locaux bien aérés car leurs poumons sont exposés aux fibres insidieuses. Le chanvre, en filaments longs de un mètre environ, passe ensuite entre les mains des fileurs. Leur tâche, essentielle, consiste à réunir ces filaments entre eux par recouvrement et torsion, afin d’obtenir le fil élémentaire des futurs cordages, que l’on nomme « fil de caret ». Il a un diamètre de 2,5 à 3,5 mm. Un ouvrier fileur traite environ 30 kg de chanvre par jour. L’atelier des fileurs nécessite une longueur importante pour que le fil soit préparé dans de bonnes conditions.

Les cordages proprement dits sont obtenus par « commettage » de plusieurs cordes « intermédiaires », les torons, obtenus par entortillement d’une quantité variable de fils. Les différents cordages sont donc le produit d’un nombre variable de fils ou de torons. Le bitord s’obtient ainsi avec deux fils de caret. Le commettage de trois fils produit du merlin. Les cordages plus gros sont des aussières. Ils portent les noms génériques de quaranteniers, grelins. En fonction de leur usage propre ils peuvent s’appeler francs funins (machines à mâter), haubans, tournevires, drisses (manœuvres des vaisseaux). Les plus gros sont ceux qui portent les ancres et s’appellent câbles. Leur diamètre atteint 7 pouces (19 cm).

Avant la corderie

A Toulon, l’activité de l’arsenal de marine est mieux connue à partir des années 1660, avant la réalisation du grand projet de Colbert et de Vauban. A cette époque, le chantier de construction navale forme le cœur de l’arsenal, à l’emplacement de l’actuelle préfecture maritime. Ses magasins et ateliers sont plus ou moins commodément disposés en abord, dans un espace contraint par les remparts de Henri IV et laissant la prééminence au tissu urbain préexistant. Point de bâtiment à usage de corderie à cette époque. En 1670 1, les magasins aux chanvres sont situés à proximité immédiate de l’étuve récemment construite par Pierre Puget. Les peigneurs s’activent à l’étage des magasins. Lorsqu’il s’agit de filer, un espace découvert de 110 toises de long et 14 de large est réservé aux fileurs, entre le rempart et les bâtiments. Par contre, lorsqu’il est nécessaire de confectionner des cordages, le commettage nécessite une longueur plus importante, qui oblige les commetteurs à empiéter sur le chantier de construction navale, entraînant une inévitable gêne réciproque. Jusqu’en 1670, 213 hommes étaient employés à la fabrique des cordages, dont 40 peigneurs, 54 fileurs, 60 commetteurs et une trentaine de garçons. L’intendant confiait régulièrement du travail aux corderies privées de Toulon et de La Seyne 2.

La corderie de Vauban

Arrivant à Toulon en février 1679, Vauban, récemment promu commissaire général aux fortifications est auréolé du succès qu’il a obtenu à Dunkerque pour relier le port à la haute mer. L’élaboration du projet de l’arsenal de Toulon est pour lui l’occasion de démontrer ses talents d’ingénieur rationnel. La corderie occupe une place de choix dans le nouvel arsenal, du fait de ses dimensions déterminantes. La longueur de l’édifice doit en effet permettre d’y confectionner les plus longs cordages embarqués, qui sont des grelins de 190 brasses (soit 308 mètres). Cette longueur est celle du cordage avant son commettage, qui engendre un raccourcissement d’un tiers.

L’analyse à laquelle se livre Vauban pour concevoir et disposer les différents magasins et ateliers nécessaires à la corderie est celle d’un précurseur de l’architecture et de l’urbanisme rationalistes du XIX° siècle. Plutôt que de décrire, comme souvent ses contemporains, la corderie par son aspect architectural, il en établit la conception en suivant le chemin parcouru par le chanvre dans l’ensemble des magasins et ateliers concernés : « Tous les bâtiments qui lui conviennent seront situés les uns près des autres comme s’ensuit ; le magasin des chanvres avec les peigneurs au dessus, des mains desquels le chanvre tout préparé passera dans la corderie où il sera filé chemin faisant, partie en filet goudronné, partie en cordages de moindre échantillon, d’où passant après, …, il en sortira derechef pour être mis en câble et, de là, transporté à l’étuve ou au magasin des cordages goudronnés, et les autres cordages dans le magasin des cordages blancs qui se trouve tout contre l’étuve 3 ». Dans le projet de mars 1679, Vauban prévoyait pour l’édifice de la corderie un bâtiment « dont l’allée du milieu prend les deux étages et celles qui sont de chaque côté auront un second étage au dessus pour filer à la ceinture 4 ».

Dans le projet définitif proposé par Vauban en mai 1682, la corderie délimite la « frontière » entre l’arsenal et la ville, en arrière-plan du chantier de construction navale. Dans son prolongement ouest se trouvent la goudronnerie et le magasin au goudron. Le magasin aux cordages blancs (c’est-à-dire non goudronnés) se trouve à proximité, selon un axe nord-sud.

La construction des bâtiments du nouvel arsenal débute en 1683, sous la maîtrise d’œuvre de l’ingénieur François Gombert 5. sous la direction de l’ingénieur général des fortifications Antoine Niquet. La plupart des ouvrages font l’objet d’un marché d’ensemble adjugé le 27 mai 1685 à André Boyer 6, qualifié d’ « architecte du roi de la ville de Paris ». Les travaux d’édification de la corderie s’amorcent au début de 1686 7. C’est le plus vaste et monumental des nouveaux bâtiments : il se compose d’un long corps unique, sans avant-corps central, encadrée par deux pavillons mansardés, le tout sur un développement d’un peu plus de 400 mètres, soit 87 travées. La largeur de l’édifice détermine trois nefs séparées par deux rangées de piliers, correspondant à autant d’ateliers de filage et de commettage. Le bâtiment comporte deux niveaux en principe intégralement voûtés et un comble. Le corps principal est figuré couvert d’ardoises, comme les pavillons, sur une élévation du 13 octobre 1690 signée de Gombert 8 et montrant l’avancement des travaux, mais d’autres sources graphiques de la fin du XVIIIe siècle, liées à la confection du plan-relief, indiquent une couverture de tuiles creuses pour le long corps principal, les pavillons seuls étant couverts d’ardoise du Dauphiné 9. Détaché de la corderie, l’ensemble formé par le magasin aux goudrons et la goudronnerie, formant deux bâtiments bien distincts, est dans son strict prolongement, de même largeur qu’elle, et divisé aussi en trois nefs par des piliers portant voûtes ; ces deux bâtiments n’ont qu’un niveau sous comble et sont séparés l’un de l’autre par un espace équivalent à une de leurs travées, plus larges que celles de la corderie ; leur cumul compte 9 travées, espace intermédiaire compris, et rallonge vers l’ouest d’environ 65m les 400m de long de la corderie, dans l’aire intérieure du bastion (11) dit de l’Arsenal de la nouvelle enceinte du corps de place agrandie selon le plan de Vauban.

Elévation de la corderie. Plan d'une partie de la corderie. Plan, élévation et profil de l'étuve et autre destination. Plan, élévation et profil des magasins particuliers sur la fortification du port. 1690Elévation de la corderie. Plan d'une partie de la corderie. Plan, élévation et profil de l'étuve et autre destination. Plan, élévation et profil des magasins particuliers sur la fortification du port. 1690

Les travaux ne vont pas sans péripétie : la mauvaise et inégale qualité du terrain d’assise conduit à fonder sur grillages de bois pour les trois quarts ouest. La partie orientale est fondée sur pieux. Les plans initiaux prévoient des planchers ordinaires portés par des arcades longitudinales et des poutres transversales. Quant à la structure résistante, le devis descriptif prévoit des assises en pierre dure de Toulon, des piliers intérieurs en pierre de Couronne et de la pierre de Fontvieille et de Calissane pour les autres parties nobles. En 1686, Vauban préconise de modifier la structure interne, en remplaçant les planchers ordinaires par des voûtes massives avec tirants. Il redoute en effet des déformations causées par les poussées sur les murs de façade. L’absence de bois dans la construction lui paraît en outre comme une mesure préventive contre les risques d’incendie. Seignelay acquiesce et le rez-de-chaussée sera intégralement voûté, mais le même voûtement prévu à l’étage ne sera exécuté que partiellement.

