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Focus sur

Le patrimoine industriel de Grasse

Le patrimoine portuaire en Région Provence-Alpes-Côte d’Azur

Le Pays Asses, Verdon, Vaïre, Var (Alpes-de-Hautes-Provence)

Beaulieu et la villa Kérylos (Alpes-Maritimes)

L'Estaque et Port-Saint-Louis-du-Rhône (Bouches-du-Rhône)

Les ponts du Rhône (Bouches-du-Rhône et Vaucluse)

La villégiature à Hyères et Sainte-Maxime (Var)

Le patrimoine militaire des Hautes-Alpes 

La ligne des Chemins de Fer de Provence (Le Train des Pignes)

 

 

Lumière sur

place forte de Nice

La place sous le duché de Savoie

Premières campagnes de construction au XVIe siècle

La ville de Nice paraît avoir été fortifiée très tôt, situation logique pour une agglomération importante, située en bord d'une mer véhiculant toutes sortes de tentatives d'invasion et sur un grand axe de circulation dès l'époque romaine.

Au XVIe siècle, alors que la frontière entre le duché de Savoie et le royaume de France s'est fixée pour longtemps sur le Var tout proche, la ville est enfermée dans une enceinte dessinant un triangle, dont un côté longe la côte, le second le cours du Paillon et le troisième est constitué, à l'est, par le château, vaste ensemble médiéval juché sur une hauteur rocheuse aux pentes très raides se situant entre le bord de mer et l'actuelle place Garibaldi : véritable élément dur de la place, ce château, amélioré à plusieurs reprises aux XVIe et XVIIe siècles et complété par une enceinte bastionnée moderne, domine le site du port de Lympia que les ducs de Savoie agrandiront et moderniseront au XVIIIe siècle.

Bien que les franchissements des Alpes, lors des guerres d'Italie, se soient surtout effectués par des passages plus septentrionaux comme les cols du Mont Genèvre et de Larche, la ville est peu ou prou impliquée dans les campagnes successives de l'époque.

Le fort du Mont-Alban.Le fort du Mont-Alban.C'est au cours de la seconde moitié du XVIe siècle que le duc de Savoie Emmanuel-Philibert (+1580), un de nos plus redoutables adversaires (c'est lui qui commandait les Impériaux à la bataille de Saint-Quentin, où l'armée française fut complètement défaite (1557)), réorganisa complètement les fortifications de son duché. Vers 1560, le château de Nice fut agrandi et modernisé, tandis qu'on construisait le «château Saint-Elme » (actuelle citadelle de Villefranche), le fort du Montalban et celui du Saint-Hospice. Ce faisant, le duc avait réalisé une sorte de « région fortifiée» avant la lettre pour protéger Nice et la rade de Villefranche, avec continuité du système entre les deux. On constate que l'importance stratégique de la rade de Villefranche était nettement perçue : elle devait se poursuivre pendant près de quatre siècles.

La guerre de la Ligue d'Augsbourg (1689-97)

Les tensions politiques entre la France et le duché de Savoie devaient s'apaiser sous le règne de Louis XIII, au point que, peu à peu, Louis XIV en vint à faire de la Savoie un véritable satellite, tenu en situation de quasi vassalité.

Cette situation humiliante devint insupportable au jeune duc Victor Amédée II, qui profita de l'ouverture de la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1689) pour céder aux offres de nos adversaires et, en fin de compte, se ranger en 1690 dans le camp des coalisés : conduites par Catinat, les opérations s'ouvrirent la même année. Victor Amédée fut battu à Staffarde, puis l'armée française évacua le Piémont pour prendre ses quartiers d'hiver en deça des Alpes.

L'occupation du Comté de Nice fut le fait majeur de la campagne de 1691 : soigneusement préparée en secret par Louvois, l'affaire, ravitaillée par mer, s'ouvrit par surprise en mars, sous le commandement de Catinat, disposant de 15 bataillons et un escadron, soit environ 10.000 hommes. Villefranche investie le 15 mars se rendait, et la citadelle deux jours après. On occupa sans résistance le mont Alban et le Saint-Hospice et on aborda Nice le 26 mars : les habitants ouvrirent les portes, tandis que la garnison se retirait dans le château dont le siège commença aussitôt.

Le 27 mars, une batterie entrait en action et trois attaques étaient ouvertes. Le 30, trois bombes mirent le feu à un magasin à poudres qui sauta, incendiant le château et causant des pertes importantes. Le 31, on s'était emparé du chemin couvert et de la seconde enceinte, quand une bombe vint faire sauter un magasin à grenades. Notre tranchée atteignait l'ouvrage à cornes qu'on commençait à miner : le 2 avril, le comte de Frosasque, gouverneur du château, capitula et, en raison de sa résistance très honorable, la garnison - environ un millier d'hommes - obtint de sortir avec les honneurs de la guerre, emportant armes et bagages, ses drapeaux et quatre canons, pour se retirer par Oneille sur Turin, où Victor Amédée regroupe ses forces.

A la suite de ces évènements, l'ingénieur Niquet, directeur des fortifications de Provence et du Languedoc, vient à Nice : le 29 octobre 1691, il signe son projet (mémoire + 20 plans) pour la réparation et l'amélioration de Nice et du mont Alban.

La région restera occupée par nos forces jusqu'en 1697 sans être affectée par de nouvelles opérations. Les autres faits marquants de cette guerre seront, dans la région, l'expédition lancée à l'improviste par Victor Amédée sur la moyenne Durance et la région de Gap et d'Embrun (juillet-septembre 1692) et qui se solda par de gros dégâts aux cultures et aux propriétés privées, sans autre résultat. Victor Amédée fut à nouveau défait par Catinat à la Marsaille (4 octobre 1693), puis se cantonna peu à peu dans un immobilisme prudent tandis que se déroulaient, à partir de 1695, entre Versailles et Turin, des négociations secrètes visant à amener la Savoie à se désengager de la coalition.

Les pourparlers aboutirent, en 1696, à Turin, puis en 1697 à Ryswick, à une paix qui rendait ses états à Victor Amédée, y compris la rétrocession de Pignerol démantelée.

Le passage de Vauban (janvier-février 1693)

C'est à cette période que se situe la première grande inspection de Vauban, dépêché de Namur sur la frontière du sud-est à la suite de la désastreuse poussée sur le Gapençais qui avait démontré l'archaïsme et la faiblesse de notre système défensif du sud-est. Entre septembre 1692 et janvier 1693, le commissaire générai des fortifications va, en toute hâte, car la saison est bien avancée, parcourir les places, en dresser les projets avec les ingénieurs locaux, et les expédier au directeur général, Le Peletier de Souzy.

Pour les places du comté de Nice, visitées en dernier, nous n'y sommes qu'en tant qu'occupants, même si Vauban en souhaiterait le rattachement. De plus, la situation financière devient mauvaise, et la mort subite de Louvois a privé nos armées d'un organisateur et d'un logisticien de premier ordre. En fait, Vauban reprend les projets préparés par Niquet (12 février 1693), mais, de tous ceux issus de cette longue randonnée, le seul important qui se soit réellement concrétisé est la création de la place de Montdauphin.

D'après Augoyat (T. I, p. 190) c'est un crédit de 25.859 livres qui fut attribué à Nice à la suite de cette série de projets.

La guerre de succession d'Espagne (1700-1713)

L'insistance de Louis XIV à terminer la guerre de la Ligue d'Augsbourg visait surtout à lui libérer les mains en prévision de l'ouverture de la succession d'Espagne. Celle-ci,s'ouvrit le 1er novembre 1700 avec le décès de l'empereur Charles II : peu après les hostilités se rouvraient en Italie du Nord, mettant fin à l'intermède de trois ans de la paix de Ryswick.

Au début du conflit, la Maison de Savoie était officiellement notre alliée et Victor Amédée avait même été promu généralissime, avec Catinat comme ad latus. Mais, rapidement, le duc, reprenant la politique de duplicité qui lui avait si bien réussi, changeait à nouveau de camp et se rangeait contre nous (août-septembre 1703).

En 1704, Louis XIV s'était résolu à prendre l'offensive dans le comté de Nice, afin de couper les communications maritimes du Piémont, et l'opération fut effectivement tentée eu 1705 : le 3 mars, nos forces passaient le Var, le 5 Nice était investie. La Feuillade fit prendre d'assaut Villefranche et entamer eu même temps le siège de Nice, du Montalban, de la citadelle de Villefranche et du fort du Saint-Hospice. Ces trois derniers ouvrages se rendirent entre le 1er et le 5 avril. Le 19, une suspension d'armes était conclue pour six mois avec la garnison du château de Nice, tandis que nos forces procédaient au démantèlement de l'enceinte de la ville, et que les opérations se poursuivaient en Piémont.