L’approvisionnement en pierres de Fontvieille se trouve contrarié par le chômage périodique des canaux d’Arles et les difficultés à pratiquer l’embouchure capricieuse du Rhône. L’entrepreneur en vient à rechercher une nouvelle carrière, plus économique que celles de Fontvieille ou Calissane et mieux desservie. Un filon intéressant est mis au jour en 1688 à Saint-Martin près de Couronne, que l’entrepreneur exploite en créant notamment un petit port pour y embarquer les pierres à destination de Toulon. Il faudra toutefois renoncer à cette source en 1690, lorsque l’on s’aperçoit que le cœur du filon est de médiocre qualité, la pierre s’avérant « venteuse et sujette à la lune ». On doit se résoudre à rebuter plus de quinze mille quartiers de pierre, déjà livrés dans l’arsenal et l’entrepreneur éprouve une perte considérable. La rupture d’approvisionnement entraîne vraisemblablement une interruption des travaux de construction, car le rythme des paiements s’en ressent. Pour la période allant de mars 1686 à décembre 1687, les paiements s’échelonnent de septembre 1686 à avril 1688, pour un montant global 10 de 85 229 liv. 11 s. 10 d. Pour la période allant de mai 1688 à décembre 1688, les paiements sont effectués d’août 1688 à mai 1689, pour un montant total 11 de 136 774 liv. Les acomptes s’interrompent sur une période comprise entre décembre 1688 et août 1689. D’août 1689 à mars 1690 (paiements effectués de février à mai 1690), les acomptes 12 portent sur 46 287 liv. dont 2 287 pour le serrurier.

Durant les années que dure le chantier de construction du bâtiment, une corderie provisoire à ciel ouvert est mise en service en 1686, en dehors de l’arsenal, face au rempart qui relie les bastions de l’arsenal (11) et du marais (12). Baptisée « corderie des prés », c’est une aire longue de 170 toises et matérialisée par des cabanes de bois à ses extrémités.

Elévation nord du pavillon ouest de la corderie.Elévation nord du pavillon ouest de la corderie.

A la fin de 1691, la marine commence à transférer ses installations dans les bâtiments de la partie ouest du nouvel arsenal. Le pavillon ouest de la corderie entre en fonction à cette époque. L’achèvement de la corderie demandera cependant encore quelques années. En juin 1692, il reste à faire et à couvrir une partie de la charpente 13. En mars 1701 14, Vauban note que la voûte de l’étage est à faire, mis à part les extrémités, et que les planchers sont à revêtir ou paver, ainsi que les menuiseries extérieures à terminer. Le commissaire général aux fortifications relève avec satisfaction que, une fois achevé, « ce bâtiment sera sans contredit un des plus beaux qui soit en Europe ».

Lorsque la corderie entre en service, sa distribution spatiale est celle de la manufacture conçue par Vauban et réalisée par l’ingénieur Gombert : les chanvres sont réceptionnés dans le pavillon Est ; stockés au rez-de-chaussée, il sont peignés à l’étage des deux pavillons. De là, ils passent par les mains des fileurs à l’étage de l’aile centrale. Le fil de caret qui en résulte est stocké au rez-de-chaussée du pavillon ouest. C’est au rez-de-chaussée de l’aile centrale que l’atelier de commettage produit les cordages de toute sorte, qui sont ensuite conservés dans les magasins au cordage disposés à proximité dans l’arsenal. La construction du magasin au goudron et la goudronnerie, annexes nécessaires pour le traitement des cordages assurant leur résistance aux sels marins, intervient dès 1685 sous la maîtrise d’œuvre de l’entrepreneur Chaussegros.

L’ensemble est une usine avant la lettre, où s’affairent quantités d’ouvriers. A la fin du XVII° siècle, les effectifs de la corderie sont en moyenne de 400 personnes, avec des pointes dépassant les 600. Quarante pour cent des employés sont des jeunes garçons ; les fileurs représentent le quart du nombre des ouvriers. Les approvisionnements en chanvre proviennent cette époque essentiellement du Dauphiné. Les comptes du magasin général recensent 200 tonnes en 1700, dont 90% viennent de cette proche province 15.

Par ses proportions, la corderie de Toulon est la plus importante du royaume, surclassant celle de Rochefort bâtie à la fin des années 1660 par François Blondel, dans le premier arsenal français doté d’une telle corderie monumentale. Dunkerque dispose d’une corderie bâtie également sur les projets de Vauban dans la dernière décennie du siècle 16. Trois corderies sont successivement bâties à Brest.

Remaniements postérieurs, réparations et transgressions d’usage

L’organisation générale de la corderie de Toulon perdure globalement jusqu’au milieu du XIX° siècle. Aucun changement architectural n’est apporté au bâtiment de la corderie, à la différence de ses annexes, la goudronnerie et le magasin aux goudrons, qui, en 1755, sont rehaussés d’un étage sous charpente à usage de salle d’armes, un escalier et un passage voûté étant édifiés entre les deux pour assurer la distribution de ces deux salles d’étage.

A partir de 1826, des dégradations se manifestent dans la corderie : les piliers en pierre de Couronne, desquamés, font l’objet de campagnes de réparations. Les reprises consistent à effectuer des plaquages en pierre de Tourris ou de Cassis. En 1826, 63 piliers ont été traités et 87 restent à traiter 17. La physionomie et la structure de l’édifice subissent des changements notables à partir de 1831. En premier lieu, du fait de tassements différentiels des fondations, les voûtes des deux niveaux du pavillon oriental sont supprimées et remplacées par des planchers en bois en 1831-32 18. Plus tard, en 1834-35 la charpente du comble du même pavillon est largement réparée et les ardoises du Dauphiné sont remplacées par une couverture en zinc. Le remplacement à l’identique de la couverture du pavillon ouest est projeté en 1836 19.

La révolution industrielle naissante n’est pas sans conséquence pour la corderie 20. Le filage mécanique se substitue définitivement au filage manuel en 1858, libérant une grande partie du premier étage du bâtiment. Dans les années 1860, l’activité mécanisée de la corderie se déplace vers l’ouest de l’aile centrale, pendant que les ateliers de poulierie, de tonnellerie et d’avironnerie sont installés plus ou moins durablement dans le pavillon ouest. L’atelier de poulierie avait d’abord été installé, dans les années 1810, au rez-de-chaussée de l’ancienne goudronnerie. Cet atelier est ensuite réparti entre le pavillon ouest de la corderie et l’ancienne goudronnerie.

Au début des années 1850 une cour est créée pour la poulierie entre ces deux bâtiments, par édification de murs raccordant les façades 21. Dans le cours de la décennie 1860, différents projets sont présentés pour exhausser cette construction intermédiaire couvrant la cour, et la munir d’une communication d’étage 22. En 1866, est projetée l’agrandissement ouest de l’ancien magasin aux goudrons, de plus du double de sa longueur, soit de 6 travées supplémentaires, pour servir de magasin particulier et dépôt de la poulierie, tonnellerie et avironnerie. Cet agrandissement est rendu possible par la démolition de l’ancien bastion (11) dit de l’Arsenal de l’enceinte Vauban, dont les contours de l’aire intérieure, soit les banquettes d’artillerie bordant ses faces, fixaient les limites extrêmes ouest d’extension de ces bâtiments annexes de la corderie. C’est sur un projet un peu différent, rallongeant l’ancien magasin de 7 travées non voûtées, mais avec arcs diaphragmes, que les travaux sont exécutés, vers 1870, de même que l’étage de la travée de liaison avec le pavillon ouest de la corderie, pourvue d’un étage selon un projet revu en 1869.

L’atelier de sculpture, dont l’activité de décoration navale va déclinant, se trouve installé dans le pavillon oriental de la corderie, tandis que le musée naval, créé par Charles Dupin en 1814 et initialement installé dans le bâtiment de l’horloge, est transféré en 1867 à l’étage de l’aile centrale, en partie orientale de la façade sud. Il hérite alors naturellement des objets produits ou conservés par l’atelier de sculpture voisin. Divers éléments de décors des vaisseaux allant jusqu’au XIX° siècle y étaient soigneusement préservés. Dans le dernier tiers du XIX° siècle, la corderie accueille des formations à caractère plus militaire, telle l’école de maistrance, installée dans le pavillon oriental vers 1873.

La corderie perd sa destination initiale en 1884, lorsqu’il est décidé de supprimer l’atelier toulonnais et de conserver à Brest cette activité ancestrale au profit de toute la marine nationale. Le filin d’acier a largement supplanté le chanvre et les capacités du port de Brest suffisent amplement à pourvoir aux besoins de cordages en chanvre. On trouve alors dans le bâtiment, outre l’école de maistrance et le musée naval, la direction des défenses sous-marines, l’école des officiers torpilleurs et le magasin des torpilles.

La révolution industrielle qui substitue aux navires à voile traditionnelle une flotte métallique et mécanisée, nécessite de nouveaux équipements dans l’arsenal de Toulon, ce qui affecte l'environnement de la corderie. Dès le début du XIX° siècle, la façade sud de la corderie est partiellement masquée par une série de bâtiments en bois et de parcs clôturés, qui abritent divers ateliers, qui, délabrés au milieu du siècle, doivent céder la place à des forges établies sous de solides hangars de maçonnerie. Ce projet ne fait pas l’unanimité, notamment chez les admirateurs de l’architecture de la corderie, actifs à Toulon, comme le montrent les termes pragmatiques et dédaigneux d’un rapport sur le matériel de la marine rédigé en 1838 par le baron Tupinier, directeur des ports au ministère de la marine : « A ma grande surprise, il m’a été fait, contre le projet … une objection que j’ai peine à croire sérieuse. On craint de masquer la longue façade de la corderie … Dût-on masquer toutes les façades du monde, y-a-t-il à hésiter quand il s’agit d’une grande et urgente nécessité à satisfaire ? Vaut-il mieux qu’en entrant dans l’arsenal on puisse voir la façade de la corderie, à la condition de se passer de forges et de magasins indispensables, plutôt que de forcer les curieux à faire cinquante pas pour aller admirer cette façade ? ».

D’autre part, à l’extrémité nord-est de la corderie, et détaché d’elle, un nouveau bâtiment dont l’architecture n’est pas sujette à controverse, est construit vers 1848, au profit des tribunaux maritimes et de la Majorité ; il se substitue aux anciennes salles de cours des Gardes de la marine, qui sont transformées ultérieurement en magasin général provisoire.

Destructions et altérations

Dans la nuit du 23 au 24 juillet 1873, un violent incendie se déclare à l’étage de la corderie. Les factionnaires de la préfecture maritime toute proche donnent l’alarme à 2h20 du matin 23. Aussitôt, les autorités se rendent sur place, rapidement rejointes pas les corps de la marine, de l’armée et par les personnels de l’arsenal. La charpente et les boiseries sont desséchées par un climat chaud et sec, les flammes se répandent à grande vitesse sur toute la couverture du bâtiment, dont la charpente s’effondre progressivement 24. Dans la partie centrale de l’édifice, non voûtée, le plancher s’écroule et le feu s’attaque aux chanvres emmagasinés à l’étage (il en contient alors plus de 500 tonnes). Des pompes à incendie sont mises en batterie tant du côté de l’arsenal que du côté de la ville. Pompes à vapeur côté arsenal, sous le commandement de l’amiral Fisquet et du directeur du port, pompes à main de l’autre côté, avec les soldats du 40° de ligne et les marins de la division. Le bâtiment de la Majorité est abondamment noyé sous les eaux afin de le préserver. Côté ville, la rue de la corderie, étroite, est utilisée comme un coupe-feu pour protéger les habitations civiles. Le feu est rapidement circonscrit du côté de l’est (le vent vient de ce côté) ; il sera maîtrisé à l’ouest vers 6h30. Le comble de la corderie est à ce moment totalement effondré. A l’étage le feu couve insidieusement dans les chanvres. Leur évacuation, mobilisant 600 hommes, s’organise très rapidement vers Missiessy, où ils sont triés et mis à sécher.

Au premier étage, les destructions s’étendent, en comptant depuis l’extrémité ouest, de la travée 17 à la travée 64. Les locaux de l’étage dont les voûtes avaient été réalisées, soit ceux des 13 travées attenantes aux pavillons, aux deux extrémités de l’aile proprement dite ont tous résisté à l’incendie, confirmant après-coup les précautions prises par Vauban contre les ravages du feu.

A la suite de cet incendie, la charpente et la couverture de la corderie sont reconstruites en totalité. Dans le comble, des poteaux en fer supportent des rampants de toiture associant arbalétriers de fer et voûtains en briques. Le projet, approuvé par dépêche du 28 novembre 1873, est mis en œuvre sous la houlette de l’ingénieur De Mazas.

Un nouvel incendie se déclare dans la nuit du 22 au 23 avril 1907 dans un dépôt de coton des magasins de la flotte 25. Le feu est maîtrisé vers 2 heures et demi du matin, après l’écroulement de portions de toiture de la corderie, mais vers 8 heures, un long tronçon du bâtiment s’abat dans un fracas effrayant 26. L’espace vide ou « dent creuse » créé par l’effondrement ampute l’édifice sur une longueur de plus de 40 mètres. Un bâtiment de qualité passable l’occupera en partie, à partir de 1909 jusqu’à sa récente démolition en 2005.

En 1900, l’amiral de La Bonninière 27 préfet maritime, qui se jugeait à l’étroit dans l’hôtel de la préfecture situé en ville (à l’ouest de la place d’armes), avait proposé au ministre de transférer ses bureaux à l’étage de la corderie, et de relier par une passerelle cet étage à celui du bâtiment des tribunaux maritimes et de la Majorité 28. Ce projet se concrétise en 1917-1918, l’amiral Lacaze 29 étant préfet maritime. A cette occasion, les locaux préfectoraux de la corderie sont pourvus d’une entrée monumentale donnant sur la voie publique, avec une cage d’escalier formant hall, bâtie entre la face est du pavillon et le mur d’enceinte de l’arsenal, peu distant : cette entrée des bureaux préfectoraux se fait opportunément par un morceau d’architecture baroque mis en place quelques années plus tôt dans cette partie du mur d’enceinte de l’arsenal 30. Il s’agit du portail baroque de l’ancien l’hôpital de la marine en ville, (antérieurement séminaire des Jésuites cédé dès 1760), déposé en 1885, remonté à cet emplacement en 1911 (sans être alors utilisé comme porte) et à l’occasion classé monument historique 31 ; il perd en 1917 l’inscription sur plaque de marbre de son frontispice « hôpital de la marine », et 1932, le blason qui le couronne est sculpté aux armes de France. Le bureau de l’amiral Préfet maritime est installé dans une partie de l’ancien musée naval, dont des décors restent en place 32.

Dans les années 1930, un abri bétonné est construit à l’intérieur même du pavillon Est, dans une partie du rez-de-chaussée, entraînant en ce point la suppression de l’entresol. A l’autre extrémité, un blockhaus est construit contre le pavillon ouest.

La seconde guerre mondiale, à son tour, n’épargne pas la corderie. Les bombardements qui préludent au débarquement de Provence, entre novembre 1943 et juillet 1944, touchent durement l’arsenal. Le Service Historique de la Défense de Toulon conserve deux plans de l’arsenal sur lesquels la situation des impacts a été tenue à jour en temps réel par la Majorité générale de l’arsenal 33. On peut y relever neuf impacts répartis sur la longueur du bâtiment de la corderie.

La grande galerie de la préfecture maritime est elle-même atteinte. Les parties endommagées seront reconstruites entre l’immédiat après-guerre et le début des années 1970. A cette dernière époque, est décidée la démolition d’une partie des bâtiments situés du côté de l’entrée de l’arsenal, pour dégager une nouvelle place au bénéfice de la ville. Les bâtiments des tribunaux maritimes bâtis en 1848, sont supprimés, ce qui démasque l’extrémité est de la façade nord de la corderie ; la démolition du sas d’entrée des bureaux préfectoraux de 1911 achève de dégager le pavillon oriental, dont ce sas masquait la façade est. C’est donc directement contre cette façade donnant désormais directement sur la place publique, sans mur d’enceinte intermédiaire, qu’est plaqué le portail baroque des Jésuites une nouvelle fois déposé et remonté.

Pour ce qui est de l’enveloppe externe des parties sinistrées de la corderie, l’œuvre de la reconstruction respecte l’ordonnance et les modénatures de l’édifice de Louis XIV, mais les structures internes font appel au béton armé et à des éléments de charpente métallique en toiture.

Jusqu’à un passé récent, la corderie a vu son emploi en pleine évolution. Le service historique de la marine, devenu « de la défense » y a installé sa bibliothèque et ses archives, ainsi que sa salle de lecture. Les écoles du commissariat de la marine, hébergées dans la corderie depuis 1946, ont fait résonner ses voûtes des leçons inaugurales prononcées dans le grand hall sous le regard impavide d’un Napoléon figé en figure de proue. Elles ont quitté la corderie pour la rade de Brest en 2005. Le service commissariat est le principal occupant des locaux, dont la volumétrie demeure propice aux stockages de toutes sortes. C’est dans le pavillon ouest que cette direction a installé son « Conservatoire », petit musée où sont préservés et présentés à un public restreint les collections d’effets de la vie courante du marin, dont les exceptionnelles tenues représentatives de la marine des années 1850 à nos jours. Enfin, l’Académie du Var bénéficie depuis 1978 de l’hospitalité de la marine, qui met à sa disposition les locaux de son siège, à proximité immédiate du service historique.

Au terme d’une collaboration entre la marine, l’ABF et la ville, la corderie fait l’objet depuis 2007 d’une ZPPAUP qui englobe en totalité son volume. Cette zone de protection a été transformée récemment en AVAP. La protection au titre des Monuments historiques a été proposée à la marine, qui préfère reporter cette mesure au moment où la corderie sera libérée en vue d’une réutilisation à vocation culturelle, dont le contenu et l’échéance restent à définir.