Le siège reprit en novembre, bien soutenu par la marine venant livrer les approvisionnements à Villefranche. On dut reprendre la ville, dont l'enceinte avait été trop sommairement démantelée (4-14 décembre 1705) puis s'attaquer au château où s'était retirée la garnison : l'attaque fut ouverte le 8 décembre, sous le commandement, cette fois, de Berwick, du côté de Lympia. Au début janvier 1706, trois grandes brèches étaient ouvertes, l'ouvrage à cornes était pris et l'on préparait l'assaut quand le 4 janvier, le gouverneur, marquis de Carail, demande à capituler : il obtint les mêmes conditions qu'en 1691 et put se retirer sur Saorge.

Le maréchal de camp Pierre de Filley, commandant les ingénieurs français, et un de ses subordonnés, avaient été tués par un coup de canon aux côtés de Berwick, et nous avions perdu environ 400 tués et blessés.

Contrairement à l'avis de Vauban, Louis XIV fit raser le château de Nice et le fort du Saint-Hospice, en même temps que Montmélian qui s'était rendu le 6 décembre 1705 après nous avoir donné, à de multiples reprises, beaucoup de fil à retordre. On ne sait pas par contre pourquoi on épargna Villefranche et le mont Alban. Quoiqu'il en soit, la forteresse de Nice avait vécu, et ne sera jamais rétablie, du moins en tant que ville fermée.

Simultanément, La Feuillade poursuivit son offensive en Piémont et mit le siège devant Turin. Les opérations progressaient quand, le 7 septembre 1706, l'armée de secours commandée par le prince Eugène de Savoie attaqua nos lignes, les força et nous infligea un échec cuisant. Le siège fut levé, notre artillerie perdue, et nos forces contraintes à une retraite désordonnée. Nice fut évacuée le 29 juin 1707.

Les Austro-Piémontais entamèrent alors une contre-offensive et envahirent la Provence, soutenus par une forte escadre anglaise assurant l'approvisionnement sur la côte. Les coalisés vinrent ainsi mettre le siège devant Toulon.

Heureusement, nous avions eu le temps de réorganiser notre dispositif et d'amener devant la place des forces suffisantes placées sous le commandement du maréchal de Tessé : la place ne peut être investie, et l'affaire s'enlisant, Victor Amédée, après quelques succès initiaux, prit le parti de se retirer (21 avril 1707) sans être réellement poursuivi.

Les opérations se poursuivirent tout le long des Alpes, en 1708 sous le commandement de Villars qui, peu familier de la guerre en montagne, connut des échecs avant de passer le commandement à Berwick (1709). Ce dernier, dont les effectifs avaient été réduits au minimum au profit des théâtres d'opérations du nord et de l'est, mit au point une stratégie défensive remarquable, avec ses célèbres «navettes », et réussit à contenir victorieusement toutes les entreprises de nos adversaires, surtout dirigées sur la Savoie et le Briançonnais.

Comme lors de la guerre précédente, l'activité militaire se ralentit progressivement tandis que Victor Amédée commençait à négocier secrètement la paix : celle-ci intervint à Utrecht le 14 mars 1713, donnant au duc de Savoie des avantages substantiels. La frontière était ramenée à la crête des Alpes, et nous perdions nos possessions du versant piémontais, pour n'acquérir que la vallée de Barcelonnette. S'ouvrait - enfin - une période de vingt ans de paix.

Les guerres de Louis XV

On citera pour mémoire la guerre de succession de Pologne (1733-1738) qui n'affecta pas le comté de Nice, et où le duc de Savoie, devenu roi de Sardaigne, fut notre allié.

Il en va autrement de la guerre de succession d'Autriche (1741-48) où nous dûmes, à nouveau, affronter les forces sardes du duc Charles Emmanuel, maintenant rangé dans le camp de nos adversaires.

Nice étant désormais ville ouverte et indéfendable, les Austro-Sardes avaient organisé une vaste ligne de retranchements partant du mont Boron et suivant les crêtes par le mont Alban, le mont Leuza, le Vinaigrier et le col d'Eze, pour couvrir le port de Villefranche où l'escadre anglaise de l'amiral Matthews assurait le soutien naval et logistique. Les retranchements, en pierres sèches, et relevant de la fortification passagère, étaient ponctués de redoutes fermées et s'appuyaient, à gauche, à l'emplacement de l'actuelle batterie du mont Boron, à un fort étoilé dit «fort Mathews », du nom du chef d'escadre anglais.

Le 1er avril 1744, nos forces commandées par le prince de Conti, et grossies des contingents espagnols, franchirent le Var. Le 6, nous entrions à Nice puis, dans la nuit du 13 au 14 avril, en six colonnes, passions à l'attaque des positions ennemies. L'affaire échoua, et fut renouvelée dans la nuit du 19 au 20, cette fois avec succès, mais non sans pertes. Les Sardes décrochèrent et se rembarquèrent le 21 à Villefranche. Le 22, le fort du mont Alban capitula puis, le 24, la citadelle de Villefranche. Il fut un temps question de raser les deux ouvrages, et des fourneaux de mine avaient été creusés à cette intention, mais ne furent finalement pas mis en œuvre.

Les opérations se déplacèrent alors vers le nord-est, avec des alternances de succès et d'échecs jusqu'à ce qu'en 1746, le maréchal de Belle Isle, en mauvaise posture, fut contraint, le 18 octobre d'évacuer le comté, laissant de petits détachements retardateurs au mont Alban, qui se rendit le 30 octobre, et à la citadelle de Villefranche, qui se rendit le 2 novembre.

Ayant franchi le Var, les Austro-Sardes s'emparèrent des îles de Lérins (15 et 16 décembre) entreprirent le siège d'Antibes, dont le bombardement par terre et par mer dura tout le mois de janvier 1747. Après toute une série de manœuvres menées entre Var et Siagne, les coalisés se retirèrent le 3 février et repassèrent le Var.

Tour du Saint-Hospice.Tour du Saint-Hospice.C'est vraisemblablement à cette période que fut édifiée la tour du Saint-Hospice, à l'emplacement du fort rasé en 1706.

La Révolution et l'Empire (1792-1814)

La guerre s'ouvrit en avril 1792, et c'est dans la nuit du 28 au 29 septembre que la « division du Var» - future armée d'Italie - franchit le Var sous les ordres du général d'Anselme. Nice fut occupée sans combats, le mont Alban et la citadelle de Villefranche se rendirent sans résistance.

On n'entrera pas dans le détail des multiples péripéties et revirements des huit années de campagne, qui devaient se traduire par vingt deux ans de rattachement à la France. Par contre, en ce qui concerne la fortification dans la région de Nice, il y a lieu de souligner les sanglantes attaques tentées - en vain - par les colonnes de Serurier, Massena et Brunet contre les retranchements austro-sardes de l'Authion entre le 8 et le 12 juin 1793 : l'importance stratégique de cette position fut alors mise en exergue, et on devait s'en souvenir après 1870.

En 1800, la situation des fortifications de la région de Nice s'établit ainsi :

- Défense terrestre: sans changement depuis 1706, sauf pour le fort Mathews qui figure encore sur les cartes, mais s'agissant d'un ouvrage de campagne, ne dépasse guère l'état de vestiges (à l'emplacement de l'actuelle batterie de mont Boron).

- Front de mer, d'ouest en est : une batterie au cap de Nice ; une batterie « républicaine» à la pointe du Gaton ; la batterie de la Rascasse ; le front de mer de la citadelle de Villefranche ; la batterie du Rup ; la batterie du Phare (cap Ferrat) ; la tour et les batteries du Saint-Hospice ; la batterie de Beaulieu.

Ces batteries de côte sont armées et revêtent à l'époque une importance particulière car la belle marine de Louis XVI a été désorganisée par l'émigration et se trouve de plus en plus surclassée par la marine britannique, désormais maîtresse de la Méditerranée.

On ne manque pas de se préoccuper de la mise en état de défense du comté. La région a été visitée par Marescot, premier inspecteur général du génie, et un arrêté des consuls du 4 Messidor an VIII (23 juin 1800) prescrit d'étudier la fortification de Nice.

Etabli par Manger et Corné, le projet prévoit (carte au 117200°) :

- un fort, dit « du Limaçon» au sommet du mont Leuza

- une redoute avancée, dite de la Justice

- une redoute de Soleillat (dominant Villefranche)

- un fort « des Mignons », sur le mont du même nom (du côté de Rimiez, au nord de Nice)

- une batterie en avant du précédent.

Nouveau projet établi par Geoffroy, directeur par intérim des fortifications, le 1er Brumaire an X avec plans détaillés des différents ouvrages. Le tout se monte à 7.320.000 livres.

Mais, la paix signée à Lunéville, rien ne se fait. Les seuls travaux se limitent, jusqu'en 1814, à l'entretien et l'aménagement des bâtiments du casernement et des batteries de côte.

A signaler, en mai 1803, une petite affaire opposant le génie à la municipalité de Nice, qui a commencé la démolition de la voûte et du rempart de part et d'autre de la porte de France : on demande l'interdiction de ces travaux.

En 1814, à la chute de l'Empire, le comté de Nice est rendu au roi de Sardaigne : mais, c'est au-delà que s'édifieront, à Vinadio et à la Nava, les nouvelles forteresses destinées à bloquer un éventuel retour de l'expansionnisme français.

Du rattachement de Nice à la Grande Guerre

Nice sous le Second Empire (1860-70)

C'est en 1860 que Victor Emmanuel II consentit à céder à la France la Savoie et le comté de Nice, en contrepartie de l'intervention française en 1859 contre l'Autriche, intervention qui devait entraîner l'unification de l'Italie.

Dès la cession, le général Frossard, aide de camp de l'empereur et président du comité des fortifications et pratiquement premier personnage du corps du génie, fut envoyé sur place, officiellement pour veiller à la régularité de la prise de possession et pour rassurer l'impératrice douairière Alexandra de Russie qui séjournait sur place avec une importante suite, plutôt hostile à des Français supposés héritiers de la Révolution (voir à ce sujet «Souvenirs de carrière d'un officier du génie» du général Alexandre Segretain, à l'époque aide de camp du général Frossard).

Le général s'acquitta au mieux de son ambassade mais en profita pour effectuer des reconnaissances dans le pays et en étudier la mise en état de défense. Il consigna ses idées dans plusieurs mémoires adressés en 1860 et 61 à l'empereur et, conformément à ses directives, le capitaine Raizon dressa les projets des nouveaux ouvrages, sous la direction du lieutenant-colonel Sabatier, chef du génie à Nice, dont la chefferie, créée tout exprès, avait été rattachée à la direction des fortifications de Toulon (colonel Bichot).

En fait ces projets reprenaient, pratiquement à l'identique, les idées de Marescot de 1800, avec création d'un groupe d'ouvrages centré sur le mont Leuza. Chiffré le 18 mai 1860 à 5.500.000 F, ce projet est reconduit les années suivantes, avec, en 1862, adjonction d'un ouvrage sur le mont Boron et d'une «redoute-batterie» au Saint Hospice pour 12 canons, 2 mortiers et 2 pièces légères (510.000 F). En 1863-64, on note la présence, comme chef du génie à Nice, du chef de bataillon, puis lieutenant-colonel Séré de Rivières qui acquiert ainsi l'occasion de se familiariser avec un pays dont il aura, dix ans plus tard, à diriger effectivement l'organisation défensive.

On arrive à la conception d'un véritable « camp retranché de Nice» : aux ouvrages déjà projetés s'ajoutent un «fort de Rimiez supérieur », une «redoute Saint-Aubert» et un retranchement en crémaillère coupant la route de la grande corniche entre le fort du mont Leuza et la « redoute Colombia ». On étudie aussi la restructuration complète du fort du mont Alban, les projets établis (1862) par les capitaines Bounamy et Peaucellier sont repris en 1865 par les capitaines Peaucellier -déjà cité - et Wagner, ce dernier futur maître d'œuvre des réalisations de 1879-82.

Mais toutes ces études restent lettre morte pour plusieurs raisons :

- Tout d'abord, la fortification vient d'être frappée par la « crise» de l'artillerie rayée (1858) et les expériences de tir conduites en 1863-64 au fort Liedot, dans l'île d'Aix, ont fait apparaître la vulnérabilité des structures en usage sous les coups des nouveaux canons rayés. Une réorganisation d'ensemble s'impose, avec tout ce que cela suppose comme études techniques et comme incidences budgétaires.

- Les budgets militaires sont grevés par la coûteuse campagne du Mexique ainsi que par les programmes de fabrication du nouveau fusil Chassepot modèle 1866 et des « canons à balles» plus connus sous le nom de « mitrailleuses».

On se contentera à l'époque de classer le mont Alban et la citadelle de Villefranche dans la liste des places de guerre (décret du 24 septembre 1861).

La question des défenses terrestres restant en suspens, on va par contre s'occuper des batteries de côte.

On sait qu'un programme d'ensemble de réorganisation de la défense des côtes avait été lancé en 1841 par le maréchal Soult, ministre de la Guerre, et confié à une commission spéciale, sous l'emprise d'une tension politique avec l'Angleterre. Après plusieurs examens successifs, les propositions avaient progressivement commencé à se réaliser à partir de 1846. Le front de mer de Nice n'y figurait évidemment pas et fit l'objet, à titre d'extension, de propositions particulières de la commission de défense des côtes en date du 19 décembre 1860, légèrement modifiées en 1862.

Des batteries existant en 1860, on va reconstruire :

- la batterie de Beaulieu (1861-62), destinée à agir sur la rade du Saint-Hospice, et qui recevra 6 obusiers de 22 cm et 2 mortiers à plaque de 32 cm. On y construira, comme réduit, un corps de garde type 1846 n° 2 renforcé, remplaçant une tour n° 2 envisagée à l'origine.

- la batterie du Phare (1861-62) pour 4 obusiers de 22 cm et 4 canons de 30 avec, comme réduit, un corps de garde type n° 2

- la batterie de la Rascasse (1861-64) pour 6 obusiers de 22 cm et 2 canons de 30, avec comme réduit, l'ancien corps de garde non renforcé.

- le front de mer de la citadelle de Villefranche qui aligne, en 1880, 5 obusiers de 22 cm, 5 canons de 30 et 3 mortiers de 32 cm. Le magasin à poudre du bastion 2 est aménagé en 1868.

Les obusiers de 22 cm et les canons de 30 seront remplacés, en 1869, par des pièces rayées du même calibre. Le canon de 30 lisse devient alors le canon de 16 cm. Les mortiers lisses de 32 cm resteront en l'état jusqu'à leur retrait du service. Après 1870, ces pièces seront remplacées par les canons de 19 cm modèle 1875-76 et modèle 78, 24 cm modèle 1876 240 mm modèle 1884 beaucoup plus puissants. Les mortiers de 32 cm le seront par les mortiers rayés M de 30 cm modèle 1883 et 1883-93 et G de 270 mm modèle 1889.

On constate que l'effort a porté essentiellement sur la rade de Villefranche : les autres batteries sont alors abandonnées, puis remises aux domaines et vendues.

Nice et le système Séré de Rivières (1870-1914)

Comme on l'a vu plus haut, l'apparition de l'artillerie rayée, beaucoup plus précise, plus puissante (obus explosif) et portant plus loin avait rendu inévitable une refonte générale de l'organisation défensive des frontières tant terrestres que maritimes.

A ces motifs d'ordre technique et tactique s'ajoutait celui, politique, de l'obligation de reconstituer ce même système dans la partie de la frontière du nord-est éventrée par le traité de Francfort, et où la cession de Metz et de Strasbourg à l'Allemagne mettait Paris à la merci des armées allemandes.

En ce qui concerne le sud-est, et bien qu'il n'eût pas été impliqué dans le conflit, il était évident que l'Italie n'avait consenti qu'à regret aux cessions territoriales de 1860 et chercherait à les récupérer. D'ailleurs, dès 1881, des tensions politiques vont naître avec notre voisin (occupation de la Tunisie) et vont s'aggraver sérieusement avec la formation de la Triplice en 1882, puis l'accession de Crispi au pouvoir : cette situation se poursuivra pendant près de vingt ans pour ne s'apaiser qu'avec les accords secrets de 1902.

Profitant de notre affaiblissement et de notre isolement diplomatique, l'Italie va, dès après 1870, créer les premières unités alpines spécialisées, puis fortifier le col de Tende et le mont Cenis. Les voies de communication s'améliorent sensiblement avec l'ouverture du tunnel ferroviaire du Fréjus (1870) puis celle du tunnel routier de Tende, en attendant son doublage par une voie ferrée qu'on commence à étudier, même si les travaux ne commenceront que vers 1908 : or ces travaux ont, évidemment, une incidence considérable sur la stratégie.

Du côté français, on prend en compte deux hypothèses :

- soit une offensive italienne sur Nice, à objectif surtout politique, sans débouché militaire réel.

- soit une offensive sur Lyon, visant à remonter vers Paris ou à effectuer la jonction avec les forces allemandes débouchant par la trouée de Belfort.

Tenant compte de l'expérience des campagnes précédentes, la France n'envisage pas d'envahir le Piémont, mais de pratiquer une défensive active visant à réaliser l'économie du maximum de forces au profit du théâtre d'opérations du nord-est, face à notre adversaire principal, et où doit se jouer la décision.

En valorisant un terrain déjà naturellement difficile, la fortification était l'auxiliaire tout indiqué de cette stratégie. Mais la situation politico-militaire nous amena, vers 1887, à l’instigation des généraux Berge, puis Zedé, à constituer une véritable armée des Alpes de 206.000 hommes, constituée d'unités de montagne spécialisées et entraînées poussant dès le temps de paix son implantation au plus près de la crête frontière et visant, en cas de guerre, à mettre la main sur les principaux passages et à y devancer les Italiens, de façon à fixer sur place le maximum de leurs forces : on en est à «l'offensive limitée », puis, les choses se calmant, on en reviendra à 130.000 hommes, dont 40.000 d'active (mais non compris les territoriaux) à la veille de la Grande Guerre : tel est le contexte militaire dans lequel se situe la place de Nice entre 1870 et 1914.