Analyse architecturale

La corderie

34Du fait des différents et graves sinistres qui ont touché l’édifice depuis 1873, son état actuel n’a plus l’intégrité dont peut encore se prévaloir par exemple la corderie de Rochefort, contemporaine mais un peu moins longue (374m au lieu de 400m) et moins haute. Le développement longitudinal de la corderie de Toulon comptant 87 travées au total, pavillons compris, est aujourd’hui incomplet et discontinu : sa partie centrale comporte une lacune de 10 travées (travées 41 à 51, en partant de l’ouest) dite « dent creuse », jamais reconstruite depuis l’incendie de 1907. D’autre part, 18 travées de l’ouest, hors pavillon (travées 6 à 23) et les travées médianes 35 à 40, avant la coupure refermée par un mur pignon neutre ont entièrement été reconstruites après les destructions de 1944, en imitant l’ordonnance extérieure des façades de l’édifice d’origine remaniée au XIXe siècle, mais avec des matériaux plus contemporains (masqués par l’enduit extérieur) et sans restituer les dispositions internes anciennes. Le comble du pavillon oriental et l’étage et le comble des 6 travées attenantes (76 à 81) ont également été reconstruits à la même époque.

Certaines parties de l’édifice épargnées en 1944 sont le résultat des reconstructions consécutives à l’incendie de 1877 : il s’agit du comble du pavillon ouest, de l’étage et du comble des travées 24 à 35 et 51 à 59, dont le rez-de-chaussée voûté d’époque Vauban reste en place. Dans l’absolu, aucune partie de l’édifice n’a conservé la totalité de son élévation de la fin du XVIIe siècle, puisque les charpentes et les toits ont tous été refaits, les plus anciens ne datant que d’après 1873, mais on peut préciser que le sous ensemble ayant le mieux conservé sans trop de recloisonnements les témoins de sa structure interne primitive est le pavillon ouest. Pavillon est et perspective du corps principal de la corderie, vus de l'est/nord-est.Pavillon est et perspective du corps principal de la corderie, vus de l'est/nord-est.

La conception architecturale globale de la corderie est facile à décrire, du fait de son caractère modulaire et répétitif : un très long corps longitudinal de 75 travées (c. 340m, pour 21m de large) terminé par deux pavillons de six travées chacun (soit 29,60m de long pour 22m de large), le tout élevé d’un rez-de-chaussée subdivisé en largeur en trois nefs semblables voûtées d’arêtes (voûtes sur plan barlong et non carré, les nefs étant plus larges que les travées), retombant sur deux files de piliers carrés avec imposte en bandeau carré sans moulure.

Ce rez-de-chaussée est surmonté d’un étage conçu à l’origine pour être intégralement voûté de la même manière, mais dont le voûtement n’avait pas été exécuté dans le tiers médian. Le comble du corps principal, sous un toit à deux versants à faible pente et sans surcroît (couvert de tuiles-canal), n’est pas aménagé, tandis que les pavillons se distinguent par leur étage de comble logeable sous un toit « à la Mansart » à brisis et terrasson (actuellement couvert en zinguerie, anciennement d’ardoises), muni de lucarnes en pierre dans le brisis. Les trois travées de fenêtres des façades d’extrémité des pavillons sont plus espacées que celles des 87 travées longitudinales, du fait de la largeur des trois nefs et de celle du pavillon, un peu supérieure à celle de l’aile proprement dite. Dans l’état actuel, si les couvertures en zinc des pavillons sont homogènes, conformes au modèle mis en place dans les années 1830, celle du corps principal manquent d’unité, les restaurations d’après guerre et le découpage de ce long bâtiment plusieurs tronçons affectés à différents services de la marine ayant entraîné des différences de traitement, tant dans les couvertures en tuiles que dans les enduits des façades sur la rue intérieure de l’arsenal, une unité générale n’ayant pu être exigée.

L’élévation extérieure comporte de façon générale, au rez-de-chaussée, à chaque travée, une arcade à chambranle couverte en plein-cintre, avec bandeau horizontal soulignant l’imposte ; chambranle et imposte étaient initialement partout en pierre de taille blanche tranchant avec les parements courants en moellons enduits.

D’après les dessins de Gombert contemporains de la construction, confirmés par des relevés postérieurs, ces arcades étaient conçues dans le long corps principal pour être entièrement ouvertes, donnant au rez-de-chaussée le caractère d’une halle, tandis que celles des pavillons inscrivaient étroitement dans un remplage une fenêtre à chambranle couverte d’un arc segmentaire à crossettes, disposition aujourd’hui en partie conservée dans le pavillon est. On notera que dans l’état actuel, des baies du rez-de-chaussée de la façade nord (face à la ville), excepté celles, rares, utilisées comme porte, sont obturées en retrait du mur par un remplage ou mur maigre de maçonnerie qui ne laisse dégagé que le tympan, réduisant le jour à une fenêtre en demi-cercle. Ce remaniement, dans son principe, date vraisemblablement du XIXe siècle, (et a été reproduit dans les parties reconstruites après 1944) le parti des fenêtres en demi-cercle étant choisi dans les années 1806-1820 pour le nouveau magasin général tout voisin de la corderie.

Les baies de l’étage de la corderie sont toutes des fenêtres à chambranle rectangulaire, leur appui étant souligné en façade par un bandeau continu, un autre bandeau identique courant au-dessous, au niveau du plancher, sur la clef des arcades du rez-de-chaussée (le tout initialement en pierre blanche, souvent refait aujourd’hui en enduit moulé). Au-dessus de l’étage, un entablement en pierre de taille fait transition avec les toits, tant pour le corps principal que pour les pavillons, ceux-ci étant soulignés verticalement aux angles par des chaînes non harpées en pierre de taille blanche évoquant des pilastres enveloppants. Les lucarnes de l’étage de comble des pavillons, également en pierre blanche, ont un fronton curviligne. Salle de rez-de-chaussée voûtée d'arêtes du magasin aux goudrons.Salle de rez-de-chaussée voûtée d'arêtes du magasin aux goudrons.

Parmi les différents dessins donnés par François Gombert au cours du chantier, en 1690, un seulement propose une division de l’ensemble des fenêtres (étage en totalité, rez-de-chaussée et lucarnes des pavillons) par une croisée de pierre à double traverse, selon un modèle employé pour le magasin général ; les autres dessins n’indiquent que des fenêtres à chambranle sans croisées de pierre, ce qui correspond à l’état actuel. L’examen des sources graphiques postérieures porte à s’interroger sur une possible exécution partielle de la variante à meneaux de pierre, qui n’est pas créditée par le relevé partiel de la fin du XVIIIe siècle préparatoire à la réalisation du plan-relief de Toulon. Une élévation détaillée de la façade sud donnant l’état des lieux en 1842 35, montre des croisées de pierre en place exclusivement dans les fenêtres du rez-de-chaussée du pavillon ouest, le niveau d’appui y étant plus bas que pour les fenêtres du pavillon est. Cependant, d’autres planches non datées mais issues du même portefeuille de plans, indiquent, de façon contradictoire, des croisées de pierre dans les fenêtres d’étage et lucarnes des deux pavillons, mais aucune au rez-de-chaussée. Ces dernières planches qui donnent la corderie dans un état plus fini qu’il n’a été en réalité (notamment pour la réalisation des voûtes) pourraient remonter à l’époque de l’achèvement des travaux, vers 1700, et donner un projet de finitions non réalisé. Il faut noter que ces dessins proposent le principe d’un entresolement du rez-de-chaussée des pavillons, entresolement effectivement réalisé (à une date inconnue) dans différentes parties du rez-de-chaussée de la corderie, ou il est conservé dans l’état actuel.

Les planches de plans, coupes et élévation de 1842, manifestement fiables, donnent d’autres informations sur l’état effectivement réalisé vers 1700, peu changé alors, et sur ses imperfections : il est manifeste que le pavillon oriental, construit en dernier, n’a jamais été voûté mais que les piliers de pierre de taille destinés à recevoir les voûtes d’arêtes y avaient bien été mis en place, tant au rez-de-chaussée qu’au premier étage, et servaient à délester la portée de la poutraison des planchers, par l’intermédiaire de jambes de forces portant sur les impostes. Ce distinguo très marqué dans les finitions entre le pavillon est et le pavillon ouest porte à créditer, pour ce dernier, commencé au début du chantier, l’exécution des croisées de pierre, seulement au rez-de-chaussée. Les coupes confirment aussi la non exécution des voûtes dans les 46 travées médianes de l’aile proprement dite, au premier étage, soit, en partant de l’ouest (pavillon inclus), de la 19e à la 65e travée : seuls les piliers de pierre y avaient été montés, délestant les entraits de la charpente du comble.

La travée formant raccord de chaque côté entre le long corps central et les pavillons, a une fonction de distribution verticale. Si l’on considère les volumes extérieurs de l’architecture et l’étage de comble, cette travée (la 6e et la 82e), fait partie intégrante du pavillon qui compte 6 travées. En revanche, si l’on considère l’intérieur du rez-de-chaussée et du premier étage, la séparation par un mur de refend entre corps principal et locaux propres aux pavillons laisse cette travée dans le corps principal, et réduit les deux premiers niveaux du pavillon à 5 travées. Le mur de refend est percé, au rez-de-chaussée, dans la nef centrale, d’une large porte de communication couverte d’un arc plein-cintre, avec arrière-voussure (du type « de Marseille ») du côté des 5 travées du pavillon. En façade sud, cette travée raccord n’accueille pas au rez-de-chaussée une fenêtre analogue aux cinq autres, mais une porte (pavillon est) ou une fenêtre basse du gabarit d’une porte (pavillon ouest), aujourd’hui remaniées. Cette différence est justifiée par la présence, à l’intérieur du volume en ce point précis faisant raccord avec les pavillons, des volées montantes de chacun des quatre escaliers conçus à l’origine pour desservir l’étage de la corderie.