Le comité de défense

Pour assurer la maîtrise d'œuvre de la réorganisation de nos fortifications, Thiers crée, le 28 juillet 1872, un « comité de défense» regroupant, sous la présidence du ministre de la Guerre, une dizaine de membres choisis parmi les sommités militaires du moment : le maréchal de Mac-Mahon, les généraux Chauzy, Frossard (déjà évoqué), Chabaud-Latour, etc. : on reste dans la vieille tradition de la direction collégiale instaurée en 1791 lors de la création du comité des fortifications.

Ce «comité» est assorti d'une «sous-commission» longtemps présidée par le maréchal Canrobert et qui, véritable poisson pilote du comité, est chargée des études de terrain et de l'implantation des ouvrages en s'appuyant sur les rapports des inspecteurs généraux de l'artillerie et du génie des régions de corps d'armée concernées.

Remanié à plusieurs reprises, le comité de défense aura la haute main sur le nouveau système fortifié de 1872 jusqu'à sa dissolution en 1888 et le transfert de ses attributions au conseil supérieur de la Guerre, puis, en 1899, à la «haute commission des places fortes» présidée par le généralissime désigné, qui fonctionnera jusqu'en 1914.

Dès l'origine, la fonction de secrétaire du comité est confiée au général Séré de Rivières, commandant le génie de l'armée de Versailles, qui deviendra en 1874 directeur du génie au Ministère - donc gestionnaire des crédits - tout en étant également membre de la sous-commission : ce cumul de fonctions dont nul, Vauban compris, n'avait bénéficié avant lui, et personne après, fera de lui le véritable animateur, sinon le maître à penser des deux groupes de travail. Cette situation se poursuivra jusqu'en 1880, date de l'éviction de Séré de Rivières par le ministre, général Farre, et conduira à donner à l'œuvre réalisée entre 1874 et 1914 le vocable populaire de « système Séré de Rivières ».

S'il faut agir vite, on ne peut cependant rien faire avant la fin de l'occupation allemande obtenue, par anticipation, à l'automne 1873.

En ce qui concerne Nice, la sous-commission examine son cas le 7 juillet 1873 et en propose le classement en première urgence : le 31 juillet, le comité entérine ces propositions. Il ne s'agit alors que de décisions de principe, car les premiers travaux porteront sur les forts de Paris, de Lyon, les « rideaux défensifs» et les quatre grandes places de l'est.

Le 20 mai 1874, Séré de Rivières présente son mémoire intitulé «Exposé du système défensif de la France », véritable schéma directeur d'ensemble de l’œuvre à réaliser : sur une estimation totale de 400 millions de F or, dont 15 accordés à la frontière des Alpes, Nice figure pour 3. Le général connait bien la contrée, où il a servi comme chef du génie en 1863-64 et, à ce titre, participé aux nombreuses reconnaissances et projets alors en cours. Pour lui, il suffit de reprendre les projets de l'époque - eux-mêmes réminiscence de ceux de 1798-1800 - et de créer un solide ouvrage au mont Leuza pour contrôler à la fois la route du col de Tende par le Braus ainsi que la route et la voie ferrée littorale.

De son côté, la commission de défense des côtes a examiné le problème du front de mer et pour remplacer les batteries existantes de 1861-64 désormais désuètes, propose l'établissement de deux grosses batteries nouvelles au mont Boron et à Cap-Ferrat: le 18 décembre 1875, le ministre en prescrit la construction, mais en réalité, celle-ci n'interviendra que beaucoup plus tard.

A nouveau classée en première urgence par le comité le 28 mai 1876, la question de Nice revient devant la sous-commission avec un rapport des inspecteurs généraux. On reste toujours sur le principe de l'occupation du mont Leuza, où on envisage même l'installation d'une tourelle. Mais on estime que la solution n'est pas satisfaisante et que la question doit être soumise à l'examen du comité des fortifications.

Aussitôt après, le comité entérine les propositions de la sous-commission et arrête la solution suivante (5 mars 1877) :

- un fort au plateau de la Justice ou au mont des Fourches: l, 2 MF

- une batterie au piton du Leuza : 300.000 F

- un ouvrage au mont des Mignons avec deux batteries annexes: 800.000 F, plus une batterie à Soleillat ou Colombia, à imputer à la défense des côtes.

On y ajoute, très en avant, un ouvrage isolé au « col de Broïs » (Brouis) pour contrôler à la fois tactiquement et administrativement (servitudes défensives) la route de Tende par la vallée de la Roya dont le renforcement par les Italiens inquiète beaucoup le ministre.

Enfin, on prévoit 200.000 F de routes stratégiques et de fait, on commence la construction de la route d'accès à l'Authion par Lucéram - pour s'assurer la maîtrise de cette position stratégique de premier ordre dont la campagne de 1793 avait révélé l'importance.

En ce qui concerne les ouvrages fortifiés, on en reste toujours aux schémas de 1798-1860, mais dont on sent nettement qu'ils ne sont pas entièrement satisfaisants.

Tracé définitif du nouveau périmètre de la place

Mais les choses vont bouger, et de manière assez subite, en fonction, semble-t-il, de nouvelles études des inspecteurs généraux, mais surtout celles de la chefferie locale du génie et de son chef, un homme éminent, le lieutenant-colonel Wagner (1830-1881), chef du génie à Nice depuis le 1er janvier 1877 et lieutenant-colonel 23 juin. Son rapport du 27 mai paraît avoir été déterminant dans la détermination du nouveau tracé, y compris le choix de l'occupation des monts Chauves qui ne sera admise qu'en 1882 et réalisée de 1884 à 87. Une plaque apposée à la fontaine du col de Turini rappelle le souvenir de cet officier remarquable disparu prématurément et unanimement regretté dans sa génération.

Dans ses réunions du 28 février et du 1er mars 1877, la sous-commission fait état d'un tout nouveau tracé établi sur la crête ouest-est du camp des alliés et de la Forna, effectuant à La Turbie un retour à 90° vers le sud pour occuper la crête de la Tête de Chien d'où on voit parfaitement le littoral et les itinéraires côtiers. En fin du compte la sous-commission propose :

- un fort à la Tête de Chien

- un fort avec batterie annexe à la Revère

- une batterie à la Drette

- un ouvrage sur-la hauteur de Rimiez avec une batterie basse au niveau du Paillon.

Elle retient, en outre, la nécessité d'occuper la position de Levens pour maîtriser les routes qui permettraient de tourner Nice par le nord. Le général de Rivières souhaiterait, par ailleurs, un fort au Barbonnet, si les ressources le permettent (au lieu du col de Brouis).

A la séance qui suit (24 mai 1878) le comité examine les propositions précédentes de la sous-commission et les approuve. On laisse de côté l'occupation du mont chauve d'Aspremont soutenue par le général de Berckheim mais jugée inutile par les généraux Ducrot et Séré de Rivières.

Ainsi arrêté, ce nouveau schéma va, cette fois, être rapidement exécuté : les trois forts de la Drète, la Revère et la Tête de Chien, ainsi que les batteries de Rimiez et des Feuillerins (annexe de la Revère) sont construits entre 1879 et 1885 et classés dans la première série des places de guerre par loi du 29 décembre 1881.

La Trinité. Fort de la Drète.La Trinité. Fort de la Drète.Eze, fort de la Revère : caserne de gorge.Eze, fort de la Revère : caserne de gorge. La Turbie, fort de la Tête de Chien.La Turbie, fort de la Tête de Chien.

Cette première ossature va être complétée à la suite d'une nouvelle réunion du comité de défense le 15 avril 1882 - après l'éviction du général Séré de Rivières - qui approuve l'occupation des monts Chauves (au lieu de Levens précédemment envisagé), celle du Barbonnet en tant que fort d'arrêt destiné à interdire la route de Tende et la future voie ferrée Nice-Coni dans la trouée de la Bevera. Pour éviter le contournement de la place par des éléments passant par les vallées de la Tinée et de la Vésubie, on en maîtrisera les gorges à l'aide de deux « chiuses » (batteries cavernes) avec ouvrage de surveillance au Picciarvet.

De fait, le fort du mont Chauve d'Aspremont est construit de 1885 à 87, le Barbonnet de 1883 à 1886, le Picciarvet et les deux chiuses également de 1883 à 86 en exécution de la D.M. 11.124 du 5 juillet 1882. Il s'agit de la chiuse de Bauma Negra dans les gorges de la Tinée, et de celle de Saint-Jean-la-Rivière dans celles de la Vésubie. Ces nouveaux ouvrages sont, à leur tour, classés dans la première série des places de guerre (1889).

Aspremont, fort du Mont Chauve.Aspremont, fort du Mont Chauve. Sospel. Fort du Barbonnet.Sospel. Fort du Barbonnet. Tournefort. Fort du Picciarvet.Tournefort. Fort du Picciarvet. Utelle. Chiuse de Bauma Negra.Utelle. Chiuse de Bauma Negra.

Au terme de cette période de plus de dix ans, on avait créé à Nice un vaste « camp retranché» «comme à Epinal» (général de Berckheim) capable de décourager les convoitises italiennes, tout en mettant la ville hors d'atteinte et en constituant une base d'opérations pour la défense mobile : c'est à juste titre que pour y parvenir, on avait fini par renoncer à la vieille idée du mont Leuza.

En fait, il s'agit d'un camp retranché ouvert puisque adossé au Var, il ne comporte pas d'ouvrages orientés face à l'ouest. D'autre part, contrairement au schéma théorique des «camps retranchés» de 1874, il n'a jamais été question d'enfermer la ville dans une enceinte et d'en faire le « noyau central ». Enfin, en ce qui concerne le front de mer, c'est également en 1886-87 que s'édifient les grosses batteries de côte du Montboron et de Cap-Ferrat, envisagées dès 1875.

De la crise de l'obus torpille à la Grande Guerre

En 1885, la «crise» de l'obus torpille, survenant moins de trente ans après celle de l'artillerie rayée, venait à nouveau rompre l'équilibre entre attaque et défense, mais son incidence sur la fortification était moins sensible en région montagneuse - donc Nice- que dans les régions du nord et de l'est, compte tenu de la rareté des voies de communication et des positions utilisables par la grosse artillerie de siège.

Il n'en demeure pas moins vrai que l'artillerie de campagne - et de montagne - gagnait cependant en puissance. A la suite des résultats catastrophiques des expériences de la Malmaison (1886), les premières mesures à prendre pour la remise à hauteur de la fortification sortirent en 1887, mais, dans la pratique c'est essentiellement sur les quatre grandes places de l'est que s'appliquèrent les crédits, le reste étant progressivement abandonné en l'état.

Compte tenu de la tension franco-italienne, Nice bénéficia, cependant, d'une largesse relative et les travaux ne s'arrêtèrent pas pour autant.

Eze. Batterie de la Simboula.Eze. Batterie de la Simboula.Ainsi, pour mettre les garnisons à l'abri des nouveaux projectiles, on creusa, entre 1888 et 90 des abris cavernes sous roc, pour les deux-tiers des effectifs, à proximité immédiate des quatre forts. L'artillerie fut - en partie seulement - sortie des forts (conformément aux prescriptions de l'LM. du 22 juillet 1887) et déployée dans une multiplicité de batteries creusées dans les intervalles (Simboula, Forna, Bégude etc.) aussi défilées que possible, desservies par des routes également défilées et dotées de magasins de batterie sous roc pour les munitions.

De même, on creusa en 1890-93 en arrière des magasins à munitions-cavernes à usage de magasins de secteur (Colomars, Simboula, Tête de Chien etc.) et de magasins centraux (Leuza) : les stocks étaient ainsi dispersés dans des magasins parfaitement à l'épreuve constituant trois échelons successifs de ravitaillement (central - secteur ou éventuellement dépôt intermédiaire, et batterie).

L'ossature de la ligne de défense sera renforcée par la construction (1889-90) de l'ouvrage du mont Chauve de Tourette complétant l'action de celui d'Aspremont, et de l'ouvrage de Colomars qui vient occuper l'intervalle mont Chauve-Var et donner des vues d'enfilade sur la vallée. Incorporés en 1889 dans la première série des places de guerre, munis de casemates-cavernes et de positions d'artillerie, les deux ouvrages seront encore améliorés vers 1893.

Batterie de Colomars.Batterie de Colomars. Tourrette-Levens, ouvrage du Mont Chauve : façades des abris-cavernes.Tourrette-Levens, ouvrage du Mont Chauve : façades des abris-cavernes.

Entre temps est survenue, sur le plan du commandement, une décision prise en 1887 par le général Boulanger, ministre de la Guerre, en liaison avec la tension franco-allemande provoquée par l'affaire Schnebelé : c'est à cette époque que le poste de général gouverneur de chaque place ou groupe d'ouvrages, jusque-là constitué par une fonction de mobilisation, fut érigé en commandement permanent dès le temps de paix faisant de chaque place un grand commandement homogène dont le responsable pourrait désormais assurer l'homogénéité et le suivi de l'évolution. Leurs attributions furent définies par les règlements sur la guerre de siège promulgués en 1889 et en 1909.

C'est d'ailleurs au même ministre qu'on doit la décision (1886) d'attribuer à tous les édifices militaires des noms de personnages historiques, en général originaires de la région ou s'y étant illustrés. C'est ainsi que les forts de Nice reçurent les noms suivants :

- Fort de la Tête de Chien : fort Masséna

- Fort de la Revère : fort Danselme

- Fort de la Drette : fort Créqui

- Fort du mont Chauve d'Aspremont : fort la Pallice.

Si, sur l'ensemble du territoire national, ces noms de baptême furent entérinés par l'usage pour les casernes, par contre ce fut un échec complet pour les ouvrages fortifiés, qui conservèrent, dans la pratique, les noms de lieux dits qui leur avaient été attribués à l'origine, ceci sauf à Nice qui fait exception et où les noms officiels cohabitèrent désormais, en tête des plans du Génie, avec la désignation géographique.

Création du fort du mont Agel (1889-93)

Peille. Fort du Mont-Agel.Peille. Fort du Mont-Agel.A 3, 5 km au nord-est de La Turbie et 1148 m d'altitude, le vaste plateau du mont Agel domine de près de 600 m les ouvrages nord et est du camp retranché, en particulier la Tête de Chien, et en « plonge» littéralement les défenses.

Dès juillet 1878, le lieutenant-colonel Wagner avait fait minutieusement reconnaître par le capitaine Bourdeaux la possibilité pour l'adversaire d'y amener, par la face est, de l'artillerie légère de siège ou lourde de campagne, sur les replats sud-ouest et de là dominer l'artillerie de la place : l'affaire avait été reconnue possible, mais extrêmement difficile sous le feu de la Tête de Chien.

Avec les nouveaux projectiles en acier chargés de délinite, la situation devait être reconsidérée, et c'est Freycinet, successeur de Boulanger qui, malgré les réticences du Conseil supérieur de la Guerre, décida l'occupation permanente du plateau.

On construisit, tout d'abord, la route d'accès, puis (1890-93) le fort, magnifique ouvrage taillé dans le roc et lui-même réduit d'un groupe de batteries de gros calibre couronnant le plateau. De par son commandement sur les environs, on retirait de la sorte à l'ennemi la clef de la région en s'assurant, du même coup, la possibilité d'agir par le feu sur toute la partie est de la région.

Renforcement du front de mer

On disposait déjà depuis 1887 des deux grosses batteries modernes de Cap-Ferrat et de Montboron, armées chacune de 6 pièces de 24 cm modèle 1876 sur affût à pivot central, protégeant l'important mouillage de la rade de Villefranche.

Ces deux batteries furent complétées, chacune, d'une batterie annexe basse pour 4 pièces G de 95 mm de côte modèle 88 à tir rapide destinées à lutter contre les torpilleurs. De même, le front de mer de la citadelle de Villefranche fut réorganisé pour recevoir 4 pièces de 47 mm à tir rapide.

Le 10 avril 1888, le ministre prescrivit d'étudier une batterie pour 4 canons de 240 mm à construire à la Madone Noire, en arrière et au-dessus des batteries précédentes, en fait résurgence des batteries de Colombia ou Soleillat envisagées dans les années 1860. Le projet présenté le 22 août 1888 ne reçut aucun commencement d'exécution.

Nice. Batterie du cimetière russe.Nice. Batterie du cimetière russe.Par contre, sur l'avis des inspecteurs généraux de la défense des côtes pour le 5e arrondissement, on construisit en arrière et au-dessus de l'embouchure du Var la batterie du cimetière russe (1889-91) armée de 4 canons de 240 mm modèle 1884, à fossés flanqués par coffres de contrescarpe et munie de casemates logements et magasin à munitions sous abris cavernes. La nouvelle batterie couvrait l'embouchure du Var, la baie des Anges. Elle fut, à son tour, complétée d'une annexe pour 4 canons de 95 mm à tir rapide. S'y ajoutent 4 emplacements pour canons de 95 mm de campagne à la Petite Tête de Chien flanquant la côte vers l'ouest et, au château de Nice, deux emplacements éventuels pour canons de 75 mm modèle 1897 de campagne.

Vers 1900, on avait un projet sur la côte ouest du Cap Ferrat, 2 batteries de chacune 2 canons de 65 mm à tir rapide et une batterie de rupture pour 2 canons de 27 cm de marine : rien ne fut réalisé.

Mais les batteries de côte furent dotées de postes de projecteurs électriques pour le tir de nuit, à savoir un projecteur de 120 à Canas (baie des Anges), un de 90 au Cap Ferrat et un de 90 à Beaulieu qu'il fut un temps question de déplacer et de remplacer par un appareil de 120.