Du côté du pavillon ouest, deux escaliers en pierre montaient dans la 7e et la 6e travée de la nef sud et de la nef nord, lesquelles sont dépourvues de voûtes pour faciliter le passage, bien que les volées droites en pierre, assez étroites, n’occupent qu’un quart à un tiers du volume interne des travées. Une disposition identique existait du côté du pavillon est, dans les 81e et 82e travées. Aujourd’hui, un seul de ces escaliers existe encore avec ses volées de pierre d’origine, du côté du pavillon ouest, dans la nef sud. La première volée longe la face intérieure du mur à arcades (la 7e arcade était obturée d’origine par un mur maigre de remplage), suivie, en retour d’angle droit, dans la 6e travée, de la seconde volée plus courte, longeant le mur de refend, portée par une voûte en berceau rampant qui va buter contre l’arc qui sépare cet espace non voûté dans la nef sud, de la voûte de la nef centrale. Anciennement ouvert sur le volume du rez-de-chaussée et probablement muni d’une rampe en fer, l’escalier est aujourd’hui cloisonné. L’escalier nord du même côté ouest est remplacé aujourd’hui par un ascenseur. Cette partie des volumes intérieurs, récemment restaurée pour accueillir un petit musée d’insignes et tenues de la marine, surtout développé au rez-de-chaussée du pavillon ouest (fenêtres occultées), laisse voir les pierres de taille appareillées dont sont composés les piliers, les départs des voûtes, les arcs et la porte dans le mur de refend. Le reste des voûtes d’origine, bâti en blocage, est, dans tout l’édifice, revêtu d’un enduit couvrant.

Les travées anciennes voûtées conservées au rez-de-chaussée du long corps central, encore assez nombreuses (comptées en partant du pavillon ouest inclus : travées 24 à 34, et 51 à 81), sont toutes entresolées, le plancher intermédiaire régnant immédiatement sous l’imposte. Le voûtement d’origine du premier étage, dont on a vu que 46 travées n’avaient pas été réalisées, reste en place de la travée 66 à la travée 74, rescapées de l’incendie de 1873 et des bombardements de 1944. Les 46 travées médianes de l’étage, non voûtées, conservaient en 1873 leurs piliers de pierre après destruction par le feu des planchers et des charpentes. Le parti alors choisi pour rétablir ces travées, fut de conserver ces piliers, refaire ceux qui étaient trop calcinés, et les relier entre eux dans l’axe longitudinal par des arcs-diaphragme en briques, portant le plancher du comble ou galetas et les entraits de la charpente. Ce système, détruit en partie à son tour lors des sinistres de 1903 et de 1944, est encore en place au-dessus de parties dont les voûtes d’origine du rez-de-chaussée sont conservées, soit de 24 à 33 et de 52 à 57. Dans la partie de 24 à 33, le volume est entresolé, et porte un plafond de voûtains ou hourdis sur solives métalliques ; on remarque qu’une partie des arcs-diaphragme en briques de 1873 a été refaite en ciment armé, sans doute après 1944. Au-dessus de ces parties conservées de la reconstruction de 1873, subsistent dans le comble plusieurs fermes de la charpente métallique, avec piliers polygonaux en fonte superposés aux piliers des niveaux inférieurs, et poutrelles en fer formant entraits et pannes. Charpente métallique 1873  des combles des travées médianes de la corderie .Charpente métallique 1873 des combles des travées médianes de la corderie .

Il n’y a pas lieu ici de décrire l’ancien portail des Jésuites, pièce rapportée ne relevant en rien de l’architecture militaire, qui n’a été plaquée au mur est du pavillon oriental de la corderie qu’à une date relativement récente (1975).

Goudronnerie et magasin aux goudrons

Séparé du pavillon ouest de la corderie par un espace d’environ 5m, formant un vestibule couvert plus étroit, l’ensemble formé par la goudronnerie et le magasin aux goudrons est strictement aligné à la corderie, et, comme elle, divisé intérieurement au rez-de-chaussée en trois nefs voûtées d’arêtes. Le premier des deux bâtiments en partant du pavillon ouest de la corderie, et le plus court, puisqu’il ne comporte que trois travées, est l’ancienne goudronnerie, et le second, le plus long à l’origine (5 travées) et encore rallongé de 7 travées en 1870, l’ancien magasin aux goudrons. Ce dernier, dans l’état actuel, est très remanié à l’extérieur : il a perdu son étage de 1755, dérasé et remplacé par un comble à deux versants bâti au-dessus des voûtes bien conservées de ses cinq travées d’origine ; d’autre part, son mur nord est méconnaissable, masquée par un voile béton. Le bâtiment de l’ancienne goudronnerie, restauré, conserve à l’extérieur le volume qui est le sien depuis l’adjonction de son étage en 1755, avec toit à croupes peu pentu revêtu de tuiles-canal, mais il a été très remanié intérieurement, et en façade sud, lors des réaménagements postérieurs à la reconstruction d’après guerre. Elévation nord du pavillon ouest de la corderie, de la goudronnerie et du magasin au goudrons.Elévation nord du pavillon ouest de la corderie, de la goudronnerie et du magasin au goudrons.

L’espace à ciel ouvert qui sépare les deux bâtiments est toujours occupé par l’escalier à rampes droites et par l’arche plein-cintre portant une coursive entre étages, créés en 1755, restaurés un peu sèchement à la fin du XXe s (enduits ciment couvrant peints en jaune, balustrades métalliques sans caractère, marches refaites). Cet espace est à peu près équivalent en largeur à une des travées des deux bâtiments qu’il sépare et relie à la fois, lesquelles travées sont d’un rythme moins serré que celles de la corderie (par comparaison, les 6 travées du pavillon ouest de la corderie représentent un peu moins de 30m de longueur, tandis que les 5 travées de l’ancien magasin au goudrons lui donnent une longueur de 33m)

La description de ces deux bâtiments donnée vers 1815 en appoint d’un plan légendé, 36mérite d’être citée ici : « Ces deux pavillons qui ont chacun 21,40 m de de largeur sur une longueur de 22m pour le premier (ancienne goudronnerie) et de 34m pour le second sont au rez-de-chaussée séparés par un intervalle ou passage de 4m de largeur et réuni à l’étage en (…) par une voûte servant de palier d’arrivée à un escalier commun posé dans le passage. Ces deux pavillons sont chacun surmonté d’un étage en mansarde porté sur un triple rang de voûte d’arêtes formant trois nefs au rez-de-chaussée. C’est dans cet étage en mansardes que sont les deux salles d’armes, celle du 1er pavillon peut contenir onze cent fusils ou espingoles et celle du second deux mille. On a, dans le rez-de-chaussée du 1er pavillon établi des étagères en compartiments qui forment un magasin très commode pour l’atelier de la poulierie. Le rez-de-chaussée du second pavillon est garni de fosses ou citernes à goudron, qui, en y comprenant les boîtes qu’on peut empiler au-dessus desdites fosses peut contenir un approvisionnement de 3300 barils soit ensemble 75350 myriagrammes à raison de 137 kg par baril. C’est donc un beau et bon magasin à goudron. »

Dans l’état actuel, l’apport des remaniements de 1870 encore reconnaissable est principalement, à l’ouest, le mur sud de l’agrandissement de sept travées de l’ancien magasin aux goudrons (le reste du volume de cette extension est remplacé par une construction d’architecture contemporaine fin XXe s), à l’est, le sas ou vestibule bâti entre l’ancienne goudronnerie et le pavillon ouest de la corderie, pourvu d’une charpente métallique et, au sud, d’une étroite façade à deux niveaux sous pignon à faible pente avec grande baie cintrée centrale.

L’ordonnance des façades nord et sud de l’ancienne goudronnerie s’inspire, en plus sommaire, de celle des façades de la corderie, par la forme des baies, plus espacées cependant, la division entre le rez-de-chaussée et l’étage n’étant soulignée que d’un seul bandeau. Le niveau d’égout du toit à faible pente est plus bas, faute d’entablement. Salle de rez-de-chaussée voûtée d'arêtes du magasin aux goudrons.Salle de rez-de-chaussée voûtée d'arêtes du magasin aux goudrons.

Les baies du rez-de-chaussée des deux bâtiments imitaient à l’origine celles des pavillons de la corderie, avec une fenêtre à chambranle couverte d’un arc segmentaire à crossettes, inscrite dans une arcade plein-cintre. Cette disposition a été changée dans les façades de l’ancienne goudronnerie, par suppression du chambranle de fenêtre, mais elle est conservée sur celles (sud et est) de l’ancien magasin au goudrons, et même imitée dans son extension ouest de 1870. Le mur nord de cet édifice mutilé est aveuglé par un placage de béton, et les baies de son ancien mur ouest, devenu mur de refend du fait de l’extension de 1870, sont réduites à des fenêtres en demi-cercle, comme celles du mur nord de la goudronnerie.