Les positions avancées : l'Authion et le Mont Ours

On sait que dès 1877 on entreprit la construction d'une route d'accès permettant à la défense mobile d'occuper la position stratégique de l'Authion. Cette route fut ensuite doublée d'une seconde entre le col de Turini et Sospel par le Moulinet. L'occupation permanente de l'Authion correspondait à la montée en puissance de l'armée des Alpes et se traduisit par la construction des chalets de la Tête de l'Authion, de Cabanes Vieilles et de Plan Caval, d'un beau casernement pour un bataillon - avec des villas pour les cadres - Peira Cava, les deux redoutes de la Forca et de Millefourches (1889-91) (D.M. du 10 avril 1888). Ces deux ouvrages ont été classés en première série des places de guerre par la loi du 27 mai 1889) suivies du blockhaus de la Pointe des Trois Communes (D.M. n° 7683 du 16 avril 1897) construit en béton armé en 1898-99 par le capitaine Dautheville, puis de la batterie de 95 mm de plan Caval (1901).

L'Authion solidement tenu, on mit à profit entre 1897 et 1907 les effectifs importants de l'armée des Alpes pour construire, en avant de Nice, entre Sainte-Agnès et l'Authion, par les cols des Banquettes, du Farguet, Braus et de l'Orme, une route stratégique desservant les postes défensifs de Siricocca et du pic de Garuche, du mont Ours et du Farguet, les positions de la batterie de Segra, Gargarette, Avellan, Tête de Lavina, du Petit Ventabren et du Plan Constans. Cette « région fortifiée du mont Ours » était confiée aux troupes de campagne et constituait une première ligne de défense remarquablement située pour soutenir le Barbonnet et maîtriser le col de Castillon. Munie de points d'eau et de zones de bivouac défilées, elle offrait, en outre, un itinéraire de rocade donnant d'importantes possibilités de manœuvres.

La place en 1914

On constate qu'on a travaillé de manière continue de 1877 à 1914 tant à l'établissement et au renforcement des défenses de la place elle-même que des positions avancées dont elle était en quelque sorte le noyau. Toutefois, la place n'a pas été articulée en « centres de résistance» pratiqués depuis 1909.

Les derniers travaux en cours à la veille de la grande guerre sont constitués par :

- le renforcement du fort du Barbonnet (renforcement des tourelles, sans abaissement, renforcement des caponnières, installation d'un projecteur électrique sous tourelle à éclipse, d'observatoires cuirassés et de guérites) contrepartie normale (comme pour Liouville) de la mise en chantier de la voie ferrée Nice-Coni : les travaux, déjà en partie réalisés, furent interrompus par la guerre

- le construction de points d'appui d'infanterie, avec abris sous roc, au mont de la Bataille (couvrant La Turbie) au mont Macaron, deux batteries à l'Ubac et à Mas Duc.

La place a été inspectée par le général Joffre, généralissime désigné et chef d'État-major général de l'armée, qui, à propos de l'Authion, a semoncé le gouverneur, le général de division Galopin (1852-1931) (comme capitaine au service des cuirassements, on lui doit d'avoir inventé en 1890 l'ingénieux système sur lequel est fondé le mécanisme d'éclipse de la tourelle pour 2 canons de 155 auquel on a donné son nom).

Selon le dossier de mobilisation de la place, refondu en avril 1914 (réf. S.R.A.T. carton 7 N 1915) dans le cadre du plan XVII, la garnison de guerre compte 1021 officiers, 44.267 sous-officiers et soldats - 2783 chevaux et 55 voitures.

Elle est constituée de :

- un régiment d'infanterie d'active, le l63e R.I., à 4 bataillons, dont le quatrième à deux compagnies est détaché comme garnison du Barbonnet (après la phase de couverture, le 11 août 1914, le l63e RI rejoint la 44e D.I. à l'armée des Alpes, puis celle d'Alsace, où il est engagé sur Mulhouse)

- 1 régiment de réserve, le 363e R.I., dérivé du précédent, et à 2 bataillons

- 8 régiments territoriaux d'infanterie totalisant 22 bataillons et provenant partie de la région, partie du Languedoc, partie d'Auvergne

- 3 bataillons territoriaux de chasseurs alpins, à 4 compagnies, formés à Grasse, Nice et Villefranche

- 2 escadrons de réserve des 6e et 8e régiments de hussards

- 12 batteries du 7e régiment d'artillerie à pied et de son groupe territorial

- 4 batteries (« de sortie ») du 38e régiment d'artillerie de campagne (Nîmes)

- 2 sections d'ouvriers d'artillerie type C

- 5 compagnies du génie des 15e bataillons, 15e et 16e bataillons territoriaux des 7e et 2e régiments de génie

- 1 compagnie du 15e escadron territorial du train, avec une réserve de 200 animaux de bât et 14 camions automobiles.

Le reste constitué par des personnels des services (ouvriers d'administration, infirmiers, vétérinaires, douaniers, forestiers, télégraphistes, auxiliaires des places fortes, gardiens des voies de communication etc. etc.).

L'armement comporte 233 pièces de canon plus 14 vieux mortiers-bouche et 22 canons de défense de fossé (19 canons révolver modèle 1879 - 3 canons de 12 culasse modèle 1844).

On trouve (à la date du 1er janvier 1913) :

- 4 mortiers de 220 mm modèle 1880 approvisionnés à 500 coups

- 8 pièces de 155 modèle 1877 approvisionnées à 600 coups

- 76 pièces de 120 L modèle 1878 approvisionnées à 600 coups

- 10 pièces de 120 court modèle 1890 approvisionnées à 600 coups (non réalisées)

- 59 pièces de 95 mm 1875 approvisionnées à 500 coups

- 6 pièces de 90 mm 1877 approvisionnées à 500 coups

- 12 pièces de 80 mm 1877 de campagne approvisionnées à 500 coups (+ 8 non encore réalisées)

- 16 pièces de 80 mm 1878 de montagne approvisionnées à 500 coups (+ 34 non encore réalisées).

A l’époque, 181 canons sont effectivement réalisés, et on constate un déficit de 10 pièces de 120 court (artillerie lourde de campagne), 8 pièces de 80 mm de campagne et 34 de montagne, à provenir d'un régiment en cours d'équipement en matériel de 65 modèle 1906. Il est possible qu'en 18 mois, ce déficit ait été comblé, au moins en partie. Il s'agit en majorité d'excellents matériels de Bange, précis, puissants, mais déjà vieillis car dépourvus de frein de tir et de récupérateur : le 90 mm modèle 1877 a une vitesse de tir maxima de 2 coups/minute. On note l'absence des pièces de 75 mm modèle 1897 qui équipe l'artillerie de campagne, compte tenu du caractère un peu secondaire du théâtre d'opérations du sud-est : les batteries de sortie doivent se contenter de 80 et 90 mm à tir lent.

L'infanterie dispose - théoriquement - de 58 sections de mitrailleuses à 2 pièces, dont 21 de défense mobile sur mulets, 22 de défense fixe sur affût trépied, 15 sur affût de rempart. Elles sont approvisionnées, suivant le cas, de 43.200 coups ou de 64.800. Mais le 1er janvier 1913, 42 sections seulement sont réalisées.

On citera pour mémoire les antiques mortiers lisses en bronze modèle 1939, dont 2 de 27 cm, 8 de 22 cm et 4 de 15 cm placés dans les forts avec leur stock de bombes sphériques.

Quant au personnel, on constate qu'il est pour l'essentiel constitué de réservistes (2 bataillons) et de territoriaux (22 bataillons) donc de gens âgés (de 22 à 33 ans pour la réserve, 34 à 39 ans pour la territoriale, 40 à 45 ans pour la réserve de la territoriale) ayant souvent perdu depuis longtemps contact avec l'entraînement militaire. Leur état d'esprit est bon, ils rejoignent vite, selon les horaires prévus et avec un taux d'absentéisme très inférieur à celui escompté. L'équipement et l'habillement sont, pour la dernière fois avant longtemps, convenablement et uniformément assurés, et les unités vite constituées. La garnison, en fait, équivaut à un gros corps d'armée de l'époque.

Mais il faut un délai raisonnable pour permettre aux hommes de retrouver l'entraînement physique et l'aptitude au tir, et aux unités de cohésion. En août 1914, à Maubeuge, des unités de territoriaux, employées à l'excès aux travaux, connurent des défaillances graves. En Picardie, les divisions du groupe du général d'Amade volèrent en éclats devant la cavalerie allemande, faute d'avoir pu être remises en condition. L'épreuve du feu est toujours un terrible moment de vérité. Or, deux mois plus tard, ces hommes étaient devenus des vieux soldats, calmes et courageux.

Quant à la fortification, globalement la place de Nice n'avait certes pas été «mise à hauteur des derniers perfectionnements de l'artillerie », mais, comme on l'a vu, n'avait pas été, et de loin, laissée à l'abandon après 1885 comme Dijon, Reims ou La Fère. L'obstacle du terrain difficile, les fossés et abris creusés dans le roc, les matelas de rocaille conféraient encore une bonne valeur aux ouvrages, surtout face à une artillerie adverse aux possibilités limitées.

Fort du Mont Chauve d'Aspremont. Caponnière.Fort du Mont Chauve d'Aspremont. Caponnière.On notera qu'à part les caponnières du mont Chauve d'Aspremont, les renforcements interrompus du Barbonnet et quelques organes secondaires, on ne trouve pas de carapaces bétonnées dans les ouvrages. De même, malgré la dispersion des batteries et des magasins à munitions, la place ne fut pas dotée d'un réseau de voie ferrée étroite comme celui équipant après 1888 les quatre grandes places de l'est.

En 1914, l'installation d'une station radiotélégraphique était à l'étude en liaison avec le poste central de la tour Eiffel. Depuis 1879, outre le réseau télégraphique, la place était raccrochée au réseau de télégraphie optique de forteresse et au mont Chauve d'Aspremont, deux postes assuraient les liaisons avec Toulon (Coudon), la Corse, la Madonne d'Utelle, l'Authion. Le poste du fort de la Revère était en liaison avec la Tête de Chien, le mont Agel et le cap Camara.

Organisation de la défense

Le dossier de mobilisation prévoit l'articulation suivante:

- le fort du Barbonnet constitue un commandement autonome, non intégré à la place, même s'il est lointain subordonné du «commandant supérieur de la défense du groupe de Nice, gouverneur de Nice» (général de division ayant rang de corps d'année, assisté d'un général de brigade adjoint).

- la défense terrestre s'articule en deux secteurs I (est) et II (ouest), s'articulant eux-mêmes en 7 « positions» : Tête de Chien, mont de la Bataille, Corniche, Trinité-Romamont Macaron-monts Chauves-Colomars-Saint-Roman.

- le fort du mont Agel est considéré comme fort avancé

- le front de mer est distinct, évidemment, et servi par l'artillerie de terre. Son poste de commandement est installé à la batterie du Canferat en fonction d'une décision ministérielle du 23 avril 1910.

Compte tenu de son éloignement, la position du Picciarvet et les deux chiuses constituent un commandement particulier.

La place de 1914 à nos jours

A la suite des évènements de juin 1914 et de la montée progressive de la tension internationale, le dispositif de couverture est mis en place fin juillet 1914 : les troupes d'active se déploient, en alerte, le long des frontières.

Le dimanche 2 août 1914 est le premier jour de la mobilisation : réservistes et territoriaux rejoignent soit individuellement, soit au bout d'une semaine par unités constituées lorsque celles-ci proviennent d'autres garnisons. On entame le programme de travaux prévus : mise en place de l'armement de complément (l'armement de sûreté est en place en permanence), dégagement des champs de tir, réquisitions, constructions d'obstacles, tranchées et abris, prise du dispositif de sûreté, préparation des dispositifs de mine etc. Aux termes du calendrier (de l'ordre d'une quinzaine de jours à trois semaines) et malgré ses imperfections, la place et ses positions avancées représentent une réelle valeur militaire, dont on est en droit de croire qu'elle a certainement contribué puissamment, ainsi que Briançon, à dissuader l'Italie de toute attitude agressive.

De fait, conformément aux accords secrets de 1902, l'Italie déclare sa neutralité, et se rangera même à nos côtés en 1915.

De fait, dans le contexte d'apaisement qui s'est instauré depuis une dizaine d'années, les effectifs de l'année des Alpes ont nettement décru, mais Joffre méfiant à juste titre l'a maintenue à 4 divisions de réserve et une division territoriale, en plus des garnisons des places (50.000 hommes à Nice, 30.000 à Briançon, 10.000 en Ubaye, auxquels il faut ajouter Grenoble, Modane, Toulon, Albertville, Bourg-Saint-Maurice et Lyon, soit au moins 200.000 hommes).

Dans le cadre du plan XVII, les XIVe (Lyon) et XVe (Marseille) corps d'armée rejoignent d'emblée les lère (Dubail) et Ilème armées (Castelnau) sur le front du nord-est et seront engagés dans la bataille des frontières.

De son côté, l'armée des Alpes est mobilisée sous les ordres du général d'Amade. Perdant sa raison d'être du fait de la neutralité italienne, elle est dissoute le 17 août et ses 4 divisions de réserve (64e, 65e, 74e et 75e) envoyées en Lorraine où elles seront engagées dans la bataille des frontières puis la bataille de la Marne. De son côté, la 91e division territoriale est envoyée à l'instruction à Draguignan, puis au camp du Ruchard. Ainsi, dès le 17 août, la défense mobile du sud-est disparaît.

De même, le potentiel des places fortes va être progressivement réduit par le ministre (le général Joffre n'est que commandant en chef du nord-est et l'Intérieur ne relève pas de son autorité). Le général Galopin, gouverneur de Nice, quitte son commandement et est affecté le 23 septembre 1914 à celui de la 83e D.I.T., affectée jusqu'à l'armistice à la garde du camp retranché de Paris.

Finalement, les décrets présidentiels du 5 août 1915 consacreront la mise à disposition du général en chef des moyens et ressources des places et pratiquement leur suppression ; la place de Nice avait disparu.

Rien ne se passera de notable à Nice pendant la grande guerre. Après 1918, très vite un climat hostile s'installe à nouveau avec l'Italie, sous l'empire d'un sentiment de frustration à l'égard du peu d'avantages obtenus, puis de l'arrivée au pouvoir de Mussolini (30/10/1922) et la relance des revendications territoriales sur Nice et la Savoie.

Aussi est-ce tout naturellement que, dans ses deux rapports du 6 novembre 1926, puis février 1929, la commission de défense des frontières inclut l'ensemble de la frontière du sud-est dans le nouveau programme de réorganisation du système fortifié rendue nécessaire à la fois par le déplacement de la frontière d'Alsace-Lorraine, et les progrès considérables de l'artillerie depuis 1912.

Or, la tension devient telle qu'en 1926, on en vient à lancer, par anticipation, en 1927 un « programme réduit de défense de Nice », dans le cadre duquel furent lancés, dès août 1928, les travaux de construction de l'ouvrage de Rimplas, barrant la Haute-Tinée au nord de Nice, et premier par ordre chronologique des ouvrages de la ligne dite Maginot. Ce «programme réduit », qui concernait également le site de Flaut sur la Vésubie, et les forts du Barbonnet et du mont Agel, constituait la première tranche d'un programme beaucoup plus vaste, dont la mise en œuvre intervint à partir de 1931 et était encore inachevé à la déclaration de la seconde guerre mondiale.

Ouvrage mixte du fort du Mont-Agel. Tourelle à éclipse de 75 mm.Ouvrage mixte du fort du Mont-Agel. Tourelle à éclipse de 75 mm.La place de Nice proprement dite ne fut pas concernée par ces travaux et c'est plus en avant, de Castillon au Cap Martin, par Sainte-Agnès et Roquebrune, que fut implantée la ligne des nouveaux ouvrages. Seuls - compte tenu de leur position avancée- le fort du mont Agel fut doublé en sous-sol par un ouvrage armé de 2 tourelles à éclipse de 75 mm modèle 1933, et le Barbonnet reçut un ouvrage réduit, en première urgence, à une casemate de flanquement à 2 canons-obusiers de 75129 et 2 mortiers de 81 mm. Les 2 vieilles tourelles de 155mm en fonte dure du fort de 1886 virent, à cette occasion, leurs renforcements achevés entre 1930 et 1932 et furent incorporées au nouveau dispositif des feux de l'artillerie de position.

Derrière, les forts et les établissements militaires de la place sont, à ce titre, largement utilisés comme dépôts et comme casernements des nouvelles unités de forteresse créées à partir de 1934 pour tenir les ouvrages du « secteur fortifié des Alpes-Maritimes» (S.F.A.M.) : 157e régiment d'artillerie de position et 76e bataillon alpin de forteresse du temps de paix qui, à la mobilisation, se détriplent pour former les unités du temps de guerre.

Dans chacune des deux chiuses, une embrasure est modifiée pour recevoir un canon de 47 modèle 1885 de marine, déclassé et affecté comme antichar à terre.

Le 22 août 1939, devant l'aggravation de la tension internationale, est lancée la mesure d'alerte 22 du plan. Le 26, le dispositif de couverture est mis en place et le 2 septembre est décrétée la mobilisation générale, qui précède de peu la déclaration de guerre avec l'Allemagne. De son côté, l'Italie reste neutre et ne nous déclarera la guerre que le ... 10 juin 1940.