Malgré toutes les altérations, l’élément qui demeure le plus remarquable aujourd’hui, notamment du fait de son état de conservation peu dénaturé par les réaménagements, est la salle du rez-de-chaussée de cet ancien magasin aux goudrons, avec ses trois nefs de cinq travées voûtées d’arêtes (actuellement débarrassée à une exception près, des cloisons qui avaient été ajoutées dans une de ses travées au XIXe s). Cette salle blanchie d’un badigeon de chaux est mal éclairée du fait de l’occultation de la plupart de ses fenêtres, dont la forme reste cependant lisible. Les 15 voûtes d’arêtes de plan à peu près carré (les travées étant aussi larges que les 3 nefs, à la différence de celles de la corderie), sont analogues à celles de la corderie, avec la même imposte sans moulure, mais les piliers, carrés, sont tous rechargés d’un important empâtement de plan rectangulaire, apparemment en maçonnerie cimentée, commençant immédiatement sous l’imposte, en formant deux ressauts, ou un peu plus bas. Cette recharge figure déjà sur les plans de 1869, et semble correspondre à un chemisage de protection et de renforcement pour ces piliers qui baignaient directement dans les fosses ou citernes à goudron, alors remplies d’eau pour tremper les bois (pour les avirons et les poulies), ce qui menaçait davantage la solidité des maçonnerie que le goudron.

1 Mémoire de l’état auquel se trouvent présentement le port, l’arsenal, les vaisseaux et magasins du Roy qui sont à Tholon, 1670, AN Marine B3 9 ff° 454 sqq.2La réduction des besoins conduit l’intendant à diminuer les effectifs en 1670, pour ne conserver que 114 ouvriers, soit : 31 fileurs, 23 peigneurs, 24 garçons, 5 femmes et 31 journaliers. En 1677, l’intendant Arnoul évalue à 8000 quintaux la consommation annuelle de cordages. Outre les 56 fileurs de l’arsenal (et autres employés, en proportion), il fait travailler des corderies privées à Toulon, la Seyne et Arles. 3Mémoire pour servir à l’explication du nouveau plan de l’arsenal de Toulon, Vauban, 21 mars 1681 (SHD 1V H 1831 n° 8). 4Mémoire sur les réparations plus nécessaires des fortifications de Toulon, …et dessein d’un arsenal de marine … », Vauban, 10 mars 1679 (SHD 1V H 1831 n° 1bis). 5Natif de Toulon, François Gombert appartient à une famille d’entrepreneurs. Inspecteur des travaux en 1672, il reçoit son brevet d’ingénieur de la marine le 1° janvier 1673. Il est l’auteur de projets d’agrandissements de l’arsenal avant la venue de Vauban à Toulon. C’est le concepteur du fort de l’Eguillette à La Seyne. 6Devis général des bâtiments de l’arsenal de Toulon, suivi de l’enregistrement de l’adjudication, SHDT 5E 179, du f° 109 au f° 119 v°. 7Le premier acompte (20 000 livres) est ordonnancé à Boyer le 31 mars 1686 et quittancé en septembre (SHDT 1L 234 f° 19).Au titre de 1686, il est payé à Boyer un montant total de 50 000. 8Feuille de relevés de la corderie et de la maison des RP Jésuites de Toulon, Vincennes SHD Marine ms 144 551. 9 En l’absence de toisés, ces précisions découlent d’un plan relevé pour la préparation du plan-relief de Toulon, vers l’an V (MPR). 10Acomptes mensuels de 20 000, puis 10 000 liv. essentiellement (SHDT 1L 234 et 1L 235). 11Dont 500 liv. au plombier Hurand. (SHDT 1L 236).12SHDT 1L 237. 13Un document établi le 3 juin 1692 à Toulon décrit « L’état où ils sont en juin 1692 » fait le point des travaux de l’arsenal. Pour la corderie, il indique pour mai : « il ne reste qu’une partie de la charpente de la couverture à faire et à couvrir ; il en a été couvert quatre fermes et posé quatre autres en mai et il n’en reste que 14 à poser, cet ouvrage sera achevé dans quatre mois, les entrepreneurs ayant à présent les bois et les matériaux ». Un autre mémoire, du 10 août 1692 précise que les bois de charpente, présents à Arles depuis un mois, arriveront incessamment. Il reste alors quatre fermes à livrer. (AN Marine 3JJ 203). 14Deuxième addition au projet des fortifications de Toulon, du 19 mars 1701. (SHD 1V H 1831 n° 36). 15Inventaire général du magasin de Toulon, fait le premier jour de janvier 1700 SHDT 1L 418). 16 Commencée entre 1686 et 1690, la construction traîne en longueur. Achevée aux trois quarts en 1692, elle est terminée en 1699 « au pavé du dedans près, qui n’est point commencé ». En 1706, Vauban peut la contempler en écrivant : « La corderie est très bien achevée et l’une des plus belles et plus commodes du Royaume ». Longue de 333 mètres hors tout, elle comporte une aile large de 24 pieds surmontée d’un comble mansardé à 109 lucarnes et encadrée de deux pavillons d’extrémité. 17Devis estimatif des ouvrages à faire pour le revêtement d’un pilier du rez-de-chaussée de la corderie, en pierre de taille de Tourris ou de Cassis, 21 avril 1826 (SHDT 94 001 190). 18Projet des grosses réparations à exécuter au pavillon ouest de la corderie, 20 mars 1836 (SHDT 2K3 10). 19Ibid. 20En 1838, les constructions navales emploient dans toute la France 10 885 ouvriers. 963 d’entre eux (soit 8,8 %) sont des cordiers. Ils ne sont devancés en nombre que par les charpentiers et les forgerons, et sont suivis par les calfats. La confection des cordages est perfectionnée par l’ingénieur Hubert, des constructions navales de Rochefort. Son chariot à filer est bientôt installé sur des rails dans la corderie de Toulon. Mais une autre évolution technologique fait son apparition. On expérimente le câble en fer, dont la résistance mécanique est considérable ; 52 kg/mm² pour un fil de fer contre 7 kg/mm² de chanvre selon des expériences conduites en 1834. 21Projet de toiture pour la cour de la poulierie, vers 1850 (Toulon, SHDT 2K² 187 n° 13). 22 Voir en particulier les plans en SHDT 2K² 187 et 94 001 110. 23Toulon SHD. 2A 369 ff° 44 sqq. 24 Les différents télégrammes et rapports de la préfecture maritime sont conservés avec la correspondance chronologique du Préfet maritime (Toulon SHD 2A3 69). 25Toulon SHD, 2A3 580, f° 534. 26photos publiées dans le numéro du 4 mai 1907 de l’Illustration. 27P.M. de la Bonninière (23/7/1840), contre-amiral en 1891, vice-amiral en 1898. préfet maritime le 9/4/1900. 28Celle-ci accostait la façade nord de la corderie à la treizième baie de l’aile centrale à l’étage, décomptée depuis l’est. (Plan de 1933 SHDT 94 001 217). 29Marin et homme de lettres, Marie Lucien Lacaze (1860- 1955) eut un parcours exceptionnel. Entré à l’école navale en 1879, capitaine de frégate en 1902, il est nommé chef de cabinet du ministre de la Marine Delcassé comme capitaine de vaisseau. Entre 1915 et 1917 il est trois fois ministre de la marine, avant d’être nommé préfet maritime à Toulon en août 1917. Elu à l’Académie française en 1936, il est aussi membre libre de l’Académie des Beaux-arts et secrétaire de l’Académie de Marine. 30 Plans conservés au SHD de Toulon (94 001 217). 31L’hôpital, ex-séminaire des jésuites, était situé rue Jean-Jaurès, au niveau de l’actuelle poste centrale. Le portail est classé par arrêté daté du 15 avril 1911. 32Comme en témoignent des séquences d’un film sur la marine tourné en 1939 conservé aux Archives vidéo de l’ECPAD. 33Toulon, SHD F° 54.34L’axe majeur de la corderie n’est pas exactement orienté est-ouest, mais plutôt est/sud-est – ouest/nord-ouest., Les repères d’orientation étant fréquemment employés dans la description, on a opté pour une simplification , en écrivant est pour est/sud-est, nord pour nord/nord-est, et ainsi de suite. 35Toulon, SHD 2K² 97. 36Plans légendés non datés, mais de même facture que des plans datés de 1816 et 1818 ; Toulon SHD 2K² 97.
Dénominations corderie
Aire d'étude et canton Var
Adresse Commune : Toulon

Dans les années 1660, avant la réalisation du grand projet de Colbert et de Vauban, le chantier de construction navale de l'arsenal est équipé de magasins à chanvre, matière première des cordages dont sont équipés les vaisseaux (100 tonnes de cordes pour un vaisseau de 74 canons de cette époque). Cependant, l'espace dédié au filage et au commettage (tressage des cordes) est alors à ciel ouvert et empiète sur le chantier de construction.