Les 9 mois de paix armée qui vont s'écouler seront heureusement mis à profit par la VIe armée (général Olry) qui coiffe la frontière du sud-est, et le XVe corps d'armée (général Montagne) chargé de la défense entre le col de Restefond et la Mer, pour perfectionner et compléter les organisations défensives, reprendre l'instruction et l'entraînement des réservistes constituant les effectifs de beaucoup d'unités de formation. C'est ainsi que des centres d'instruction d'infanterie et du génie s'installent dans les forts de Nice (mont Chauve, Drette et Revère). Le poste de commandement du sous-secteur « corniches » du S.F.A.M. s'installe à La Turbie.

Par ailleurs, on construit une « deuxième position» défensive entre le mont Macaron et la mer jalonnée, à hauteur d'Eze par 4 casemates en béton pour canon antichar et mitrailleuse de campagne, construites par le génie du XVe corps d'armée (compagnie 115/1 du 7e génie capitaine Kauffmann). De même, on construit, sur le fort de la Tête de Chien, des observatoires légers ; la casemate cuirassée de 155 du fort est armée.

Bien que pratiquement toutes les unités d'active aient été retirées par le G.O.G. et envoyées sur le front du nord-est, c'est à un dispositif très solide, cohérent et fortement doté en artillerie que se heurte l'attaque italienne des 22-24 juin 1940. Malgré une supériorité numérique considérable, les Italiens ne pourront guère dépasser la ligne des avant-postes - dont tous les ouvrages tiennent, même encerclés - et, au prix de pertes très importantes, ne parviendront pas à atteindre la ligne principale de résistance.

C'est sous la pression des succès allemands du nord-est que l'armistice intervient le 25 juin : nos troupes, indiscutablement victorieuses, sont contraintes d'évacuer le terrain sur 50 km, emportant matériel et munitions. Un témoin oculaire a affirmé, en 1956, avoir vu nos artilleurs faire sauter le canon de 155 de la casemate cuirassée de la Tête de Chien, pour ne pas la laisser intacte aux Italiens.

Les évènements postérieurs à 1940 ne concernent plus guère la fortification en tant que telle. Les Italiens ont, en quelque sorte, annexé Menton et les quelques 800 km2 de territoire qu'ils prétendaient avoir conquis sur l'ensemble de la frontière, au moment de l'armistice. Plus à l'ouest s'étend une zone « démilitarisée» - mais non occupée - de 50 km qui relève de la zone « libre », donc du gouvernement de Vichy. Cette situation, issue de la convention d'armistice, dure jusqu'au 8 novembre 1942, lorsque les Anglo-Américains débarquent en Afrique du Nord.

Peu après - le 11 - les forces germano-italiennes envahissent la zone libre et viennent border la Méditerranée : toute la région est désormais occupée par les Italiens. Entre autres, ils installent un camp de détention pour prisonniers anglais au fort de la Revère. Mais, à la suite du débarquement allié en Sicile, puis en Italie, celle-ci renverse Mussolini et conclut un armistice avec les alliés : la Wehrmacht occupe alors toute la côte, désarme et expulse les Italiens. Le gouvernement français en profite pour reprendre le contrôle de Menton.

Le débarquement en Provence, le 15 août 1944, amène la libération de Nice sans combats le 28 : les Allemands se retirent dans l'arrière-pays qui souffrira beaucoup. Après la libération de Sospel (28 octobre) le front s'endort, animé seulement pendant l'hiver par des patrouilles et des tirs de harcèlement. Finalement, c'est en avril 1945 que le « détachement d'armée des Alpes» constitué par le général de Gaulle et mis aux ordres d'un vieil Alpin, le général Doyen, reprend l'offensive : des attaques coûteuses, dont on s'explique mal l’utilité autre que politique, nous rendent maîtres de l'Authion et refoulent les Allemands vers le col de Tende, où nous stoppera l'armistice du 8 mai.

Après la guerre, les forts de Nice, restés en très bon état, seront réutilisés :

- le fort de la Tête de Chien sera passé aux P.T.T. comme centre d'études, fonction qu'il assure encore aujourd'hui et qui justifie son entretien.

- la Drète et la Revère seront utilisés comme centres d'instruction et dépôts jusque dans les années 70. Ils sont aujourd'hui inclus dans un parc naturel départemental.

- le mont Agel est affecté comme centre de détection radar de l'armée de l'air et abrite les antennes de nombreux organismes.

- le mont Chauve d'Aspremont n'est pas occupé mais utilisé comme point haut également par des antennes, dont une radio balise de l'aérodrome de Nice.

- la batterie du cap Ferrat est occupée par la marine qui utilise toujours le sémaphore.

- celle du Montboron est utilisée épisodiquement comme centre d'instruction.

- le mont Chauve de Tourrette, devenu communal, est ouvert et à l'abandon.

Conclusion

Au terme de quatre siècles environ d'évolution, on constate que la place de Nice, ramenée au périmètre de défense tracé après 1874 et à ses « avancées» :

- ne comporte plus d'édifices médiévaux significatifs, mais, comme dans toute la Provence maritime, des villages fermés juchés sur des pitons d'accès très difficiles, forteresses naturelles plus qu'artificielles. L'enceinte de la ville et le château ont disparu : on ne les citera ici que pour mémoire.

- a été dotée entre 1560 et 1580 par le duc de Savoie Emmanuel Philibert de trois édifices modernes, édifices selon les schémas de principe de la fortification bastionnée à l'italienne (fort du mont Alban - fort du Saint-Hospice - fort Saint-Elme ou citadelle de Villefranche) auxquels s'ajoute la nouvelle enceinte du château de Nice, rasée en 1706. Deux de ces ouvrages subsistent, très représentatifs de leur époque de construction et ce d'autant plus qu'ils n'ont pratiquement pas été modifiés depuis l'origine.

- on notera, au passage, qu'à part le château de Nice, ces ouvrages pourtant implantés pour se prêter un appui réciproque et constituer, en quelque sorte, une «région fortifiée» avant la lettre, n'ont pratiquement opposé aucune résistance dans les nombreux conflits où ils ont été impliqués. Cela tient, probablement, à plusieurs raisons : implantation dominée (citadelle de Villefranche), exiguïté (mont Alban), garnison insuffisante ou manquant de conviction etc.

- a fait l'objet, entre 1798 et 1877, de multiples projets, ou plutôt de multiples relances d'un même projet, celui du mont Leuza : si ces projets n'ont reçu aucun commencement d'exécution, ils n'en sont pas moins intéressants à des titres divers et les dessins détaillés qu'on possède (archives du génie, Vincennes, Nice, art. 8) pourraient, en reproduction, meubler utilement une exposition permanente consacrée à l'histoire de la place.

- Enfin, à partir de 1878, Nice sera élevée au rang de grande place à forts détachés (c'est en 1887 que les grandes places furent érigées en grand commandement autonome et permanent sous les ordres d'un général gouverneur. A Nice, la place fut supprimée en tant que telle le 29 décembre 1892 et remplacée par trois groupes d'ouvrages, puis rétablie le 26 mai 1894) - non entièrement fermée, contrairement à ses homologues - de 1879 à 1887 elle sera munie de cinq forts type 1874, deux «chiuses », avec extension sur l'Authion et la position du mont Ours, et l'adjonction, après 1889, de la formidable forteresse du mont Agel. Contrairement à bien d'autres places, Nice sera très convenablement actualisée après la crise de l'obus-torpille et jusqu'en 1914.

Le bilan de cette période est la présence, aujourd'hui, de :

- six forts type 1874 qui, bien que relevant en partie de la fortification de montagne, sont cependant particulièrement représentatifs de leur génération. Construits, en outre, en matériaux de haute qualité, d'une architecture particulièrement soignée, épargnés par un climat très favorable et une végétation peu agressive ils constituent des édifices exceptionnels à tous points de vue, et sont, à ce titre, à classer en toute priorité. La présence de deux d'entre eux dans un parc naturel, la situation des autres encore très à l'écart de la marée immobilière, et de tous dans des sites très pittoresques avec points de vue lointains très étendus viennent renforcer l'évidence de cette proposition.

- les deux seuls « chiuses » - batteries cavernes sous roc - du système fortifié français d'après 1874. Ce type d'organe est d'ailleurs très rare en France, présent à 2 ou 3 exemplaires pour la période antérieure à 1870. Dans la ligne Maginot, un nombre équivalent d'ouvrages assimilables au concept de chiuse est également très menacé (Fressinea et Valdeblore). La chiuse de Bauma Negra a déjà été en partie entamée par les services de l'Equipement pour des prétextes discutables d'élargissement de la route de la Tinée. Celle de Saint Jean-la-Rivière, sur la Vésubie, moins endommagée actuellement n'en est pas moins très menacée, et son classement immédiat s'impose impérativement, d'autant que beaucoup des éléments supprimés (piliers de portail, tablettes de couronnement etc.) subsistent démontés et repliés dans les casemates à canons, donc faciles à remettre en place.

- trois batteries de côte, dont deux du type 1874 et la troisième (cimetière russe) de type postérieur à 1887, toutes implantées sur des sommets ou replats dominant le bord de mer. Des mesures de protection s'imposent, particulièrement urgentes pour la dernière.

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