En février 1679, Vauban, récemment promu commissaire général aux fortifications arrive à Toulon pour élaborer le projet du nouvel arsenal dont la corderie est la pièce maîtresse. Sa longueur doit permettre d’y confectionner les plus longs cordages embarqués, (grelins de 308 mètres). Dans le projet définitif proposé par Vauban en mai 1682, la corderie matérialise la limite nord entre l’arsenal et la ville, en arrière-plan du chantier de construction navale. Dans son prolongement ouest sont la goudronnerie et le magasin au goudron, pour le traitement des cordages et assurer leur résistance aux sels marins. Le magasin aux cordages blancs (non goudronnés) se trouve à proximité. Les travaux d’édification de la corderie s’amorcent au début de 1686 sous la maîtrise d’œuvre de l’ingénieur François Gombert, l'adjudicataire du marché des constructions étant l'entrepreneur André Boyer, « architecte du roi». La partie orientale est fondée sur pieux. Les plans initiaux prévoient des planchers portés par des arcades longitudinales. Les piliers intérieurs sont en pierre de Couronne et les autres parties en pierre de taille emploient de la pierre de Fontvieille et de Calissane. En 1686, Vauban impose une modification de la structure interne en construction, remplaçant les planchers par des voûtes d'arêtes avec tirants, plus solides et moins vulnérables aux incendies. A la suite, le rez-de-chaussée est intégralement voûté, mais l’étage ne l'est que partiellement, sans doute pour des raisons économiques, les coûts de mise en oeuvre ayant été alourdis par des problèmes de qualité de pierre, aux dépens de l'entrepreneur. La partie ouest est mise en fonction fin 1691, mais des parties de charpente et de couverture restent à finir en 1692. Le magasin au goudron et la goudronnerie sont construits en 1685 sous la maîtrise d’œuvre de l’entrepreneur Chaussegros. En 1701, Vauban juge le bâtiment de la corderie, achevé pour le gros-oeuvre, un des plus beaux qui soit en Europe. C'est le plus grand du royaume, surclassant celui de Rochefort bâti avant 1670 par François Blondel. Pour ce qui est du fonctionnement, les chanvres sont réceptionnés dans le pavillon Est, stockés au rez-de-chaussée, puis peignés à l’étage des deux pavillons. De là, ils passent au filage à l’étage du corps central. L'atelier de commettage réalisant les cordages à partir des fils occupe tout le rez-de-chaussée décloisonné du même corps central.

Jusqu’au milieu du XIX° siècle, la corderie ne subit aucun changement architectural, à la différence de la goudronnerie et le magasin aux goudrons, rehaussés en 1755 d'un étage (salle d'armes), desservi par un escalier intermédiaire. Par contre, le dégradation des piliers impose de grosses réparations par placage de pierre de Cassis dans les années 1820-1830, et on supprime les voûtes du pavillon est, déformées par des tassements. En 1870, le magasin aux goudrons est agrandi de 7 travées et réaffecté à la poulierie et avironnerie.

Ravagée par un grand incendie en Juillet 1873, imposant la reconstruction des planchers, charpentes et couvertures, la corderie perd sa destination première en 1884 : l'activité est maintenue exclusivement à Brest pour toute la marine nationale, le filin d’acier ayant largement supplanté le chanvre. Les locaux, recloisonnés, accueillent l’école de maistrance, le musée naval, la direction des défenses sous-marines, l’école des officiers torpilleurs et le magasin des torpilles.

Un nouvel incendie, en avril 1907, entraîne le destruction complète, murs compris, d'un tronçon du corps central long de plus de 40m. L'étage du pavillon est accueille en 1917 les bureaux de la préfecture maritime, ce qui justifie la construction d'un sas entre la façade est de ce pavillon et le mur d'enceinte, et permet d'utiliser comme entrée monumentale l'ancien portail baroque des Jésuites de Toulon, déposé et remonté en appui contre ce mur dès 1911. Les bombardements de 1943 et 1944 provoquent de nouvelles destructions en neuf point de la corderie. Diverses reconstructions -certaines en béton- et adaptations des abords s'échelonnent entre l’immédiat après-guerre et le début des années 1970. En dernier lieu, le sas d'entrée des bureaux préfectoraux et le mur d'enceinte est sont détruits, dégageant la face est du pavillon est, ouvrant désormais sur une place publique gagnée par la ville : le portail des Jésuites est alors remonté directement contre cette face du pavillon.

Remploi provenant de Commune : Toulon
Période(s) Principale : 4e quart 17e siècle, 4e quart 19e siècle
Secondaire : 2e quart 18e siècle, 1er quart 19e siècle, 3e quart 20e siècle
Auteur(s) Auteur : Le Prestre de Vauban Sébastien,
Sébastien Le Prestre de Vauban (1er mai 1633 - 30 mars 1707)

Ingénieur, architecte militaire, urbaniste, ingénieur hydraulicien et essayiste français. Nommé maréchal de France par Louis XIV. Expert en poliorcétique (c'est-à-dire en l'art d'organiser l'attaque ou la défense lors du siège d'une ville, d'un lieu ou d'une place forte), il a conçu ou amélioré une centaine de places fortes.


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ingénieur militaire, attribution par source
Auteur : Gombert François,
François Gombert (vers 1640 - 1693)

Né à Toulon, il appartient à une famille d'entrepreneurs. Ingénieur de la marine en 1673, affecté à Toulon. Il est le concepteur du fort de l'Eguillette à La Seyne-sur-Mer.


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ingénieur, ingénieur militaire, attribution par travaux historiques
Auteur : Boyer André,
André Boyer

Architecte et entrepreneur de maçonnerie actif à Toulon au 17e siècle où il est qualifié d'architecte du roi de la ville de Paris. En charge de l'achèvement des travaux de l'extension de l'enceinte de terre de la ville à partir de 1685, de la construction de la corderie et du magasin général en 1686.


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entrepreneur de maçonnerie, attribution par source
Auteur : Chaussegros Gaspard,
Gaspard Chaussegros

Entrepreneur de maçonnerie à Toulon au 17e siècle. Réalise les travaux du magasin au goudron et la goudronnerie de la corderie de Toulon, ceux de la batterie basse du Cap Brun en 1695 et ceux du fort de l'Aiguillette à La Seyne-sur-Mer.


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entrepreneur, attribution par source

La corderie se compose d’un long corps unique rectiligne, sans avant-corps central, de 75 travées (c. 340m, pour 21m de large) encadré par deux pavillons mansardés de six travées chacun (29,60m de long pour 22m de large), le développement de l'ensemble, de 87 travées, dépassant 400 mètres. La largeur de l’édifice détermine trois nefs séparées par deux rangées de piliers, qui correspondaient à autant d’ateliers de filage et de commettage. Le bâtiment comporte deux niveaux dont seul le premier a été intégralement voûté d'arêtes, de plan barlong et non carré. Le voûtement de l'étage du corps principal n’avait jamais été exécuté dans les 46 travées médianes, soit, en partant de l’ouest (pavillon inclus), de la 19e à la 65e travée. De même, le pavillon oriental, construit en dernier, n’a jamais été voûté, tant au rez-de-chaussée qu’au premier étage : dans les deux cas, les piliers de pierre de taille y avaient bien été mis en place, mais y portaient la poutraison des planchers, par l’intermédiaire de jambes de force.

Le comble du corps principal, sous un toit à deux versants à faible pente et sans surcroît, n’est pas aménagé, tandis que les pavillons se distinguent par leur étage de comble logeable sous un toit « à la Mansart » à brisis et terrasson, muni de lucarnes en pierre dans le brisis. Le corps principal, aujourd'hui discontinu (du fait de la disparition d'un tronçon de 40m en 1907), cloisonné et en partie reconstruit pour certaines portion, en 1874 et après 1944, a irrémédiablement perdu l'unité réalisée selon les desseins de Vauban. Sur son toit à faible pente, la tuile mécanique a en partie remplacé la tuile creuse, tandis que la couverture en zinc des pavillons, refaite après 1944, reproduit un état créé en 1835 en remplacement des ardoises du Dauphiné de l'état initial.

Les travées anciennes voûtées conservées au rez-de-chaussée du long corps central, encore nombreuses (en partant du pavillon ouest inclus : travées 24 à 34, et 51 à 81), sont toutes entresolées, le plancher intermédiaire régnant immédiatement sous l’imposte. Des parties du premier étage dont les voûtes ont été réalisées, reste en place un tronçon de la travée 66 à la travée 74, rescapé de l’incendie de 1873 et des bombardements de 1944. Les 46 travées médianes non voûtées conservaient en 1873 leurs piliers de pierre après destruction par le feu des planchers et charpentes. Le parti alors choisi fut de conserver ces piliers, et les relier entre eux dans l’axe longitudinal par des arcs-diaphragme en briques, portant le plancher du comble et les entraits de la charpente. Ce système, détruit en partie à son tour lors des sinistres de 1903 et de 1944, est encore en place au-dessus de parties dont les voûtes d’origine du rez-de-chaussée sont conservées, soit de 24 à 33 et de 52 à 57. Une partie des arcs-diaphragme de 1873 a été refaite en ciment armé après 1944. Dans la partie de 24 à 33, le volume est entresolé, et porte un plafond de voûtains ou hourdis sur solives métalliques. Au-dessus subsistent dans le comble plusieurs fermes de la charpente métallique, avec piliers polygonaux en fonte superposés aux piliers des niveaux inférieurs, et poutrelles en fer formant entraits et pannes.

Un seul des quatre escaliers internes en pierre d'origine à volée droite, groupés symétriquement deux à deux aux raccord du corps principal aux pavillons, est conservé aujourd'hui, côté ouest.

L’élévation extérieure de la corderie comporte de façon générale, au rez-de-chaussée, à chaque travée, une arcade à chambranle couverte en plein-cintre, avec bandeau horizontal soulignant l’imposte ; chambranle et imposte étaient initialement partout en pierre de taille blanche tranchant avec les parements courants en moellons enduits. Ces arcades étaient conçues dans le long corps principal pour être entièrement ouvertes, donnant au rez-de-chaussée le caractère d’une halle, tandis que celles des pavillons inscrivaient étroitement dans un remplage une fenêtre à chambranle couverte d’un arc segmentaire à crossettes, disposition aujourd’hui en partie conservée dans le pavillon est. Les baies de l’étage sont toutes des fenêtres à chambranle rectangulaire, avec appui souligné en façade par un bandeau continu. Un entablement en pierre de taille fait transition avec les toits, tant pour le corps principal que pour les pavillons, ceux-ci étant soulignés verticalement des chaînes d'angle évoquant des pilastres enveloppants. Les lucarnes de l’étage de comble des pavillons, également en pierre blanche, ont un fronton curviligne.

Certaines parties de l’édifice épargnées en 1944 sont le résultat des reconstructions consécutives à l’incendie de 1873 : il s’agit du comble du pavillon ouest, de l’étage et du comble des travées 24 à 35 et 51 à 59, dont le rez-de-chaussée voûté d’époque Vauban reste en place. Dans l’absolu, aucune partie de l’édifice n’a conservé la totalité de son élévation de la fin du XVIIe siècle, puisque les charpentes et les toits ont tous été refaits, les plus anciens ne datant que d’après 1873. Le sous ensemble ayant le mieux conservé, sans trop de cloisonnements, les témoins de sa structure interne primitive, est le pavillon ouest.

Initialement détaché de la corderie, l’ensemble formé par le magasin aux goudrons et la goudronnerie, formant deux bâtiments bien distincts, est dans son strict prolongement, de même largeur qu’elle, et divisé aussi en trois nefs par des piliers portant voûtes ; ces deux bâtiments n’ont qu’un niveau sous comble et sont séparés l’un de l’autre par un espace équivalent à une de leurs travées, plus larges que celles de la corderie. Le premier des deux bâtiments, en partant de la corderie, l’ancienne goudronnerie, ne comporte que trois travées ; à la suite, l’ancien magasin aux goudrons en comptait cinq, rallongées de 7 en 1870. Ce dernier, dans l’état actuel, est très remanié à l’extérieur : il a perdu son étage de 1755, dérasé et remplacé par un comble à deux versants, bâti au-dessus des voûtes bien conservées de ses cinq travées d’origine. L’espace intermédiaire est toujours occupé par l’escalier à rampes droites et par l’arche plein-cintre portant une coursive entre étages, créés en 1755.

Murs calcaire moellon enduit
brique
fonte
béton
Toit tuile creuse mécanique, zinc en couverture
Étages 1 étage carré, étage de comble
Couvrements voûte d'arêtes
Élévations extérieures élévation à travées
Couvertures toit à longs pans
toit brisé en pavillon
Escaliers escalier intérieur : escalier tournant, en maçonnerie

Edifice majeur de l'Arsenal de Toulon conçu par Vauban, la corderie et ses annexes sont, par leur vocation autant, sinon plus, des bâtiments industriels que des bâtiments militaires stricto sensu. Malgré un état très remanié et mutilé, l'ensemble, vu de la ville, conserve une apparence d'unité qui lui conserve un intérêt patrimonial de premier ordre.

Statut de la propriété propriété de l'Etat
Sites de protection zone de protection du patrimoine architectural urbain et paysager
Protections classé MH partiellement, 1911/04/15
Précisions sur la protection

La porte de l'ancien hôpital de la Marine (ou porte de l'ancien séminaire Jésuite) , remontée à la Corderie : classement par arrêté du 15 avril 1911

Références documentaires

Documents d'archives
  • Mémoire de l'état auquel se trouvent présentement le port, l'arsenal, les vaisseaux et magasins du Roy qui sont à Tholon, 1670. Archives nationales, Paris : B3 9 f° 454.

  • LE PRESTRE DE VAUBAN, Sébastien. Mémoire pour servir à l'explication du nouveau plan de l'arsenal de Toulon. 21 mars 1681. Service Historique de la Défense, Vincennes : 1 VH 1831 n° 8.

  • LE PRESTRE DE VAUBAN SEBASTIEN. Mémoire sur les réparations plus nécessaires des fortifications de Toulon,... et dessein d'un arsenal de marine... 10 mars 1679. Service Historique de la Défense, Vincennes : Art. 8, carton 1 (1 VH 1831), n°1bis.

  • Devis général des bâtiments de l’arsenal de Toulon, suivi de l’enregistrement de l’adjudication, 27 mai 1685. Service Historique de la Défense, Toulon : 5E 179, du f° 109 au f° 119 v°.

  • Mémoires décrivant l'état d'avancement des travaux de l'arsenal de Toulon, 3 juin et 10 août 1692. Archives nationales, Paris : Fonds de la Marine : 3 JJ 203

  • LE PRESTRE DE VAUBAN Sébastien. Deuxième adition au projet des fortiffications de Toulon, 19 mars 1701. Service Historique de la Défense, Vincennes : 1 VH 1831 n° 36. Archives du génie, Série 1V, Toulon, Art 8, sect.1, carton 1 n°36

  • Devis estimatif des ouvrages à faire pour le revêtement d’un pilier du rez-de-chaussée de la corderie, en pierre de taille de Tourris ou de Cassis, 21 avril 1826. Service Historique de la Défense, Toulon : 94 001 190.

  • Projet des grosses réparations à exécuter au pavillon ouest de la corderie, 20 mars 1836. Service Historique de la Défense, Toulon : 2K3 10.

  • Projet de toiture pour la cour de la poulierie, vers 1850. Service Historique de la Défense, Toulon : 2K² 187 n° 13.

Documents figurés
  • [Corderie] Ateliers et magasins de la poulierie, de l'avironnerie et de la tonnellerie. Coupe, plan, élévation. / Dessin, encre et lavis, 1869. Echelle de 0, 005 par mètre. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97.

  • Elévation de la corderie. Plan d'une partie de la corderie. Plan, élévation et profil de l'étuve et autre destination. Plan, élévation et profil des magasins particuliers sur la fortification du port. / Dessin, encre et lavis, signé Gombert, 1690. Service Historique de la Défense, Vincennes : Fonds de la Marine ms 144 552.

  • Plan, élévation et Profil d'une partie de la corderie. Plan et profil de la maison des P.P. jésuites. / Dessin, encre et lavis, signé Gombert, 13 octobre 1690, échelle de 20 Toises. Service Historique de la Défense, Vincennes : Fonds de la Marine, ms 144 551.

  • Corderie et magasin général. [Plans, coupes, élévations]. / Dessin, lavis, signé Gombert, 1690. Service Historique de la Défense, Vincennes : Fonds de la Marine ms 144 550.

  • Corderie dont voici un pavillon et 2 arcades. / Dessin, plume et encre, vers 1795. Musée des Plans Reliefs, Paris : MPR b.

  • Goudronnerie. Plan au rez-de-chaussée des deux pavillons. / Dessin, encre et lavis, vers 1815-1820. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97 b.

  • Plan du bâtiment de la Corderie à Toulon pris au rez-de-chaussée. Plan du 1er étage [...] Plan du galetas. / Dessin, plume et encre, vers 1818. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97 (43).

  • [Corderie. Plans, coupes, élévation]. / Dessin, plume, encre et lavis, avant 1840. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97 (51).

  • Bâtiment de la corderie. Plan du galetas. / Dessin, encre et lavis, 1842. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97 (51).

  • Corderie. Détail. Coupes. / Dessin, encre et lavis, 1842. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97 (51).

  • Bâtiment de la Corderie. Plan du 1er étage. Elévation longitudinale. / Dessin, encre et lavis, 1843. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97.

  • Premier étage du bâtiment de la Corderie. Plan, coupes. / Dessin, encre et lavis, 1866. Service Historique de la Défense, Toulon : 2 K 2 97 (52).

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